‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 5)Chapitre 6 sur 31 · LA LAGUNA · texte numérisé non relu

LA LAGUNA

« Vous montez de fort roides montagnes pour aller en la cité : je ne » croy pas qu'il y en ait en tout le monde aucune autre de plus » plaisante et de plus agréable température d'air. Elle est située » quasi miraculeusement au milieu d'une plaine environnée de » costaux d'une émerveillable hauteur , comme si la nature avait » préparé cette place pour y bastir une ville. Là aussi s'élève conti- » nuellement une vapeur de la mer qui lui sert de grand rafraî- » chissement. » — Le Conseiller G-alien de Bethencourt, 1630.

Lorsqu'on sort de Sainte-Croix pour se rendre à la Laguna, on est tenté de rebrousser chemin dès les premiers pas. A travers une atmosphère embrasée, le voyageur ne découvre qu'une campagne sans verdure, des ravins escarpés et profonds, des rochers arides et nus. Étonné de ce qu'il voit , il se demande si un pays d'un aspect aussi sauvage est bien celui dont on a vanté les sites riants ; mais plus loin la scène change : derrière ces monts décharnés , sur les plateaux ombragés où flottent les nuages, au sein des bocages d'où jaillissent les eaux des torrens , il retrouve les îles Fortunées avec leur doux climat et leurs vallées pittoresques.

Il n'y a guère que pour une heure et demie de marche de Sainte- Croix à la Laguna : la route qu'il faut suivre d'abord est assez bien entretenue ; toutefois son nom de Camino de los Coches , chemin des voitures, n'est qu'un titre de prévision pour indiquer l'usage qu'on pourrait en faire. Les machines roulantes sont encore rares aux Canaries.

Après avoir dépassé le pont de Zurita , on commence à gravir une côte scabreuse que de classiques ingénieurs ont rendue presque inaccessible. L'axiome de la ligne droite leur a servi de guide, et les Arrieros , qui ignorent les vérités mathématiques , jurent contre les ingénieurs. Ces braves muletiers n'ont pas tout-à-fait tort : obligés de faire reposer leurs bêtes haletantes en arrivant sur la crête de la mon-

( 28 ) tagne , ils sont contraints eux-mêmes d'entrer à la Venta pour se rafraîchir. Le cabaretier , dont le bouchon est très -achalandé depuis les derniers travaux , rend grâce aux ingénieurs. Les Arrieros boivent et paient; le vin du pays leur calme la bile, ils oublient la chaussée maudite et reprennent leur route en chantant. En dépit de l'axiome , les piétons évitent le chemin neuf et préfèrent les détours afin d'arriver plus vite ; mais la Venta de la Cuesta est toujours leur point de ralliement.

C'est surtout le matin , avant l'heure de la forte chaleur , que cette route est animée : on peut saisir alors les différentes allures des habitans du pays et varier ses observations. Les villageois descendent de leurs montagnes pour aller approvisionner les marchés , tandis que les Arrieros montent la Cuesta pour transporter dans l'intérieur de l'île les denrées et les marchandises du dehors. Ceux-ci vont vendre les produits de leurs fermes, des pommes de terre et du maïs, des herbages et des légumes [de toute espèce, bâtâtes douces, ignames et bubangos (1). Les paysannes arrivent avec des paniers pleins de fruits : de noix, de pommes et de châtaignes, ou bien d'oranges, de bananes et de citrons , car tout croît dans cet heureux climat ; la tomate et le melon de nos jardins , la fraise de nos montagnes , les cerises et les pêches de nos vergers ; les dattes d'Afrique et les figues d'Inde , les papayes et les cannes à sucre. Ténériffe est une serre chaude où prospèrent tous les végétaux , et souvent la même vallée voit mûrir sur ses coteaux les fruits des deux hémisphères.

Continuons notre marche pour passer en revue les Panaderas de la Laguna , les laitières de los Vallès et les charbonnières de l'Esperanza ; les unes avec des corbeilles remplies de pains ronds , les autres avec du lait et des fromages, celles-là chassant devant elles des ânes agiles , infatigables , modèles de docilité et de patience , et bien différens en cela

(1) Espèce de potiron.

( 29 ) de notre baudet d'Europe toujours si entêté et si maussade. Voici les revendeuses du port qui vont débiter leurs pacotilles dans les bourgades de la banlieue. Les joyeuses filles s'inquiètent peu des cbances de la vente , et comptent au besoin sur un commerce plus lucratif. Les muletiers les agacent par des propos grivois , auxquels elles ripostent de plus belle. C'est comme un défi de plaisanteries et de quolibets qu'on se lance et qu'on se renvoie. Tous ces gens-là cheminent par groupes bruyans, causent ensemble, s'appellent à grands cris et chantent par intervalles. Cependant au milieu du laisser-aller général, de cette familiarité exubérante qui dégénère en dévergondage, les rangs et les conditions ne sont jamais confondus, et la rencontre d'un citadin à pied ou à cheval est toujours accompagnée de salutations respectueuses: « Vaya Usted con Dios, Caballero ! ... V^aya Ustedcon la Viergen!... Dios lo garde!.:. Vaya Usted muy en hora buena! ... » C'est à n'en plus finir quand il s'agit de répondre à tous ces souhaits qu'on vous jette au passage et qu'il faut saisir à la volée. L'étranger s'étonne de cette kyrielle de complimens , et n'acquiert qu'à la longue la volubilité de langue nécessaire dans ces occasions.

Mais un bruit de clochettes , tam-tam monotone qui se reproduit par saccades et continue sans se ralentir , annonce l'approche d'une caravane de chameaux. Attachés à la file les uns des autres , les animaux du désert s'avancent lentement pour gravir la montagne sous la conduite des chameliers : amenés d'Afrique à la fin du quinzième siècle par le conquérant Bethencourt , les pâturages des Canaries ont amélioré leur race. Pleins de force et de bon vouloir, ils portent chacun une charge de huit à neuf cents livres de poisson salé , ou bien soutiennent sur leurs brancards des caisses de sucre de la Havane , des ballots de cotonnades anglaises et d'autres fardeaux de grands poids. Les conducteurs viennent de leur accorder un instant de repos : affourchés sur leurs longues jambes , ils sont prêts à s'abattre au commandement.

Voyez- vous là-bas ces gens qui galoppent si bravement par des sentiers escarpés ? Ce sont les Arrieros de l'Orotava. Huche's sur leurs barils de vin, rien n'arrête la fougue de ces hardis cavaliers; leurs mules ont le pied sûr: les précipices les plus dangereux, les crêtes les plus scabreuses ne sauraient les effrayer. Après eux trottent les Neveros , qui apportent la neige et la glace du pic : descendus d'une hauteur de plus de neuf mille pieds, ils ont relayé à la Villa, et en sont repartis dans la nuit afin d'arriver de bonne heure à Sainte-Croix. Ces hommes aux jambes de fer viennent de parcourir un trajet de plus de douze lieues; ils ont vécu sobrement, n'ont dormi que quelques heures, et pourtant ils suivent encore sans broncher l'amble accéléré de leurs mules. Grâce à eux les sorbets ne manqueront pas.

Quel est ce personnage noir et blanc monté sur sa haquenée ? A son costume monacal je reconnais un révérend père de l'ordre des Dominicains : il salue d'un air protecteur et cause familièrement avec ses valets. Plus loin un frère de Saint-François chemine pédestrement et s'en va quêtant pour ï amour de Dieu. Ici , des dames assises en balandillas , sur des ânes caparaçonnés de housses , se dirigent vers la cité : des cavaliers les escortent au grand trot, et les mozos, chargés de lourdes besaces , suivent au pas de course. Là , des Borriqueros , armés de gaules, harcellent en jurant une cavalcade d'Anglais arrivés de la veille, et la font galoper par monts et par vaux. Déjà plus d'un Midshipman désarçonné a pris un échantillon du pays : demain l'Esculape du bord avec ses compresses , mais aujourd'hui du vin de Ténériffe et rule Britannia ! Les gentlemans se sont remis en selle encore étourdis de leur chute : houra ! houra !... les voilà repartis.

A chaque instant de nouvelles rencontres , des gens de toutes les conditions qui descendent à Sainte-Croix ou se rendent dans les différens quartiers de l'île. Aux scènes originales qui se succèdent, à cette étude de mœurs et d'usages divers , vient se joindre la variété des costumes et ses pittoresques attraits. Les Canaries ne sont pas encore ar-

( 31 ) rivées à cette phase de civilisation qui nivèle toutes les coutumes et confond tous les rangs de la société : les hommes et les choses s'y montrent comme autrefois , sauf certaines reformes dépendantes de l'état actuel de la législation et des exigences du siècle. La mode n'a imposé ses incessantes variations qu'aux gens riches ou assez aisés pour supporter ses caprices : colportée d'Europe , elle a établi ses bazars dans les villes de la côte, sans pénétrer plus avant. Aussi les classes moyennes présentent-elles toujours dans leurs individualités des types caractéristiques; elles ont conservé les vieux usages et quelque peu de ces mœurs primitives qu'on aime tant à retrouver; les vêtemens, les habitations , les meubles sont restés les mêmes , et le voyageur en parcourant le pays n'a pas à redouter la monotonie d'une insipide uniformité.

Les hommes en général , villageois ou campagnards , sont affublés de la manta, espèce de couverture de laine qui leur drape tout le corps ; ils portent un chapeau de paille ou de feutre , un gilet chamarré, des culottes courtes fendues depuis le jarret jusqu'à mi-cuisse , avec un caleçon de toile qu'ils laissent déborder en dessous ; des bas de laine ou des guêtres de peau , des sandales ou des souliers à grandes boucles, aujourd'hui en argent , mais jadis en or du Mexique , et du poids de sept à huit onces. En route , ils se débarrassent souvent de leur veste et de leur culotte, et roulent leur large caleçon sur le haut de la cuisse afin de marcher avec plus d'aisance.

Les femmes de la même classe sont toutes coiffées du petit chapeau par- dessus la mantille de laine, qui varie de couleur suivant les districts. Le corset lacé par devant et les grosses jupes bariolées (naguas de cordon) distinguent les paysannes.

Robe à manches courtes d'indienne ou de guinée, mantille de mousseline blanche, chapeau rond en feuilles de palmier, petits souliers le plus souvent en pantoufles, jambes nues , air effronté , regards lascifs, taille fine et franches allures, tel est le signalement des revendeuses du port.

Les Caballeros, ou ceux qui prétendent à ce titre, sont vêtus à l'européenne : les dames , en toilette de ville , portent tous la gracieuse mantille de dentelle et la robe de soie à franges ou à falbalas. En voyage , au contraire , la mantille est prohibée , le costume espagnol serait ridicule , et la modeste capote de paille devient alors la coiffure obligée.

Mais faisons trêve aux digressions pour arriver à la Laguna : nous venons de gravir la dernière montée ; le chemin est plus uni , l'horizon commence à s'agrandir , de toute part l'on découvre la campagne : à droite , de verdoyantes vallées avec des champs échelonnés sur leurs berges ; plus haut , des montagnes enveloppées de vapeurs et dont les cimes ombragées percent par instant dans les éclaircies de la brume ; à gauche, un ravin rempli de cactus, d'aloës et de genêts d'Espagne ; dans le fond , la chaîne de l'Esperanza, avec ses bois de pins, et sur le bord de la route la chapelle de Santa-Maria de Gracia^ fondée par Alonzo de Lugo en mémoire de la victoire qu'il remporta sur les Guanches dans cette fatale journée où le prince Tinguaro perdit la vie après avoir si vaillamment combattu. Déjà les crêtes de San-Roque et son petit ermitage signalent l'ancienne capitale : une grande croix de pierre s'élève au milieu de l'avenue, à l'entrée du faubourg; des cochons, des jumens et des ânes paissent à l'aventure, tandis que des enfans guident à l'abreuvoir voisin un troupeau de vaches et de jeunes taureaux. Nous voilà à la Laguna, avançons: plusieurs groupes, parmi lesquels on distingue des prêtres vêtus à la Basile , des étudians en barrette et en manteau noir, et des moines de divers ordres, sont réunis sur l'esplanade. Laissons tout ce monde flâneur discourir sur notre arrivée, et pénétrons dans la docte cité par la rue de los Herradores pour visiter les vieux manoirs, les églises, les monastères et cette université de San-Fernando qui pourrait seule fournir matière à dix Miscellanées.

Ce qui frappe le plus en entrant dans la ville , c'est la verdure qui

( 33 ) couvre les toits et les vieux murs : cette végétation spontanée, qu'entretiennent les bruines et l'incessante humidité de l'air, devance l'œuvre du temps et se développe sur les maisons les plus modernes. La mousse et les fougères croissent sur les antiques armoiries dont les familles nobiliaires décorèrent leurs demeures , et les joubarbes fleuries , qui poussent comme des arbres nains sur les tuiles , les corniches et les moindres saillies , rappellent ces jardins chinois où l'on se plaît à rabougrir la nature. On ne saurait se figurer le singulier effet de tous ces gothiques manoirs couronnés de plantes grasses : les nouvelles constructions qui les entourent leur impriment un caractère encore plus étrange ; le style du seizième siècle se montre dans toute son originalité sur ces murailles massives où l'architecte semble avoir pris à tâche de laisser déborder d'énormes pierres pour preuve matérielle de solidité. L'arceau de la porte cochère est toujours surmonté d'une large fenêtre à colonnes grêles , et tout le reste de la façade est percé ça et là de quelques lucarnes; parfois seulement on a ménagé un balcon en treillis dans l'angle du pignon qui soutient le lourd faîtage. Il est pourtant des habitations d'un meilleur goût : le comte de Salazar fait sa résidence dans un petit palais que dominent deux élégans pavillons ; une colonnade de style mauresque s'élève dans la cour et supporte la galerie intérieure. Sur la place del Adelantado , les marquis de Nava ont affiché l'opulence de leur noble maison par une construction monumentale ; mais en général le ciel nuageux de la Laguna jette de sombres reflets sur ces édifices : l'humidité, en pénétrant le basalte qu'on a employé pour la bâtisse , renforce sa teinte ,grisâtre et lui donne l'aspect du. granit.

En 1497, un an après la reddition de Ténériffe, don Alonzo Fernandez de Lugo jeta les fondemens de la Laguna. Le terrain qu'il choisit pour l'emplacement de la ville favorisait ses projets : dès sa première invasion il avait remarqué le vaste plateau que bornent au nord des montagnes couvertes de bois. Ce fut dans cette enceinte fer-

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