‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 3)Chapitre 1 sur 243 · Histoire naturelle des Iles Canaries · texte numérisé non relu

Histoire naturelle des Iles Canaries

Après un laps de temps qui compte dans la vie des hommes, et bien des obstacles difficiles à prévoir, il nous est enfin possible de livrer à nos lecteurs le volume entier de la Zoologie canarienne. Chaque partie a été confiée à des hommes spéciaux qui marchent à la tête de la science dont ils s'occupent, et dont le nom seul est une garantie.

- Qu'il nous soit permis de les remercier tous ici de obligeance sans bornes et du zèle désintéressé qu'ils ont mis dans la publication des matériaux que nous leur avons confiés. Il serait présomptueux à nous de rien ajouter aux réflexions que l'étude de nos collections leur a suggérées. Cependant nous aurions osé y joindre quelques observations locales sur les mœurs et les habitats des êtres que nous avons rapportés , au risque de répéter ce qui est déjà trop connu, si l'extension qu'ont prise quelques parties de notre ouvrage ne nous eût pas fait un devoir d'économiser, autant que possible, l’espace qui nous reste. Nous nous bornerons donc ici à parler des Mammifères de nos îles, y comprises quelques espèces domestiques ou naturalisées, et à ajouter la description de quelques objets qui n’ont pu être insérés à leur place dans la série linéaire.

L'occasion, cependant, se présente ici de répondre en peu de mots au reproche qui nous a été fait de plusieurs côtés, au sujet de lexiguïté apparente de nos collections dans certaines branches de l'Histoire naturelle, exiguïté telle que notre Ornithologie, par exemple, ne contient qu’un peu plus du tiers du nombre des espèces trouvées par M. Crespon dans un seul département de la France (le département du Gard). L'un

de nous, cependant, qui a fait le plus long séjour aux îles Canaries, s’est spécialement occupé d'observer les Oiseaux qui fréquentent ces îles ou qui les habitent, et nous pouvons affirmer sans crainte que très-peu des espèces qui sont stationnaires dans les autres îles, et pas une seule espèce sédentaire de l'île de Ténériffe, n’ont échappé à ses recherches. On pourra sans doute ajouter quelques noms à notre catalogue des Oiseaux de passage accidentel, mais très-peu à ceux de passage régulier.

Cette disette d'espèces tient à la proximité du continent africain , dans sa partie la plus sèche et la plus stérile ; elle tient à l'éloignement de toute autre terre, enfin à la sécheresse propre aux îles Canaries et à la rareté des alimens qui en est la conséquence. Des cinq espèces d'Oiseaux nouvelles ou réputées nouvelles que nous avons fait connaître, deux seulement y trouvent une nourriture spéciale adaptée à leur organisation ; le Columba laurivora, dans les bois de lauriers et de mocans, et le Fringilla teydea , dans la région élevée, parsemée du Spartocytisus nubigenus dont il mange les graines.

Il est certain qu'on ramasse avec plus de goût les objets qu'on a étudiés avec soin. Ainsi, dans un pays peu favorable aux Mollusques terrestres, qui avaient fait plus particulièrement l'objet des études de l’un de nous, nous avons pu réunir, dans une première publication, cinquante-quatre espèces (1), auxquelles M. Alcide d’Orbigny, dans une seconde publication, en a ajouté ensuite un certain nombre provenant de ses propres recherches et d’un envoi qui nous a été fait par M. Despréaux pendant son séjour à la Grande-Canarie. Le catalogue que nous donnons des Mollusques terrestres peut donc être regardé comme suffisamment complet. Il n’en est pas de même des Mollusques marins, et il y aura sans doute beaucoup à ajouter à la liste que nous en publions , quand les côtes des îles canariennes auront été explorées par des hommes capables et munis de tout ce qui est nécessaire à de pareilles recherches. C’est bien ici le cas de dire : Non omnia possumus omnes.

On a trouvé surtout trop maigre notre collection d'insectes , quoiqu’ici encore nous ayons pu ajouter à nos propres récoltes celles qui ont été faites par M. Despréaux à Ja Grande-Canarie. Un savant naturaliste, M. Achille Costa, remarque, dans le Rendiconto de l’Académie royale des sciences de Naples (vol. 2, pag. 132) : « Fatto paragone tra » il numero delle specie da questi viaggiatori raccolte e quelle che cacciar si possono » in qualunque isola picciola del nostro golfo , si deve conchiudere che o realmente » quelle isole danno asilo a molto pochi animali di queste classi : o, cid che pare pit » probabile, che ï sigg. Webb e Berthelot gli abbiano in qualche modo trascurati. »

À quoi nous répondons que les insectes doïvent être rares, comme les oiseaux, dans des îles situées comme nous Pavons dit, d’une extrême aridité, et où la végétation , clair-semée sur des basaltes et des tufs, rend la vie animale presque impossible. Une autre cause qui repousse particulièrement les insectes, c’est la force des vents alisés,

(4) Voyez Synopsis Molluscorum terrestrium et fluviatilium quæ in insulis Ganariensibus collegerunt P. B. Webb et S. Berthelot. Auctore P. Parker Webb ; Ann. sc, nat., 1853.

qui balaient toutes les îles et surtout les îles basses de Fortaventure et Lancerotte , où les arbres même ne peuvent croître sans l'abri d’un mur. C’est pour cette raison qu'on n’a jamais pu conserver des abeilles dans ces deux îles ; fait remarquable qui a déjà été mentionné par Glas (1). Les Lépidoptères surtout manquent, et, de ceux qui naïssent, il est très-commun de voir les ailes déchirées par les vents aussitôt qu'ils éclosent.

Les vents du sud-ouest, qui amènent des pluies douces et abondantes, ont quelquefois manqué à Fortaventure trois années de suite (2). Alors les hommes et les animaux abandonnent ce sol inhospitalier, où toutes les conditions d'existence manquent à la fois ; au retour des pluies, cette terre, cependant, rend au centuple le grain qu'on y a semé. Toute l’île de Lancerotte et les bandes méridionales des autres îles sont sujettes à des sécheresses semblables.

Un autre fléau également destructeur de la vie animale et de celle des végétaux exerce de temps en temps ses ravages aux îles Canaries ; c’est le vent d'Afrique , le simoum du désert, qui règne quelquefois pendant plusieurs jours de suite. Il est remarquable qu'il se fait toujours sentir d’abord dans la région élevée, où sa chaleur et sa sécheresse font fendre jusqu'aux grands arbres.

À Lancerotte, nous avons remarqué , après un fort coup de vent du sud-est , que les mouches , dont auparavant nous étions tourmentés , avaient complétement disparu ,

tuées par une puissance destructive particulière à ce vent si sec et si accablant, plutôt que par sa chaleur, qui, aux jours dont nous parlons, était à l'ombre de 35°,56 du thermomètre centigrade. De même dans les montagnes de Ténériffe, où on cultive les pommes de terre, nous avons vu leurs tiges brülées par ce même vent exactement comme par une forte gelée en Europe.

La région des forêts n'est pas non plus riche en insectes, et cela probablement par une cause toute différente, l’excessive et continuelle humidité, entretenue par les nuages qui flottent sur la zone supérieure des vents alisés et qu’arrêtent les éminences des îles montagneuses.

Au-dessus de ces belles forêts , la sécheresse et la désolation reparaissent dans la Cumbre , qui est un autre Sahara; ici l'atmosphère est immobile et la chaleur étouffante. Quelques rares Coléoptères, peu d'Hyménoptères et de Diptères , un seul Lépidoptère (le Polyommaios Webbüi) habitent cette région. Plus haut sur le pic, ce sont des vents d'ouest qui dominent, secs et infertiles, et formant selon toute apparence le contre-courant des vents alisés.

Ces détails étaient nécessaires pour montrer que les îles Canaries ne peuvent en aucune manière être comparées à l’Italie méridionale, et qu’il n’y a rien d'étonnant si une seule petite île du beau golfe de Naples dépasse en richesses entomologiques toutes celles que nous avons explorées.

Done les insectes sont et seront toujours rares aux Canaries. Il n’est cependant pas

(4) Hist. of the Can. isl., pag. 195.

(2) Voy. Viera : Notic. de la Hist. gen. de las isl. de Gan., vol. n, pag. 465.

douteux que le nombre des espèces aujourd’hui connues dans cet archipel ne puisse

être fort augmenté et peut-être même doublé, lorsque des entomologistes sédentaires auront exploré séparément toutes lesîles.

Il est fâcheux qu’en arrangeant nos collections méthodiquement , les naturalistes qui les ont décrites n’aient pas conservé la localité précise et la station de chaque espèce. Il serait hasardeux pour nous de les rétablir de mémoire, et nous ne pourrions le faire avec une entière certitude que pour un nombre d'espèces très-borné.

MAMMIFÈRES. — MAMMIFERMAE.

CHIROPTÈRES. — CHIROPTERA (1).

Les deux Chiroptères que vous m'avez remis sont l’un et l’autre du genre Chauve-Souris (7’espertilio). Ils appartiennent à deux espèces différentes, l’une et l’autre européenne, et que Daubenton a nommées BARBASTELLE et PiPisTRELLE.

Ces Chauves-Souris, très-faciles à distinguer l’une de l’autre, ont été prises par les zoologistes modernes pour types de deux sous-genres distincts, considérés même par quelques-uns comme étant de véritables genres (Barbastellus, J. E, Gray, et Pipistrellus, Ch. Bonap.).

CHAUVE-SOURIS BARBASTELLE. — VESPERTILIO BARBASTELLUS,

Elle a les oreilles amples , élargies , obtuses ; l’oreillon lancéolé , le chanfrein aplati et les molaires au nombre de vingt (cinq de chaque côté de l’une et de l’autre mâchoire) : la première paire supérieure de ces dents est très-petite et à peine visible.

J'ai comparé cette Pipistrelle avec des individus de France sans y trouver de différence importante.

CHAUVE-SOURIS PIPISTRELLE. — VESPERTILIO PIPISTRELLUS,.

Ses dents sont en même nombre que celles de la précédente , moins denticulées cependant , et avec la première paire supérieure à la même place, mais plus fortes et gemmiformes. Ses oreilles sont plus appointies , non contiguës à leur base interne et pourvues d’un oreillon en lame de couteau obtus.

Ce n’est pas tout-à-fait notre Pipistrelle ordinaire; l'individu que j'ai vu appartient à une variété un peu plus forte et qui est méridionale, Des Pipistrelles analogues ont été rapportées de Provence (M. Lesueur ), de Sicile (M. Bibron), d'Égypte (M. E. Geoffroy) et du Sénégal (Adanson). Nous ne

nous croyons pas encore autorisé à en faire une espèce à part,

Pauz GER VAIS,

Page 1