LA FETE DE SAINT-PIERRE DE GOIMAR
« Guimar esta de estotra parte lugar donde liabitan los naturales » Guanch.es que han quedado , que son pocos , y habitan alli » por respecto à la santa imagen de Candelaria, que alli aparecio, » como quedo dicho. » (Fray Alonzo Espinosa , 1594.)
Vers la fin de juin 1827 , j 'étais parti de l'Orotave avec une troupe de romeros pour assister à la fête de Saint-Pierre, que les habitans de Guimar allaient célébrer. Le chemin que nous avions à parcourir n'était pas des plus faciles : il s'agissait de franchir la chaîne des Canadas qui divise l'île en deux bandes, c'est-à-dire qu'il nous fallait gravir une rampe de près de six mille pieds pour atteindre la crête des montagnes et descendre ensuite dans la vallée orientale ; mais nous avions tous d'excellentes mules, et notre cavalcade s'avançait au grand trot, sans s'inquiéter beaucoup des difficultés de la route.
Nous venions de dépasser les bois de l'Agua-Mansa, et les rochers de los Organos se dressaient devant nous comme les murs d'une forteresse ; après avoir tourné ces escarpemens , nous prîmes un défilé qui nous conduisit dans le Llano de Manja, où nous fîmes halte. Les pâtres de Ténériffe n'osent jamais traverser seuls cette enceinte volcanique , car c'est-là, disent-ils, que se réunissent les sorcières au coup de minuit. Je connaissais déjà le Llano de Manja pour y avoir stationné lors d'une première excursion au pic de Teyde, et j'avais pu juger de la terreur de mes guides, gens du reste^très-in trépides pendant le jour, mais peureux en diable au milieu des ténèbres. Tout les effrayait alors ; le moindre buisson leur paraissait un fantôme ; les sifflemens de la bise , le cri des boucs , que répétaient les échos , retentissaient à leurs oreilles comme les appels du sabbat ; aussi d'étranges récits vinrent-ils égayer
ma veillée durant la longue nuit que je passai au milieu de cette solitude (1). Il en est un surtout que je n'ai pas oublié : je me chauffais auprès du feu de notre bivouac avec une troupe de bergers venus pour inspecter les troupeaux qu'on laisse errer dans ces montagnes : « Domingo , dit un d'eux , raconte-nous l'histoire de lane noir ? — Si, si , la historia del burro negro ! cria toute la bande. » Et Domingo ne se fit pas prier : il se posa en conteur arabe , réclama l'attention et débuta par ces paroles :
« Es mucha verdad! Tio Juan vivait dans une petite chaumière du village de la Grenadilla : le pauvre homme n'avait pour toute fortune que quelques chèvres et un âne noir , la plus mauvaise bête des environs. Le bâton résonnait sur sa peau comme sur un tambour , et le maudit animal , toujours plus entêté, se riait de ses fredaines ; or, vous savez qu'on doit se méfier de lane qui rit. Un jour , Tio Juan s'achemina vers la Cumbre (2) avec son troupeau, et ce jour-là l'âne noir fut encore plus intraitable ; il ruait comme un possédé , sans faire cas des juremens ni des coups. Tio Juan , renversé trois fois , se vit forcé de mettre pied à terre , et la nuit le surprit au milieu du Llano. Alors l'âne noir flaira autour de lui, puis releva la tête en montrant les dents; ses yeux brillèrent comme deux tisons, et son maître épouvanté n'osa le regarder en face. Mais voilà qu'il s'arrête tout court et pousse
un cri sauvage : Tio Juan se retourne ce n'est plus l'âne noir qu'il
tire par le licou un bouc l'a remplacé, un bouc énorme avec des
cornes longues comme de vieilles souches ; le diable de l'enfer ! Tio Juan fit un signe de croix en se recommandant à la Vierge : Satanas prit la fuite et l'âne noir ne reparut plus. » Jésus! dit en se signant celui qui avait demandé l'histoire; et jusqu'au jour d'autres contes
(1) Ce fut en 1824 : je restai alors trois jours dans ces montagnes avec une troupe de bergers qui les parcouraient pour surveiller leurs troupeaux. Nous bivouaquâmes la première nuit dans le Llano de Manja, et passâmes la seconde dans la chaumière du colmenero (le gardien des ruches).
(2) La haute région.
( 135 ) débités avec cet esprit d'exagération et de charge si familier aux peuples méridionaux se succédèrent sans interruption. Il fut question tour à tour du bal des sorcières, de nocturnes apparitions, d'aventures surnaturelles et d'étranges fantasmagories. Mais cette fois (car j'en reviens maintenant à mes romeros), la scène n'avait plus rien de lugubre; le soleil jetait son vif éclat sur les crêtes du Llano, une joie délirante animait notre troupe , et chacun s'empressait autour du déjeûner qu'on venait de tirer des alforas (1).
Ce repas , servi sur un plateau escarpé , à deux mille toises d'élévation au-dessus de l'océan, avait son côté pittoresque. Les nuages amoncelés sur les pentes que nous venions de gravir nous cachaient les vallées inférieures , et la Cumbre , cette haute région de l'île , semblait sortir du sein des nuages. Les arrieros (2) , groupés à quelques pas de nous , chantaient à tue-tête , en buvant de fréquentes rasades, tandis que leurs mules broutaient les genêts fleuris (3).
Après une heure de repos , nous reprîmes notre route en nous avançant sur ces montagnes bordées de vallons et dont le sommet présente une espèce de plaine. Le défilé del Paso, qu'il nous fallut franchir pour descendre vers Guimar, a été bouleversé par une éruption au commencement du dernier siècle (4). Nos mules choisissaient leurs pas avec une admirable intelligence et ne marchaient qu'avec précaution dans cette gorge encombrée de scories. Des bords du cratère, d'où sortirent les coulées de lave qui inondèrent les environs, on découvre tout le district de Guimar, Deux rameaux de montagnes embrassent la vallée et se prolongent jusqu'à la mer. Au milieu de cette enceinte s'élève le bourg, divisé en plusieurs groupes, sur un terrain montueux
(1) Besaces de voyage.
(2) Les muletiers.
(3) Cftisus nubigenus.
(4) Ce fut celle qui ébranla la chapelle delà vierge de Candelaria. (Huitième Miscellanée, pag. 121.) Voy. aussi la description de cette éruption dans la l re partie du 2 e volume. (Géologie , pag. 338-340.)
( 136 ) et fracturé par les torrens; à gauche le village d'Arafo, aux alentours des bouquets d'arbres et des cultures échelonnées comme les gradins d'un amphithéâtre ; plus loin , une côte dont les cônes volcaniques et les plages sablonneuses contrastent avec la verdure des champs. Ainsi, d'une part un riant paysage, des ruisseaux, des cascades, de beaux arbres cache's dans les anfractuosités des ravins; de l'autre, au contraire , des grèves arides étalant au soleil toute leur nudité.
Nous eûmes bientôt atteint le bourg que nous avions aperçu en débouchant dans la vallée. Toute la population était sur pied pour les préparatifs de la fête ; les rues qui aboutissaient à la paroisse étaient ornées de verts rameaux ; sur la grande place, des guirlandes de fleurs, des arcs de triomphe en feuillage , de riches draperies représentant les divers épisodes de la vie du saint apôtre décoraient le pourtour de l'église et le devant des maisons ; des rideaux de damas flottaient aux fenêtres. Les arbres qu'on avait plantés en symétrie sur le passage de la procession formaient des allées régulières et s'étendaient ensuite en labyrinthe dans les rues adjacentes. Guimar présentait ce jour-là l'aspect d'une joyeuse peuplade prenant ses ébats au milieu de jardins qu'un magique pouvoir venait de créer, car toute cette verdure improvisée et distribuée de la manière la plus pittoresque semblait tenir du prodige et paraissait sortie de terre par enchantement. Les lauriers, à l'odeur balsamique, étaient là confondus avec des orangers chargés de fruits; ici, des poiriers, des pêchers, des citronniers entrelaçaient leurs rameaux. On avait mis à contribution les bois et les vergers. De distance en distance, les vases de fleurs qui parsemaient le sol imitaient un brillant parterre , des arbustes fraîchement coupés et transplantés pour l'ornement de la fête se croisaient en portiques , et les productions les plus variées garnissaient ces élégans arceaux. Au milieu de cette singulière décoration, où figuraient à la fois l'orange, le raisin, la prune et la gouyave , dans ce mélange de feuillage et de parfum, parmi ces bouquets de fleurs qu'embellissaient tous les trésors de
( 137 ) Pomone , on avait réuni une multitude d'animaux pour produire un ensemble encore plus bizarre. Peut-on, en effet, concevoir rien de plus original que des oiseaux , des lapins , des lézards attachés à des rubans de différentes couleurs et suspendus à de verdoyantes arcades ? Toutes ces pauvres petites bêtes , effrayées par les clameurs de la foule , par les chants des romeros et les explosions des fusées, se débattaient sur les branches; les fauvettes, les merles, les tourterelles, les serins voltigeaient ça et là en agitant les rouges banderoles qui les tenaient assujettis. Il y avait là tout un cours vivant d'histoire naturelle. Mais n'oublions pas aussi un bon nombre de petits pains appelés quesadillas, que les femmes de Guimar pétrissent avec du lait et des œufs, et qu'elles s'empressent d'offrir aux romeros. C'était vraiment merveilleux , et je me crus transporté dans le pays de Cocagne.
A l'entrée de la nuit, on illumina tous ces bosquets artificiels; la musique invita les danseurs , et je pris part à ce bal champêtre qu'animait la plus folle gaîté. Il était fort tard lorsque je me retirai avec mes compagnons de voyage dans une maison du bourg où l'on nous hébergea. Ma qualité d'étranger me valut le seul lit dont notre hôte pût disposer; mes romeros passèrent la nuit à jouer aux cartes. Je me couchai harassé de fatigue, la tête remplie de tout ce que j'avais vu; aussi, mon sommeil ne fut qu'un long rêve. Cette faculté indéfinissable , qui réveille la pensée lorsque les sens sont en repos , occupa mon esprit de vagues réminiscences et d'extravagantes idées. Le songe que je fis ressemblait beaucoup à un récit de Scheherazade et pourrait fournir un conte de plus au narrateur des Mille et une Nuits. Je voyageais à perte de vue , franchissant d'immenses distances et parcourant le monde en un clin d'oeil ; je vis passer devant moi toutes sortes de figures bizarres, j'entendis de doux murmures, des sons mélodieux des gazouillemens enchantés ; je me promenais au milieu de jardins fantastiques peuplés de séduisantes beautés ;je marchais sur de frais gazons et mégarais dans des bocages qu'éclairait un soleil printanier.