DE L'ANCIEN LANGAGE DES HABITANS DE L'ARCHIPEL CANARIEN
Les anciens habitans des îles Canaries parlaient divers dialectes, tous dérivés évidemment d'une langue mère, si on en juge du moins par les catalogues de mots que les historiens nous ont transmis. Ces catalogues, distribués par séries d'après les dialectes de chaque île, offrent des analogies notables dans la racine des mots comme dans leur construction. On y remarque plusieurs mots identiques qui étaient usités dans tout l'archipel pour exprimer une même chose, et cette observation, en donnant plus de valeur au principe fondamental d'une langue mère dont les réminiscences traditionnelles se retrouvent dans les divers jargons, fournit aussi une preuve de la communauté d'origine des insulaires qui les parlaient. L'état d'isolement dans lequel vivaient les anciens habitans des Canaries , par l’impossibilité des communications d'une île à l’autre, donna lieu, sans doute, aux modifications de l'idiome. « Les hommes concentrés dans un
» même canton (a dit un célèbre philologue) ont pu, par la force
(1) M. Moerenhout s’est exprimé en ces termes au sujet des Océaniens : « L'étude du système reli- » gieux de l'Océanie, si piquant et si original par la singularité des aperçus qu'il présente, m’a conduit » à une conclusion morale de la plus haute importance pour l’histoire philosophique de l'humanité : » c’est qu’en dépit même de ses bizarreries locales, il est susceptible d’une interprétation qui lui est » commune avec la plupart des autres systèmes religieux les plus célèbres du monde ancien et moderne » et s’y rattache, d’ailleurs, par plusieurs faits des plus analogues , sinon tout-à-fait identiques ; d’où » résulterait , au besoïn , une démonstration de plus de cette vérité , depuis si long-temps devenuetri- » viale, qu’à de très-légères nuances, les hommes sont toujours et partout les mêmes. » (7 oyage aux iles du grand Océan , tom. 1, pag. 556.
» d'une habitude continuelle, surmonter les obstacles que la nature
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» mettait à l'identité de leur langage; mais dès qu'ils se sont trouvés sé- » parés , la nature a repris ses droits, le langage s'est altéré insensible- » ment et ses altérations ont augmenté de génération en génération, » au point que le premier peuple n’a plus entendu le langage du » second (1). » Toutefois, les dialectes que parlaient les habitans de l'archipel qui nous occupe n'offrirent pas de si grandes différences qu'il fût impossible à ces insulaires de s'entendre, comme l'ont pré-
tendu quelques écrivains; l'histoire nous apprend , au contraire, que les Européens purent successivement se mettre en relation avec eux, au moyen des interprètes qu'ils avaient amenés des premières îles conquises.
On doit au père Espinosa les plus anciennes notions sur le langage des Guanches de Ténériffe, mais malheureusement elles se réduisent à quelques phrases dont peut-être il n’a pas donné le sens littéral. Viana les a reproduites dans son poème avec des variantes et des altérations d'orthographe. Abreu Galindo fut celui des historiens qui réunit le plus de renseignemens sur les divers dialectes usités aux îles Canaries avant la conquête. Ces renseignemens, dont l'Écossais Georges Glas forma un catalogue publié en plusieurs séries, se composent de 122 mots (2), que Viera réduisit à 107, sans en expliquer le motif. M. Bory de Saint-Vincent publia à son tour, dans ses Essais sur les Iles Fortunées, une liste de 148 mots dans laquelle figurent tous ceux de Viera et quelques autres qui, dit-il, lui furent communiqués (3).
Le catalogue que nous donnons nous-mêmes se compose d'environ 1,000 mots, en y comprenant les phrases citées par les auteurs canariens. Les noms substantifs s'élèvent à 200 (4) et se réfèrent à ceux de
(1)3. Delille, Traduct. des Georgig. Discours prélim. (Note), p.23.
(2) Voy. The History of the discov. and conq. of the Can. 11.
(3) Op. cit., pag. 49.
(4) Dans ces 200 mots , il faut comprendre ceux dont l'emploi s’est conservé jusqu’à nos jours et que
Galindo et de Viera, auxquels nous en avons ajouté plusieurs autres que ces deux historiens auraient pu noter comme nous, puisqu'on les retrouve tous dans les ouvrages du P. Espinosa et de Viana. Du reste nous avons eu soin d'indiquer leur origine.
Nous distribuons en deux séries 38 noms de nombre puisés à des sources différentes. 467 noms de lieux et 242 noms propres nous ont fourni aussi des renseignemens que nos devanciers avaient négligés et qui ne sont pas sans importance. On peut tirer en effet d'intéressantes notions de cette nomenclature qui est restée attachée aux localités, aussi bien que de celle dont l’histoire seule a conservé le souvenir et qui rappelle encore les hommes d'une autre époque. Nos remarques relatives à ces deux dernières catégories de mots (les noms de lieux et les noms propres) reposent : 1° sur la valeur qu'on doit attacher à ces noms lorsqu'ils sont significatifs, c'est-à-dire lorsqu'ils qualifient une personne ou une chose; 2’ sur la similitude qu'on observe entre certains noms propres ou de lieux dans plusieurs îles du groupe des Canaries; 3° sur l’analogie ou l'identité de quelques-uns de ces noms avec certaines dénominations topographiques, nationales où individuelles qu’on retrouve dans l'Afrique occidentale et plus particulièrement dans le pays occupé par les Berbers; 4 enfin, sur les preuves que nous fournit, pour l'ancienneté d'origine, la transmission héréditaire de plusieurs de ces noms propres dans des familles contemporaines.
Quant à l'arrangement de notre catalogue, nous avons préféré grouper les mots par catégories distinctes, dont les titres indiquent les rapports. Les mots sont distribués ensuite par ordre alphabétique dans leur série respective. Chaque mot du catalogue est suivi au
les historiens n'avaient pas cités. Les dénominations que les modernes /sleños donnent à certaines plantes indigènes nous en ont fourni 17, auxquels nous avons ajouté les suivans que nous n’admettons
. , LORS ES k TA , « 1 h toutefois qu'avec doute : Burgado, employé généralement pour désigner un coquillage ; Bubango, qui signifie une petite citrouille; Chivato, nom que l’on donne aux jeunes chevreaux.
( 182 ) besoin de l'initiale du nom de l'île où il était employé: ainsi, C désigne Canaria ; T, Ténériffe; L, Lancerotte; F, Fortaventure; G, Gomère; P, Palma ; H, l'île de Fer(Æierro). Lorsque la lettre T est suivie de etc., on doit entendre que le mot était employé dans toutes les îles. Les mots qui nous ont offert des variantes dans les ouvrages imprimés ou manuscrits , d'où nous les avons extraits, sont répétés avec leurs différentes orthographes, et, dans ce cas, la variante est toujours indiquée en plus petit caractère. Les abréviations suivantes (en ifalique) indiquent les sources, savoir: Esp. Espinosa, Ja. Viana, Gal. Galindo, /r. Viera, T7. B. Bontier et Le Verrier, Bern. Bernaldez, Nuñ. Nuñez de la Peña. Enfin l'astérisque * désigne quelques noms usuels qui nous ont paru appartenir à l'ancienne langue et que nous avons recueillis pendant
notre séjour aux Canaries. Tous les noms sont écrits d’après l'orthographe espagnole.