‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 5)Chapitre 18 sur 31 · I. (2 e PARTIE.) j g · texte numérisé non relu

I. (2 e PARTIE.) j g

Aux premières lueurs de l'aurore, le brouhaha des romeros vint mettre un terme à mes rêveries. Déjà , on accourait à la fête de tous les points du vallon; les Tapadas (1), cachées sous leurs blanches mantilles , rôdaient sur la place pour intriguer les galans ; les confréries de dévots obstruaient les abords de l'église et se portaient en masse vers la chapelle de Saint- Pierre, où devait s'organiser la procession. Mais après la cérémonie , tout ce peuple reprit ses ébats ; la danse et les jeux recommencèrent de plus belle, et la foule empressée rechercha de nouveaux plaisirs.

On faisait cercle sur l'esplanade en attendant les lutteurs. Bientôt deux vigoureux athlètes se présentèrent dans la lice : après s'être observés un instant, ils se courbèrent l'un sur l'autre et s'enlacèrent comme deux couleuvres (2). Les spectateurs gardaient le plus grand silence : pendant que les champions furent aux prises, personne n'osa les exciter du geste et de la voix, car il y avait là deux partis en présence , les gens de Guimar et ceux d'Arafo. Chacun tenait pour les siens. Celui des deux combattans qui eut le dessus était un jeune berger du bourg, de moyenne taille, trapu , tout nerf et plus solide qu'un roc. Il venait de terrasser successivement deux adversaires et s'était assis au milieu du cirque prêt à combattre pour la troisième fois, lorsqu'un homme d'Arafo se présenta , et je désespérais du petit berger à la vue de ce terrible athlète. C'était un gaillard de trente ans , aux formes herculéennes , aux épaules larges, à la poitrine velue; pourtant le petit berger le toisa sans s'émouvoir et accepta le défi. L'affaire ne fut pas longue : l'athlète d'Arafo pressait à peine son jeune adversaire que

(11 Les femmes de haute condition prennent souvent le costume des Tapadas pour assister aux fêtes champêtres et ne pas être reconnues. L'élégante mantille de laine blanche , qu'elles portent par-dessus leur chapeau de feutre, leur couvre le visage. Lorsque le chapeau surmonte la mantille, il est toujours bariolé de longs rubans.

(21 Les lutteurs n'ont d'autres vêtemens qu'une chemise et de larges caleçons de toile , dont ils roulent une des cuisses de manière à s'en faire un bourrelet par lequel ils se saisissent d'une main, tandis que de l'autre ils se pressent les flancs

( 139 ) celui-ci le souleva à un pied de terre et l'abattit comme un bloc. Le vaincu se retira tout confus de sa chute et fut rejoindre ses compagnons désoles.

Après ce combat gymnique , les coqs eurent leur tour, et mes romeros me conduisirent dans une maison voisine qu'on désignait sous le nom de la Casa de la Gallera (1). On avait élevé une balustrade circulaire au milieu de la cour ; les parieurs se tenaient en dehors , tandis que les curieux prenaient place dans les galeries supérieures. Les coqs destinés au combat étaient gardés dans des cages couvertes qu'on déposait autour du cirque. Un amateur proposa le premier pari : il se posa en fauconnier, son coq sur le poing , et s'adressant au parti contraire : « C'est un jilipino (2) , dit-il avec orgueil , il pèse quatre livres et deux onces; je l'assure pour dix doublons! — Je les tiens, » répondit aussitôt un marquis de l'Orotave en montrant son champion. On apporta des balances et les deux coqs se laissèrent peser avec une héroïque résignation. Celui du marquis tirait trois onces de plus, mais le propriétaire an Jilipino lui lit grâce de cet avantage. Alors , avant de lâcher les combattans, on leur enleva les gaines de cuir qui recouvraient leurs éperons , et l'attaque commença de part et d'autre avec une égale intrépidité : après les premières passes, le Jilipino se mit en fuite poursuivi par l'ennemi. Ruse de guerre!

« Il fuit pour mieux combattre .

L'oiseau de Saint-Pierre voulait fatiguer son adversaire déjà blessé. Bientôt, il fit demi-tour pour revenir à la charge, et d'une estocade le coq du marquis resta étendu sur l'arène en jetant le cri de mort. Le vainqueur passa sur le cadavre , battit des ailes et chanta victoire. Son maître venait de gagner dix onces d'or : il s'empressa de le retirer

(1) La maison des coqs.

(2) Coq des îles Philippines.

( no )

du cirque , lui lava la tête et le bec avec du vinaigre et de l'eau. Le pauvre animal avait un oeil crevé; il supporta le traitement avec la plus grande patience ; toute la partie poste'rieure de son corps , qu'on avait eu soin de déplumer , était rouge comme du sang , et pourtant dès qu'il rentra dans sa cage il se remit à manger du grain.

Plusieurs autres combats se succédèrent, mais les partis avaient la tête montée et proposèrent des duels à mort. On arma les coqs gladiateurs de lames aiguës et tranchantes , qu'on assujettit à leurs éperons (1) avec de petites courroies. Je fus témoin de deux affaires sérieuses : un filipino se mesura encore avec un coq canarien appartenant à un gros chanoine qui le caressa long-temps avant de le lancer. Les fers se croisèrent : l'isleno (2) évita la première botte et d'un coup de riposte il enfila son ennemi. Le chanoine était aux anges et ne se possédait pas de joie! Il proposa un second pari : alors, on lança dans l'arène un autre adversaire et l'attaque recommença avec fureur. Mais ce nouveau duel fut fatal aux deux champions ; un coup fourré mit bientôt fin au combat. Le dernier venu, percé de part en part, mordit la poussière , et le coq du chanoine , grièvement blessé , prit honteusement la fuite. Il se précipita en piaillant vers la balustrade du cirque comme pour demander du secours , et passa la tête entre les barreaux. C'était avouer sa défaite : l'on cria victoire pour celui qui était tombé au champ d'honneur. Le chanoine, pâle et blême, retira le pauvre oiseau défaillant et voulut le rappeler à la vie par une prompte saignée. Le Sangrador accourut aussitôt : c'était le barbier du village qui avait déjà prêté son assistance à deux blessés ; mais pour celui-ci , le ira ter perdit sa peine... le coq du chanoine venait de rendre le dernier soupir.

(1) Les coqs qui combattent armés de petits coutelas , et qu'on appelle gallos Je navaja , ont les éperons à moitié rognés , afin de pouvoir y adapter les lames.

(2) Le coq canarien.

La fête tirait à sa fin et chacun commençait à regagner son gîte : mes romeros devaient se remettre en route dans la nuit afin deviter la chaleur. Quant à moi , qui ne voulais pas retourner à l'Orotave par le même chemin , je partis le jour suivant avec mon fidèle Hereno:~Nous redescendîmes la vallée jusqu'à la plage de Chimisay, et nous nous arrêtâmes un instant à la grotte de Chinguaro pour visiter l'ancienne chapelle de la Vierge de Candelaria (1). Elle est située sur le bord du ravin, au dessus dé la grotte ; un tableau en décore le fond. La madone et Anton l'ermite y figurent en habits brodés , deux Guanches à peau rouge sont là en extase. L'air salin et l'humidité du mur ont rongé cette peinture, mais fart n'y a rien perdu.

J 'étais parti de Guimar dans l'intention de me rendre pédestrement à l'Orotave par la partie septentrionale de l'île : mon Hereno me conseilla de suivre le versant des montagnes et de descendre ensuite dans la plaine des Rodéos. Nous passâmes donc à Candelaria sans nous arrêter et remontâmes jusqu'à mi-côte afin de prendre un sentier qui nous conduisit à VEsperanza. Ce village (2) est un des plus élevés de la bande orientale , l'air y est pur et frais , les forêts de pins qui le dominent , les cultures qui l'entourent rendent son aspect attrayant. L'Européen pourrait se croire au premier abord dans un site des Hautes- Alpes , car ce sont en grande partie les mêmes formes végétales et les mêmes productions , des chaumières et des maisons rustiques comme dans certains districts de la Savoie.

Après deux heures de repos dans une ferme où nous dînâmes , nous continuâmes notre route vers les Rodéos, que couvraient alors les plus beaux blés. Les cailles s'envolaient à chaque instant sous nos pas : à mesure que nous traversions la plaine , des bandes de passereaux (3)

(1) Voyez la huitième Miscellanée.

(2) L'élévation du village de FEsperanza au-dessus du niveau de la mer est de 2,673 pieds.

(3) Le Proyer, le Chardonneret, la Soulcie et la Linotte.

s'ébattaient dans les champs, tandis que les milans et les cresserelles planaient au-dessus de nos têtes en guettant leur proie. Mais le soleil e'tait déjà sur son déclin lorsque nous quittâmes le plateau pour prendre le chemin de l'Orotave : les passereaux avaient cessé leur ramage, et nous n'entendions plus que l'œdicnème (1), dont les appels plaintifs se prolongeaient de loin en loin. Je passai la nuit au village de la Matanza, et le lendemain de bonne heure j'étais de retour au manoir (2).

(1) OEdicnemus crepilans.

(2) La Casa franchi. (Voy. la sixième Miscellanée . pag. 95.)

ONZIÈME MISGELLANÉE.

GARACHICO.

« Fue uno de los mejores, mas ricos , mas amenos y florecientes » pueblos de las Canarias ; pero despues que lo devastd un » volcan , no es Garachico mas que un desengano como »Troya. » (Viera.)

Si l'on suit la côte jusqu'à la Rambla pour se rendre de l'Orotava à Garachico , il faut éviter les niasses de rochers qui bordent le littoral , descendre dans le fond des ravins, remonter leurs berges pour franchir ensuite d'autres escarpemens. A chaque pas la scène varie, les points de vue se succèdent, les lignes de la perspective se heurtent, se croisent , se redressent dans tous les sens. Ici , s'élèvent près du rivage les deux îlots du Burgado , énormes monolithes , dont les flancs calcinés témoignent de la tourmente qui les isola. Leur sommet inaccessible est couvert de plantes sauvages (1) , et la mer en fureur vient se briser à leur pied. Plus loin, un fracas retentissant se mêle au bruit des flots : ce sont les cascades de la Gordejuela qui s'échappent du même rocher pour tomber de chute en chute et se répandre en transparentes nappes sur les assises de la falaise; elles roulent, bouillonnent, écument toutes à la fois par cent endroits différens ; les joncs et les roseaux balancent leurs touffes humides sous cette atmosphère de vapeurs , l'air en est imprégné dans tous les environs , et l'on ne quitte qu'à regret cette délicieuse fraîcheur. Mais bientôt on arrive à la Rambla, et le

(t) Ces rochers, que nous avons fait figurer dans deux de nos planches (Voy. Part. hist. , pi. 5, et Atlas, Vues phytost., pi. 8), sont séparés de la côte par un petit bras de mer. Une espèce des plus belles et des plus rares de la Flore canarienne , le Stalice arborea , croît sur leur sommet ; un paysan parvint, avec beaucoup de peine , à escalader ce massif de lave , et nous rapporta plusieurs échantillons de la plante que nous avions cherchée vainement dans tous les environs.

( 144 ) pays prend un autre caractère. L'art a secondé la nature pour faire de ce beau site le plus agréable séjour. Puis , en laissant sur la droite tous ces verts bosquets et leur séduisant labyrinthe , la scène change encore : on n'a plus devant soi qu'une plage rocailleuse, à côté un mur de basalte qui la surplombe et semble vouloir l'écraser sous sa puissante masse. On est alors descendu sur le Callado , sentier scabreux battu par la mer, rempli de grosses pierres roulées et qu'il faut suivre pendant une heure pour gagner les coteaux de San Juan.

Mais si, au contraire, en partant de l'Orotave, on préfère le chemin des montagnes , la vallée , grande et belle , s'ouvre devant vous avec sa campagne animée et ses amphithéâtres de vignobles. Un sol fertile , couvert de la plus riche végétation; à chaque détour des habitations champêtres entourées de vergers ; là-bas , les deux villages des Realejos , l'un assis sur les dernières pentes du vallon et l'autre perché sur les hauteurs qui le dominent ; aux alentours un ravin profond , fourré de bois, bordé de halliers d'où jaillit le ruisseau de la Laura: tel est le paysage qui se déroule , s'étale, se replie ou surgit tout-à-coup à mesure qu'on se rapproche de la montagne de Tigayga. Quand on est parvenu au pied de ce boulevard, on trouve un sentier escarpé (1) qui monte en serpentant le long des berges jusque sur le plateau d'Icod el Alto. De là, on découvre toute la vallée de l'Orotave qu'on vient de parcourir dans sa plus grande largeur; vers le sud, le pic de Teyde apparaît plus majestueux : une ceinture de nuages enveloppe son immense cône , et les mou vemens de terrain acquièrent un caractère de grandeur qu'il n'est dû qu'au crayon de pouvoir reproduire (2). En s'avançant sur cette vaste terrasse , les ravins de Castro et du Dornajo vous obligent à de nouveaux détours : le premier, barré dans plusieurs endroits par d'énormes blocs de lave, forme une gorge profonde au

(1) Las vueltas de Tigayga.

(2)Voy. Part, hist., pi. 36.

bout de laquelle on aperçoit la mer (1) ; le second , plus rapproche' de la côte , est d'un effet plus pittoresque : la roche , tourmente'e , s'y montre , tantôt superposée en couches régulières , tantôt plus compacte, isolée en massifs, ou bien crevassée sur toute sa surface et tapissée de verdure et de fleurs (2).

Poursuivons notre marche à travers ce pays volcanisé , que la fournaise du Teyde inonda de matières brûlantes, et arrivons par mille ressauts sur les crêtes de Saint-Philippe (3). Avançons encore... encore quelques pas... Icod de los Vinos va se déployer sous nos yeux comme une décoration de théâtre. Icod de los f^inos, c'est la ville du vin liquoreux, le meilleur cru de Ténériffe. Aux alentours, dans le bas fond , sur la montagne , de toute part, la vigne de Malvoisie étale ses trésors; ici, des jardins, des vergers et des treilles; la haut, une campagne fertilisée par des mains laborieuses ; sur le penchant de la colline , un rustique manoir (4-), de frais ombrages, des chutes d'eau, dont le doux murmure vient retentir dans la vallée. Descendons pour pénétrer dans la ville , et nous apercevrons encore de la rue tous les détails de cet admirable tableau (5). Les riants coteaux de la Yega (6) s'étendent à l'occident : ils sont flanqués de rochers, parsemés de palmiers, d'aloès, de figuiers, de mûriers et d'arbustes de toutes sortes. Mais traversons la ville et suivons le cours du torrent : alors la perspective s'agrandit , la ligne des édifices se développe , nous découvrons dans le lointain toute la région boisée , au-dessus l'aride plateau de la Cumbre, plus haut le point culminant, ce pic gigantesque qui se redresse sur sa large base et lance sa cime dans les cieux (7).

(1) Voy. Part. hisU, pi. 49.

(2) Voy. Idem, pi. 4.

(3) La calsada de San-Feliye.

(4) Celui du marquis de Sainte-Lucie. (Voy. Part, hist., pi. 29 et 30.)

(5) Voy. Part, hist., pi. 29.

(6) Voy. Idem, pi. 30.

(7) Voy. Idem, idem.

i.— (2 e partie.) 19

( 146 ) Maintenant les obstacles se multiplient : nous marchons sur une ancienne coulée; le sol est raboteux, rempli de creux et d'aspérite's ; mais les plantes croissent avec vigueur dans ces champs où jadis l'éruption promena l'incendie, les fruits, plus savoureux, y sont toujours printaniers. Nous voici sur la grotte d'Icod, ténébreuse caverne qui mine tout le vallon (1). Cependant , les berges s'élargissent, la mer étend au loin son horizon, nous traversons le pont de bois qu'on a jeté sur le ravin (2) ; et bientôt, en tournant le contre-fort de la Yega , Garachico va nous montrer ses plages brûlées (3). Le flot se brise contre la falaise du Guincho : un torrent se précipite du haut des rochers et rejaillit en bruyante cascade à quelques pas du rivage , près d'un groupe de bananiers (4). Rien n'a pu arrêter l'audacieux vigneron : les cultures garnissent tout le massif qui borde la côte, et les pampres verts couvrent la montagne depuis la base jusqu'au sommet. Mais aux environs de la ville, la roche aride, noire, calcinée, vient faire contraste ; ce ne sont plus alors que bouleversemens ; un grand désastre se révèle; on pénètre dans des rues encombrées de laves, l'on ne marche qu'à travers des ruines.

Garachico fut une ville opulente. Elle était assise au pied de la montagne; la campagne s'élevait en gradins au-dessus de ses rues populeuses. Les crêtes des alentours étaient drapées de verdure et couronnées de beaux arbres; un ravin ombragé traversait la ville, et le torrent réparti en ruisseaux limpides apportait le tribut de ses eaux dans les jardins environnans. Les navigateurs en décou-

<1) Voyez la description de la célèbre grotte d'Icod dans la Part, géolog. , tom. n , l re part. , pag. 334.

(2) Voy. Part, hist., pi. 9.

(3) Voy. Idem, pi. 21.

(4) Voy. Idem, pi. 22.

( U7 ) vrant Garachico saluaient ce beau séjour : un port, qu'abritait d'une part la petite île del Roque et de l'autre les escarpemens de la côte, offrait un asile assuré aux vaisseaux qui mouillaient dans ce tranquille bassin. Le quai de las Varandas, bordé d'édifices et de magasins d'approvisionnemens , était des plus fréquentés; on y accourait de toute part pour trafiquer avec les navires venus d'Europe ou d'Amérique , car Garachico , comme place de commerce , tenait alors le premier rang aux îles Canaries : Garachico^ Puerto-Rico! disait le peuple au temps de sa prospérité; et la ville riche et florissante montrait avec orgueil son blason : un homme assis sur un rocher tenant d'une main un poisson et de l'autre une grappe vermeille. Gracieuse allégorie signalant deux abondantes ressources , la terre et la mer, mines fécondes qui versaient à la fois leurs trésors sur l'heureuse cité.

Garachico réunissait dans son enceinte une population déjà nombreuse et qui s'accroissait chaque jour; les familles nobles y habitaient de préférence : des compagnies de négocians y avaient établi leurs comptoirs. On y comptait cinq monastères , plusieurs églises, des palais , un hôpital ; sa position était ravissante , son climat tempéré ; la fraîcheur de ses bocages et les brises de l'Océan en faisaient un lieu de délices De tant d'avantages il ne reste plus rien aujourd'hui ; Garachico , la ville opulente , n'est plus que l'ombre de ce qu'elle fut. Le 5 mai 1706 , le pic de Teyde fit explosion par un de ses soupiraux (1) ; l'éruption fut terrible : deux torrens de lave sortirent en bouillonnant de la fournaise souterraine et entraînèrent avec eux une épouvantable

(1) Lorsque cet événement arriva , Garachico se relevait à peine de sa dernière catastrophe : le 19 mars 1697, un violent incendie avait consumé le couvent des Augustins et cent neuf maisons adjacentes. Déjà, avant ce désastre (le 11 décembre 1645), un torrent grossi par l'orage, en se précipitant du sommet des falaises qui dominent la ville , avait emporté quatre-vingts maisons du faubourg de los Rêves encombré le port de débris et submergé plus de quarante barques. La perte dans la campagne voisine fut évaluée à plus de 300,000 ducats, (Viera, Noticias, tom. ni , pag. 238.) Quant à l'éruption que nous rapportons ici, on peut en lire d'autres détails dans notre 2 e vol., part. l re , Géolog., pag. 340.

( us )

masse.de rochers. Ces fleuves de feu suivirent leur cours jusqu'au bord des falaises du littoral et se précipitèrent en brûlantes cascades sur la malheureuse cité. Un bras de lave encombra le grand ravin, ravagea les vergers et dessécha les sources ; l'autre se dirigea vers le quai de las Varandas , envahit le môle et combla le port. Tout disparut sous le courant dévastateur : il força tous les obstacles comme un fleuve débordé, et le peuple en masse, abandonnant ses foyers, se dispersa dans les vallées voisines. La ville fut presque anéantie, ses plus belles rues devinrent la proie des flammes, l'infernale avalanche emporta les principaux édifices, et le sol ne présenta bientôt plus qu'un monceau de ruines. Garachico perdit tout ce qui avait fait sa richesse; ses vignobles, ses jardins , ses bosquets , ses fontaines , son beau port. Ses vaisseaux s'éloignèrent d'une plage hérissée de ressifs ; ils redoutèrent les approches de cette côte bouleversée de fond en comble et dont les attérages venaient de changer d'aspect.

Cependant , après l'affreuse catastrophe , l'amour de la patrie surmontant la crainte d'un nouveau malheur , une partie de la population retourna sur des décombres encore fumans. On déblaya les endroits les moins encombrés , on rebâtit sur la lave , les moines et les nonnes réédifièrent leurs couvens , et les seigneurs firent reconstruire leurs manoirs. Mais depuis lors le port de Garachico cessa d'être fréquenté : les barques des pêcheurs composent maintenant toute sa marine ; la ville a conservé un aspect de dévastation qui fait mal à voir. En vain s'efforce-t-on de replâtrer cet amas de ruines ; Garachico n'est plus qu'un cadavre pétrifié , une Herculanum agonisante , qui montre son désastre au grand jour. Ses rues sont presque désertes ; la façade brûlée du palais des comtes (1), la porte du vieux môle, isolée au milieu de constructions nouvelles, sur l'emplacement de l'ancien port,

(1) Voy. Part. hist.,y\Al.

la belle maison des Ponte , et trois vastes monastères sont les uniques restes de sa splendeur passée.

Le couvent de Saint-François est situé sur une grande place , non loin du palais ruiné des comtes de la Gomere (1). L'éruption de 1706 a respecté la demeure des pieux cénobites ; de superbes orangers ombragent la cour d'entrée, et leurs branches, chargées de fruits , s'élèvent au-dessus de la galerie supérieure qui circule autour du cloître et sert de promenade aux heures de la forte chaleur. C'était chez ces bons Franciscains que je logeais ordinairement lorsque mes explorations m'entraînaient dans la partie occidentale de l'île. Quatre vieux frères, toujours en querelles sur des niaiseries , vivaient alors dans ce vaste édifice qui avait contenu jadis une nombreuse communauté. Cependant, hors quelques petites intrigues dont il me fallait parfois écouter les détails, je jouissais dans ma cellule de la plus parfaite tranquillité. Là , nulle distraction ne venait troubler mes études ; le silence régnait dans le cloître , et c'était à peine si les chants arrivaient jusqu'à moi quand les moines étaient au chœur. Le Père Provincial m'avait pris sous sa protection ; il me comblait de prévenances ; les nonnes affiliées à l'ordre de Saint-François m'envoyaient du chocolat et des confitures , et je menais chez les frères une vie de bienheureux.

Un matin , le Père Provincial m'amena chez les nonnes : je crus qu'il s'agissait d'une visite d'adieux , car le révérend devait partir pour son couvent de l'Orotave, et j'avais manifesté moi-même le désir de me mettre en route dans la journée pour me rendre à Chasna par la vallée du Palmar. En arrivant au monastère de Sainte-Claire , nous trouvâmes les nonnes réunies au parloir. La table était servie de

(l)Voy. Part.hist., pi. 41.

( 150 ) chaque côté d'une grille qui nous séparait. On nous offrit des gâteaux et des friandises : le vin de Malvoisie coula en notre honneur. Sœur Sainte-Marie de la Conception nous fit goûter de la liqueur de sa fabrique, douce et parfumée comme un bouquet de fleurs; et pour compléter cette petite fête , sur un ordre de la supérieure , une jeune professe entonna un cantique en s'accompagnant sur le clavecin. Ce déjeûner dura plus de deux heures : je ne fus libre de me retirer qu'après avoir promis aux nonnes de les revoir à mon retour.

Lorsqu'on sort de Garachico par l'occident, après avoir gravi la chaussée qui conduit au village du Daute, on arrive sur des coteaux couverts de la plus belle végétation. Alors la ville brûlée a disparu ; les orangers , les palmiers , les vignobles recommencent , les habitations champêtres se succèdent, les ruisseaux descendent des forêts pour arroser le terroir , et jusqu'à Buenavista on a constamment sous les yeux un pays fertile et bien cultivé. La route se détourne ensuite sur la droite, et les montagnes laissent entre elles une gorge profonde qui donne accès dans le Palmar. Cette charmante vallée est une des plus riches des districts de l'ouest; il faut la traverser du nord au midi pour atteindre le sommet de la chaîne qui la sépare de celle de Santiago. La montée est rude , mais la forêt ombrage le sentier , et l'on parvient sur les crêtes de Bolico à travers le bocage. Du haut de cet observatoire les regards plongent dans les deux vallées : d'un côté on découvre tout le Palmar avec sa belle verdure , ses boulevards de rochers et leurs bois de bruyères (1) ; de l'autre , toute l'enceinte de Santiago, que domine le talus de Yilma ; dans le fond, on aperçoit la région volcanique, rehaussée par des cônes d'éruption et encombrée de torrens de lave ; au-dessus s'élèvent le Teyde , le vieux pic et le gouffre de Chahora , dont les coulées plus récentes se dessinent en noirs sillons sur les pentes de la val-

(1) Voy. Part.hùt.,yl, 51,

( 151 ) lëe (1). La débâcle du Teyde s'est précipitée sur Santiago, et pourtant l'homme n'a pas craint de s'établir sur cette terre tourmentée. Le village est là-bas , au milieu d'une fondrière ; des mûriers , des amandiers croissent sur ce sol crevassé; on récolte le maïs, le froment, la patate dans ces champs de scories ; l'euphorbe à fleurs rouges (2) , les jasmins odorans (3) , les cytises (4.) et d'autres plantes sauvages se disputent ces rocs calcinés. J'ai séjourné deux fois à Sanliago durant mes explorations, et ce pays m'a toujours paru plus curieux; un mois ne suffirait pas pour l'étudier en détail.

Le village de Guia est le premier qui se présente quand on a dépassé Santiago ; puis , après une marche pénible à travers les ravins qui entament le sol, on parvient à celui de Yeneché, qu'habitent plusieurs familles de pasteurs. Leurs masures sont adossées contre un massif de basalte creusé en voûte; la roche sert de toiture, une façade de tuf compose toute Ja bâtisse , et la nature a fait le reste (5).

Las Bandas del Sur est le nom que l'on donne à cette partie méridionale de l'île, où règne la plus désolante aridité. Des plantes d'un vert cendré , aux tiges anguleuses , hérissées d'épines (6) , y remplacent la brillante végétation des districts du nord. Mais le petit vallon d'Adexe apparaît bientôt comme une oasis au milieu d'un désert de pierres ; on trouve là des rochers escarpés, une bourgade avec titre de ville (7) , un noble manoir avec sa bicoque (8) , de belles eaux , des champs fertiles, des troupeaux de dromadaires, toute une miscellanée, enfin, que je me réserve de narrer plus tard. Passons maintenant, et hâtons-

(1) Voy. Part, hist., pi. 48.

(2) Euphorbia atropurpurea.

(3) Jasminum odoratissimum.

(4) Cytisus proliféras.

(5) Voy. Part, hist., pi. 44.

(6) Euphorbia canariensis , Cactus tuna, Aloes, Prenanthes spmosa, etc.

(7) Voy. Part. hist. , pi. 33.

(8) Voy. Idem, pi. 54.

( 152 ) nous d'arriver à Chasna. Cet autre village est situé dans la région alpine, au milieu d'une forêt de pins (1) Doublons le pas , car la nuit

approche, et la montagne est rude à gravir.

(l)Voy. Part, hist., pi. 50.

DOUZIEME MISCELLANEE ".

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