‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 5)Chapitre 4 sur 31 · I. (2 e PARTIE · texte numérisé non relu

I. (2 e PARTIE

( 18 ) Rien de plus exact que la description de Yiera ; voilà bien ces îles Fortunées si justement vantées par les poètes :

E qui gli Elisi campi , e le famose Stanze délie béate anime pose !

Ger. lib.

Je ne pouvais assez jouir de cette douce température : fuyant les frimas de l'Europe, en moins de deux semaines j'avais vu l'hiver se changer en printemps. Mon voyage me paraissait un rêve. Après une journée superbe, j'étais sorti par un beau clair de lune pour respirer l'air du soir ; la brise , qui régnait encore , répandait la fraîcheur dans la ville, et la mer, qu'on découvrait de la grande place, brillait comme un miroir. Le vif éclat répandu dans l'atmosphère rejaillissait sur tous les objets des alentours ; la lune, au zénith, ne projetait aucune ombre, et Sainte-Croix semblait éclairée au gaz. Tout se réunissait dans cette belle nuit pour produire de magiques effets : les soirées du carnaval attiraient les joyeux quadrilles , et la Folie agitait ses grelots. De toute part des groupes de jolies femmes se dirigeaient vers le château de Saint-Christophe où le gouverneur donnait une fête, et le reflet de leurs riches parures attirait vers elles de galans cavaliers. On se saluait comme gens de connaissance, on invitait les danseuses; complimens, gracieux propos, désirs d'amour, coups d'oeil de flamme s'échangeaient au passage ; on préludait au bal dans la rue : c'était charmant !

Tout s'animait dans la ville, ce n'était que fanfares et fandangos; les joueurs de guitares fredonnaient sous les balcons, et les accords du piano , en retentissant au dehors , faisaient appel aux mascarades. Une bande joyeuse débouchait dans cet instant par la rue du château ; je n'avais jamais rien vu de plus grotesque : la troupe réunie des amateurs courait les salons pour représenter une comédie de notre Molière, Amphitryon traduit en vers castillans par un poète du pays; cela méritait d'être vu. Sainte-Croix n'a pas de théâtre , et ce n'est guère qu'à

( 19 ) l'époque du carnaval, ou dans les grandes solennités, que la jeunesse de la ville monte quelque drame bien tragique ou improvise un burlesque saynète. Dans ces occasions , chacun met la main à l'œuvre : on emprunte de vieux costumes, on en fabrique de nouveaux, on barbouille des décors sur des châssis portatifs ; les arbres des forêts sont mis à contribution pour figurer au besoin sur la scène, et, après quelques répétitions, la troupe se met en marche accompagnée d'un orchestre ambulant. Dans la même nuit la représentation a souvent lieu dans trois ou quatre maisons différentes. Les amateurs qui traversaient alors la grande place m'engagèrent à les suivre : comment résister lorsqu Amphitryon lui-même me réitéra cette invitation? Je venais de reconnaître sous ce travestissement le modeste traducteur , à la fois auteur et acteur, à l'exemple de son illustre patron. En dépit de Jupiter J'offris mon bras à Alcmène, et pris rang parmi les dieux. Notre marche était digne de Molière : Mercure et la Nuit nous précédaient en folâtrant , ensuite venait notre groupe que renforçaient encore Sosie et Cîéanthis; les musiciens nous escortaient avec tout le dramatique attirail, les coulisses, la toile du fond et celle d'avant scène que l'on portait en triomphe ; puis , venaient des valets chargés de rameaux verts et la foule des curieux qui grossissait sur notre passage. Pourtant tout cela n'était rien encore , et le spectacle devint bien autrement intéressant lorsque Mercure , que nous lançâmes en messager au milieu du salon du gouverneur, annonça l'arrivée de la mascarade. A la révolution qui s'opéra dans le bal, je compris qu'elle était attendue avec impatience : les danses cessèrent aussitôt ; il y eut un refoulement général dans une des moitiés de la salle , et l'autre partie , laissée libre aux acteurs , s'improvisa sur-le-champ en théâtre. Deux grenadiers de la garnison, postés chacun derrière une coulisse, maintenaient les perches qui supportaient le rideau ; le reste des décors fut confié de la même manière à la garde de soldats officieux , et , après une courte ouverture, la représentation commença. Je dois en convenir, cette pa-

( 20 ) rodic de Molière n'était pas sans esprit, et le traducteur avait fait merveille. Les belles de Sainte-Croix ne s'attendaient guère à tant de gentillesse de la part des divinités païennes ; il y avait dans toute cette amoureuse intrigue quelque chose qui parlait plus fort à leurs sens que les farces du saynète ; dans l'ingénieuse fantasmagorie où Molière avait fait intervenir le Ciel, elles saisissaient les réalités de la terre; ce franc-parler , cette audacieuse bravoure de style, comme disent les Espagnols, furent applaudis à tout rompre, et Sosie fit rire aux larmes. Que de physionomies ardentes et passionnées parmi ces jeunes filles qui rougissaient de pudeur et d'amour ! Combien rêvèrent le maître des dieux!

Après la pièce, le bal recommença de plus belle, et chacun prit part à la fête. J'admirai quelques instans ces danses voluptueuses dans lesquelles les Canariennes déploient tant de grâce et d'abandon ; mais bientôt mes amis de la troupe comique appareillèrent avec leur théâtre, pour aller faire les délices d'une autre soirée et poursuivre le cours de leurs succès nocturnes.

Je venais de me séparer d'Amphytrion et de sa bande, sur cette même place où avait eu lieu notre heureuse rencontre ; le bal du Castillo allait son train, mais les murs crénelés de la forteresse ne laissaient plus rien apercevoir de ce qui se passait au dedans; Saint- Christophe avait repris son air grave et la sentinelle veillait silencieuse auprès de ses vieux canons. C'est une singulière histoire que celle de ce château.

En 1493, les Guanches étaient encore maîtres de Ténériffe, lorsque, par une belle matinée d'avril , quinze caravelles de guerre envahirent la baie à'Anaza et débarquèrent mille fantassins et cent vingt cavaliers. Le chef de cette troupe guerrière s'avança sur la plage et planta

( 21 ) dans le sable la grande croix de bois qu'il avait lui-même apportée (1). Cet homme pieux, arme' de toutes pièces et qu'on vit alors prosterné si humblement aux pieds d'un dieu de paix , était don Alonzo de Lugo, I'Adelaotado , le conquérant de Ténériffe. Il établit son camp autour de la croix sainte qui , plus tard , donna son nom à la ville , et sur l'autel rustique qu'il fit dresser sous sa tente , des moines belliqueux célébrèrent la première messe en invoquant l'assistance du Ciel pour s'emparer des biens de la terre.

Don Alonzo de Lugo, voulant se fortifier dans l'endroit où il venait de débarquer, fit construire une tour sur le bord du rivage; mais, après sa défaite à Acentejo, les Guanches d'Anaga, commandés par un chef intrépide, vinrent l'attaquer jusque dans ses retranchemens. Don Alonzo se défendit en désespéré : les insulaires ne purent pénétrer dans la redoute et perdirent cent soixante hommes, y compris leur vaillant capitaine qui s'était plusieurs fois élancé à l'assaut. Cependant I'Adelantado, craignant d'être forcé dans son dernier asile , repassa la mer avec les débris de son armée et se retira à la grande Canarie pour réparer son désastre. A peine avait-il levé son camp , que les assiégeans démolirent cette tour malencontreuse sur les ruines de laquelle devait s'élever un jour le château de Saint-Christophe.

Lugo revint au bout de quelques mois avec de nouvelles troupes, et fit reconstruire le bastion démantelé. Après la conquête de l'île on agrandit le système de défense du port de Sainte-Croix , mais ce ne fut qu'en 1579 que le gouverneur de Ténériffe, don Juan Alvarez de Fonseca , fit achever la forteresse dont on avait jeté les premiers fondemens sous le règne de Charles Quint. En 1657 , l'artillerie de Saint-

(1) « Qualquiera que huviese visto salir a tierra a nuestro gênerai à la cabeza de sus tropas, con una » gran cruz de madera entre los brazos ; y que a pocos pasos la fixaba en la arena , adorandola con la » mayor bumilidad , y reverente devocion , no pensaria sino que aquel Angel de paz , venia à Tenerife « unicamente a predicar el evangelio y la mansedumbre Clnistiana : Pero se inganaria. Alonzo de » Lugo era un conquistador ! » (Viera, Nolicias, tom. 11, pag, 199.)

( 22 ) Christophe payait sa dette à la mère-patrie en protégeant ses trésors contre les tentatives des Anglais. La flotte du Mexique, richement chargée , venait de se réfugier dans la baie de Sainte-Croix : l'amiral Blake , ce marin audacieux qui soutint si vaillamment l'honneur du pavillon britannique durant la dictature de Cromwel, résolut de s'emparer des galions espagnols, et vint mouiller avec l'escadre républicaine en face de la flotte , à portée de canon du château. Le combat dura pendant trois heures avec le plus grand acharnement , et déjà les péniches anglaises abordaient les galions , lorsque le général don Diego de Egues ordonna d'y mettre le feu. Le trésor de l'Etat avait été débarqué quelques jours auparavant et mis en sûreté dans la forteresse , mais tout le patronage du ciel ne put sauver les navires : le Santo-Christo,le Jesus-Maria , le Saint -Sacrement, la Conception, le Saint- Jean, la Vierge de la Solitude, Notre-Dame-de-Bon-Secours (historique ) , et le reste de la flotte devinrent la proie des flammes. Blake perdit cinq cents matelots , et ne retira de sa téméraire entreprise que la gloire d'avoir bien combattu, et un diamant d'un grand prix que le Protecteur lui envoya comme marque de sa satisfaction. Pour une tête ronde, c'était presque agir en roi. Don Estevan de la Guerra , gouverneur de Saint-Christophe , fit bien son devoir pendant cette échauffourée, et sa courageuse épouse ne contribua pas moins à la défense du château. Je ne serai pas inutile ici, avait-elle répondu lorsqu'on voulait la faire retirer avant l'attaque, et durant le combat on la vil, parcourir la plate-forme, préparer les gargousses et animer les canonniers. Certes , le branle dont la noble châtelaine faisait alors les honneurs valait bien le bal auquel je venais d'assister.

11 paraît même qu'on ne dansait pas encore au château vers la fin du xvn e siècle, car le vieux Dampier, de relâche à Ténériffe lors de son voyage aux terres australes, décrivait ainsi le salon de réception du gouverneur : « Il me traita dans une grande salle basse et obscure qui ne recevait de jour que par une lucarne. On y voyait environ deux

( 23 ) cents mousquets pendus aux murailles et quelques piques. D'ailleurs il n'y paraissait ni lambris , ni tapisserie , et tous les meubles consistaient en une méchante petite table, quelques vieilles chaises, et deux ou trois bancs assez longs qui servaient de sièges. »

En 1706, le château de Saint-Christophe maintenait les droits d^, Philippe Y contre les prétentions du roi Charles. C'était à l'époque de la guerre de succession : les Anglais venaient de brûler les galions d'Amérique dans le port de Yigo , Gibraltar était tombé en leur pouvoir, Cadix avait failli devenir leur conquête, et leur armée de terre, qui avait pénétré dans la Castille , soutenait puissamment la cause de l'archiduc dans l' Aragon, la Catalogne et le royaume de Yalence, lorsque l'amiral Genings entra de vive force dans la baie de Sainte- Croix. Le canon de Saint-Christophe répondit bravement aux douze vaisseaux de ligne qui s'embossèrent devant ses remparts. La salle basse du château dut présenter alors un coup - d'œil imposant : le corrégidor don Antonio de Ayala, qui présidait la junte de guerre en l'absence du capitaine général, avait réuni autour de lui toute la noblesse en armes; l'amiral anglais, repoussé avec perte dans le débarquement qu'il venait de tenter, envoyait un parlementaire, et l'officier était introduit au milieu du conseil. Genings , se prévalant des succès obtenus en Espagne , se disait investi de pleins pouvoirs pour faire reconnaître la souveraineté du roi Charles : « Philippe V aurait-il tout perdu dans la Péninsule^ que ces îles lui resteraient fidèles. » Telle fut la réponse d' Ayala, que l'artillerie du château vint encore appuyer. Le soir l'escadre ennemie gagnait le large.

Quatorze ans après cet événement , il se passait une scène d'un autre genre sur les remparts du fort Saint-Christophe. La populace, ameutée contre Juan de Cevallos, venait de massacrer ce malheureux intendant et traînait son corps dans les rues. A la première nouvelle de l'attentat , le capitaine-général don Juan de Mur se transporte sur les lieux , s'empare des coupables , et le lendemain douze cadavres , sus-

( 24 ) pendus aux créneaux de la forteresse, jetaient l'épouvante dans la ville,

Je n'avais pas quitté la grande place, bien que la nuit fût déjà avancée. Assis en face de l'obélisque de la Vierge , ce beau monument de marbre, qui décore l'entrée de Sainte-Croix, fixait alors mon attention. Il a été exécuté à Gênes en 1778 et transporté à grands frais jusqu'à sa destination. La Vierge de la Chandeleur , pa trône de l'île de Ténériffe , figure au sommet de l'obélisque ; quatre statues sont placées à la base et représentent les rois de Guimar, de Daute, d'Abona et d'Icod, qui abandonnèrent la ligue des autres princes et devinrent les auxiliaires d'Alonzo de Lugo dans la guerre de la conquête. Vêtus de leur tunique de peau de chèvre, ils tiennent à la main le royal fémur, signe de leur souveraineté, et regardent le ciel dans l'attitude de la contemplation.

Ainsi , le ciseau a immortalisé la mémoire de ceux qui abandonnèrent leurs frères et courbèrent leur front avili sous le joug des oppresseurs. C'était aux braves Menceys , qui soutinrent la cause de l'indépendance, qui ne transigèrent jamais avec l'honneur et prodiguèrent leur noble sang pour la défense de la patrie , c'était à ceux-là qu'il fallait élever un monument. A Benchomo surtout , au vainqueur d'Acentejo, au plus vaillant d'entre les Guanches, à Benchomo, triste et illustre victime de la barbarie des conquérans et qu'on chargea de fers au mépris des traités. Et ces quatre princes, dont la lâcheté entraîna la perte de tout un peuple, furent-ils mieux récompensés ? Devenus esclaves d'une puissance étrangère , ils languirent dans l'ignominie ; on oublia qu'ils avaient régné sur la terre conquise , et , plus malheureux peut-être que ceux qu'ils avaient trahis , le marbre consacra leur opprobre !...., ' .

Ces réflexions que je faisais sur l'obélisque furent interrompues par

( 25 ) de bruyans éclats de voix: les officiers d'une frégate anglaise, arrivée de la veille , sortaient dans cet instant du château et retournaient à bord enchantés de la fête. Plus expansifs que de coutume, grâce au punch du gouverneur , ils s'entretenaient gaîment des plaisirs de la soirée, et chacun vantait la beauté qui l'avait séduit. Delightful bail! Fine Womenl What eyesl C'était un chorus d'exclamations et d'éloges. Capital punch! balbutiait un vieux lieutenant qui louvoyait dans sa marche. Je laissai passer 1 etat-major britannique et me dirigeai ensuite vers l' A lameda, jardin de style mauresque que rafraîchit sans cesse le vent de mer; mais à cette heure les!; nymphes du soir avaient fait retraite et le Prado de Santa-Cruz n'attirait plus les promeneurs. En m'avançant vers la pointe du môle, je retrouvai les officiers anglais qui attendaient leur canot. Depuis notre entrevue sur la place la scène avait changé pour prendre un caractère plus sérieux : groupés autour du vieux lieutenant , ils l'écoutaient tous avec une grave attention, et lui, le front rafraîchi par la brise, je l'entendis prononcer le nom de Nelson; puis, montrant du doigt une des batteries qui défendent le fond de la baie, il ajouta : The shot came from that bastion! Le vieux loup de mer avait raison, ce fut bien du bastion de Saint-Pierre que partit le boulet qui mutila l'intrépide amiral. L'affaire que le lieutenant racontait alors avait eu lieu le 25 juillet 1797. C'était aussi aux galions d'Espagne que Nelson en voulait cette fois: décidé de faire rançonner la ville à tout prix , il se présenta hardiment dans la baie et commença par canonner les forts. Le château de Saint-Christophe répondit à son attaque, San-Miguel et Paso- Alto rivalisèrent d'ardeur, mais San-Vedro gagna le prix. Au plus fort du combat, l'amiral se dirigea en personne sur le môle, sans calculer les chances de sa tentative hasardeuse , et ce coup de tête lui coûta cher. Forcé de se rembarquer avec perte d'un bras et d'une partie de sa troupe , il eut encore à supporter le blâme de sa témérité. Moins sévère s'il eût réussi , l'amirauté d'Angleterre aurait peut-être récompensé son audace. Deux

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