ROCHES DE PORPHYRE ET DE JASPE
Les roches les plus anciennes de l’île de Canaria appartiennent à la série des porphyres et des jaspes: cette formation se trouve amoncelée
par couches sur les puissans massifs qui bornent à l'orient la vallée de
Saint-Nicolas (Æ/dea de San-Nicolas). Les deux montagnes où nous avons observé le gisement de ces roches sont désignées par des noms particuliers ; l’une s'appelle /a Cueva del Mediodia ; et l'autre la Fuente
blanca. Elles sont séparées par ün défilé; mais, lorsqu'on examine at- | | 44 Il, u
tentivement la stratification des deux berges opposées , on reconnaît aussitôt qu'elles durent faire partie d'un même massif. La régularité des couches, leur superposition par assises, l'identité de leurcomposition, et leur parfaite correspondance, soit du côté de l’Æ/dea, soit de celui du ravin, ne laissent aucun doute sur leur commune origine. La longue vallée de Texeda, qui prend naïssance au-dessous de la Cumbre del Saucillo (1), est très-resserrée au débouché des deux montagnes. À une époque où la tourmente géologique vint opérer de grands changemens, les eaux, en débordant de la vallée supérieure, rompirent le massif qui les tenait concentrées, et se frayèrent un-passage par l'étroit défilé que l'on voit aujourd'hui. Il est probable qu'elles se répandirent ensuite dans l'enceinte de l'Aldea pour y former un large bassin, et que plus tard cette grande masse d'eau rompit encore une fois ses digues : alors une nouvelle débâcle eut lieu vers la mer par l'endroit où s'ouvre la chaîne basaltique qui borde le littoral. Le désordre du sol, les roches erratiques amoncelées çà et là, les terrains d’alluvion qui encombrent la vallée, et tous les escarpemens des alentours, sont des preuves non équivoques des anciennes révolutions et de leurs épouvantables ravages. Telle est l'opinion d'Escolar sur les phénomènes géognostiques qui ont produit ces grands accidens : « Et sinon, dit-il, d'où proviennent ces amas de pierres roulées qui forment presque exclusivement le sol de cette enceinte? »
« F sinô4 de que provienen estas camadas de cantos rodados que for man cast exclusivamente el suelo de este espactio ? (2) »
Le district que nous allons décrire embrasse les montagnes de /a Cueva de Medio dia, de Fuente blanca, Furrel, Corral blanco, et celles qui forment les berges du ravin de la Negra (Barranquillo de la Negra). Elles sont toutes situées à l'est du village de l’Aldea de San-Nicolas,
(1) Voy. la carte de notre Atlas, pl. 1x, et la description qui s’y rapporte, Géog'. descript., pag. 108. (2) Escolar, Catal. Moss.
( 347 ) après avoir dépassé la plaine rocailleuse dont nous venons de parler, los llanos de Tima.
Escolar, qui visita ce pays, a énuméré dans son catalogue vingtquatre espèces ou variétés de roches qu'il recueillit durant son exploration. Ïl est malheureux que cette partie de l’île ait échappé à l'observation de M. de Buch, car l'intérêt géognostique qu'elle présente et la beauté des roches qui y dominent méritaient de fixer l'attention de ce grand géologue.
Ces montagnes se composent d'une série de jaspes, de porphyres, et d'argilophyres porphyroïdes de couleurs très-éclatantes, rouges, verts, bleus et roses, le tout couronné par un immense dôme d'un eurite lamellaïre phonolithique très-dur , et parfois schistoïde; sa pâte, qui est d'un gris foncé, presque verdâtre, forme, en se fondant, un verre brun, clair, tacheté de noir (1). Nous l'avons retrouvé dans quelques autres endroits de l’île, et notamment dans les falaises escarpées entre la ville de las Palmas et Telde, et sur le monte Lentiscal : nous en parlerons en traitant de ces localités.
Les couches se succèdent ensuite , sur la montagne de Fuente Blanca, dans l'ordre suivant :
D'abord une couche de leptynite formant un massif rougeâtre, puis une suite de variétés de petrosilex amphiboleux, rouge, à base de porphyre, souvent chargé de dendrites de manganèse ferrugineux.
Au premier coup-d'oil, cette roche, qui est parfois gréneuse, rappelle d’une manière étonnante quelques-unes des couches rubannées du psephite ou rothe todtlegende des Allemands.
Elle se fond en un verre brun rougeâtre tacheté de noir, quelquefois elle passe au spilite, et renferme des nodules et des veines d'agate,
d’autres fois au porphyre compacte brun-rouge.
(1) M. le professeur Alexandre Brongniart a bien voulu faire fondre, dans les fourneaux de la manufacture de Sèvres , des fragmens de cette suite de roches ; c’est grâce à son extrême obligeance que . Ft ,. . , . mE y , nous pouvons énoncer les divers caractères de vitrification des échantillons qui ont été essayés.
Entre ces roches s'entrelacent des couches de leucostine compacte verdâtre avec concrétions et incrustations quartzeuses blanches et bleues, qui se fondent en émail noir tacheté de blanc. Cette leucostine passe parfois en une belle argilophyre porphyroïde à veines vertes d’épidote; et, plus bas, devenue terreuse en se décomposant, elle prend l'apparence d'un tuf verdâtre. C'est de cette couche que jaillit la fontaine qui donne son nom à la montagne, en déposant un sédiment blanc. |
Après cette couche, le petrosilex amphiboleux rouge se reproduit : il est un peu schistoïde, ses lames sont presque horizontales et offrent des cavités allongées dans le même sens, produites sans doute lors de la fusion de la roche par les gaz concentrés.
La dernière couche que nous avons observée de ce côté esl un aphanite dur, noir, verdâtre avec cavités tapissées de concrétions d’agate, el un variolite vert à petits grains. Cette roche se fond facilement en émail noir.
De l'autre côté de la vallée, sur la montagne de la cueva del Medio dia, la roche la plus élevée que nous ayons atteint est un véritable porphyre rouge qui se fond difficilement au feu.
A sa partie inférieure, elle devient un jaspe rouge mêlé de quelques cristaux de felspath. Un échantillon de cette roche, soumis à la même chaleur que les autres, ne s'est fondu que superficiellement.
Dans certains endroits, la couche a presque l'apparence du porphyre rouge d'Égypte; elle est accompagnée par d’autres couches d'ophite varié, à grain vert altéré, et par un stigmite noir qui donne beaucoup d'eau en étant soumis à l'action du feu. On retrouve cette même roche dans le grand cratère de Tiraxana.
À ces couches succède la série de petrosilex de Fuente blanca, que nous venons de décrire plus haut; et à peu près au niveau de la fontaine se trouve le même tuf vert, qui est ici un ophite bien prononcé, et d'où s'échappent aussi de petites sources.
Viennent ensuite de belles leucostines roses et vertes par veines sinueuses parallèles, qui se fondent en un émail noir très-foncé, et d’autres roches décomposées de la même série.
Nous avons suivi l'ordre dans lequel nous avons ramassé nos échantillons, maïs toutes ces roches passent les unes dans les autres, au milieu d'anciens bouleversemens. Ce n'est pas sans raison qu'Escolar s'exprimait ainsi dans son catalogue : « Sous ces immenses torrens de » lave, sont situés les jaspes et les verres volcaniques (stigmites), Dans » certains endroits, ils disparaissentinsensiblement sous les laves (euri- » tes); maïs il me fut impossible d'en retirer des échantillons pour en » fournir des preuves, à cause de l'escarpement de la montagne. » (Debajo de estos asombrosos corrientes estôn situados los jaspes y vidrios volcanicos. En algunas partes estas se pierden insensiblemente en la lava; per no me fue posible adquirir ejemplares que lo manifestasen, por lo escarpado de las rocas).
Nous avons déjà décrit les formes générales de la chaîne centrale, et la grande caldera ou cratère de Tiraxana, avec sa crevasse naturelle, le profond et étroit barranco de la Gallega (1). C'est le cratère primordial de l’île. M. de Buch considère la vallée de Tejeda comme une crevasse semblable à celle d'Ayacata, et qui entama les flancs de l’île lors du soulèvement du cratère. Cependant, lorsque du haut de la Cumbre, nous observâmes cet immense enfoncement fermé de tous côtés, et n'ayant qu'une étroïte sortie vers l’Æ/dea, il nous sembla qu’au lieu d'une simple déchirure, ce bouleversement laissait soupconner les restes difformes d'un autre vaste cratère disloqué et tourmenté en tous sens, à une époque plus moderne. Le désordre de cette enceinte et la nature fragmentaire des couches dont elle se compose viennent à l'appui de cette opinion.
Le cratère de Tiraxana s'est ouvert au milieu de plusieurs couches
(1) Voy. Part. géog., pag. 110.
différentes ; ses rebords vers le sud-est se composent de basanites; du côté du nord et du nord-est, ils sont formés par les trachytes de la Cumbre. Ce n'est qu'au fond du cratère et sur ses bords du côté du sudouest, vers le défilé ou degollada de Manzanilla , que reparaît de nouveau la série des roches porphyritiques et jaspoïdes. Au fond même du cratère, on trouve une roche fort remarquable, qu'on prendrait d'abord, comme cela a déjà eu lieu, pour une véritable roche granitique : elle se compose de plusieurs variétés de leptynite gneissique et granitique rougeâtre, très-dur, luisant el renfermant souvent une quantité notable de fer oligiste. Cette roche, qui se fond en un verre rougeâtre marbré de noir, se trouve en grande masse autour du village de Tunté, vers le nord du grand cratère, où elle forme la chaîne qui s'étend entre ce village et celui de San-Bartholomé. On la retrouve aussi sur l’'escarpement du nord à l'endroit appelé el risco blanco ; mais là, elle perd son caractère granitique, et devient un véritable leptynite massif se perdant finalement dans le trachyte de la Cumbre. | |
À la base de la Montañeta près de Tunté, on voit dominer en grande masse l'eurite phonolithique, mais plus noir et plus compacte qu'à l’Æ4/dea, et passant au stigmite. Au fond du cratère, à l'endroit appelé Solapôn de la Breviadera, on rencontre les jaspes de l’Aldea, mais ici ils sont entièrement décomposés, et se présentent sous la forme d’un argïlolite rouge ou blanc. Ces jaspes se retrouvent aussi sur les bords sud-est du cratère, à la Degollada de Manzanilla. Ils forment R un rocher verdâtre qui se décompose aussi à sa base en plusieurs variétés d'argilolite.