‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 4)Chapitre 69 sur 72 · CONQUÊTES DE LA PALMA ET DE TÉNÉRIFFE · texte numérisé non relu

CONQUÊTES DE LA PALMA ET DE TÉNÉRIFFE

Cette entreprise était réservée à Alonzo Fernandez de Lugo , qui avait fait ses preurves dans la guerre de Grenade , et dont les talens militaires s'étaient accrus par l’expérience dans la conquête de la Grande-Canarie. Depuis la pacification de l’île, cet officier avait conservé le commandement du fort d’Agaète et s'était occupé de l'exploitation des terres adjacentes, qui lui avaient été cédées à l’époque des répartitions. Mais cette vie tranquille ne pouvait convenir long-temps à un homme accoutumé dès sa jeunesse au métier des armes , el qui, du bastion où il était relégué , avait en perspective cette île de Ténériffe , encore indépendante , et dont il n’était séparé que par un bras de mer de quelques lieues. Aussi Alonzo de Lugo , ennuyé de son inaction, abandonna bientôt sa forteresse pour aller solliciter auprès des rois catholiques l’honrneur de diriger l’entreprise qu’il méditait.

Ce fut au camp de Santa-Fé que la reine Isabelle lui accorda son autorisation pour la conquête des îles de Palma et de Ténériffe. Lugo reçut en outre , avec des secours en argent, l'ordre d’équiper à Cadix les bâtimens nécessaires et de réunir tout le matériel de l'expédition. Les troupes dont il prit le commandement se composaient de neuf cents hommes entre Espagnols et Canariens convertis (1). Un grand nombre de gentils-hommes (2) s’associèrent à cette entreprise, qui fut dirigée d’abord sur l'ile de Palma. (Nun. de la Peña , lib. 1, cap. 18. P. Espinosa, lib. 3, cap. 4. Viera, t. 11, 1. 8, $ 11.)

(1491) — DÉBARQUEMENT À L'ÎLE DE PALMA ET COMMENCEMENT DES OPÉRATIONS. — Le 29 septembre, le débarquement s’opéra sur la côte de Tazacorte où Alonzo de Lugo établit son camp. Les populations de cette partie occidentale de la Palma étaient depuis long-temps en relation avec les habitants de l’île de Fer, qui venaient fréquemment les visiter pour trafiquer avec elles. Aussi l’armée conquérante , à son entrée sur ce territoire, n’éprouva aucun obstacle dans ses opérations, et les premières propositions du général au prince Mayantigo, qui vint parlementer, furent acceptées presque aussitôt. Ce chef Haoüaryte , de la tribu d’Arydane, une des plus considérables de l’île, s'engagea par un traité de paix et d'alliance, avec les Espagnols, à reconnaître l'autorité souveraine des rois catholiques et à embrasser , lui et les siens, la religion chrétienne. Moyennant ces conditions, on lui assurait le gouvernement de sa principauté avec les prérogatives attachées à son rang. Les formes

(1) Parmi ces derniers , on comptait Le fameux Maninidra , les anciens guayres Ibone et Dutindana, et don Fernando Guanartème avec quarante de ses parens ou serviteurs. (Voy. Nun. de la Peñs, lib. 1, cap. 13. P. Esp., L. 3, c. 4. Viera, L. 8, Ç 12.)

(2) Tels furent les Benites, les Vergara , les Machado, les Guerra, les Harena, etc., etc., dont les descendans existent encore aux Canaries. Les fils de l’infortuné Algaba , exécuté par ordre de Jean Rejon, firent aussi partie de cette expédition , à laquelle s’associa Pedro Benavente Cabeza de Vaca , commandeur de Sant-lago, et vingt-quatre de Xérès. (IVoticias, t. 11, p. 147.)

( 321 ) chevaleresques et la courtoisie qu'Alonzo de Lugo sut employer dans cette négociation entraînèrent la majeure partie des tribus haoüarytes, dont les chefs s’empressèrent de souscrire aux conditions déjà acceptées par Mayantigo (1).

Mais le général espagnol ne rencontra pas le même accueil en s’avançant dans le pays de Tigalate, soumis aux princes Jariguo et Garehagua. La population de ce district montagneux accourut aux armes, et il fallut la déloger des hauteurs qu’elle venait d'occuper. Lugo donna immédiatement l’ordre d'attaquer, et l'ennemi se retira avec perte pour aller prendre position au poste de Tinibucar , montagne escarpée située dans le nord-est de l'ile. Toutefois , l’habileté avec laquelle Alonzo de Lugo conduisit les opérations «le cette campagne lui valurent de nouveaux succès ; et, avant d'aller reprendre ses quartiers d'hiver dans son camp de Tazacorte , tous les chefs de l’île (2), à l'exception du vaillant Tanausu, avaient fait leur soumission. (Galindo , mss, 1. 8, c. 7. Viera, t. 11, p. 151-153.)

(1492) — ATTAQUE DE LA CALDERA ET RÉDUCTION DE L'ÎLE. — Au commencement du printemps, l’armée conquérante se disposa à attaquer Tanausu. Ce prince s'était retranché avec ses troupes dans l'Ecero, vallée volcanique que les Espagnols appelèrent la Caldera (3), et ‘qui offre, dans ses profondes anfractuosités, un sol bouleversé par les éruptions et d’un accès très-difficile. Les deux seuls passages qui y conduisent sont le ravin de las Angustias, où roule le torrent d’Axerjo, et le défilé d’Adamacansis. Lugo rencontra les abords de ce site sauvage défendus par des guerriers intrépides et décidés à lui disputer vigoureusement le terrain, Sa première attaque fut malheureuse , et il se hâta d'abandonner le champ de bataille dans la crainte d’éprouver une déroute complète. Mais le lendemain il revint à la charge, et, profitant des secours que lui offrirent les tribus déjà soumises, il tenta de pénétrer par le grand ravin qui lui parut moins bien défendu. Guidé par ses auxiliaires, il s'avança jusqu’à l'endroit le plus étroit, qui reçut le nom de Paso del Capitan , et qu'il passa avec ses officiers, porté sur les épaules des indigènes qui laccompagnaient. Tanausu , instruit de l'approche de l'ennemi, prit aussitôt position sur un des bords élevés du torrent et l’arrêta dans sa marche. Ce chef valeureux avait juré de combattre jusqu’à la dernière extrémité, et, pour que rien ne vint contrarier sa courageuse résolution, il s'était débarrassé des vieillards , des femmes “et des enfants qu'il avait fait cacher dans des grottes inaccessibles aux Espagnols. Lugo, ayant reconnu l'impossibilité de pénétrer plus avant, se décida à traiter avec Tanausu , en employant pour cette négociation un des parents du prince haoûa-

(1) Ces chefs furent Echedey, Tamanca, Echentive et Azuquahé, qui gouvernaient les tribus ou principautés de Tihuya, de Guechevez et d’Abenguareme, (Voy. Viera, Noticias, t. 11, p. 152.)

(2) Les princes Bentacayre, Atabara, Bediesta, Timaba, Bediesta de Garafia, Atogmatoma, qui commandaient les tribus de Tedote, Tenagua, Adehayamen, Tagaragre, Gualguen et Hiscaguan. (Voy. Voticias, t. 11, p. 153.)

(8) Voy. la description de la Caldera,t.1, 2e part. Miscellan., p. 223, tom. 11, 1"* part. Géogr. descript., p.121.

t,—(1"e PARTIE.) (ETHNOGRAPH, ) — 41

(322) ryte, qui, depuis six mois, s'était fait son interprète et lui avait donné des preuves de sa fidélité. Mais Tanausu refusa toute espèce d’arrangement avant que le général espagnol ne se füt retiré avec ses troupes sur le territoire d’Aridane , où il proposait d'aller traiter avec lui. Lugo parut d’abord souscrire à ces conditions et commença à opérer sa retraite, en laissant toutefois, en cas de surprise, un fort détachement sur les lieux pour occuper le défilé d'Adamacansis. Mais cette manœuvre cachait un piége. Dans la matinée du 3 mai, Alonzo de Lugo, voyant que Tanausu tarde à se présenter, contremarche pour aller à sa rencontre, et le joint dans un endroit du ravin qui offrait une chance favorable pour le succès du combat. Le prince s'avançait sans méfiance, croyant que l'intention du général espagnol était d'entrer en communication avec lui; mais Lugo donne aussitôt le signal de l'attaque, fait entourer l'ennemi, et le combat s'engage de part et d'autre avec le plus grand acharnement. Au même instant, les Espagnols embusqués au défilé d’Adamacansis débouchent dans le ravin et viennent décider la victoire. Les malheureux indigènes, écrasés par ce renfort, ne se défendent plus que pour sauver leur prince. Tanausu voit tomber autour de lui ses plus vaillants guerriers, et bientôt, épuisé lui-même et prêt à succomber sous le nombre, il est fait prisonnier.

Alonzo de Lugo, formé à l’école de Pedro de Vera, n’agit pas dans cette circonstance avec la loyauté d’un Castillan. Il avait attaqué Tanausu au moment d’une suspension d’armes et tandis que ce prince s’avançait pour traiter avec lui. Après sa victoire, il se montra peu magnanime envers un ennemi vaincu. Tanausu fut envoyé en Espagne avec un grand nombre de captifs ; le malheureux prince ne voulut pas

survivre à l’asservissement de sa patrie, et se laissa mourir de faim.

Les rois catholiques reçurent avec joie la nouvelle des succès d’Alonzo de Lugo , qui fut nommé gouverneur de la Palma; mais celui-ci, sans s'arrêter plus longtemps dans cette île, s’'embarqua pour la Grande-Cararie , afin de tout disposer pour la conquête de Ténériffe, le but principal de son ambition. Son neveu , Juan Fernandez de Lugo Senorino , eut ordre de rester à la Palma en qualité de lieutenantgouverneur, pour achever de pacifier le pays, procéder à la création d’un ayuntamiento et présider à la distribution des terres. (Galindo , mss., 1. 3, c. 7,8. Viera, t. 11, p. 153-166.)

(1493) — DÉRARQUEMENT A TÉNÉRIFFE. PREMIÈRE RENCONTRE AVEC LES GUANCHES. — Le 30 avril de cette année, Alonzo de LEugo, ayant terminé ses préparatifs, part de la Grande-Canarie avec quinze brigantins montés de plus de 1,000 hommes de guerre et de 120 chevaux. Dans la matinée du lendemain, le débarquement s'opère au port d’Anaza, où, après la cérémonie de l'inauguration de la croix (1), les troupes s’établissent dans l’enceinte du camp que le général a fait tracer sur cette plage.

Le % mai, l’armée quitte ses cantonnemens et s'avance vers la vallée de la

(1) Voy. t.1, 2° part. Miscellanées. p. 21.

Laguna ; mais , après une heure de marche, elle est forcée de faire halte en présence des Guanches. Quebehi Bencomo, mencey de Taoro, avait été prévenu de l’arrivée des Espagnols et s'était posté sur les hauteurs qui dominent la route, afin d'observer l'ennemi. À peine a-t-il reconnu l’armée conquérante , que , s'adressant à ses guerriers , il leur dit d’un ton d’arrogance en leur montrant les Espagnols : « Regardez ces gens pusillanimes, ils s'arrêtent à notre seul aspect. De par lEcheyde (1), et les os de mon aïeul, je jure qu'ils se souviendront de moi (2)! » Cependant Lugo s’empresse d'envoyer un parlementaire au vieux mencey et lui fait proposer un traité d'alliance aux conditions acceptées par les princes de la Palme ; mais Bencomo refuse avec fierté (3) et se retire dans ses États de Taoro pour aller délibérer, avec les autres chefs de l’île réunis à Arautapala, sur les moyens à employer contre l'ennemi commun. Le général espagnol, de son côté, voyant les dispositions belliqueuses des Guanches et craignant de s’aventurer plus avant dans le pays, retourne au camp d’Anaza qu'il fait fortifier. (Noticias , t. x, 1. 1x, $ 11 et mr.)

CONFÉDÉRATION DES PRINCES GUANCHES, ET ALLIANCE DU MENCEY DE GUIMAR AVEC LES ESPAGNOLS. — Bencomo, en arrivant à Arautapala, entre en délibération avec les menceys de l’île, et demande d’être reconnu chef de la ligue contre les Espagnols ; mais la plupart de ces princes, redoutant son ambition, déclarent que

(1) L’enfer ou le volcan du pic de Teyde.

(2) Nunez de la Peña, I. 1, c. 14, p. 119.

(3) Alonzo de Lugo proposait au mencey d’accepter son amitié, d’embrasser le christianisme , et de se soumettre au roi et à la reine de Castille, « Je ne saurais refuser mon amitié à celui qui ne nv’a pas » fait d’offense, répondit Bencomo. Quant à la religion nouvelle, je ne puis l’embrasser sans la con- » naître; et pour ce qui touche à l’obéissance exigée envers d’autres hommes, sachez que les meneeys » de Ténériffe ne se sont jamais avilis. »

Le P. Espinosa, qui a rapporté cette réponse , n’a pas craint d’y applaudir. « La guerre que l’on fit aux naturels de ces îles, écrivait-il , de même que celle intentée aux Indiens d'Amérique, fut vraiment fort étrange , car ces peuples étaient sur leurs terres , et les Chrétiens n’y avaient aucun droit. Ils n’étaient jamais sortis de leur pays pour ravir le bien d’autrui, Pourquoi se présenter chez eux, tambour battant et enseignes déployées, pour leur apporter l'Évangile, au lieu de les persuader par des paroles de paix et de douceur? Il fallait employer la prière et non pas la force. » (P. Espin., 1. 3, c. 4 et 5.)

IL est toutefois une autre version sur la première entrevue des Guanches et des Espagnols, qui contredit les assertions des auteurs canariens. C’est celle d’André Bernaldez , que nous traduisons d’après le texte original :

« Les Espagnols , étant débarqués à Ténériffe , commencèrent à faire la guerre aux Guanches , mais » ceux-ci demandèrent aussitôt à embrasser le christianisme, en conservant leurs biens et leur liberté. » Ils s’engageaient en outre à reconnaître la souveraineté des rois catholiques. Mais leurs propositions » ne furent pas acceptées pour plusieurs raisons : 1° pour utiliser l’armement qui avait coûté de gran- » des dépenses; 2° parce qu'ils s'étaient refusés aux sommations antérieures ; 3 parce qu'on ne se fait » pas à leurs promesses et qu’on craignait qu'ils ne se révoltassent plus tard. Aïnsi ce ne fut pas pour » servir Dieu que les Espagnols leur déclarèrent la guerre, mais hien pour faire des esclaves et leur ra- » vir leurs biens. » (Bernald., Hist. de los Reyes cathol., cap. 131.)

( 324 ) chacun veillera à la défense de son territoire (4). Quelques autres, au contraire, tels que le mencey de Tacoronte, de Tegueste et d’Anaga, ainsi que lachimencey Zebensui, consentent à la confédération et adhèrent aux propositions de Bencomo, qui offre de fournir à lui seul plus de 4,000 guerriers. |

Tandis que ces arrangements se passent dans la partie occidentale de Ténériffe, Añaterve, mencey de Guimar, se rendant aux avis de l’ermite Anton, se met en marche à la tête de 600 Guanches pour venir offrir ses services à Alonzo de Lugo. Le général espagnol le reçoit avec de grandes démonstrations de joie et fait célébrer son alliance au son des fanfares et au bruit de toute l'artillerie du camp. Añaterve déclare qu'il veut rendre obéissance aux rois catholiques; il demande le baptême, s’oblige à auxilier les Espagnols avec des hommes et des vivres, et désapprouve ouvertement la ligue d’Arautapala. Peu de jours après, il fait avitailler le camp avec 500 chèvres et une grande quantité d'orge, de gofio, de fromages et d'outres de lait.

Cependant, malgré ces secours, Lugo n'ose risquer un engagement sérieux avec les princes confédérés, qui, de leur côté, se tiennent sur la défensive; et, durant plusieurs mois, les opérations se bornent à des reconnaissances dans les vallées de Tegueste et d’Anaga , et à la capture de quelques centaines de tête de bétail. (Nun. de la Peña, [. 1, c. 14. Viana, cant. 6. Viera, t. 1, 1. 1x, $ 1v et v.)

(149%) — BATAILLE D'ACENTEJO ET DÉFAITE DES ESPAGNOLS. — Au commencement du printemps, l’armée espagnole entre en campagne et se dirige, par la vallée de la Laguna, vers la partie occidentale de Ténériffe , dans l'intention de pénétrer jusque dans le district de Taoro, afin d’attaquer le mencey Bencomo, qui vient de concentrer ses forces de ce côté de l'ile. Mais celui-ci, ayant eu connaissance des projets d'Alonzo de Lugo, fait embusquer son frère Tinguaro, avec trois cents Guanches d'élite, dans le grand ravin d’Acentejo et se prépare lui-même à marcher contre l'ennemi avec un corps de 3,000 hommes, Les dispositions les mieux

(1) Les princes qui refusèrent d'entrer dans la confédération furent Adxoña , mencey d’Abona ; Pelinor, mencey d’Adexe, Romen, mencey de Daute , et Pelicar, mencey d’Ycoden ou Benicod. « Ces princes , dit Viera , par une jalousie déplorable , en affaiblissant la ligue que Bencomo voulait opposer aux ennemis , accélérèrent l’asservissement de leur patrie, et eurent la honte de se rendre sans combat et sans gloire. »

« Acaymo , mencey de Tacoronte, dit Viera , fut toujours fidèle au traité d’alliance passé avec le prince de Taoro; il ne se rendit qu’à la dernière extrémité , et se présenta devant le vainqueur avec une jambe mutilée et sa lance teinte du sang ennemi.

» Tegueste IT, mencey de Tegueste , fut un vaillant soldat , actif , agile, infatigable; il ne cessa d’inquiéter les Espagnols dans toutes les rencontres.

» Beneharo II, mencey d’Anaga, s'était déià mesuré plusieurs fois avec les aventuriers avant l’arrivée de Lugo , et sa bravoure avait toujours triomphé de leurs eflorts. Dans la guerre de la conquête , Bencharo se montra digne de sa réputation.

» Zebensui , qui commandait la plus petite des principautés de Ténériffe, fut un barbare illustre, qui poussa jusqu’à l’héroïsme la valeur et la simplicité des premiers temps. » (Noticias, t. 1, 1. 2, Ç 23.)

( 325 ) combinées sont prises par le prince ; il veille à tout et fait camper ses troupes dans l'épaisseur des forêts environnantes.

Les Espagnols, après avoir traversé la plaine des Rodeos, arrivent sur le bord du ravin. La plus grande tranquillité y règne ; nul indice de surprise... Les Guanches, embusqués, attendent leurs ennemis au retour. Lugo franchit le dangereux passage et parvient jusqu'en vue de la belle vallée d’Arautapala. Toutefois, la solitude qui règne dans les environs le met en alarme; il redoute quelque embüche et revient sur ses pas, en emmenant de nombreux troupeaux abandonnés à dessein pour embarrasser sa marche. À peine les Espagnols sont-ils rentrés dans le ravin, que des sifflements aigus retentissent de toutes parts. Mille cris sauvages répondent à cet appel, et soudain Tinguaro et ses guerriers sortent des rochers et des massifs où ils se tenaient cachés. L'armée est cernée sans espoir de retraite. Embarrassée par les troupeaux qu'elle conduit, engagée dans un espace étroit, sur un sol scabreux , elle ne peut se développer. Les chevaux , épouvantés par le tumulte général, se cabrent, renversent leurs cavaliers et augmentent le désordre. Les Guanches, profitant de l'avantage du lieu et de la terreur qu'ils inspirent, fondent sur leurs ennemis et font couler sur eux une grêle de pierres qui les écrase. Les soldats de Lugo ne combattent plus que pour défendre leur vie et implorent en vain le secours de saint Jacques. Le capitaine Diégo Nuñez, aux prises un instant avec le prince Tinguaro, est précipité de son cheval et meurt la tête fracassée d’un coup de massue. Le général espagnol täche de ranimer les siens en leur donnant l’exemple du courage : « Amis, leur crie-t-il, c’est aujourd’hui que doit se montrer la valeur castillane ! Point de faiblesse, et Dieu nous assistera ! » Mais ces exhortations ne peuvent rien contre la fureur des assaillants. Des quartiers de rocher et d'énormes troncs d'arbres , détachés des berges du ravin, ravagent tout ce qu'ils rencontrent et emportent des files entières. Plusieurs arbalétriers parviennent à gagner une éminence, et combattent quelque temps avec succès ; mais les Guanches réunis sapent la base de l’escarpement, et la roche ébranlée s'écroule dans l’abîme avec les malheureux auxquels elle servait de refuge.

Cet épouvantable conflit durait depuis plus de deux heures , lorsque Bencomo arrive avec son corps d'armée pour achever le carnage. En pénétrant sur le champ de bataille, il rencontre son frère blessé d'un coup de lance, et assis au bord du ravin. « Eh quoi ! lui dit le mencey, tu te reposes tandis que tes soldats combattent ! — J'ai vaincu , répond tranquillement le guerrier : comme capitaine, ma tâche est finie : maintenant, mes soldats font la leur... ils massacrent, »

Cependant Alonzo de Lugo est sur le point de succomber sous le nombre, les Guanches victorieux le pressent de toutes parts. Pedro Mayor s’apercevant que le manteau rouge dont le général est revêtu l’expose à tous les coups, saisit au milieu de la mélée un instant favorable pour le lui enlever sans être vu des ennemis et s'en couvre lui-même. Cet acte de dévouement sublime coûte la vie à ce brave, qui tombe après avoir blessé à mort quatre de ses agresseurs. Alonzo de Lugo, transporté de fureur, se précipite sur Bencomo qu'il atteint avec son épée, mais un des

chefs de la garde du mencey terrasse le général d’un coup de pierre, et don Alonzo, prêt à être fait prisonnier , est heureusement secouru par trente Guimariens qui le remontent à cheval et le dégagent du champ de bataille (1). Ces vaillans auxiliaires lui servent d’escorte et effectuent leur retraite. Ils évitent la plaine des Rodeos gardée par les troupes des menceys de Tacoronte et de Tegueste, gagnent les montagnes de l’Esperanza et arrivent au camp d’'Anaza avec plusieurs officiers qu’ils ont sauvés du carnage (2).

Tel fut le triste résultat de cette bataille sanglante dans laquelle Alonzo de Lugo perdit 600 Espagnols et 300 Canariens. L'action avait duré plus de trois heures ; et parmi les deux cents hommes qui rentrèrent au camp, il ne s’en trouva pas un seul qui ne fût blessé. Un détachement de trente hommes, poursuivi par 500 Guanches , se réfugia dans une grotte escarpée et s'y défendit jusqu’au jour suivant avec le courage du désespoir. Bencomo , non moins généreux après la victoire qu'il avait été terrible pendant le combat, prit pitié de ces malheureux, accepta leur capitulation et les renvoya à leur général. Le capitaine Juan Benitez, retiré du milieu des morts, obtint la même faveur. Enfin, quatre-vingt-dix Canariens auxiliaires et quatre Portugais parvinrent , en fuyant , jusqu’au rivage de Tacoronte, et gagnèrent à la nage un rocher isolé qui leur servit de refuge, jusqu'à ce qu'Alonzo de Lugo, instruit de leur sort, les envoya chercher avec une de ses caravelles. (Espin, I. 3, cap. 5 et 6. Viana, cant. 8. Nun. de la Pena, |. 1, cap. 14. Viera, t. 11, |. 1x, $ vr.)

LE MENCEY DE GUIMAR ENVOIE DES SECOURS AU CAMP DES ESPAGNOLS. — Anaterve, ayant appris la triste situation de ses alliés, accourt avec 300 des siens et vient offrir au général espagnol d’abondantes provisions en vivres frais et des herbes médicinales pour guérir ses blessures et celles de ses soldats.

Les historiens de la conquête rapportent cette seconde visite des Guimariens auxiliaires avec des circonstances très-différentes. Le père Espinosa prétend qu’Alonzo de Lugo , violant le traité d’alliance passé avec Añaterve, retint dans son camp une partie des guanches de Guimar, qu’il fit embarquer ensuite pour l'Espagne où il les vendit, afin de subvenir aux frais d’une nouvelle entreprise. L'auteur des Notices , justement révolté à la pensée d’une pareille félonie, après les services rendus aux Espagnols dans une circonstance aussi critique, ne veut pas croire à l’assertion du P. Espinosa, et s’appuie du silence que Viana a gardé sur un fait aussi grave. En effet, le poète canarien n’en dit rien; il énumère seulement les divers genres d’approvisionnemens que le mencey fit apporter dans le camp d’Anaza; il loue la reconnaissance d’Alonzo de Lugo envers son allié et fait connaître les présens que ce général envoie à Añaterve et aux chefs guimariens (3).

(1) Les auteurs espagnols n’ont pas manqué de faire intervenir le secours des saints dans cette circonstance. Viana attribue la délivrance du général à l’archange saint Michel , et le P. Gandara à lapparition de la Vierge de Candelaria, qui fit obscurcir atmosphère et frappa les Guanches d’une terreur panique.

= (2) Les Espagnols ont appelé cette bataille la matanza de Acentejo. De à le nom de Matanza (le canage), qui a été imposé au village situé près du fameux ravin , que les habitans de Ténériffe appellent communément baranco de la Matanza.

(3) Voy. P. Espin., L. 3, c. 6, p. 79. Viana, cant. 8. Viera, t. 11, L.1x, Ç vu.

Les divers approvisionnemens dont parle Viana se composaient de douze porcs , douze moutons, et

ATTAQUE DE LA TOUR DU CAMP. REMBARQUEMENT DES EsPaGnoLs. — Alonzo de Lugo était à peine remis de sa déroute d’Acentejo, lorsque le 1* juin les Guanches d’Anaga, au nombre de plus de 400, viennent l’attaquer dans la tour où il se tient renfermé. Le vaillant Fayneto , qui les commande, fait cerner la forteresse et donne le signal de l'assaut. Mais ce chef est tué dès le commencement de l’action, et les troupes espagnoles, après une vigoureuse défense, mettent 160 des assiégeans hors de combat et forcent le reste à battre en retraite.

Cependant le général, reconnaissant la faiblesse de ses ressources et craignant de ne pouvoir résister à de nouvelles attaques, réunit ses officiers en conseil et leur fait envisager la nécessité de se retirer à la Grande Canarie pour organiser une nouvelle expédition et recommencer plus tard la conquête. Cet avis ayant prévalu , Fembarquement s'opère le 8 juin, et les débris de l’armée espagnole ne tardent pas d'arriver au port de la Luz. (Nun. de la Pena, 1. 4, cap. 14. Viera, t. 11, L. 1x, 8$ var, 1x.)

NOUVELLE EXPÉDITION CONTRE LES GUANCHES. BATAILLE DE LA LAGUNA. SUCCES DE Luco. — En arrivant à la Grande-Canarie, Alonzo de Lugo passe un contrat avec des armateurs génois récemment établis dans cette île (1), et obtient d'eux les avances nécessaires à l'équipement des navires qui doivent composer la nouvelle expédition. Don Juan de Guzman, duc de Medina Sydonia, que le général fait solliciter en Espagne, s'intéresse à cette entreprise et fait recruter dans ses États 650 hommes de guerre et 45 chevaux. Cette troupe, conduite par le colonel Bartholomé Estupinan , gentilhomme d’une des premières famille de Xérès, et le capitaine Dieso de Mesa, fils de l’alcade de Ximena, arrive à la Grande-Canarie vers la fin d'octobre. Alonzo de Lugo, de son côté, avait organisé un corps de Canariens et d’autres insulaires des îles conquises, les forces expéditionnaires réunies forment un contingent de 1100 hommes d'infanterie et 70 cavaliers.

Le 2 novembre , l'expédition se dirige sur Ténériffe et met pied à terre dans la baie d'Anaza. La tour, en partie démolie par les Guanches, est mise aussitôt en état de défense, et l’on s'occupe à relever l’enceinte de l’ancien camp.

Rien n'était changé dans l’état politique du pays depuis le départ des Espagnols. Bencomo, encore tout fier de sa victoire, conservait la suprématie sur les autres princes de l'ile, et son orgueil avait encore plus indisposé ceux d’entre eux qui avaient refusé d’entrer dans la ligue contre l’ennemi commun. Le mencey de Taoro, en apprenant le débarquement des troupes de don Alonzo, reprend son humeur belliqueuse et vient s'établir à. la lagune de Aguère, avec 5,000 Guanches, pour être

d'autant de chèvres, chevreaux, agneaux , cochons de lait et lapins, et d’un égal nombre de gros pains de beurre , de fromages, d’outres de lait et de sacs de gofo. Les présens offerts au mencey par le général espagnol consistaient en un casque à panache, une toque en velours, un cheval harnaché , une épée de fine trempe, une ceinture de soie avec ses houppes, une boîte de couteaux, une paire de bas de soie de Grenade, six paires de souliers, une paire de brodequins et un anneau d'or.

(1) D'après ce contrat, les armateurs devaient partager avec les conquérans les bénéfices de la conquête, c’est-à-dire, les captifs, les troupeaux et les autres dépouilles.

( 328 ) plus à portée de surveiller les mouvemens des Espagnols. Bientôt le mencey Acaymo accourt de Tacoronte avec ses guerriers ; Tegueste amène les siens ; Tinguaro, qui gouvernait alors la principauté d’Anaga et l’achimencey Zebensui, viennent aussi fournir leur contingent (1).

Le 13 novembre, Alonzo de Lugo, ayant reçu avis des dispositions des Guanches, et voulant prévenir leur attaque, quitte son campement au milieu de la nuit et n'y laisse que la garde nécessaire, sous les ordres de don Fernando Guanarème. L'armée se met en marche dans le plus profond silence et arrive avant le jour sur la croupe de la montagne qui domine la baie Sainte-Croix. Aussitôt que Bencomo est averti de l’approche des ennemis, il se dispose à livrer bataille. Bientôt les deux armées se trouvent en présence et Alonzo de Lugo donne le signal du combat au cri de Santiago et san Miguel! La première décharge de la mousqueterie et des arbalètes jette la confusion et le ravage dans l'avant-garde des Guanches; mais les barbares reprennent courage et s’excitent en poussant leurs clameurs et leurs sifflemens accoutumés. Ils s’élancent sur les Espagnols, et une horrible mélée succède à leurs appels guerriers. La victoire reste indécise pendant deux heures, les Guanches conservent l'espoir du succès; mais un renfort, arrivé au moment le plus opportun, vient favoriser les Espagnols et faire changer la fortune. Don Fernando Guanartème , que Lugo a laissé à Anaza, veut prendre part à l’action ; il abandonne la garde du camp et se présente sur le champ de bataille avec les troupes canariennes. Au premier choc de ces auxiliaires , les Guanches commencent à faiblir et se retirent en désordre vers les forêts qui bordent les coteaux. Les Espagnols el les Canariens réunis les poursuivent à outrance, en font un épouvantable carnage, et un sauve-qui-peut général vient mettre fin au combat.

Les historiens ont sans doute exagéré les résultats de cette victoire. D’après eux , les Espagnols n’auraient perdu que quarante-cinq hommes , tandis qu’ils portent le nombre des morts du côté des Guanches à plus de mille sept cents (2). Bencomo et le mencey de Taccronte se retirèrent grièvement blessés. Le fameux Tinguaro fut tué par un soldat de cavalerie ; déjà blessé au commencement de l’action, ce prince se défendit contre sept cavaliers espagnols avec une hallebarde qu'il avait gagnée à Acentejo ; mais une nouvelle blessure l’ayant mis hors de combat, il implora vainement la pitié de son vainqueur (3). Les soldats espagnols insultèrent au cadavre de ce vaillant guerrier et Lugo eut la barbarie de -lui faire trancher la tête, qu'il fit placer au bout d’une pique et promener dans le camp comme ur

(1) Les historiens portent les forces de l’armée guanche à 11,050 hommies ; mais nous pensons qu’il faut, avec Viera, diminuer ce chiffre de la moitié, pour nous maintenir dans le vrai.

(2) Un des auteurs rapporte que le nombre d’Espagnols blessés dans cette bataille fut aussi très-considérable, Les Guanches croyant que les blessures produites par les traïts et Les jalets d’arbalètes étaient d'autant plus cruelles que le bruit de la décharge retentissait plus fortement , les renvoyaient à leurs ennemis en imitant avec la bouche le fracas de ces armes de guerre. (P. Espin., L. 3, c. 8, p. 85.)

(3) Ge fut Pedro Martin Buen-Dia qui blessa à mort le prince Tinguaro d’un coup de pique , tandis que, déjà renversé, il limplorait en lui disant : « Ne tue pas le noble frère du roi Bencomo, qui se rend » prisonnier ! (voyez précédemment cette phrase en langue guanche, p. a ); » mais le soldat espagnol, sans pitié pour le prince, lui traverse la poitrine d’un second coup. (oticias, t. 11, p. 227.)

trophée de sa victoire. Fernando de Truxillo eut la gloire d'enlever au Guanche Tygayga le drapeau espagnol qui avait été perdu à la défaite d’Acentejo. Le chanoine Samarinas et les moines qui accompagnaient le général rendirent grâce du sang versé et entonnèrent le Te Deum sur le champ de bataille,

où Alonzo de Lugo fit vœu d’élever une chapelle à la Vierge pour perpétuer le souvenir de cette journée (1).

(1495) — SUITES DES OPÉRATIONS DE L'ARMÉE CONQUÉRANTE. ÉPIDÉMIE DES GUANCHES. — Après la bataille de la Laguna , les deux armées se retirèrent chacune dans leurs cantonnemens. Lugo vint occuper de nouveau son camp d’Anaza et Bencomo retourna dans la vallée d’Arautapala , où se firent en grande pompe les obsèques de la tête de Tinguaro , que le général espagnol avait renvoyée au vieux mencey dans l'espoir de l’'amener à la soumission (2).

Cependant le mauvais destin semblait s’appesantir de plus en plus sur le peuple guanche. Une épidémie pestilentielle (3), produite par la corruption du grand nombre de cadavres qui étaient restés sans sépulture, avait attaqué ces malheureux insuiaires vers la fin de 1494. Des populations entières succombèrent à cette cruelle maladie qui , au rapport des historiens , enlevait plus de cent personnes par jour. Le 31 janvier (1495), un corps de cinq cents Espagnols, ayant poussé une reconnaissance vers la Laguna , ne rencontra que des cadavres dans tous les environs. Le silence de la mort régnait dans les vallées jadis si populeuses de Tegina et de Tegueste; et pourtant, malgré cette calamité , l'horreur que les Guanches avaient de l’esclavage était si grande, qu'un vieillard moribond , que les Espagnols surprirent dans une grotte avec ses trois enfans, préféra leur donner la mort, et se percer lui-même le cœur avec son javelot, plutôt que de tomber entre leurs mains. (Nuñ. de la Peña, I. 1, c. 15, p. 154.)

Les cinq cents hommes commandés par les capitaines Truxillo et Castillo s'étant emparés d’un troupeau considérable de chèvres, se disposaient à retourner au camp, lorsqu'ils furent attaqués au défilé de las Penuelas, par Zebenzui et le mencey de Tegueste à la tête de douze cents guerriers. Toutefois , les Espagnols , après avoir perdu douze hommes, restèrent maîtres du passage , et les Guanches se retirèrent en laissant quatre-vingt-dix des leurs étendus sur le champ de bataille. Mais le capitaine Castillo , lancé à la poursuite de Zebenzui, ayant eu son cheval tué sous lui, tomba entre les mains des ennemis et fut envoyé prisonnier à Arautapala. Ce fut là qu'il s’éprit des charmes de la belle Dacil, fille de Bencomo , qui implora en sa faveur la générosité du mencey et le fit renvoyer sans rançon. ( Viana, cant. 14.)

AVENTURE DES DOUZE PREUX. — Alonzo de Lugo, craignant sans doute que son armée ne füt atteinte de l'épidémie régnante, si elle s'engageait dans les parties de

(1) Cette chapelle est celle qu’on voit encore située sur une éminence , avant d’entrer dans la ville de la Laguna , et qu’on appele Santa Maria de Gracia. (Voy. pl. hist., 13.)

(2) Nuñ. de la Peña, L 1, c. 15, p. 150.

(3) Les auteurs espagnols ont donné le nom de Mouorra à cette épidémie. (Voy. MNoticias, t. n, 1. 1x, 6 12.) |

[. —(1f€ PARTIE.) ( ETHNOGRAPHIE. ) — 49

l'ile où elle exerçait ses ravages , se maintenait à Anaza, dans ses positions ; mais ses officiers , ne voulant pas rester dans l’inaction , douze d’entre eux (1), d’une valeur digne de ces temps chevaleresques, formèrent ensemble une association pour des entreprises aventureuses. Ces braves à l'épreuve, après s'être promis de se porter secours mutuellement , sortirent du camp, gagnèrent la vallée d’Ygeste, pénètrèrent jusqu'à Faganana, où ils s’emparèrent de six pasteurs et firent un butin considérable en bestiaux. L’escouade retournait déjà vers Anaza , lorsqu'en traversant le val de Saint- Andrés, elle fut tout à coup entourée par deux cents insulaires sous les ordres du mencey Bencharo. Les douze preux, loin de s’intimider à l'aspect des ennemis, se rangent en bataille, et Rodrigo de Barrios, s'adressant aux Guanches réunis, leur crie d’un ton impérieux : « Barbares, rendez-vous! car nous avons déjà fait notre » compte, et nous savons combien de vos têtes doivent tomber sous chacune de nos » épées ! » Bencharo , ne pouvant s'empêcher d'admirer cet excès d’audace , contient ceux de sa troupe et les engage à laisser le champ libre à cette poignée de braves. Mais Jean de Harena , excitant ses frères d'armes au combat, leur fait envisager la honte de rentrer au camp sans leur butin et quelques prisonniers de plus. Les intrépides compagnons répondent à ses exhortations par le cri de Santiago! et une décharge de mousquetons et d’arbalètes est le signal de l'attaque. Plusieurs Guanches tombent criblés de coups. Les Espagnols s’élancent l'épée à la main; leur fureur guerrière Jette l’épouvante parmi les barbares , qui fuient vers les montagnes en laissant Bencharo engagé au milieu des assaillans, Ce prince magnanime , si digne d’être épargné, se défend quelques instans avec le plus grand courage; mais bientôt, se sentant grièvement blessé , il court au bord d’un escarpement et se précipite dans le ravin.

Cette aventure des douze preux a été célébrée dans les romances du temps. La chronique rapporte qu'un de ces terribles champions, ayant eu la main mutilée pendant le combat, ne voulut pas souffrir qu'un de ses frères lui appliquât une bande sur sa blessure. « Ami , lui dit-il en lui montrant les troupeaux qu'ils avaient capturés, » laisse couler le sang; nous avons assez de viande pour en refaire d’autre. » ( Nun. de la Pena, 1. 1, c. 15, p. 156.)

DISETTE DANS LE CAMP ESPAGNOL. SECONDE BATAILLE D'ACENTEJO. — Cependant le butin que rapportaient les bandes détachées de l’armée espagnole dans leurs différentes excursions , ne suffisait pas pour apprivisionner le camp. Chaque jour, les vivres devenaient d'autant plus rares qu'il était plus difficile de se les procurer, et bientôt la disette se fit ressentir d’une manière alarmante. Deux mille aventuriers , recrutés dans les îles de Lancerotte et de Fortaventure, arrivèrent à Ténériffe sous la conduite de Diego de Cabrera et ne firent qu'augmenter la pénurie de vivres. Le fidèle Ana-

(1) Rodrigo de Barrios, Juan de Guzman, Diego Fernandez Manzanilla , Juan de Harena , Francisco Melian, Francisco del Portillo, Gonzalo Muñoz, Juan Mendez , Diego de Solis, Lope de Fuentes, Rodrigo de Burguillos et Alonzo Fernandez Gallego.

(331) terve s’empressa d'envoyer à $es alliés un secours en bétail, qui fut promptement consommé. La faim faisait déjà déserter un grand nombre de soldats qui s’en retournaient à la Grande-Canarie , et les armateurs de cette île, voyant que les opérations de la conquête traînaient en longueur, ne voulurent plus rien fournir. Dès lots, le mécontentement , les plaintes et l'indiscipline commencërent à se manifester, et Alonzo de Lugo se vit forcé de rassembler ses officiers, pour prendre les mesures les plus efficaces dans des circonstances aussi graves. Lope Hernandez de la Guerra offrit généreusement de vendre les terres , les esclaves et les deux moulins à sucre qu'il possédait à Canaria (1). Ce généreux capitaine partit en effet pour remplir sa promesse, et revint, avec un bätiment chargé d’abondantes provisions, au moment où les soldats de l'armée conquérante étaient réduits à la ration d’une poignée de farine et de quelques figues sèches. Ce secours, qu’on attendait avec impatience , ranima tous les cœurs ; et Alonzo de Lugo , voulant profiter des bonnes dispositions de la troupe, se décida aussitôt à entrer en campagne. (Noficias, t. it, 1. 9, $ 25 et 26.)

Le 2% décembre, l’armée se mit en marche et s’avança jusqu'au fameux ravin d’Acentejo qu’elle traversa sans obstacle , pour aller prendre position sûr les coteaux voisins. Lope Hernandez de la Guerra, ayant poussé une reconnaissance jusqu’à la vue d’Arautapala , on apprit, par un prisonnier qu'il rameña au camp , que Bencomo se disposait à venir attaquer les Espagnols à la tête de trois mille hommes. En effet, ce prince ne tarda pas à se présenter : les Guanches étaient divisés en deux corps , dont l’un commandé par le mencey de Taoro , et l’autre par Afaymo, celui de Tacoronte. Les deux armées bivouaquèrent toute la nuit , et les Espagnols ; pour se préparer religieusement à la bataille du lendemain , fêtèrent l'anniversaire de la naïssance du Christ, en entendant les trois messes d'usage qui furent célébrées à cette occasion (2).

Au jour naissant , Alonzo de Lugo prit le commandement de l'aile droite , et confia la gauche à Lope de la Guerra. La bataille s’engagea aussitôt avec le plus grand acharnement. Les Espagnols avaient à effacer sur ce même terrain la honte de leur première défaite. Les Guanches combaitaient pour leur liberté déja compromise , et dont la perte était inévitable si leurs ennemis pénétraient plus avant dans le pays. Après cinq heures d'un action méurtrière , dans laquelle les insülairés avaient vu s'éclaircir leurs rangs , Bencomo et Acaymo reçurent deux fortes blessures, et leurs troupes , privées de chefs , commencèrent à se débander. Le vieux mencey de Taoro , voulant éviter une déroute, ordonna la retraite, et se replia derrière le barranco hondo , pour reprendre le chemin d’Arautapala. Alors les cris de Victoria! retentirent

(1) Nuû. de la Peña, 1. 1,c. 16, p. 159. P. Espin., L. 3, c. 9, p. 88. (2) « Tous les officiers et soldats sé confessèrent ét communièrent (dit la relation). Le moine qui » avait officié pendant les troïs messés, exhorta armée à faire bien son devoir contre les infidèles, tan-

» dis que les Guanches se préparaient de leur côté à combattre leurs oppresseurs. » (Viera , Moticias, t.u, p. 244)

(332) de toutes parts dans l’armée espagnole , et ce nom, répété à l’envi, devint celui du bourg qui prit naissance sur le lieu de l’action (1).

La bataille de la Victoria ne coûta aux Espagnols que soixante-quatre hommes. Les Guanches laissèrent près de deux mille des leurs sur le champ de bataille , et parmi eux, le prince Badenol, frère du mencey de Tacoronte , qui fut tué par Pedro Benitez de Lugo. ( Nunñ. de la Pena , 1. 1, c. 16 , p. 160. Viana, cant. 14. Viera,t.n, 1. 1x, $ xvrr.)

(1496) — ENTRÉE DES ESPAGNOLS DANS LA VALLÉE D'ARAUTAPALA ET CAPITULATION DE BENcomo. — Toutefois, malgré le succès que Lugo venait d'obtenir, il ne profita pas de suite de sa victoire. La saison pluvieuse et la crainte de manquer de vivres mirent obstacle à ses opérations, et il jugea convenable de retourner au camp d’Anaza pour se procurer des avitaillemens. Il fallut recourir encore au duc de Medina-Sydonia, qui expédia d’Espagne un navire chargé de provisions (2). Enfin, le 1°" juillet, l’armée sortit de nouveau de ses cantonnemens et pénétra cette fois jusque dans la vallée d’Arautapala. Bencomo , guéri de ses blessures, s'était retranché sur les hauteurs de Tygayga avec Zebenzui et les menceys d’Anaga, de Tegueste et de Tacoronte. Alonzo de Lugo établit son camp au pied des montagnes, dans la partie supérieure de la vallée, et le 2% juillet Bencomo quitta ses positions et vint occuper la partie inférieure du ravin qui le séparait de l'ennemi (3); mais le lendemain, le vieux mencey, réfléchissant sur sa triste situation et redoutant les résultats d'une dernière bataille avec des troupes aguerries et déjà victorieuses, réunit les princes ses collègues et les engagea, non sans verser des larmes, à faire leur soumission (4). Cette résolution éxtrême , que commandait l’impérieuse

(U Le bourg de la 7rctoria , dont l’église est consacrée à Sainte-Marie-de-la- Victoire. Ce bourg avoisine celui de la Matanza, où se trouve le grand ravin d’Acentejo. ( Voy. la carte de Ténériffe. Atlas, pl. 11.)

(2) Ces provisions de bouche consistaient en 30 barils de farine, 24 sacs de pois chiches, 60 quintaux de biscuit, 20 tonneaux de vin et 2040 livres d’huile. (Nuñ. de la Peña, L. 1, c. 16, p. 162.)

(3) L'endroit de la vallée de l’Orotava, où campèrent les deux armées , est occupé aujourd’hui par les villages des Realejos. Le Realejo de arriba désigne le camp supérieur, comme l’indique son nom , et le Realejo de abaxo rappelle le camp des Guanches , qui était situé au bas du coteau.

(4) Nous reproduisons ici quelques-unes des réflexions que le poète Viana prête au mencey de Taoro au moment d’engager ses collègues à la soumission. Ces fragments feront apprécier le mérite de l’œuvre patriotique que nous avons eu déjà plusieurs fois occasion de citer.

Ha me puesto Fortuna en tal estado, Tinerfe el valeroso fué mi abuelo

Que del que tube un tiempo diferente ; Y su cetro, corona y poderio,

À penas me conozco , y4 trocado , Pacifico regio del Nivario suelo, Arruinado , y vencido , aunque valiente, Con absoluto y libre señorio :

Tanto en los males mios se hà estremado, Mas contrario se me muestra el cielo Que no me vale la insulana gente (Quizé por remediarme y por bien mio) Y vence la Española valerosa : Que me quita de Rey el ser y nombre, Vincido soy, y en todo es victoriosa, Dulzura amarga , que apetece el hombre.

nécessité, reçut l'approbation unanime, et Bencomo envoya aussitôt des parlementaires à Alonzo de Lugo pour traiter de la capitulation. Le général, transporté de joie, s'empressa de souscrire à toutes les conditions, et Bencomo, accompagné des autres menceys et suivi des principaux chefs de son parti, ne tarda pas à se présenter dans le camp espagnol.

Lugo l'attendait devant sa tente, entouré de tous ses officiers. Le mencey de Taoro s’avança à pas lents : « Dans cet instant solennel (dit la narration) sa figure » indiquait tous les tourmens de son âme, et le tremblement de ses membres » décelait la violence de son désespoir. Il s’approcha du général, mit ses deux » mains dans les siennes et lui adressa ce discours qu'un interprète traduisit aus- » sitôt : — « Homme courageux, nous regrettons de t'avoir fait une guerre si cruelle, » alors que nous te regardions comme notre plus cruel ennemi. Aujourd’hui, nous » venons souscrire aux conditions que tu nous fis proposer plusieurs fois. Nous » nous soumettons aux rois catholiques, auxquels nous rendons obéissance et hom- » mage, et nous leur livrons, avec cette île, l'héritage du grand Tinerfe, notre aïeul. » Notre désir est d'être chrétiens. Mais jure-nous, par tout ce que tu as de plus » sacré , que nos fils et nous-mêmes ne serons jamais esclaves , et que nous conser- » verons cette liberté chérie qui nous a déjà coûté tant de sang! » Alonzo de Lugo, en entendant ces paroles, se sentit attendri, et peut-être qu'en présence de tant de résignation et d’héroïsme, sa bouche, dans ce moment, fut l'interprète de son cœur. Il fit apporter un missel par ses chapelains, et, mettant un genou en terre , il jura de garder inviolablement tous les articles de la convention. (Nun de la Pena, 1. 4, c. 16. Viana, cant. 18. Galind., mss, I. 3, c. 19. Viera, t. 11, L. 1x, $ xix-xx.)

ENTIÈRE RÉDUCTION DE TÉnéRIFFE. — À la nouvelle de ces événemens, Añaterve ,

Dichoso el descuidado pastorcillo , Cristiano quiero ser, no mas batalla,

Que 4 sombra afable de un laurel se sienta Cese el peligro y daño de la guerra

YŸ con quietud el animo sencillo

Las simples obejuelas apacienta ;

A] son del agua clara un cantarcillo, Placer immenso a su descanso aumenta, Repasta , alegra y mira su rebaño, Lleno de bienes, sin temor de daño.

Mas ay ! de mi Pastor de mayor cuenta Y de menor quietud , menor reposo !

Que conbatido hé sido de tormenta , Por conservar un reyno trabajoso.

Gran carga tiene aquel que lo sustenta, Ques cuanto puede mas , mas peligroso, Ÿ no hay de si ninguno tan seguro

Que no recele y tema lo futuro,

Que no puede Nivaria sustentarla

Contra el de España, do el valor se encierra. La tierra es suya , al cabo ha de ganarla,

Ÿ quiero rendir corona y tierra,

Y acabe de Bencomo la memoria ,

Pues se acabo de Rey el cetro y gloria.

Mas , ay! querida patria , que hé de veros Sin libertad , sugeta y gobernada Con otras leyes y con otros fueros, O por mejor decir, tiranizada ?

Quien lo podra sufrir ? Mas quien valeros, Si Dios lo ordena asi , si a Dios le agrada Y el gran poder de España al vuestro ecsede ? Que la ayuda de Dios todo lo puede.

(Viana , cap. 15.)

pen

mencey de Guimar, accourut avec une nombreuse suite pour venir prendre part à la joie de ses alliés. Mais les Guanches d’Anaga et de Tegueste, retirés dans leurs montagnes, refusèrent de souscrire à la capitulation, et il fallut l'intervention de leurs chefs pour achever de les réduire. Les services que les Espagnols reçurent de leurs auxiliaires accélérerent la soumission des menceys d’Icod, du Daute, d'Adexe et d’Abona. Ces princes, réunis dans leur Tagoror , se décidèrent à mettre bas les armes, et bientôt il ne resta plus que quelques guerriers indomptables qui préférèrent mourir dans leur indépendance plutôt que de se livrer aux vainqueurs.

Le 29 septembre , toute l’île étant pacifiée, Alonzo de Lugo fit célébrer une messe solennelle et chanter un Te Deum ; puis, prenant dans ses mains l’étendard de Castille, comme il l'avait vu faire à la prise de la Grande-Canarie , il proclama la souveraineté de l'Espagne sur l’ile conquise , en répétant trois fois la phrase obligée : « Tenerife, por los cathôlicos reyes de Castilla y de Leon! » (Viana, can. 15. Galin., mss., |. 3, c. 19. N. de la Pena, |. 1, ©. 16. Viera, t. 11, 8 xXxI-XxI.)

Ainsi s'acheva la conquête des îles Canaries. Elle avait coûté quatrevingt-douze années de combats, et les courageux insulaires étaient reslés victorieux dans plus de vingt rencontres. Leur dévouement à la patrie et leur amour pour l'indépendance furent mis à de rudes épreuves pendant près d'un siècle de continuelles alarmes. La guerre qu'on leur déclara fut un combat à mort qu'ils acceptèrent avec un élan sublime, Mais la vigueur de leurs bras, l'adresse, les stratagèmes et leur merveilleuse agilité ne purent rien contre le fer des conquérans. La valeur la plus héroïque, la résistance la plus opiniâtre, durent succomber dans cette lutte inégale.

La conquête des îles Canaries ouvrit le chemin de l'Amérique aux aventuriers, et des événemens analogues à ceux que nous venons de raconter se passèrent dans le Nouveau-Monde, sans présenter toutefois des circonstances aussi dramatiques. Le grand Colomb fut chargé de fers; Cortès fut renvoyé en Espagne comme l'avait été Jean Rejon. la tête d’Almagro tomba sous la hache du bourreau, comme celle du malheureux Algaba; maïs les Indiens du Mexique et du Pérou, déjà vaincus avant de combattre, n'opposèrent aux envahisseurs qu'une faible résistance. Esclaves de leurs seigneurs et de leurs prêtres, leur faiblesse et leur indolence précipitèrent la chute de deux

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empires minés d'avance par la tyrannie et la superstition. Les insulaires des Canaries étaient des hommes d’une autre trempe. La seule pensée de l'esclavage révoltait cette race fière de ses droits. Les Espagnols furent des dieux pour les Mexicains, mais les Guanches ne virent en eux que des hommes dont les actions excitèrent souvent leur mépris. Après la capitulation de Ténériffe, Alonzo de Lugo viola ses sermens, à l'exemple de Pedro de Vera. Bencomo, et la plupart des princes guanches, furent déportés en Espagne pour être offerts en spectacle à la cour. Le vieux mencey de Taoro, promené de capitale en capitale, fut présenté au pape, ensuite aux doges de Venise et de Gênes, comme un sauvage dont les vois catholiques avaient dompté la fierté. Les îles Canaries, en passant sous le joug espagnol, perdirent jusqu'au beau nom de Fortunées qui les avait rendues célèbres. Quelques centaines de braves, traqués dans des retraites inaccessibles, moururent martyrs de cette liberté qu'ils n'avaient pu sauver, et le reste de la nation s'amalgama avec les conquérants pour ne plus former qu'un seul peuple.

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