e partie
( 34 ) tile , a l'entrée d'un vallon resserré par de vertes collines et sur les bords d'un lac , qu'il traça le plan de la capitale de Ténériffe. Investi des pouvoirs civils et militaires , en sa qualité de gouverneur et haut justicier des îles conquises , il dicta des lois , nomma les magistrats et les principaux fonctionnaires, régla les revenus du fisc, procéda à la distribution des terres et fit bonne part aux moines qui l'avaient accompagné. Fatigués de combats, les soldats, devenus laboureurs, ensemencèrent les champs qui leur furent adjugés et oublièrent bientôt la vie aventureuse pour une existence plus paisible. Ce dut être un spectacle curieux , lorsque l'illustre chef, aidé de ses gens de guerre , fit abattre sur les monts des alentours les arbres séculaires destinés aux nouvelles constructions. Les vétérans de la forêt tombèrent alors comme les fils de Tinerfe sous la hache des vainqueurs , et le pieux conquérant commença par peupler la cité naissante d'églises et de monastères. D'abord s'éleva la paroisse de Notre-Dame de la Conception et la chapelle de San-Miguel de las Kictorias, que l'Adelantado céda ensuite aux frères de Saint-François. En 1511 , la Laguna avait déjà pris un certain développement : l'église paroissiale fut remplacée par un édifice plus solide , et les guerriers fondateurs ambitionnèrent la gloire d'en transporter eux-mêmes les matériaux. Quatre ans après, Lugo posait la première pierre de la paroisse de los Remedios , située au centre de la ville, et destinée plus tard à devenir la cathédrale de l'évêché. En peu de temps, des legs considérables et de grandes concessions de terres dans les meilleurs fonds ou sur les coteaux les plus productifs enrichirent les ordres religieux. On eût dit que les conquérans voulaient racheter par des prières et de dévotes œuvres tout le sang qu'ils avaient versé. Les disciples de Saint-François , les Augustins et les moines de Saint-Dominique eurent chacun leur couvent avec de belles dépendances. La Laguna ne comptait pas encore un quart de siècle de fondation et une population de douze cents âmes, qu'elle possédait déjà deux paroisses, trois monastères, quatre chapelles et
( 35 ) plusieurs confréries. Mais ce chiffre devait s'accroître encore : trois couvens de nones et un de re'collets déchaussés de l'ordre de Saint- François vinrent bientôt renforcer l'armée militante et cloîtrer la cité que le pieux don Alonzo avait consacrée à saint Christophe. Les récollets établis à San-Diego del Monte ne pouvaient choisir un site plus délicieux : plusieurs groupes d'arbres , restes des antiques forêts qui s'étendaient jadis jusqu'au bord du lac, couronnent la montagne; des murs de clôture entourent l'enceinte sacrée, et le couvent, qui en défend les approches, s'élève au pied du coteau. J'ai visité cette tranquille retraite, j'ai parcouru plusieurs fois ces sentiers que le thym et la lavande embaument de leur parfum, j'ai admiré ce bosquet solitaire où les lauriers, les viburnes et les bruyères des Canaries entrelacent leurs verts rameaux; et les possesseurs de San-Diego n'ont pu comprendre mes transports. Ce séjour enchanté, cette végétation luxuriante, ces points de vue pittoresques, rien ne semblait les émouvoir. Pourtant de la porte du cloître le coup-d'œil est ravissant : on découvre toute la ville et la plaine de la Laguna, les bois de las Mercedes, une campagne riante et de riches cultures; puis, au-dessus des nuages amoncelés sur les sommets de l'île, la blanche cime du Teyde et l'immense cône qui lui sert de base. Le fondateur de ce couvent , don Juan de Ayala , noble descendant des héros de la conquête , est représenté en marbre dans la chapelle où repose le bienheureux frère Jean de Jésus , mort en 1 687. Depuis cette époque , les registres du monastère ne citent aucune béatification , et les successeurs de frère Jean ne sont guère en odeur de sainteté. Ces moines désœuvrés laissent dépérir les bosquets de San- Diego ; mais par ce qui reste de ce beau site, on peut encore juger de ce qu'il fut.
Le couvent de San-Frantisco est un autre vaste édifice situé sur la place du même nom, à la sortie de la ville vers le nord : les conquérans prirent soin de l'embellir, et, grâce à leurs largesses, son église rivalise de luxe avec les plus somptueuses de l'île. C'est toujours cependant le
( 36 ) même système d'architecture et de décors : une voûte dont les solives sont artistement sculptées , des colonnes ou des pilastres qui supportent la charpente , une grande nef au centre et deux autres parallèles avec des chapelles contiguës. Le Santissimo Christo a e'té placé dans un des sanctuaires; cette miraculeuse effigie, Palladium de la Laguna et revenant-bon du couvent , attire sans cesse de nouvelles offrandes et uneaffluence extraordinaire les jours de solennité. Alonzo de Lugo, qui se fit enterrer dans la chapelle de San-Miguel de las Victorias, légua de fortes sommes pour achever son mausolée , institua des fêtes et prit toutes ses mesures pour perpétuer la mémoire de ses hauts faits. A l'exemple du chef, les autres seigneurs contribuèrent aux frais de construction des chapelles latérales. Ce zèle religieux fit la fortune des moines; les révérends pères acceptèrent ces puissans patronages et promirent des messes aux familles nobles qui aspiraient aux honneurs des tombes privilégiées. Mais aujourd'hui le temps a effacé les épitaphes, les Franciscains ont perdu le souvenir de leur origine , ils n'ont jamais lu l'histoire de la conquête et la plupart ignorent jusqu'aux noms des fondateurs ; leur existence est toute matérielle : nourrir le corps et dormir la sieste, telle est leur suprême loi. Aussi il faut voir comme ils sont repus ! Quelles faces rubicondes ! Comme ils s'arrondissent sous la bure qui les couvre! Le père Yasconcelos, que je connus peu avant sa fatale indigestion , pesait , dit-on , plus de deux cents livres ( poids brut). Ce fut pourtant en faveur de pareils êtres que Lugo et ses plus illustres compagnons firent tant de concessions et prodiguèrent leur fortune ! A la vue de ces pierres sépulcrales qui couvrent le néant des grandeurs, en présence de ces moines impassibles autour des autels funéraires consacrés à la mémoire des morts, je me suis rappelé les vers de Gresset et les ai récités à voix basse :
O vous , défuntes seigneuries , Vous , preux barons à courts manteaux , Hauts justiciers, grands sénéchaux Des antiques chevaleries ,
Vieux châtelains , mânes dévots Dont j'aperçois les armoiries Sur les débris de ces tombeaux Où de gros moines en repos , Munis de vos chartres moisies , Broutent et boivent sur vos os , Sans prier pour vos effigies , Bons seigneurs , que vous étiez sots !
Les privilèges que les rois catholiques octroyèrent à la ville de la Laguna , dans les premières années de sa fondation , contribuèrent au rapide accroissement de cette capitale en y attirant des colons des îles voisines et de diffe'rens points de la mère-patrie. En 1531 , la Laguna fut élevée au rang de bonne ville ( Ciudad), et la nouvelle cité prit le titre de noble (1). Des faveurs spéciales , concédées par Charles-Quint , exemptèrent les habitans de tous droits pendant vingt-cinq ans , leur permirent de porter épée sans poignard ou poignard sans épée, d'armer en course, sans plus d'autorisation, contre les ennemis de la foi et de la couronne (2). Ces franchises garantissaient les propriétés contre les spoliations arbitraires du Saint-Office , et défendaient aux commissaires de la Santa-Cruzada d'excommunier ou d'interdire ceux qui n'achèteraient pas des bulles ou n'iraient pas entendre leurs sermons; elles accordaient licence de combat de taureaux durant les fêtes des confréries; enfin, la cour de Madrid fit contribuer le trésor public aux frais de construction des maisons capitulaires. C'était alors le bon temps : le drap du pays ne valait que six réaux , et une paire de souliers de bon cordoban que soixante maravédis ; pour deux sous on avait une livre de viande, un chevreau ne coûtait qu'un réal, et le poisson frais un sou la livre ; on achetait deux perdrix pour dix sous, et une poule ou un lapin pour le même prix (3).
L'accroissement de la population , en multipliant les besoins , dut
(1) Viera, Noticias, etc., tom. n, pag. 308.
(2) Id. Id. Id. pag. 307.
(3) Id. Id. Id. pag. 303.
(38 ) nécessairement faire renchérir les denrées; mais les progrès de l'agriculture et l'excessive fécondité du sol, en fournissant d'abondantes ressources, contrebalancèrent presque cette augmentation. On vit encore à la Laguna confortablement et à bon marché ; pendant l'été, la ville et ses alentours offrent un séjour très-agréable : le voisinage des forêts y répand la fraîcheur, et depuis que les défrichemens ont fertilisé les marécages , les habitations champêtres, éparses dans la vallée , présentent l'aspect le plus riant. Sauf quelques anciennes bâtisses, la Laguna ne ressemble plus à la vieille ville des conquérans ; des maisons d'un meilleur style ont remplacé la plupart des manoirs, et la blancheur des murs commence à rivaliser d'éclat avec la verdure des environs. Aujourd'hui, la noble cité réunit dans son sein une population de près de 10,000 âmes , et pourrait en contenir deux fois plus : elle est divisée en rues spacieuses qui se coupent à angles droits. Quatre grandes places ont été ménagées au centre et aux extrémités de ce vaste parallélogramme : arrêtons-nous un instant sur celle del Adelantado , la plus remarquable de toutes par sa situation, ses édifices, et plus encore par les souvenirs qu'elle rappelle. Elle est bornée à l'orient par la montagne de Saint-Roch ; la boucherie et les greniers publics sont bâtis de ce côté ; en face s'élèvent plusieurs autres grandes constructions : un manoir seigneurial (1), un couvent de nonnes, et la maison capitulaire, résidence habituelle du corrégidor. C'était là que se réunissait le Cabildo au temps où cette assemblée de notables dictait ses lois souveraines ; mais aujourd'hui la mère-patrie a centralisé les pouvoirs, les décrets et les ordonnances viennent d'outre-mer, et le corps municipal n'exerce plus qu'une suprématie nominale. Depuis que les rois d'Espagne régnent par leur bon vouloir , ils trouvent plus profitable d'administrer eux-mêmes leurs domaines ; les fiers Aragonais leur disaient autrefois : « Nous qui valons autant que vous, et qui pouvons plus, nous vous
(1) L'hôtel des marquis de Villanueva del Prado.
( 39 ) » faisons nos seigneurs à condition que tous garderez nos libertés , » sinon, non. » Mais les Canariens sont gens de meilleure pâte, et les Magnâtes de la Laguna , moins jaloux de leurs droits que les Aragonais , n'ont jamais osé tenir ce langage. Déchus de leurs privilèges , ils ont courbé leur front soumis devant X omnipotence royale ; la métropole leur a envoyé des magistrats porteurs de lois toutes faites , et , bon gré malgré, il a fallu obéir.
Mais n'oublions pas que nous sommes sur la grande place , devant la maison capitulaire : silence ! le corrégidor Berris de Guzman est chargé de la haute police, et nos réflexions pourraient l'alarmer.
L'écusson de Charles -Quint figure sur la porte del Ayuntamierdo. Deux autres armoiries décorent ce côté de la façade; d'abord celles de I'Adelantado : voilà bien la dextrochère, ce bras de fer armé de lance, avec la fameuse devise qui résume toute l'histoire de la conquête :
Qui lance sait tenir
A de quoi se nourrir (1).
Près de cet emblème chevaleresque figure l'écusson de Ténériffe , accordé en 1510 à la sollicitation de don Alonzo. Pour celui-là appelons à notre aide toutes les lumières de la science héraldique afin d'en blasonner l'explication: Saint-Michel Archange, avec lance, bannière et rondelle, debout sur la cime du pic de Teyde qui vomit des tourbillons de flammes ; au pied de la montagne, les armes de Castille et de Léon ; champ d'or portant orle à champ rouge, et pour cri de guerre : Michael Archangele , veni in adjutorium populo Deif
Alonzo de Lugo eut toujours pour l'archange Michel une grande vénération ; c'était à lui qu'il se recommandait dans les circonstances périlleuses. A la bataille à'Acentejo (1494), les Guanches victorieux ne
(1) « Quien lanza sabe tener
» Ella le da. de corner. »
(Viera, Noticias.),
( 40 ) faisaient point de quartier : les Castillans, cernés dans le fatal ravin, se défendaient en braves, mais leurs fortes épées ne pouvaient rien contre les rochers qui les écrasaient. Au milieu de cet affreux conflit, I'Adelantado ne vit de salut que dans la protection du ciel : il implora le secours de son ange gardien qui accourut des hautes régions pour le couvrir de son égide. Ce fut en mémoire de ce miracle que le pieux don Alonzo plaça Ténériffe sous la protection de saint Michel, et qu'il sollicita de Ferdinand Y des armes symboliques pour l'île conquise. Le chanoine Yiera , qui plaisantait souvent sur les choses que ses compatriotes prenaient au sérieux, s'est moqué de cet écusson. Nous traduisons librement de son poëme des Vasconautes les vers que voici :
Sur ce sommet audacieux , Qui du fond des enfers s'élève jusqu'aux cieux ,
A toi , Michel , le double privilège D'administrer le soufre et de garder la neige (1).
Vierà, dans ses Noticias, a pris soin de nous instruire de l'histoire de son pays : il aimait à se reporter vers le bon vieux temps pour en interroger les annales. Ecoutons ce chroniqueur par excellence : il nous a transmis des renseignemens fort curieux sur les fêtes du seizième siècle.
« C'était en 1527 : la Laguna célébrait en grande pompe la naissance de Philippe second , et la scène se passait sur la place de l'Adelantado qu'on appelait alors de San-Miguel de las V^ictorias. Don Pedro de Lugo , fils du conquérant , et deuxième Adelantado de Ténériffe , siégeait sur une estrade entouré de ses chevaliers; les hommes d'armes maintenaient l'ordre dans l'enceinte, tandis que tout se préparait pour le carousel. Les nobles seuls étaient admis dans la lice , et montaient
(1) « Miguel, angel Miguel, sobre esta altura
-» Te puso el rey Fernando y Tenerife , » Para ser del azufre y nieve pura , » Guardia , administrador y almojarife. »
( M ) des chevaux richement harnache's : les prix destinés aux vainqueurs consistaient en étoffes de soie damassées, et le vin , qui coulait à grands flots d'une fontaine provisoire , invitait les coureurs à se rafraîchir. Dix aunes de satin furent adjugées au premier cavalier qui atteignit le but , le second en gagna quatre et le troisième deux. Aux grandes courses en succédèrent d'autres : les chevaliers, la lance au poing, s'exercèrent à courir la bague en présence des juges du camp , et dixhuit aunes de damas récompensèrent les plus adroits. Vinrent ensuite les combats de taureaux, puis le jeu des bâtons, les luttes et feux de joie (1) ».
Pareille fête avait déjà eu lieu en 1519, à l'avènement de Charles- Quint. Ces solennités se répétèrent plus tard avec variantes de loterie publique à deux réaux le billet, courses d'oies , comédies, processions et mystères. Le révérend père Feuillée a décrit la cérémonie à laquelle il assista en 1724, à l'occasion du couronnement de Louis I. La place de l'Adelantado était ornée de rameaux verts : un habitant de la Laguna, chargé de représenter le nouveau monarque, trônait sur un chariot pompeusement décoré. Cette gracieuse majesté , en habit de gala, le sceptre en main et la couronne au front, conservait un sérieux imperturbable ; la reine était assise à ses côtés , d'autres acteurs figuraient les princes et les grands de la cour , et quatre paires de bœufs traînaient la royale mascarade qu'accompagnait une bande de musiciens et de chanteurs. Lorsque le char triomphal parvint au milieu de la place, le marquis de Valhermoso, gouverneur-général des Canaries , s'avança à la tête des milices, et fit prêter serment de fidélité aux acclamations de tout le peuple (2).
A ces réjouissances des temps passés vinrent se mêler des fêtes funèbres. Les plus mémorables se célébrèrent dans l'église de los Reme-
(l)Viera, Noticias, tom. iv, pag. 511.
(2) Voyage aux Îles Canaries, par le R. P. Feuillée. (Voy. aux Manusc. de la Biblioth. roy.) i. — (2 e partie). 6
( te )
dios : à la mort de Ferdinand-le-Catholique (1516), toutes les communautés religieuses reçurent une once d'or en à-compte de messes pour le repos de lame du roi. La Laguna prit un aspect lugubre : les femmes n'obtinrent la permission d'assister à la cérémonie qu'en robes et toques noires , les membres de X Ayuntamiento parurent en soutane de gros drap avec capuchon, et tous les habitans de la cite' furent contraints d'endosser le noir manteau et le chapeau pointu. On prohiba la soie et les habillemens de couleurs peu décentes (deshonestas) (1) ; on défendit aux barbiers de raser , durant quinze jours , sous peine de cinq mille maravédis d'amende , de jouer d'aucun instrument pendant la durée du deuil ; les cas de désobéissance furent taxés à dix mille maravédis pour les nobles , et à trente jours de prison , avec exposition , pour les vilains.
En 1559, les échevins de la Laguna se montrèrent encore plus sévères dans leurs ordonnances : ils imposèrent soixante maravédis à tous ceux qui n'assisteraient pas aux royales obsèques de Charles- Quint ; ils prohibèrent les toques rouges sous peine de confiscation , imposèrent un deuil rigoureux à toutes les classes, et, durant huit jours, les cloches des églises, chapelles, couvens et monastères, ne cessèrent de sonner pour le roi défunt (2).
La cérémonie qui eut lieu à la mort de Philippe III mérite aussi d'être rapportée : une procession funèbre partit de la maison capitulaire et traversa la place de l'Adelantado en se dirigeant vers la paroisse. Le porte - étendard , précédé de deux massiers, marchait en avant avec un drapeau noir aux royales armes d'argent ; venait ensuite le jurât suivi de trente-cinq échevins (regidores), avec leurs laquais vêtus de deuil ; puis s'avançaient sur la même ligne les deux tabellions, le majordome et le procureur de la commune. Tout le
(1) Ces couleurs étaient le vert, le rouge, le blanc, le jaune et l'orangé. (Voy. Viera, tom. iv, pag. 506.)
(2) Viera , tom. iv, pag. 506 et 507.
( 43 ) corps municipal ayait revêtu la soutane de laine noire à grande queue traînante, et deux cents moines accompagnaient ce lugubre cortège en psalmodiant le requiem (1).
La verve des poètes canariens s'inspira souvent au spectacle de ces grandes solennités , et 1 élégie que le divin Cayrasco composa à la mémoire de Philippe second, n'a peut-être rien de comparable dans notre langue (2),
Depuis une cinquantaine d'années le zèle religieux, jadis si profitable à l'église et au cloître , s'est beaucoup refroidi : les progrès de la civilisation ont amené des réformes , et les puissances spirituelles ne peuvent plus exploiter aujourd'hui avec le même avantage la mine qui les enrichit autrefois. Les moines surtout ont éprouvé les premiers les conséquences de la révolution qui s'est opérée dans les mœurs et les institutions : parqués dans leurs monastères , ils subissent leur destinée sans se plaindre , car la plupart , ignorans par principe , ne s'aperçoivent pas même de leur nullité. Les esprits éclairés prévoient déjà leur fin prochaine ; mais , pour eux , leur décadence ne saurait les émouvoir. Résignés par insouciance , plutôt méprisés que haïs , satisfaits du présent, s'inquiétant peu de l'avenir et fainéans par habitude, ils jouissent des biens acquis dans des temps plus prospères , disent les messes payées , reçoivent tout ce qu'on leur donne , et trafiquent de leur métier en louant de vieilles défroques pour enterrer les dévots. Le
(1) Viera, Noticias, tom. îv, pag. 508.
(2) Canto la funeral pompe lugubre , Que en todo el orbe cubre
De lamento Y el sacro monumento
Suntuoso , Que en tono lacrimoso
Y pena varia Levante Gran-Canaria
Al gran monarca , Felipo , que en la barca.
( U ) haut clergé, au contraire, plus jaloux de ses prérogatives, tâche de les conserver dans toute leur intégrité , et à la Laguna , plus encore que dans les autres parties de l'archipel canarien, il continue à exercer une grande influence. Cependant, malgré ses incessans efforts , l'église, en perdant aussi de son ancienne prépondérance , a vu diminuer ses revenus ; on élude ses mandemens , et les dîmes ne se paient plus avec la même exactitude. Une injonction sévère du tribunal de la Santa- Cruzada est venue tout récemment rappeler l'observance de la loi qui adjuge au clergé le dixième des récoltes. L'ordonnance d'intimidation fut affichée dans toutes les paroisses : la pièce était fort curieuse , et je m'en procurai une copie, que je traduis ici d'après le texte original (1).
« Nous, juges apostoliques, subdélégués par le tribunal de la Santa- Cruzada , etc., faisons savoir à tous et à chacun que le Roi, notre seigneur (Dieu le garde) , convaincu du
(1) NOS LOS J0ECES APOSTOLICOS SUBDELEGACOS DEL TRIBUNAL DE LA SaNTA-CrUZADA , etc. ...
Hacemos saber a todos y a cada uno de aquellos a quienes este nuestro edicto tocar pueda , que el Rey, N. S. (Bios le guarde) convencido de la poca delicadeza con que gênerai mente se diezma, a pesar de lo prevenido por las leyes des Rey no, se sirvio mandar se circulen de nuevo por toda la nacion , para que se logre su observancia ; con encargo a las autoridades de que vigilen sobre su puntual cumplimiento a fin que nadie se excuse de pagar fiel y legalmente el diezmo.
En efecto la ley 2 del libro 1 , titulo 6 de la Novisima Recopilation expresa : que siendo Dios el Sefior universal del diezmo , y que a quien cumplidamente lo paga le da grande abundancia de los frutos de la tierra, y salud al aima ; ordena que todas las personas del Reyno dén sus diezmos exactemente â Nuestro Sefior , segun lo manda la Santa Madré Iglesia : y por lo tanto prohibe que ninguno se atreva a medir ni coger su monton de granos que tuviere en limpio en la era , sin que primero venga el cogedor â recaudar el diezmo : y que el que lo contrario hiciere, pague el diezmo doblado , a demas de la excomunion en que incurren los que cometen fraudes en la paga del diezmo.
La ley 6 del misino titulo ordena : que ninguno de los obligados â pagar diezmo , se atreva à cometer la iniquidad de mezclar en el grano , que hubiere de dar a la Iglesia , paja , tamo , ni tierra , ni arena ni piedra , ni neguilla , ni mezcla de otra cosa alguna ; ni lo den mojado , sino que lo pagen limpio y enjuto : y el que lo contrario hiciere, 6 mandare, 6 consintiere hacer, pierda, en castigo, lo que asi diere y lo pague otra vez con el siete tanto ; y que sea desterrado del lugar donde viviere por seis meses. Que . asi irusmo el que fuera causa de este engafio, pague, en pena, por cada fanega de grano, en que lo hiciere sesenta maravedis , haciendose ejecucion de sus bienes ; y que sino le hallaren bienes , sea preso ; y si dentro de tercero dia de estar preso no pagare , le hagan dar cinquenta azotes publicamente :
De donde se infiere con cuanto rigor obliga esta ley, y el empefio de S. M. manifiesta segun el Real animo de sus augustos antecesores , de que todos sus vasallos sean fieles y exactos en pagar el diezmo a Dios para que el Sefior les acreciente los bienes temporales , y les concéda el divino auxilio â sus aimas por esta fidelidad , etc. , etc. Dado en nuestro tribunal de la Santa- Cruzada de la Laguna â 15 de noviembre de 1827. — D' D. Pedro-Josef Bencomo. — D r D. Francisco Martinez.
( 45 ) peu d'exactitude que l'on met généralement dans le paiement de la dîme , nous charge de rappeler et remettre en vigueur la loi 2, liv. 1, tit. 6, de la Novisima recopilation , ainsi formulée :
» Dieu, étant reconnu comme le souverain seigneur de la dîme , envoie d'abondantes récoltes et dispense le salut de l'âme à ceux qui la paient bien exactement. D'après ce principe, tout sujet doit donner au Seigneur le^dixièrae de ses fruits , selon que l'ordonne notre sainte mère l'Église. Défense est faite, par conséquent, de mesurer ni d'enlever la récolte avant que le dîmeur n'en vienne prélever sa part, et en cas de contravention ou désobéissance, le coupable paiera la dîme double et sera excommunié comme fraudeur des droits sacrés.
» La loi dit encore expressément , que personne ne mêle dans le grain destiné à l'Église ni paille , ni rebuts, ni terre , ni sable, ni pierre , ni nielle, ni autre chose, et ne le rende ni mouillé ni humide, mais propre et bien sec. Celui qui le contraire fera perdra, en châtiment de sa méchanceté , le grain qu'il aura donné , paiera une autre fois et sept fois plus , et sera exilé du canton pour six mois. Le promoteur de la fraude sera repris par corps et paiera , dans le délai de trois jours , soixante maravédis pour chaque fanègue fraudée , sous peine de cinquante coups de fouet en cas de non-paiement.
» Il est donc bien reconnu, d'après la rigueur de la loi, et le désir de Sa Majesté de faire exécuter les volontés de ses augustes prédécesseurs, que tout vassal doit payer scrupuleusement la dîme à Dieu , afin que le Seigneur lui concède les biens temporels et le récompense de sa fidélité en lui accordant son divin secours pour le salut de son âme. Ainsi soit-il ! »
Et cet édit, publié l'an de grâce 1827, était signé par le docteur Bencomo, un des derniers descend ans de ces princes indigènes qui faisaient au peuple la répartition des terres comprises dans leurs domaines, sans exiger aucun droit (1). Si l'on compare cette administration patriarcale des Menceys avec la législation établie par les rois catholiques , l'esprit de justice et de libéralité qui animait ces Guanches, que les historiens ont appelés des barbares, fera honte aux princes chrétiens. L'héritage des fils de Tinerf a passé en des mains étrangères ; conquis par la force des armes , il a souffert toutes les conséquences de
(1) Viera, Noticias, tom. 1, pag. 155.
( 46 ) cette extorsion, et, depuis cette injuste victoire, fautel et le trône ont fait cause commune pour avoir leur part du butin. J'ai entendu prêcher la dîme aux fidèles assemble's dans leglise de los Remedios : l'orateur la proclamait un droit sacré," en interprétant à sa guise le texte des Ecritures et l'histoire des premiers temps.
«Abraham, disait-il, offrit au grand-prêtre Melchisédech la dîme sur les dépouilles des princes vaincus (1) ; Jacob, partant pour la Mésopotamie, promit à Dieu le dixième de ses conquêtes (2) ; Moïse établit plusieurs sortes* de dîmes, et les premiers chrétiens donnèrent aux prélats une part de leurs récoltes. Suivez de si nobles exemples, mes très-chers frères, en payant à l'église le dixième des biens que le ciel vous envoie. » Mais le prédicateur ne disait pas que jusqu'au sixième siècle ces dons ne furent que volontaires , que les fidèles firent d'abord peu de cas des exhortations des conciles, et qu'il fallut plus tard le secours de l'autorité royale pour percevoir la dîme comme impôt. L'homme de Dieu , sans s'inquiéter des objections qu'on eût pu lui faire , se contenta d'achever son sermon par la lecture de ledit du tribunal de la Santa-Cruzada; c'était plus concluant et surtout beaucoup plus explicite. Je vis des bacheliers de l'université sourire de pitié en entendant les dispositions de la loi. « Sous le régime inquisitorial , me dit l'un d'eux en sortant de l'église , on souffrait ces exactions ; alors , chacun payait exactement la dîme , achetait la bulle d'indulgence et donnait au frère quêteur. Mais aujourd'hui nous sommes à la veille d'une réforme ; la raison commence à parler plus haut que les préjugés , et bientôt nous aurons droit de réclamation. Votre Béranger l'a dit, et j'y compte :
L'œuf éclôra sous un rayon des cieux ! »
(1) Genèse, chap. xiv, vers. 10.
(2) Genèse, chap. xxvm, vers. 22.
QUATRIÈME MISCELLANÉE.