ÉTAT POLITIQUE DES ILES CANARIES DE 1483 À
Cinq ans s'étaient écoulés depuis la conquête de la Grande Canarie, et la colonisation avait fait de rapides progrès dans la partie de l'archipel soumise au pouvoir espagnol. Pedro de Vera recueillait les fruits de sa victoire , et la part qu'il s'était adjugée dans la distribution des terres avait amplement payé ses services. Les alliances des Peraza avec les Herrera et les Saavedra avaient mis Lancerotte, Fortaventure, l’île de Fer et celle de la Gomère sous l'autorité d’une famille puissante et orgueilleuse de ses droits. Les populations indigènes, quoiqu’affaiblies par les guerres passées, conservaient pourtant, sous le joug de la servitude, cet amour de l'indépendance qui avait si longtemps soutenu leur courage. L’envahissement du pays par une race étrangère n'avait pas effacé le caractère national. L'ardeur belliqueuse, les désirs de révolte, les susceptibilités qui devancent l’offense , les haines qui conduisent à la vengeance couvaient toujours au fond des cœurs. Déjà , et à plusieurs reprises , les Lancerottains s'étaient soulevés contre un régime féodal qui les livrait aux caprices de leur seigneur ; l’île de Fer avait eu ses insurrections ; Canaria même , après sa conquête , avait conservé dans ses montagnes quelques hommes libres qui inquiétaient les dominateurs (2). Les Gomérytes , de leur côté, tâchaient, par tous les moyens, de se soustraire à une administration despotique ; toujours turbulens et plus difficiles à dompter à mesure qu’on voulait restreindre leur liberté, ils ne cessaient d'inspirer des craintes.
(1488) — SOULÈVEMENT DES GOMERYTES ET MORT D HERNAND PERAZA, FILS DE DON Dieco HERRERA. — Une nouvelle émeute venait d’éclater à la Gomère. Hernand Peraza avait été obligé de s’enfermer dans la forteresse de l’île , avec sa femme et ses servi-
(1) Cri de dévouement. ( Voy. au Catalogue, p.191.) (2) Gal., ms., lib. 2, cap. 26. Viera, Noricias,t.n,p. 105,
teurs. Pedro de Vera, instruit de cet événement, quitte sa résidence de Canaria, accourt avec des troupes , et les rebelles , poursuivis jusque dans leurs montagnes, sont forcés de subir la loi du vainqueur. Mais leur obéissance ne dure qu'un instant, car à peine le capitaine-général est1l de retour dans son ile , avec deux cents prisonniers de guerre qu'il emmène avec lui, que les Gomérytes se révoltent une autre fois.
La tyrannie d’'Hernand Peraza et le mépris qu'il affectait envers ses vassaux avait donné lieu à ce soulèvement général. Depuis quelque temps, ce seigneur entretenait des liaisons secrètes avec la belle Iballa, jeune insulaire du district de Guahedum , qui faisait partie de son apanage. Une conspiration, dirigée par Hupalupu, un des chefs les plus influens , se tramait dans la tribu de Mulagua. Il fut décidé qu’on profiterait, pour se débarrasser du tyran , de la première occasion favorable. Elle ne tarda guère à se présenter.
Hernand Peraza venait de donner un rendez-vous à Iballa dans la grotte de Guahedum , et les Gomérytes, cachés aux alentours , attendaient à la sortie. Iballa , ayant soupçon du danger, prévient le jeune comte, qui endosse aussitôt sa cuirasse , se saisit de ses armes , et sort précipitamment pour en imposer aux rebelles; mais Hautacuperche , parent d’Iballa, qui se tenait aux aguets sur le rocher de la grotte, lui lance son javelot et le perce de part en part. Deux pages de don Hernand subissent le même sort, et ce triple assassinat est le signal de l'insurrection.
Dona Beatriz de Bobadilla, la malheureuse veuve du comte, est obligée de s’enfermer de nouveau dans la tour fortifiée avec sa famille et quelques insulaires de la tribu d'Orone qui Jui sont restés fidèles. Les rebelles , guidés par Hautacuperche , assiégent le bastion, mais les serviteurs de dona Beatriz, que commandent Alonzo d'Ocampo et Antonio de la Pena, font une courageuse résistance et tuent Hautacuperche d’un coup d’arbalète , tandis qu’il veut tenter l'assaut. La mort de ce chef audacieux déconcerte les rebelles , qui se réfugient dans les montagnes de Garagonache , dont ils soulèvent les populations.
Sur ces entrefaites , Pedro de Vera, qui avait appris ce qui se passait à la Gomère, arrive de Canaria avec quatre cents soldats aguerris. Cependant, ne voulant pas risquer un combat inégal contre un peuple en insurrection, il dissimule d’abord et fait publier un armistice, en invitant tous les Gomérytes de se réunir dans l’église paroïssiale pour assister aux obsèques de leur seigneur. La plupart s’empressent d’obéir, dans la crainte d’être considérés comme coupables s’ils refusent de se rendre à l’appel du général. Mais bientôt la perfidie de Fimplacable don Pedro se démasque : à mesure que les Gomérytes se présentent à l’église , ils sont saisis par les soldats et mis en lieu de sûreté. Pedro de Vera marche ensuite sur le district de Garagonache, s'empare par surprise de ceux qui n’avaient pas obéi à sa première injonction , les fait conduire à la ville sous bonne escorte, et commence alors les plus sanglantes exécutions.
Tous les habitans du district d'Agana âgés de plus de quinze ans, et qu’on considéait comme les plus redoutables, furent condamnés à mort; les uns noyés, les autres
trainés sur la claie, plusieurs mutilés aux pieds et aux mains. Un grand nombre de naturels des autres quartiers de l’île furent expatriés et vendus comme esclaves. Les intelligences que les rebelles s'étaient ménagées avec les deux cents Gomérytes exilés à Canaria ayant été dévoilées , l’impitoyable général, de retour au Real de las Palmas , fit pendre presque tous les hommes en état de porter les armes et vendre les femmes et les enfans (1). Peut-être même aurait-il poussé plus loin sa vengeance, si la cour ne l'avait rappelé en Espagne pour l'employer contre les Maures, au fameux siége de Grenade (2). |
(1489) — ARRIVÉE A CANARIA DE L'ÉVÊÈQUE DE LA CERDA ET DU GOUVERNEUR MALDO- NADO. — Cette époque des annales canariennes est signalée par l’arrivée de l’évêque fray Miguel de la Cerda, promu à l'épiscopat de Canaria après le décès de don Juan de Frias. Ce nouveau prélat eut la gloire de rendre à la hiberté les infortunés Gomérytes déportés par Pedro de Vera. Ce fut aussi vers. la fin de cette même année que don Francisco Maldonado fut nommé gouverneur de la Grande-Canarie , en remplacement de l'ancien capitaine-général. (Nolicias, 1. n, p. 136 et 140.)
(1490) — NOUVELLE EXPÉDITION CONTRE LES GUANCHES DE TÉNÉRIFFE. — À peine installé à la Grande-Canarie , le gouverneur Maldonado est tourmenté de se signaler à son tour dans la guerre contre les indigènes. Les îles de Palma et de Ténériffe restaient encore à conquérir, et c’est sur cette dernière qu'il se dirige, avec Fernandez de Saavedra qui part de Fortaventure en amenant quelques troupes à ses ordres. Les deux aventuriers parviennent à réunir trois cents hommes, débarquent au port d'Anaza ( Ténériffe) et se mettent aussitôt en marche pour la Laguna. Maldonado devance son collègue avec la moitié de la troupe et ne tarde pas à se trouver en présence d’un corps de quinze cents Guanches , guidés par le mencey d’Anaga. L’imprudent gouverneur, sans attendre l'arrière-garde , commence un combat inégal, mais, cerné bientôt de toutes parts , il allait infailliblement succomber sous le nombre, si Saavedra n’était accouru assez à temps pour le dégager et protéger sa retraite.
Cette expédition téméraire coûta la vie à cent Espagnols. Les Guanches, de leur côté, perdirent trois cents hommes, mais leurs ennemis furent forcés de se rembarquer précipitamment et de renoncer à une conquête qui réclamait d’autres moyens
d'action et surtout des chefs plus expérimentés. (Nolicias, t. 11, 1. 8, $ 10.)
(1) Galinde, ms., lib. 2, cap. 28-29. Nun. de la Peña, I. 1,c. 12. Viana, cant. 1. Viera, t. 1, L 8, $3 et 4.
(2) Les contestations qui s’élevèrent entre Pedro de Vera et l’évêque Frias, et auxquelles donnèrent lieu les actes de rigueur du général, motivèrent son rappel en Espagne. Le conquérant de la Grande- Canarie fut reçu avec distinction par Ferdinand et Isabelle ; il assista à la prise de Grenade , et mourut à Xérez dans un âge très-avancé. (Galin., ms., hb. 2, cap. 26.)