e partis.) - (ELANOGRAPH
tent entre Don Lorenzo Machado, le possesseur actuel du majorat , et Don Pedro, le conquérant. Ces deux figures sont d'une ressemblance frappante ; et si Don Lorenzo n'était encore vivant pour prouver son identité par sa présence ,on croirait, à la première vue, que son portrait a été copié sur celui de son huitième aïeul; il n'y manque que le costume, Cette ressemblance est d'autant plus extraordinaire que la figure de Don Lorenzo ne présente aucun des traits de son père, ni de son grand-père, ni même de ses autres parents. Ainsi, dans le cours d'une filiation qui a produit huit générations successives, la nature, qui semblait avoir abandonné un type pendant près de quatre siècles, sesi enfin ravisée pour le mouler dans un autre germe. L'esprit humain se perd en conjectures en présence de ces faits, et la raison est forcée d'avouer son impuissance lorsqu'elle cherche la cause de ces mystérieuses reproductions. Quoi qu'il en soit, si nous en jugeons par analogie, des exemples semblables ont dü se présenter aux îles Canaries dans les filiations provenant des alliances des conquérans avec le peuple conquis, ou des chefs indigènes avec les filles de leurs vainqueurs, et c'est en effet ce qui a eu liea.
Lorsqu'on examine aujourd'hui avec attention la population moderne, dans cet archipel qu'habitèrent autrefois les tribus africaines dont nous avons décrit les mœurs, on remarque sur un grand nombre d'individus des traits nationaux et caractéristiques qui les distinguent essentiellement des Espagnols. Nos observations journalières, durant dix années de résidence aux îles Canaries, nous habituèrent à ces visages dont l'étrangeté frappe de suite en arrivant. Plus d'une fois, durant notre séjour à Ténériffe, nous eûmes occasion d'étudier le type euanche sur des insulaires dont l'origine n'était pas douteuse pour nous, car ils descendaient des princes aborigènes, des Bencomo (1), des
(1) « Ce ne fut pas seulement la princesse Dacil (dit Viera) qui assura dans ces îles la postérité du mencey de Taoro, par son mariage avec Gonzalo Garcia del Castillo, puisque plusieurs familles portent
encore le nom de Bencomo. » Noticias, t, 11, p. 269.
Pelinor (1) et des Doramas, et avaient conservé, avec le nom de leurs aïeux, tout l'orgueil des anciennes races (2). Ces observations multipliées nous rendirent facile la connaissance d’un type qui se décelait à chaque instant, à mesure que de nouvelles rencontres venaient nous offrir de nouveaux sujets de comparaison.
Ces caractères de race, qui ont traversé les siècles avec les générations, en laissant leur empreinte ineffaçable, se reproduisent dans ces îles comme au dehors, dans les climats où les populations canariennes portent leurs migrations. C'est ainsi que nous avons reconnu récemment ce même type de visage, qui nous était devenu familier, chez un Hispano-Américain dont la figure nous rappela les traïts d'un habitant de Ténériffe descendant des anciens Guanches. Les questions que nous lui adressimes confirmèrent nos premiers soupçons : ses aïeux étaient Espagnols, maïs son grand-père, établi au Vénézuéla (pays fréquenté depuis long-temps par les Isleños), avait épousé une femme des îles Canaries. Ce qui nous satisfit surtout dans les renseignemens que nous donna notre Hispano-Américain , ce fut d'apprendre que son aïeule, de laquelle il tenait säns doute ces caractères de race et un type de physionomie si remarquable, portait le nom de famille de l'individu de Ténériffe auquel il ressemblait.
Ainsi la physionomie des Guanches se révèle dans les Canariens de notre époque. La nation valeureuse qui succomba dans la lutte engagée avec les envahisseurs, ne périt pas tout entière comme l'ont avancé quelques écrivains. L'histoire est à pour détruire une erreur accrédi-
tée par ceux qui acceptent les faits sans examen préalable. Mais les
(1) « IL existe aussi de nos jours (ajoute Viera) quelques lignées qui s’honorent de descendre de Pelinor, roi d’Adexe. » Noticias, t. 11, p. 269 (note).
(2) Les Bencomo et les Doramas s’estiment bien plus nobles que les titrés de Castille (#tulos de Castilla) , et certes , les seigneurs d’aujourd’hui n’oseraient leur contester cet avantage , car la plupart n'ont été anoblis que depuis la conquête : le domaine usurpé des princes guanches a été converti pour eux en fiefs titulaires.
peuples conquérans, pour barbares qu'ils se soient montrés dans leurs entreprises, ont-ils Jamais anéanti toute une nation, et leur domination ne s'est-elle établie sur la terre conquise qu'après l'extermination des vaincus? La supposition d'un pareil fait serait une anomalie dans l'histoire, et aux îles Canaries comme ailleurs les conquérans furent en trop grande infériorité de nombre pour remplacer tout d'un coup l'ancienne population. Si, à l'époque de la conquête, la force des circonstances motiva la soumission des tribus insulaires, la loi du vainqueur ne fut pas impitoyable. Bien des actes de barbarie furent commis sans doute contre les malheureux Guanches pendant la guerre d'invasion; et si on vit, dans quelques îles, une partie des habitans réduits à l'esclavage, les ordres des rois catholiques firent cesser l'odieux régime de l'injustice et de la cruauté. La domination espagnole mit fin aux piraleries qui, jusqu'alors, avaient dévasté ces parages; le gouvernement des îles s organisa dès qu'il fut constitué, et les annales historiques nous fournissent la preuve de la modération et de la prudence qui dictèrent les premiers actes de l'administration naissante. On peut conclure de la relation des historiens, qu'après la guerre de la conquête les îles Canaries n'avaient pas perdu un vingtième d’une population dont les données les moins exagérées portent le chiffre à plus de cent mille âmes. Les combats que les Lancerottains et les naturels de Fortaventure eurent à soutenir contre Béthencourt et ses Normands ne leur enlevèrent pas troïs cents hommes, et en moins de quatre ans tout le pays fut pacifié. Les princes aborigènes eurent bonne part aux distributions de terres; la chronique des chapelains en fait foi (1). Dans la partie occidentale de l'archipel, à la Grande-
(1) « Le Roy, qui estoit Sarrazin , de l’isle de Lancelot , demanda à son vray seigneur et Roy du païs, Monsieur de Bethencourt, s’il lui plaisoit bailler et donner le lieu là où il demourroit, et certaine quantité de terre pour labourer et pour viure. Monsieur de Bethencourt luy octroya qu’il vouloit bien qu’il eust hostel et mesnage plus que nul autre des Canariens d’icelle isle, et des terres suffisamment ; mais de forteresse il n’auroit point ny nul du païs. Le dit seigneur luy bailla ung hostel qu'il demanda , qui
( 261 ) Canarie, à Ténériffe, à la Palma, la résistance fut plus opiniâtre, mais. aussi les combattans étaient à plus nombreux : l'île de Canaria seule pouvait mettre dix mille hommes sous les armes ; et à Ténériffe, le mencey Bencomo, chef de la ligue de l'Orotava, marcha contre Îles Castillans avec six mille Guanches déterminés. Toutefois les dissensions qui régnaient depuis long-temps entre les tribus avancèrent les succès de la conquête, et là moitié de la population indigène vint se ranger sous les drapeaux des conquérans. Un des guanartèmes de Canaria fut déporté à Séville, avec les insulaires de son parti qui s'étaient montrés hostiles aux Espagnols; maïs les documens les plus authentiques nous apprennent qu'on les renvoya dans leurs foyers dès que la colonisation commença à prendre du développeiient et que leur présence aux Canaries n'inspira plus de crainte (1). Ténésor- Semidan, l'autre guanartème de Galdar qui servit sous Alonzo de Lugo dans la conquête de Ténériffe, ne fut pas oublié lors de la répartition des terres, el l'auteur des Nofices cite plusieurs Guanches qui jouirent des mêmes faveurs (2). Cinq des menceys du parti de Bencomo, qu'on embarqua pour l'Espagne afin de grossir le cortége de l Adelantado, furent les seuls exclus de ce droit (3). Le prince Aña-
estoit au milieu de l’isle, et luy baïlla environ trois cens acres que bois que terres autour de son hos-
tel... Le Roy Canarien fut fort content , il ne cuidoit iamais auoir si bien ; et à dire vray, il eut tout des meilleures terres du païs pour labour : aussi il cognoissoit bien le lieu qu’il demandoit. Plusieurs autres y vindrent et de ceux de Normandie et des Canares d’icelle isle, et chacun fut contenté selon ce qu’il le valloit. Les deux Roys qui s ’estoient fait baptiser de l’isle de Fo aventure vindrent vers Le dit sieur de Bethencourt , et pareillement le dit seigneur leur bailla à chacun quatre cens acres que bois
| que terres, et furent fort contens… » Bont. et Le Verr., op. cut., p. 185.
(yo. Y despues los bolvieron por su grado en las islas en la misma gran Canaria Met estaba poblada de gente de Castilla. » Bernald. Dias, Hist. de los Reyes cathol., cap. 65.
(2) Viera fait mention de trente et un insulaires de la Grande-Canarie et de dix-neuf Guanches qui eurent part aux distributions de terres qui furent faites à Ténériffe. Voy. Votcias, t. 1, p. 274.
(3) « En los antiguos libros de datas se hallan diferentes donaciones à favor de muchos Guanches particulares, y aun en favor del Guanartème de Canaria; pero ninguna à favor de los Menceyes. Sola mente se halla cierta donacion de unas tierras , hecha à favor de Don Diego , Rey que fue de Adexe. »
— Viera, MNoticias, t. 1, p. 268.
terve (1), qui sétait fait l’auxiliaire des Espagnols dès leur entrée à Ténériffe, obtint de grands priviléges, et l'établissement d'un nouvel ordre de choses ne changea rien à la vie pastorale des Guanches de Guimar. Les habitans de ce district furent favorisés en récompense des services qu'ils avaient rendus, et ils vécurent en paix dans les grottes qu'ils s'étaient choïsies pour demeures. Nous en avons la preuvepar les renseignemens que le père Espinosa obtint de leurs descendans. un siècle environ après la conquête, alors qu'il existait encore dans les vallées orientales de Ténériffe des Guanches purs de toute alliance étrangère. Ce dernier reste de l’ancienne population conserva longtemps encore ses mœurs et ses coutumes.
C'est à Candelaria , à Fasnea , et dans les autres parties de la bande méridionale de Ténériffe , en remontant de Guimar jusqu'à Chasna, qu'on retrouve encore aujourd huï, parmi les villageois, la plupart des usages décrits par fray Alonzo. Quelques expressions de l'ancien langage qui n'ont pu se perdre et quon emploie généralement dans toutes les îles , les noms guanches dont certaines familles se glorifient, les danses populaires, les cris de joie, la manière de se procurer le feu , de traire les chèvres, de préparer le beurre et le fromage, de moudre le grain, tout cela subsiste toujours après trois cent cinquante ans d’une domination étrangère. Bien que les Canaries ne soient plus maïntenant ce qu'elles furent autrefois sous le gouvernement paternel des princes indigènes, cependant, au milieu des progrès en tout genre, des perfectionnemens de l'industrie , et du sein même de cette civilisation qui a façonné le pays aux pratiques européennes, d'anciennes coutumes percent encore; l'innovation leur a porté respect, et l'invariable habitude les a perpétuées d'âge en âge comme une tradition des temps passés. Ainsi, le système agricole établi dans tout l'archipel et les
avantages que l'économie rurale en a retirés n'ont pas fait renoncer
(4) Le mencey de Guimar, que les Espagnols surnommèrent Añaterve el bueno.
aux petits moyens. L'habitant de la campagne, le pâtre. le laboureur, tout ce peuple aux mœurs agrestes, toujours fidèle à ses habitudes, continue la vie d'autrefois: il torréfie son orge, il la moud lui-même entre les deux pierres héréditaires placées dans son humble réduit, et préfère au pain du riche le gofo de ses aïeux. Le beurre de chèvre se confectionne à Chasna et dans presque tous les districts du sud de Ténériffe, d'après l'ancien procédé : c'est toujours du lait renfermé dans une outre suspendue, que deux personnes, placées à distance, se renvoient de l'une à l’autre. Les vases qu'on fabrique à Candelaria n'ont varié ni de forme ni de nom ; ce sont encore les anciens ganigos des indigènes.
‘La péche au flambeau , qui se faisait de nuit le long de la côte, s'opère maintenant au large sur des bateaux; et néanmoins il est encore des pêcheurs de rivage qui, à l'exemple des Guanches, parcourent aux mêmes heures les rochers du littoral a vec des torches enflammées, pour saisir les crabes qu'attire la lumière et les poissons qui s’approchent du bord de l’eau. La pêche à la fabaïba est toujours en usage, et la plante qui sert à empoisonner les mares conserve son ancien nom (1).
Une partie de la population habite encore dans les grottes, dont les compartimens sont toujours formés par des cloisons de roseaux. Le pâtre excelle encore au tir de la pierre; il imite la manière de siffler des anciens chevriers, il aime ces troupeaux originaires dont il estime la race: intrépide, infatigable et non moins leste que ses devanciers , il saisit les chèvres à la course, se sert de la longue lance et glisse sur ce irêle appui pour s'élancer du haut de la montagne et franchir avec un aplomb étonnant les précipices les plus dangereux. Il témoigne son allégresse par une sorte de rire indéfinissable qui rappelle ces Æ/aridos des Guanches, dont parlent les auteurs canariens (2).
(1) Euphorbia piscatoria. Vulgd, Tabaïba.
(2) Voy. précédem., p. 137.
Les berceaux et les guirlandes de feuillage, la verdure et les fleurs qui jonchent le sol dans les réjouissances publiques, l'usage de jeter du grain.au visage des nouveaux mariés, tout cela paraît imité des indigènes. Les luttes sont encore ce qu'elles furent autrefois; maintenant cest le curé et l'alcade qui les président et interposent leur autorité pour mettre fin aux disputes, comme le faisaient jadis le Faycan et le Guaryre.
Le costume est resté le même quant à la forme; la manta ou la couverture de laine plissée autour du col, est venue remplacer à Ténériffe le {amark des Guanches; la longue blouse rayée et le manteau canarien sont des variantes de la houppelande de peau décrite par les historiens de la conquête; les bas sans dessous de pieds tiennent lieu de hirmas (1), et les souliers de cuir brut lacés à la cheville sont les représentans des anciennes sandales (xercos). Il est toutefois certaines parties dans le costume qu'il faut ranger parmi les innovations : par exemple, le bonnet à visière des gens du peuple, à Lancerotte, à Fortaventure et à la Grande Canarie, paraît calqué sur l’'armet des soldats de Béthencourt ; le gilet plastronné est une imitation de la cuirasse, et le large caleçon de toile a été emprunté sans doute aux Maghrebins, dans les invasions en Afrique, sous les Herrera et les Saavedra.
Ainsi l'on retrouve aujourd'hui, dans l'insulaire des Canaries, le port, la figure, les coutumes et les mœurs du Guanche. Il n'a plus ses croyances, il a oublié son langage dont il n'a retenu que quelques mots, mais il limite encore dans ses vêtemens , il conserve ses habitudes et ses manières. Doux, prévenant et patelin, il est comme lui humble, insinuant et rusé, passant de la joie la plus expansive à la tristesse la plus concentrée; hardi jusqu'à la témérité dans le danger le plus imminent, ou méfiant et craintif pour des riens ; ami du jeu. du chant et
de la danse, passionné pour tous les exercices gymnastiques, brisé aux
(1) Espèce de guêtres.
plus rudes travaux et toujours infatigable; grave dans son maintien, simple dans ses goûts, sentencieux et réservé dans ses paroles, tel est le campagnard des Canaries, habitant le hameau, isolé dans sa grotte ou parqué dans la montagne. Disons:le à l'honneur de ces braves insulaires, le stylet andalou, que les paysans canariens portent habituellement à leur ceinture, ne leur sert guère que pour tailler des courroies ; les coups de couteau sont inconnus des Isleños, et le bâtonest la seule arme à laquelle ïls ont recours pour vider leurs querelles. Deux reparties achèveront cette esquisse : un riche propriétaire, consultant un jour son vieux fermier sur la moralité un peu équivoque du majordome de la ferme, n'en put obtenir que cette réponse : « Si j'avais ma langue à Ténériffe et ma tête à la Gomère, je vous dirais ce qu’il est.» Un laboureur qui recevait des reproches de sa femme sur la trop grande quantité de blé qu'il avaït semée dans un champ de peu d'étendue, lui dit d'un ton d'oracle: « a, sots tranquille, si la terre a trop reçu, elle aura honte de ne pas rendre! » N°3 a-t-il pas dans ce peu de mots quelque chose d'oriental et de très-caractéristique?
Maïs examinons aussi les actions de ce peuple dont la physionomie, les costumes et les discours nous révèlent l’ancienne origine. L'hospitalité la plus franche , la vénération pour la vieillesse, le respect filial et l'amour de ses proches sont des vertus héréditaires que les Guanches ont léguées à leurs neveux. Nous avons vu, dans les plus misérables chaumières , de pauvres chevriers partager avec l'étranger leur gofño et leur laïtage, et ne lui demander en échange que sa bénédiction pour leurs enfans. Du plus lom que lIsleño voit venir son vieux père, il s'arrête pour l'attendre, descend de sa mule et s'agenouille pour lui baiser la maïn. Voilà bien les descendans de ces barbares qui estoient si remplis de vertus naturelles et d’honneste simplicité, comme disait ingé-
nument un de nos vieux chroniqueurs (1). Il est consolant pour l’his-
(1) Bergeron.