‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 5)Chapitre 20 sur 31 · I.— (2 e PARTIE · texte numérisé non relu

I.— (2 e PARTIE

( 154 ) dinaires de l'île. Les amateurs de VAgua Agria se construisent des cabanes de feuillage , et passent plusieurs semaines dans cette affreuse solitude.

A la sortie de la gorge d'Oucanca , il nous fallut franchir les rochers escarpés que nous avions en face. Nous Tenions de de'passer la re'gion des pins , et les genêts à fleurs jaunes (1) qui , d'abord , avaient remplacé ces grands arbres, le furent à leur tour par des cytises d'une blancheur éclatante et de l'arôme le plus parfumé (2). Parvenus sur la crête, un changement de décoration s'opéra tout-à-coup, et nous aperçûmes une montagne pyramidale dans un vague lointain. C'était le Teyde. Son sommet était obscurci par les nuages ; mais en nous rapprochant davantage, les vapeurs flottantes se dissipèrent, et nous pûmes admirer cet immense cône dans son plus beau développement.

Je serais tenté de croire que le Tasse avait vu le pic, car les vers suivans le dépeignent sous le même aspect qu'il s'offrit à mes yeux.

« Lor s'offri , di lontano , oscuro un monte » Che tra le nubi nascondea la fronte.

» E'1 vedean poscia , procedendo ayante , » Quando ogni nu vol già n'era rimosso , » Aile acute piramidi semblante , » Sottile inver la cima , e in mezzo grosso (3).

Nous étions arrivés à la dégollada d'Oucanca : le Teyde s'élevait devant nous comme un colosse : nous comptions déjà les noirs torrens qui sillonnent ses pentes, et nos regards embrassaient toute la haute région. Les précipices qui bordaient le sentier de la dégollada avaient huit cents pieds de chute : nos guides nous firent descendre

(1) Adenocarpus Frankenioides.

(2) Cfiisus nubigenus.

(3) « Alors on aperçut dans le lointain une montagne sombre qui cachait son front derrière les nuages. » Ensuite, en s'avançant davantage, quand toutes les vapeurs se furent dissipées , ils la virent semblable » aune pyramide , pointue au sommet et large vers la base. » (Tasso, Gerusal, c. xv.)

( 155 ) par ces escarpemens ; Marcos s'y engagea avec sa mule , mais ce ne fut pas sans grommeler. Une fois parvenus dans le vaste cirque des Canadas , le Teyde nous apparut encore plus grandiose ; son immense cône s'élançait à plus de trois mille pieds au-dessus de l'enceinte volcanisée. Le cirque des Canadas n'est lui-même qu'un cratère primordial de huit à neuf lieues de circonférence , entoure' de montagnes en ruines , et dont le sol a e'té envahi, rehaussé, houle versé de fond en comble par les éruptions du pic. Que la nature est imposante en présence de cette scène !

Nous nous reposâmes quelques instans à la source de la Piedra. La chaleur était suffocante : l'air est toujours calme dans cette région , le ciel toujours d'azur ; dans le jour presque jamais de nuages , mais un soleil qui scintille sur les nappes d'absidienne , un air chaud qui resserre les pores et gerce lepiderme. La soif vous tourmente, l'ardeur du soleil vous dévore. Ce fut en vain que nous cherchâmes un refuge sous les buissons de cytises ou bien à l'ombre des rochers , partout la terre était brûlante , et l'atmosphère pesait sur nous comme du plomb. Le terrible vent du sud-est régnait sur la côte , et bien que les montagnes nous abritassent, nous n'en sentions pas moins l'influence. Ce vent est le fléau des Canaries : dès qu'il se manifeste , les oiseaux cessent leurs chants, le soleil prend une teinte jaunâtre, le jour s'obscurcit, et l'on n'aperçoit plus les objets qu'à travers un voile de vapeurs ; il dessèche le sol, dévore les plantes et porte avec lui la désolation. On le redoute dans tous les pays : c'est le sirocco des Italiens , l'hamatan de la Sénégalie , le simoun de l'Egypte. FA Sur est le nom qu'on lui donne à Ténériffe ; mais les habitans des montagnes l'appellent plus particulièrement el Tiempo de abaxo , le temps d'en bas , parce qu'il se fait sentir avec plus de violence le long du littoral , quoique la chaleur soit plus forte dans les lieux élevés (1).

(1) Notre thermomètre, placé à l'ombre et à l'air libre, marqua 94° F. (27° 55 R.); au soleil, il

La source de la Piedra fournit une eau d'une fraîcheur délicieuse : nous y puisâmes de nouvelles forces pour pouvoir continuer notre pénible ascension. Les chèvres qu'on laisse errer dans ces solitudes et les abeilles dont les ruches sont placées dans les environs viennent s'y désaltérer. Les cytises croissent près de là : ces beaux arbustes font l'ornement des Canadas; les chèvres broutent leurs tiges, tandis que les abeilles butinent sans cesse sur leurs fleurs parfumées. Ainsi , dans les lieux les plus arides , la prévoyante nature a pourvu à tous les besoins ; sans cette plante qu'elle a si abondamment répandue dans cette vaste enceinte , ni les troupeaux , ni les essaims ne pourraient subsister , et les habitans de las Bandas (1) seraient privés de leurs principales ressources.

Nous rencontrâmes à la source de la Piedra trois bergers du bourg de la Grenadilla : ils étaient occupés à préparer leur gqfio et nous invitèrent à partager leur frugal repas aussitôt qu'ils nous aperçurent. Nous échangeâmes avec eux quelques-unes de nos provisions contre des figues sèches qu'ils mangeaient avec leur farine pétrie. Ces braves gens avaient quitté leur village dès le matin pour rassembler et conduire leurs troupeaux dans une autre station. « Les chèvres des Canadas », nous dit l'un d'eux en répondant à nos questions , « ne restent ici » qu'une partie de l'année ; en hiver , il faut les emmener vers la côte, » car le froid , la neige et les orages rendent alors ce plateau inhabi- » table. Lorsque nous voulons les rassembler , nous les poursuivons en » courant jusqu'à ce que nous parvenions à les cerner dans un endroit » propice. » Un pareil exercice sur un terrain aussi scabreux devait nous surprendre. « Tout est habitude » , reprit le plus jeune des trois pasteurs en voyant notre étonnement , « les chevreaux sont bien agiles,

dépassa 115° F. (36" 88 R.); mais la sensation de la chaleur était bien plus forte encore que le degré de température.

(1) On désigne ainsi les habitans de la partie méridionale de l'île.

( 157 ) » mais je les défie à la course , » et en quatre bonds il nous prouva qu'il disait vrai.

Le costume de ces montagnards était conforme à leur genre de vie : ils avaient les jambes nues et portaient des espèces de sandales ; leurs chemises, à larges manches, se boutonnaient au poignet et laissaient la poitrine à découvert ; un large caleçon de toile , roulé au-dessus du genou, était lié autour des reins avec une ceinture de laine. Un petit chapeau couvrait leur tête ; ils portaient derrière le dos un petit sac qui renfermait le gqfio, et marchaient armés d'une longue lance sur laquelle ils s'appuyaient pour franchir les escarpemens. Leur stature et leurs muscles saillans dénotaient en eux une nature forte et nerveuse. La franchise et la bonhomie se peignaient sur leur visage riant ; mais il y avait dans leur physionomie quelque chose d'original et de caractéristique qui tenait encore du sang guanche. Ils parurent très-surpris de nous entendre dire que nous voulions gravir jusqu'à la cime du pic, et surtout d'apprendre par un de nos guides que nous nous arrêtions de temps en temps pour écrire sur de petits livres. « Oh ! que je voudrais savoir^ lire ! » s'écria le plus jeune des bergers. «Et » que marquez-vous dans vos livres ? — Tout ce qui nous paraît inté- > ressaut. — Dans ce cas , n'oubliez pas nos chèvres , » reprit-il aussitôt. Après nous avoir souhaité un bon succès, ils s'éloignèrent tous les trois en chantant , et bientôt nous les perdîmes de vue.

Nous poursuivîmes notre route à travers le défilé de la Canada blanca ; les guides nous firent traverser le torrent de lave que nous avions à la droite , et nous entrâmes ensuite dans un autre que nous laissâmes bientôt pour en passer un troisième. On appelle mal pais , mauvais pays, tous ces espaces envahis par le volcan. Les obstacles augmentaient à mesure que nous avancions : à chaque instant il nous fallait gravir des amas de scories qui interceptaient tous les passages. Nous marchions depuis plus de deux heures au milieu de ces fondrières , quand nos guides , qui s'étaient déjà arrêtés plusieurs fois pour

( 158 ) se consulter, nous parurent indécis sur le chemin qu'ils devaient suivre; bientôt, l'un d'eux vint nous déclarer que nous nous étions égarés et que nous devions renoncer à notre entreprise. Je ne fus pas de son avis ; nous étions trop avancés pour retourner en arrière, mais il fallait sortir de ce mauvais pas, car la nuit s'approchait. L'endroit où nos ignorans conducteurs nous avaient mis était désespérant; des laves entassées en grands blocs nous entouraient de toute part ; plus loin , elles s'étaient répandues en nappes, et nous ne savions de quel côté nous diriger. Cependant , à tout hasard et à force de bras , on parvint à frayer un sentier à la malheureuse mule qui portait nos provisions. Elle manqua périr dix fois dans ce trajet : notre pauvre Marcos, chargé de la conduire , était peu accoutumé à ces sortes d'expéditions ; il maudissait le pic , et craignait à chaque pas de voir expirer sa bête. Enfin , après plusieurs chutes et quelques contusions, nous nous en tirâmes et reprîmes notre route sur un sol de tuf.

Nous étions harassés de fatigue , lorsque nous parvînmes à la base d'une montagne de pierres ponces adossée au pic. Ce gradin fut rude à gravir , nos chaussures n'y résistèrent pas* mais nous nous trouvions alors sur un des versans du grand cône, et l'espoir du succès vint ranimer nos forces prêtes à faillir. Je venais de reconnaître les lieux : c'était bien le sentier que j'avais suivi deux ans auparavant lors de ma première ascension. Nous ne pouvions plus nous égarer, et notre caravane se dirigea hardiment vers la Estancia, où nous arrivâmes à neuf heures du soir par un beau clair de lune. Malgré la hauteur de cette station (1), la température était très-supportable; le vent avait tourné au nord et la pureté de l'air nous restaura. Nos gens, à peine reposés, mirent à contribution tous les buissons des alentours ; ils allumèrent ensuite un immense bûcher pour faire rôtir une pauvre chèvre tombée sous leurs coups. Je n'ai pas oublié ce souper de la Estancia : ce fut

(l) 7,756 pieds d'élévation perpendiculaire.

du grotesque, le vin deTénériffe; que nous distribuâmes à grands flots, eut bientôt ramené la bonne humeur , et les guides se prirent à chanter des séguidillas. Leurs chants se composaient de cinq ou six notes qui revenaient sans cesse ; ils s'égosillèrent ainsi pendant une heure en improvisant des couplets sans règle ni mesure, comme j'avais vu faire souvent aux nègres de nos colonies ; et Marcos , qui jusqu'alors sétai t tenu silencieux en pensant à sa mule, mêla sa voix de grenouille à celle de ses compagnons.

Cependant les vapeurs soporifiques, dont nos gens avaient la tète chargée , firent baisser insensiblement leurs bachiques accords ; ils se groupèrent tous autour du foyer, et chacun s'endormit dans son coin. Quant à moi je veillai jusqu'au jour ; la marche forcée que nous venions de faire m'avait échauffé le sang , et dans cet état d'irritation on dort mal, surtout sur les rochers. Du reste, le spectacle dont j étais entouré avait trop d'attraits pour me priver de sa vue en me livrant au repos : la sérénité du ciel , la solitude du lieu, les formes bizarres de tous ces blocs de lave entassés autour de notre bivouac , les grandes ombres qui voilaient ces gorges profondes d'où nous étions sortis , ce pic au-dessus de nos têtes et que la lune éclairait de son brillant flambeau , tout cela parlait à l'imagination et réveillait la pensée. La nuit prêtait à cette scène quelque chose de solennel et de poétique : j 'étais sur cette montagne célèbre que le Tasse transforma en un séjour de volupté. Quel génie! et quelle hardiesse! Le poète s'élance dans des régions inconnues et s'empare des plus séduisantes fictions ; il franchit les colonnes d'Hercule pour s'arrêter sur les limites du monde des anciens. Un volcan formidable devient un lieu de délices où l'on s'enivre d'amour ; il y crée le palais de l'enchanteresse , et c'est là que la belle et tendre Armide s'enferme avec son héros. Mais ces superbes jardins, ce magique palais, les nymphes, les gazons, les ruisseaux, les fontaines, toutes ces créations idéales disparaissent : « Il n'en reste plus, dit-il, aucun vestige; il est même difficile de dire ; Elles étaient là : »

« Ne piu il palagfo appar, ne piu le sue » Vestigia , ne dir puossi : egli qui fue. »

« Et ces lieux redeviennent ce qu'ils sont aujourd'hui , des rochers déserts , avec toute l'horreur qu'y mit la nature. »

« Cosi sparver gli alberghi , e restar sole » L'alpi , e l'orror che fece ivi natura. »

Voilà pourtant la poésie que Boîleau appelait du clinquant !

Il était trois heures du matin lorsque nous abandonnâmes notre bivouac pour avancer vers la pointe du pic. Quant à Marcos, il resta à côté de sa mule ; les mésaventures de la veille étaient encore trop présentes à son esprit pour qu'il fût tenté de nous accompagner. Le sentier que nous suivîmes d'abord, quoique très-raide, ne laissait pas d'être praticable; mais en nous approchant RAttavista, le désordre devint à son comble par l'encombrement des matières que le volcan avait vomies , et nous ne pouvions marcher avec assez de précaution au milieu de tant de crevasses et d'aspérités. Après avoir franchi ce mal pais del Teyde , comme disaient nos guides , nous arrivâmes sur l'assise de la Rambleta (1). Tout semble indiquer dans cet endroit un cratère antérieur à celui du sommet , car c'est de là que débordèrent les nombreux torrens de lave qui inondèrent les Canadas. Le Teyde a eu des alternatives de repos et d'épouvantables réveils : ce fut probablement après un de ces sommeils perfides qu'une nouvelle éruption produisit le pic actuel. Ce chapiteau volcanique , qui a recouvert l'ancien gouffre , s'élève du milieu de la Rambleta ; il couronne la montagne et forme le pyramidion du grand cône ; les échancrures de sa cime , que nous apercevions au-dessus de nous , étaient éclairées par les premiers rayons de l'aurore. Des exhalaisons sulfureuses se faisaient

(1) 10,992 pieds de hauteur absolue.

( 161 ) déjà sentir; nous touchions au terme de notre entreprise; toutefois il nous restait à gravir les pentes rapides de ce piton, dont la hauteur est de 438 pieds. Qu'on se figure un talus en pain de sucre, dont le sol meuble se composait en grande partie de scories et de pierres ponces. C'était massacrant : nous n'avancions qu'à force de peine, et souvent nous reculions au lieu d'avancer. Enfin , après nous être reposés bien des fois pour reprendre haleine, nous atteignîmes le sommet.

Alors plus de fatigue en présence de l'étonnant spectacle qui se déroula sous nos yeux : tout fut oublié. Mais comment dépeindre cette surprise accompagnée d'extase, cette attention suivie de vertige qu'on éprouve tour à tour ? Nous, venions d'atteindre un des points culminans de notre hémisphère ; déjà , les rayons du soleil arrivaient jusqu'à nous, tandis qu'un vaporeux crépuscule voilait encore le reste de l'île , et nous étions les premiers qui saluions le jour (1). Nos regards plongeaient sur le vaste océan d'une hauteur de 11,430 pieds : la section du globe que nous pouvions embrasser d'un coup-d'œil mesurait un diamètre de plus de 100 lieues, car vers l'orient nous apercevions Lancerotte au bout de l'horizon, à la distance de cent soixante milles; puis Fortaventure qui s'allongeait vers la grande Canarie; à l'occident , l'ombre du Teyde s'étendant jusque sur la Gomere en immense triangle ; et un peu plus loin Palma et Vile de Fer nous montraient leurs cimes escai^pées. Ainsi, tout l'archipel canarien était là réuni comme sur un plan en relief, et, sous nos pieds, Ténériffe avec ses groupes de montagnes et ses profondes vallées. Quel admirable panorama ! Mais nous n'en jouîmes pas long-temps. A mesure que le soleil s'avançait dans sa course , les vapeurs s'élevaient de toute part; on les voyait flotter sous la forme de blanches nuées, s'étendre sur les forêts

(1) M. de Humboldt, qui visita le pic de Ténériffe en 1799, détermina l'instant du lever du soleil , et reconnut que ses rayons arrivaient sur la cime 11' 5l" 3'" plus tôt que dans la plaine.

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