DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE
Si l’histoire des recherches faites aux Canaries peut être étendue pour quelques branches de l’histoire naturelle, elle se borne assurément à peu de chose, relativement aux Mollusques , et nous pouvons dire même qu'il n'existe aucun travail d’ensemble sur cette partie de la zoologie canarienne.
Depuis la conquête des Canaries, en 1402, par J. de Béthencourt, jusqu’au dix-huitième siècle, en vain cherche-t-on, dans la multitude de voyageurs qui ont touché ces îles , quelques renseignemens spéciaux sur les animaux Mollusques qui les habitent. On s'étonne de trouver dans Adanson (1) la première citation de ce genre , et encore se borne-t-elle à la description d’une seule espèce (l'Helix Pouchet) que ce savant observateur recueillit à Ténériffe, en se rendant au Sénégal, théâtre spécial de ses recherches. De cette époque jusqu’au premier voyage du capitaine Baudin, en 1796, personne ne s'occupa des Mollusques des Canaries ; encore les faits recueillis dans cette excursion scientifique ont-ils été tellement disséminés, qu'il ne fut pas même donné un seul catalogue des espèces. Les deux naturalistes de cette expédition étaient MM. Ledru et Maugé. Le premier publia plus tard la relation de son voyage (2), où nous ne trouvons, sur les Mollusques, que l'indication nominative de huit espèces (3), parmi lesquelles on compte quatre de nos limaces de France, qui n’ont pas été retrouvées depuis; le second ne publia rien. La science lui doit cependant la découverte d’un grand nombre de coquilles terrestres de Ténériffe déposées au Muséum , citées dans le Prodrome de M. de Férussac (4), et décrites par Lamarck, en 1822 (5). Rien de complet ne fut donc le produit des recherches de ces naturalistes. À
Lors de son second voyage, le capitaine Baudin toucha encore à Ténériffe, accompagné de M. Bory de Saint-Vincent ; mais on ne s’y occupa pas de Mollusques.
Dans son troisième voyage en Afrique (1823), l'infortuné Bowdich (6), que la science perdit peu de temps après, parcourut les îles de Madère et de Porto-Santo. Sa relation, publiée par sa veuve, contient quelques citations de coquilles terrestres
(4) Histoire naturelle du Senegal, Paris, 1757, pag. 48, pl. 4, fig. 2.
(2) Voyage aux iles de Ténériffe, la Trinité, Saint-Thomas, Sainte-Croix el Porto-Rico, Paris, 4810. 5) Même ouvrage, t. 1, pag. 186.
4) Observations sur la famille des Limaçons , 1821.
(3) Animaux sans vertèbres , t. vi, 2° partie, 1822.
(6) Excursion dans les îles de Madère et de Porto-Santo, traduction française, Paris, 1826,
et marines ({); mais elles sont si vagues, et ses figures sont si peu exactes, qu'oN me peut les rapporter avec certitude, même comme synonymes , aux espèces canarlnnes bien connues.
Aucun travail spécial sur les Canaries n'avait donc encore été entrepris, lon qu’en 1831 M. Lowe (2), qui venait de passer plusieurs années dans l’île de Madèr et avait poussé ses explorations jusqu’à Porto-Santo, publia le catalogue des coquilles connues, et la description latine détaillée des nouvelles, pour soivante-onze espèces de Mollusques terrestres et fluviatiles de ces deux îles. C'étaient déjà, dans cette série d'animaux , des notions bien précieuses pour l’histoire naturelle de la région atlantique ; mais M. Lowe n'ayant pas publié le fruit de ses recherches sur les coquilles marines, et ses investigations ne s'étant pas étendues jusqu'aux îles Canaries qui nous occupent en ce moment, presque tout restait à faire encore.
En 1832, dans le magnifique ouvrage, fruit de leur beau voyage avec l’Astrolabe, MM. Quoy et Gaimard donnèrent la description de quelques espèces (3) qu'ils avaient observées à leur passage à Ténériffe.
En résumé, il n’y avait, sur les îles Canaries proprement dites, que l'espèce d’Hélice décrite par Adanson, celles que Maugé avait recueillies, et les deux figurées par MM. Quoy et Gaimard , lorsque MM. Webb et Berthelot publièrent, en 1833, le Synopsis des Mollusques terrestres et fluviatiles (4) qu’ils y avaient rencontrés.
Dans ce Synopsis, ces deux zélés naturalistes donnèrent les descriptions de toutes lés espèces nouvelles qu’ils avaient découvertes, et les phrases caractéristiques ou les citations des espèces décrites avant eux. Un premier Mémoire renferme quarante-cinq espèces ; un Appendice , publié à la suite, en contient neuf de plus. MM. Webb et Berthelot ont donc jai connaître cinquante-quatre espèces de Mollusques terrestres et fluviatiles des Canaries, enrichissant ainsi la science d’un grand nombre de faits nouveaux. |
Les choses en étaient là quand nous nous sommes chargé de la rédaction spéciale aux Mollusques des Canaries, en réunissant, dans ce travail, la description des espèces que nous avons recueillies nous-mème, en 1826, à notre passage à Ténériffe lorsque nous nous rendions en Amérique, et les observations que nous avons faites à cette époque durant six jours de relâche. On peut remarquer de prime-abord que, si les coquilles terrestres de ces îles ont été le sujet de travaux importans, il n’en est pas ainsi des Mollusques marins, dont jusqu'ici aucun n’a même été mentionné par les auteurs. Un travail d'ensemble devenait, en conséquence, d'autant plus indispensable, et son importance
(4) Page 429 et 150, planche, fig. 40, 14, 42, 15, 14, 45, 16 et 17; pag. 448 et 119, pl., fig. 32-55, 54; p. 496, planche, fig., 5, 48, 49, 20. Ù
(2) Primitiæ faune et floræ Maderæ et Portus-Sancti, Cambridge, 4851.
(5) Voyage de l'Astrolabe, Zoologie, t. 11, 4832, p. 442 ( Vütrina Teneriffæ , la même que la Vitrina Lamarki), et t. ur, 4854, pag. 207, l’Ancylus striatus.
(4) Synopsis Molluscorum terrestrium et fluviatilium, quas in itineribus per insulas Canarias, etc. ( Ann. des Se. Nat.), 1855.
était d'autant plus réelle, qu’on ignorait entièrement les élémens de la conchyliologie marine de cette partie des côtes africaines. Dès-lors, loin de nous borner à un catalogue des espèces sans rapprochemens critiques, nous avons comparé, pour chaque espèce, ses limites certaines d'habitation sur les continens voisins, afin de reconnaître de quelles parties des mers européennes et africaines se rapproche le plus la zoologie des îles canariennes. Cette question est, à notre avis, de la plus haute importance autant pour le zoologiste que pour le géologue : pour le premier, afin de lui faciliter la recherche des lois qui président à la distribution géographique actuelle des êtres à la surface du globe; pour le second, afin de le mettre à portée d’éclaircir, par comparaison , quelques points de l’histoire de l’animalisation qui nous a précédés sur notre planète.
Les îles Canaries, par leur voisinage de la côte occidentale d’Afrique, par leur position aux confins de la zone tempérée et près des régions brülantes de l'équateur, par l’escarpement de leurs côtes, par la hauteur des montagnes dont elles sont composées, par leur assez grande distance du continent, offrent un point de transition curieux entre la zoologie européenne et la zoologie spéciale à l’Afrique, tout en nourrissant sur leurs côtes, sur leur sol accidenté, des animaux qui leur sont exclusivement propres.
Nous avons cent quatre-vingt-seize espèces de Mollusques des Canaries, que nous croyons devoir diviser en trois séries distinctes :
1° Celles qui habitent simultanément sur les côtes de France ;
2° Celles qui appartiennent à la zoologie spéciale de la côte occidentale d'Afrique ;
3° Celles qui paraissent avoir les Canaries pour patrie.
Nous allons successivement passer en revue ces diverses catégories.