‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 4)Chapitre 61 sur 72 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

Par les rapports linguistiques , nous avons prouvé la filiation politique entre les anciens habitans des îles Canaries et les tribus berbères de l’Atlas occidental; l'examen anatomique et physiologique nous a dévoilé l’origine commune des deux peuples homoglottes : cette double appréciation va se trouver encore appuyée par les renseignemens de l’histoire et les faits existans, car, dans la question qui nous occupe, le caractère, les mœurs, les coutumes, les penchans, les habitudes de la vie, touten un mot vient confirmer l'analogie qui nous est déjà démontrée. Considérées au physique comme au moral, ces populations sont identiques, et, de quelque manière qu'on les envisage, les résultats de la comparaison ne sont pas moins concluans.

« Les Guanches, dit Viana , étaient des gens vertueux, honnêtes et » braves; en eux se trouvaient réunies les plus belles qualités : magna- » nimité, adresse et courage, formes athlétiques, force d'âme et de » corps, fierté de caractère, noblesse de maintien, physionomie riante, » esprit intelligent et dévouement patriotique. »

Tenian todos por la mayor parte

Magnanimo valor, altivo espiritu, Valientes fuerzas, ligereza y brio ; Dispuesto talle, cuerpo giganteo :

( 267 ) Rostros alegres, graves y apacibles, Agudo entendimiento, gran memoria, Trato muy noble, honesto y agradable, Y fueron con ecseso apacionados

Del amor y provecho de su patria.

Ch. 1.

Le caractère énergique, si prononcé chez les Guanches, a été signalé par tous les auteurs qui ont écrit sur ce peuple de braves : les historiens contemporains, qui surent apprécier leur valeur dans la résistance opiniâtre qu'ils opposèrent aux conquérans, leur rendirent pleine justice; les annales historiques en font foi, et le long drame de la conquête n'est lui-même que la confirmation du courage indomptable et des vertus guerrières qui animaïent ces vaillantes tribus. Cette force d'âme et de corps dont la nature avait doté les Guanches, ces deux énergies combinées qui se prêtaient un mutuel secours pour doubler en eux la puissance physique et morale, les rendaient à toute épreuve, capables de braver tous les dangers, de résister aux plus rudes coups, de mépriser la douleur au milieu des plus grandes souffrances, et de survivre même à leur disgràce quand une mort presque inévitable semblait devoir terminer leur destin. Une observation que nous devors à un heureux hasard nous en fournit la preuve la plus manifeste. Parmi les crânes tirés des cavernes de Ténériffe, et qui nous ont servi pour la comparaison de nos types, il en est un très-remarquable. Considérée dans son ensemble, cette tête osseuse se rapproche, par sa forme , de celle de femme déjà mentionnée n° 1 « (Voy. Partie Ethnog., pl. 2, fig. 1 et 2); mais, sous le rapport du volume, elle est beaucoup plus grande et plus forte ; et si l'on suppose que l'individu auquel elle a appartenu présentait de belles proportions dans sa stature, il ya lieu de croire que sa taille était d'environ cinq pieds et sept à huit pouces. Sa constitution devait être athlétique , à en juger du moins par la texture trèsrésistante des os crânienset par la vigueur des saillies servant aux in-

sertions musculaires, par son poids qui indique aussi une densité irès-

considérable du tissu compacte des os, voisin de l'état d'éburnation, état qui toutefois pourrait être attribué aussi aux lésions et aux fractures consolidées dont cette tête porte les traces. | En effet, l'on observe sur la région frontale une dépression profonde de trois lignes environ sur une étendue de huit ou neuf , qui semble résulter de l'exfoliation d'une portion de la table externe du frontal, par suite d'un choc violent. Deux autres lésions du même genre, mais plus pelites, se font remarquer de l’autre côté de la ligne médiane sur lé même os frontal et sur le pariétal du côté gauche. Une autre trace des graves blessures dont cet individu a été atteint s'observe aussi sur l'os malaire et sur l’arcade zygomatique du côté gauche. Ici une triple fracture a laissé des marques irrécusables de son existence, bien qu'une consolidation assez régulière se soit établie entre les divers fragments. À la racine de l'arcade zygomatique on trouve une solution de continuité anormale, ayant l'apparence d'une fissure dont les bords sont arrondis et qui se dirige d'avant en arrière dans l'endroit où l'apophyse zygomatique se sépare de sa racine antérieure. Sur la face supérieure de cette partie on aperçoit la trace d'un col régulier, et au-dessous, à l'extrémité externe du condyle temporal, on voit les traces d'une carie où d'une altération analogue. Dans la partie de l'arcade zygomatique qui correspond à l'articulation de son apophyse avec l'os malaire, on reconnaît une fracture consolidée, ou tout au moins les marques d'une ankylose produite par la disjonction accidentelle des deux os. L'articulation fronto-malaire nous montre une disposition semblable , et l'articulation maxillo-malaire laisse voir la même anomalie avec les traces bien apparentes de la fracture et du déplacement qui a eu lieu lors de l'accident et pendant le travail de la consolidation. Cette fracture ne s'est pas bornée à l'os de la pommette et de l’arcade zygomatique, mais elle s'est étendue encore jusque sur lapartie exte rne et postérieure de l'os maxillaire supérieur, dont toute la portion molaire a été détruite, de telle sorte que l’on pénètre

librement, par une large ouverture, de la fosse zygomatique dans le sinus maxillaire, et l'on a la preuve que ce désordre à eu lieu pendant la vie, car les arêtes des parties fracturées du sinus ont été émoussées par la suppuration.

Mais on s'étonne bien plus encore que l'individu ait survécu à des perturbations aussi violentes en remarquant l’horrible cicatrice qui existe dans la région mastoïdienne du côté droit. Là, une dépression profonde, dans laquelle on peut enfoncer tout le pouce, s'étend d'avant en arrière et de bas en haut sur l'angle inférieur et extérieur du pariétal, immédiatement derrière son articulation avec Île temporal. Cette dépression mesure à peu près dix-huit lignes d'avant en arrière, douze de haut en bas et six ou huït de profondeur. Elle résulte évidemment de fracture avec enfoncement des fragmens qui n'ont pu se relever et qui ont conservé l'affaissement que le choc leur a imprimé. A l'intérieur du crâne, ces fragmens forment une saillie anormale, élevée de huït à dix lignes au-dessus du reste de la surface concave du pariétal. La trace de la fracture est effacée par une régénération parfaite du tissu osseux, et l'on observe des sillons artériels et des aspérités qui attestent le travail réparateur qui s'effectua pendant la cicatrisation.

On remarque en outre deux autres fissures assez apparentes, l’une sur la portion squameuse du temporal et l'autre à la base de l'apophyse mastoïde , immédiatement au-dessous de la racine postérieure de l’arcade zygomatique. Ces deux fissures paraissent provenir de fractures incomplètes.

Si l'on cherche à se rendre compte de la cause qui a pu déterminer les fortes lésions qu'on observe sur cette tête, il y a tout lieu de croire que le sujet auquel elle a appartenu auraït été renversé peut être par les coups qui l'ont atteint au front, et que, gisant sur le côté gauche, un instrument contondant, dont des coups pareïls à ceux d'une masse

d'armes, aurait fracassé les parties sur lesquelles ils portaient avec

violence. Or, dans le cas que nous venons d'indiquer, la tête trouvant son point d'appui contre un corps dur (pierre ou rocher), il en serait résulté la fracture de l'arcade zygomatique et de l'os maxillaire dont nous avons parlé plus haut. Mais il reste prouvé de la manière la plus évidente, par la nature même des cicatrices, que le blessé a survécu à cette catastrophe, puisque toutes les lésions qui ont été mentionnées ont le caractère de cicatrices anciennes, parfaitement consolidées, et dont cet individu avait guéri assez long-temps avant sa mort. Ces considérations, jointes aux conjectures déduites du caractère connu des Guanches et à la circonstance du gisement de cette tête dans les cavernes sépulcrales des montagnes d'Anaga à Ténériffe, pourraient faire soupçonner, avec assez de vraisemblance, qu'elle a appartenu à un des derniers et des plus vaïllants défenseurs de la liberté canarienne, à un de ces hommes d'énergie et de résolution de la tribu de Benhéaro qui, long-temps encore après la conquête, continuèrent leur vie indépendante dans les montagnes inaccessibles du nord-est de l’île, « Ben- » héaro, dit l’auteur des Notices, commandait dans les montagnes » d'Anaga : les vallées qu'elles renferment formaient le domaine de ce » Mencey.Ses ruses et son audace, secondées par l'intrépidité et l'énergie » deses vaillants Naguasiens, firent échouer d'abord toutes les tenta- » tives des Européens dans cette partie la plus escarpée de Ténériffe ; » et lorsque, pour la seconde fois après sa défaite, Alonzo de Lugo vint » envahir le pays avec de nouvelles forces, Bencomo, le chef de la » ligue de l'Orotava, trouva dans Benhéaro et ses guerriers des alliés » dont la fidélité et le courage ne faillirent jamais (1). »

Du reste, le caractère énergique était chez ce peuple une des qualités que les femmes mêmes possédaient souvent au plus haut degré (2). On

(1) Viera, op. ct., t. 1, p. 215.

(2} Les historiens de la conquête citent plusieurs femmes canariennes qui étouffèrent leurs enfans avant de tomber entre les mains de leurs ennemis.

à pu en juger par ce que nous avons rapporté précédemment des amazones de la Palme, qui s'élevèrent au rang des hommes par leurs vertus guerrières (1). Rappelons aussi l'épisode d'Andamane , de cette audacieuse insulaire de la Grande-Canarie, qui se disait inspirée du ciel et soumit à son obéissance toutes les tribus de l’île (2). L'histoire des guerres que les conquérans arabes eurent à soutenir en Afrique contre les indigènes nous offre chez les femmes berbères une égale énergie. Nous en avons un exemple dans la reine Kahina, que les peuples de l'Atlas croyaient aussi douée d'un pouvoir surnaturel, et dont le courage héroïque fit chanceler quelque temps la puissance musulmane (3).

Il y aurait aussi bien des rapprochemens à faire dans tout ce que Tacite raconte du caractère de Tacfarinas, ce fier Numide qui souleva les tribus africaines contre le pouvoir de Rome et mourut si bravement les armes à la main. Le nom de ce chef audacieux trouve encore des analogues aux îles Canaries. (Tafuriaste, Tafira, Tefirafe. Voy. au catalogue.)

D'autres rapports non moins curieux ressortent des enseignemens qu'on peut tirer du poème de la Johannide (4). Les noms des tribus berbères, leur manière de combattre, leurs ruses, leurs stratagèmes, sont autant de détails intéressans qui rappellent les coutumes de nos insulaires.

Ces rapports, du reste, ne sont pas les seuls qui se font remarquer entre les anciens habitants des îles Canaries et des tribus africaines auxquelles nous les comparons. Il est aussi dans les mœurs, les cou-

(1) Voy. précédemment, p. 115 et 116.

(2) Voy. précédem., p. 145.

(3) Voy. Hist. de l'Afrique sous la dynastie des Aghlabithes , d'après Ebn-Khaldoun , par Noel des Vergers, p 25.

(4) Flavi Cresconi Corippi Johannidos , seu de bellis Libyeis, libri vu, editi ex Codice Mediolanensi Musei Trivultir, opera et studio P. Mazzucchelli. Milan , 1820.

Ce poème, dû à Gorippe, évêque africain du sixième siècle , est le récit de la guerre soutenue contre les tribus de l’Atlas, par Jean Troglita, successeur d’Artaban.

(272) tumes et les institutions des deux peuples de curieux rapprochemens. La forme du gouvernement est presque identique; de part et d'autre les anciens de la tribu , les hommes d'expérience et de savoir, les vieux guerriers qui ont fait leurs preuves, forment le conseil de la nation. L'aristocratie de la parenté établit la puissance des familles et sert de garantie à l'indépendance nationale, Aux Canaries c'étaient des Sigones, des Guayres ou des Altahas qui présidaient les Tagors; chez les Berbers, des Æmucrans (grands) ou des Amrgars (vieux capitaines), dont les décisions ont toujours force de loi; à Ténériffe et à Canaria, des Menceys et des Guanartèmes, princes électifs qui concentraient l'autorité dans leur famille comme les Omzarghs ou seigneurs berbers. À Eancerotte et à Fortaventure nous retrouvons des chefs que les historiens de la conquête qualifient du titre de rois, maïs dont le pouvoir n'était guère plus étendu que celui des scheïkhs arabes. Les exercices gymnastiques sont en honneur chez les deux nations, et les femmes mêmes s y adonnent a vec passion. Les insulaires de Fortaventure pouvaient franchir, par bonds successifs, trois lances placées parallèlement à hauteur d'homme et à différentes distances. Le ravin le plus escarpé n'arrêtait pas la fougue du berger guanche, qui s'élançait du haut de la montagne pour atteindre le jeune chevreau. « Les Berbers, hommes et femmes, dit El-Bekri, sont d'une beauté parfaite et d’une complexion robuste. On à vu chez eux une Jeune fille sauter par-dessus trois ânes placés de front, sans que ses habits tonchassent ces animaux (1). L'agilité des femmes guanches n'était pas moins remarquable, et, au rapport de tous les historiens, leur beauté pouvait soutenir la comparaison avec celles dont parle l’auteur arabe que nous venons de citer. « On voit dans le Maroc, ajoute-til, des jeunes filles qui se distinguent par une charmante figure, un teint blanc, une taille élégante, un sein qui n'est nullement comprimé, des hanches minces,

G) Voy. El-Bekri, traduit par M. Quatremère. (Not. etext. des mss, de la Bibl. roy., t. x1r, p. 587.)

Cat +

des fesses rebondies et de larges épaules (1).» Nowaïri nous apprend que lorsqu'Okbah fit la conquête du Sous-el-Akça et que ses soldats se furent emparés des femmes des Berbers, les musulmans avouèrent n'en avoir jamais vu de plus belles. On les envoya en Orient, où on les vendit dans les marchés jusqu'à mille mithkals (2).

El-Bekri nous fournit encore d'autres notions qui donnent lieu à de nouvelles analogies entre les deux peuples. Les anciens Berbers ne pouvaient épouser leurs parentes qu'au troisième degré ; il leur était défendu d'avoir des concubines; ils pouvaient à leur gré répudier ou reprendre leur épouse; le voleur, convaincu par son aveu ou par des preuves suffisantes, était puni de mort; la femme qui se livrait à la prostitution était lapidée; le menteur était banni de la contrée (3). Ces Africains combattaient avec de longues lances et des javelots qu'ils lançaient avec beaucoup d'adresse; ils préféraient la mort à la fuite (4). Leur manière de vivre était la même que celle des Guanches; ils confectionnaient leurs aliments comme on le faisait aux Canaries, et l’on retrouve, dans les indications de l’auteur arabe, la viande boucanée des indigènes de Fortaventure (5).

Des analogies semblables existent dans les mœurs et les usages décrits par Cadamosto et par Ebn-Khaldoun. Les Guanches de Ténériffe, selon le navigateur vénilien, pour prouver leur mépris

aux prisonniers chrétiens, les employaient aux travaux les plus avi-

(1) « Mohammed Ben-lousouf , ajoute encore El-Bekri , donne à ce sujet les détails suivans : Abou- Bekr’ Ahmed Ben-Halouf, natif de Fez, vieillard instruit, et qui avait fait le voyage de La Mecque, m’a assuré avoir entendu dire à un marchand d’Andagast, nommé Abou Roustem Nafousi, qu’il avait vu une femme qui dormait étendue sur le côté , dans la crainte de comprimer une partie dont elles ont à cœur de maintenir l'ampleur. L'enfant de cette femme, jouant à côté d'elle, s’amusait à se glisser sous ses reins , et sortait de l’autre côté, sans que la mère se dérangeât en aucune manière, grâce à la proéminence de ses fesses et à la maigreur de ses hanches, » El-Bekri , traduct., op. cit., p. 617.

(2) Nowaïri, ms. 702, f. d.

(3) El-Bekri, traduct., op. cit., p. 586 et 587.

(4 Id, id, id, p.628.

(5) Voy. précédem., p. 104, et El-Bekri , op. cit., p. 633.

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