DIFFERENCES
Puerto de Brises fraiches au N.-E..| Puerto de Calme ou vent du Sud. la . presque constantes. los
Orotava. Christianos.
Laguna. 1,722 Voisinage des foréts, cul-| Guñ. 24°| Atmosphère presque toutures, brouillards et brui- jours sans nuages, pays volnes. canisé. Euphorbes, Nopals.
Taganana. 2,690 Voïisinage des forêts, cul-| Vallée de 18 à20°| Atmosphère ordinairement
| tures, irrigations, brises| San-lago. sans nuages, terrains volca-
fraiches, bruines. nisés. Jonction de la végéta-
tion des bases avec celle de la haute région.
Agua -Mansa. 3,821 Foréts, faibles brises du| Vilma. Atmosphère sans nuages,
| Nord, bruin°s. sécheresse absolue. Végéla-
tion clair-semée, plantes de la haute région.
Ces exemples suffisent pour donner un aperçu des différences climatériques et des circonstances locales qui les accompagnent dans toutes les stations correspondantes sur les deux bandes de l'ile.
En remontant du côté du sud, on ne trouve que des brandes in-
cultes et des champs appauvris : les Euphorbes, lestPlocames et les Kleinies recommencent à se montrer en grand nombre et sont entremêlées de Cneorum et de Zygophyllum (1); plus haut dominent les Cistes, et sur les pentes supérieures s'étend cette zone des Pins que les plantes némorales semblent fuir, car le sol qu'ombragent ces bois est sans substance, et la couche de feuilles qui le couvre ne forme aucun terreau. Cependant, dans les grands ravins de Xerque et de Tamadaya, la végétation reprend de la vigueur et paraît se ranimer à l'ombre des berges. En continuant à s'avancer vers l’orient de l'île, les brises commencent à se faire sentir, et le climat devient plus tempéré; on trouve des Saules (2) au bord des torrens; les Bosea, les Hypéricons, les Joubarbes et la plupart des plantes des ravins garnissent les rochers; mais, hormis quelques Bruyères rabougries, les arbres des forêts ne reparaissent pas encore. Dès qu'on est parvenu dans le district de Guimar , le paysage prend un autre ton; les montagnes s'abaissent pour se prolonger dans le nord-est, leurs versans descendent rapidement vers la mer du coté de l'est et du sud, tandis que leurs pentes septentrionales viennent se perdre sur les bords du plateau des Rodeos, à l'altitude d'environ 2,000 pieds. L'exposition des versans se trouve ainsi changée par cette direction de la chaîne centrale, et les nuages amoncelés sur le plateau, ne rencontrant pas d'obstacle, sont chassés par les brises et débordent sur le revers oriental de l'île où l'on retrouve des bois de Lauriers.
Ce phénomène de l'agroupement des nuages, dont nous avons eu déjà occasion de parler, a souvent fixé notre attention. Dans l'enceinte de Guimar, la masse de vapeur, que refoule le vent du nord-est, sengouffre dans les gorges de la montagne partout où une plus grande réunion de végétaux entretient un échange d'humidité et de
(1) Cneorum pulverulentum ct Zysophyllum Fontanesi, N. (2) Salix Canariensis, Willd.
calorique avec l'atmosphère environnante. En arrivant dans cette vallée, les nuages s'amassent dans le grand ravin de Badajos et restent presque toujours fixés à la même élévation (voy. ATLAS, vue phytost., pl. mn); le contrefort de la Ladera, qui borne la vallée au sud-ouest, semble au premier abord être le seul obstacle qui les arrête, mais il est une autre cause qui les empêche de s'étendre en dehors de cette gorge : lorsque les brises plus fraîches augmentent leur masse, on les voit alors dépasser un instant la crète des monts pour s'évaporer aussitôt qu'ils se trouvent en contact avec l'air chaud de la bande méridionale.
Dans les îles voisines des causes semblables influent également sur la distribution des végétaux par grandes masses et sur leur isolement par groupes partiels. À Canarie et à Palma, de même qu'à Ténériffe, les forêts laurifères occupent les versans du nord et du nord-est : si l'on retrouve quelques arbres des régions intermédiaires sur le revers opposé, ils sont toujours situés dans les gorges où une humidité permanente vient changer la constitution de l'atmosphère et favoriser leur développement. Les Pins, au contraire, fuient le ciel nuageux des expositions septentrionales et vont chercher, dans des stations plus élevées, un climat analogue à celui du revers méridional où leur force expansive s'étend sur un plus large espace.
L'exploration de l’île de Palma nous a fourni un autre fait qui prouve jusqu à quel point la structure orographique peut, en se combinant avec l'exposition et d'autres circonstances de localité, amener des changemens dans la distribution naturelle des plantes. La chaîne de montagne qui parcourt l'île du nord au sud forme une très-forte dépression vers le milieu de son prolongement. Ce col, appelé Paso de la Cumbre, n'a guère plus de 4,255 pieds d'élévation verticale (1).
(1) M. de Buch appelle ce col le Paso de la Lavanrda : l'altitude de cette station, ainsi que celles d'autres lieux que nous aurons à indiquer, sont dues aux observations de ce géologue.
Lorsqu'on veut se rendre du district de Tedote dans celui d'Aridane (v0y. ATLAS, carte phytos. de Palma. PI. v), situé sur l'autre bande de l'île, il faut traverser d'abord les forêts de Lauriers qui ombragent le revers oriental: à mesure que l'on se rapproche de la crète des montagnes, les grands arbres disparaissent et sont remplacés par les Bruyères, qui continuent jusqu'au col que nous venons d'indiquer. Ces bois garnissent les sommets de la Cumbre et se répandent de l'autre côté, où ils se mêlent avec les Pins qui peuplent la bande occidentale. En descendant dans la vallée del Paso, on est surpris de l'association de ces deux espèces, dont les limites sont si tranchées partout ailleurs. À 1.000 pieds au-dessous du col, les Bruyères sont encore en grand nombre, mais à 2,725 pieds, à la station du Pino santo, les Pins seuls garnissent les pentes de la montagne, et s'étendent en masse Jusque sur les bords du vallon. Ainsi, dans cette distribution géographique, la région des Bruyères, qui se trouve placée d'un côté dans l'ordre habituel, offre sur l'autre versant une anomalie dont on ne peut bien se rendre compte qu'en arrivant sur la crète. Là, tout s'explique : les nuages amassés sur le revers oriental de l'ile, depuis 2,000 pieds jusqu'à 4.500 environ, restent stationnaires, sur les forêts, le long de la chaine dont ils ne peuvent franchir les sommets; mais au col de la Cumbre, les montagnes, en s'abaissant au-dessous du maximum d'élévation de la région des nuages, permettent à ces vapeurs de passer sur l’autre bande; la dépression de la crète leur ouvre une issue, le vent les chasse dans le défilé, et, en se répandant sur le revers occidental, ils y reproduisent l'atmosphère humide des bois avec la végétation de cette zône. Plus bas un air sec et chaud, des terrains volcanisés, sur lesquels le soleil exerce toute son énergie, repoussent les nuages et les Bruyères qui les ont suivis. Les Pins sont alors les seuls arbres indigènes qui résistent à ce climat, et tandis qu'ils ne montent pas de ce côté au-dessus de 3,000 pieds, le Laurus Indica et le Myrica
Faya croissent sur les versans opposés. le premier jusqu'à 3,556 pieds
( 66 ) et le second jusqu'à 3,916. (Joy. Arias, profils phytost. de Palma. PL v)
La Caldera de Palma, la vallée de San-Lago à Yénériffe et celle de Tiraxana dans la grande Canarie, que nous avons visitées en détail, sont trois localités où ces sortes d'anomalies phytostatiques s'offrent d'une manière encore plus prononcée.
La Caldera de Palma, qui formait anciennement ledistrict d'Ecero. est une vallée profonde, située au centre de l'île et entourée de toute part de montagnes inaccessibles; on y arrive par le ravin de las Angustias après huit heures de marche (1). M. de Buch à évalué l'altitude du sol de ce cratère primitif à 2,257 pieds, et les plus hauts sommets de la cordillère qui en cerne l'enceinte à 7,234, ce qui produit une coupe verticale de 4,977 pieds. Abreu Galindo, Georges Glas et Viera (2) donnent à ce gouffre environ six lieues de circuit, mais cetie mesure nous à paru un peu exagérée si elle a été prise de la base. La végétation répandue dans cet immense cirque, n'affecte aucun ordre de distribution; les arbres de la haute région y croissent confondus avec ceux des zones inférieures. Deux rochers s'élèvent en pyramide à l'entrée de l'Ecero, des Pins gigantesques, des Dragonniers et des Palmiers en couronnent la cime, les Genévriers (3) ont pris racine sur les assises
les plus escarpées et mêlent leur feuillage à celui des Lauriers, des
(1) Ce ravin, que les Aborigènes appelaient Exerjo, grand torrent, n’est pas le seul passage qui conduit dans la Caldera ; toutefois, malgré les précipices et les obstacles qu’on rencontre à chaque pas, on est forcé de suivre cette route afin d’arriver avant la nuit et de trouver un endroit pour établir sou bivouac. On sort ordinairement de la Caldera par le défilé d’Adamancansis; ce chemin, quoique beaucoup plus long , est bien plus agréable et surtout moins dangereux ; le retour a lieu alors par la rive gauche du ravin, à travers d’antiques forêts cachées dans les anfractuosités de la montagne. Les nuages qui s’amassent pendant le jour dans ces gorges boisées , pénètrent dans la profondeur du vallon , dont les berges , élevées et dépourvues de végétation, restent toujours à découvert. Ces vapeurs disparaissent ensuite à la nuit, à mesure que le soleil cesse d’échauffer la terre.
(2) Abreu Galindo, Mss., lib. 3, cap. 8.
Georges Glas, History ofthe Canary Islands.
Viera, Noticias de la hist. gener. de las isl. Can., tom. n, p. 153.
(3) Juniperus Cedrus, N.
Bruyères et des Fayas. Un Figuier énorme couvre une partie du plateau de Tabouventa et s'est propagé dans les environs: cet arbre, qu'on dit contemporain de la conquête, est connu des habitans sous le nom de la Brevera. Des Amandiers sauvages et des Pistachiers (1) ont poussé au milieu de ces rochers parmi les Hypericons, les Lavandes et les autres espèces des ravins. Les bords du torrent quitraverse cette vallée solitaire, sont garnis d'Ignames (2); le Poterium caudatum, le Bethencourtia Palmensis, les Kleïnies, les Cineraires, les Bystropogons, les Joubarbes et les Pteris tapissent les talus, tandis que les berges de la montagne sont entièrement dépouillées de végétation.
Au milieu de ce pêle-méêle de plantes, le botaniste reste étonné : il voit autour de lui un nouvel ordre de phénomènes ; les monts envahis par la végétation des plaines, les arbres du littoral groupés avec ceux des sommets, l'échange réciproque des régions les plus opposées et le contact des espèces les plus disparates , tout le confond; et sile pouvoir de la nature ne se révélait à chaque pas dans cette bizarre distribution, si dans ce mélange de zones diverses chaque plante ne conservait le caractère de sa spontanéité, il serait tenté de croire que quelque artifice a présidé à cet arrangement.
À Ténériffe, la vallée de San-[ago, située au sud-ouest du Pic, offre quelque chose d'analogue (3) : élevée de 2,690 pieds au-dessus du niveau de la mer, cette enceinte est bornée à l'occident par les hauteurs de
(1) Prstacia Atlantica.
(2) Caladium nymphϾfolium.
(3) On trouve aussi aux alentours de San-lago des végétaux de toutes les régions de l’île, voici les principaux :
Cytisus proliferus. Euphorbia atro-purpurea. Plocama pendula. Adenocarpus frankenioïdes. Pinus Canariensis. Agave Americana. Phœnix dactylifera. Erica arborea. Cheiranthus cinereus, N. Bystropogon origanifolium. Cistus Monspeliensis. Morus nigra. Euphorbia Canariensis. Polycarpæa aristata. Amygdalus communis.
— piscatoria. Kleinia neriifolia.
— balsamifera. Prenanthes pinnata.
Erje (4) et à lorient par les pentes escarpées de Chio. La chaîne des montagnes centrales se trouvant démantelée sur ce point (v0oy. ATLAS, cart. topogr. et phytost. PL. net mn), le terrain s'est incliné en amphithéâtre depuis la base du Pic jusqu'à la côte. De larges torrens de lave ont débordé par cette brèche, les plantes des stations supérieures, concentrées ailleurs dans le cirque des Cañadas, ont franchi le passage qui leur était ouvert, se sont répandues sur le talus de Vilma et ont envahi la vallée. Les végétaux de la région maritime, en pénétrant dans cette enceinte par les ravins qui y aboutissent, sont venus se grouper à côté de quelques restes de forêts.
Dans la grande Canarie, l'acclimatation des plantes des diverses régions de l'île sur un même point, a acquis plus de développement , et c'est dans une vallée semblable à la Caldera de Palma que cetteanomalie a eu lieu. Enclavée au milieu des montagnes centrales, la vallée de Tiraxana est plus large et moins profonde que /'Ecero (2) : elle forme à elle seule un district important qui réunit dans son sein les populations agricoles de deux bourgs (3); les plus hautes cimes qui la dominent dépassent 4,000 pieds d'élévation verticale, tandis que le fond présente un terrain inégal dont l'altitude varie depuis 2,109 pieds jusqu à 2,591. D'autres influences ont effacé dans cette enceinte les rapports phytostatiques; on dirait que les plantes ont franchi tous les degrés de l'échelle végétale pour se ranger sur un même plan : les Pins, qui couvrent les montages environnantes, sont descendus dans la vallée par le col de Manzanilla, les Oliviers conservent encore toute leur vigueur aux alentours du village de Tunte (2,600 pieds) où croissent les
Palmiers, les Mûriers et les Vignes; le Pterocephalus dumetorum, qu'on
(1) Erje ou Erxos, point culminant des montagnes occidentales,
(2) Escolar évalua le diamètre de cette vallée à deux lieues et demie.
(3) L'un est situé dans la partie supérieure de la vallée à 2,591 pieds au-dessus du niveau de la mer, c’est le bourg de Tunte ; l'autre, appelé Santa-Lucia, occupe le terroir le plus fertile. La population entière du district est d'environ 2,200 habitans.
ne trouve à Ténériffe que sur la cime des Cañadas (1), s'est propagé à quelques pas d'un cours d'eau bordé d'Ignames et de Bananiers. À cet aperçu de la végétation de Tiraxana, il faut ajouter les plantes de la côte et la variété des cultures produite par la fertilité du sol et la douceur du climat. Bien que les cannes à sucre, introduites par les premiers colons, aient été remplacées par les vignobles, on en voit encore quelques pieds dans les jardins; les Nopals et les Agaves d'Amérique entourent les champs de Maïs et de Patates (Convokolus Batatas 1) les Orangers et les Citronniers prospèrent de toute part à côté de nos arbres d'Europe.
L'abri des expositions dans les vallées de Tiraxana, de l'Ecero et de San-lago, le peu de variation de la température locale, da nature volcanique du sol et la fraîcheur des ruisseaux qui le baignent, nous donnent la portée des influences sous lesquelles la végétation se développe dans ces trois districts. Les plantes ÿ vivent comme en serre, cest une température d'orangerie : l'air y est à la fois humide et chaud; aucune perturbation ne vient changer ses combinaisons, et, dans cet état de quiétude, les espèces de toutes les zones trouvent là des conditions d'existence favorables à leur accroissement. Au reste, ces sites privilégiés ne sont pas exclusifs aux Canaries, quelques vallées des Andes en offrent des exemples, et notre Europe à aussi les siens (2).
Tout ce que nous venons de dire sur les différentes stations des plantes et leurs anomalies peut donc se réduire à ceci.
1” Lorsque les versans des montagnes présentent des talus uni-
formes et soutenus par des plateaux superposés les uns aux autres,
(1) A l'altitude de 9,000 pieds.
(2) M. Durieu, récemment de retour des Asturies, qu'il vient de parcourir en botaniste, a vu, dans la côte de Biscaye , des orangers cultivés dans les jardins de la petite ville de Santona, tandis que les murs de clôture étaient couverts de plantes alpines. La position de Santoña , au fond d’un golfe,
et l'abri que lui prêtent les dernières ramifications des Pyrénées , peuvent expliquer cette réunion de la végétation alpine avec les plantes intertropicaies.
(70 ) la différence des hauteurs, en produisant un changement de climat, fait passer la végétation par des transitions successives. Les plantes s'échelonnent alors sur la ligne de pente, suivant l’abaissement proeressif de la température.
2 Les régions végétales qui résultent de ces transitions de forme se présentent par agroupemens distincts, subordonnés aux localités et aux expositions.
3 Diverses circonstances climatériques et des qualités particulières de terrain, s'opposent à la force expansive des espèces réunies en masse ou disséminées dans chaque station. Les végétaux ne sont pas toujours rangés sur les pentes des montagnes par zones régulières et graduelles; les limites d'une région sont assujéties à la structure orographique et aux autres circonstances de- localité; elles ne sont donc pas exactement circonscrites autour d'une île, et il est souvent difficile de fixer leur démarcation, car partout où deux régions sont en contact, il y a mélange des espèces qui en font partie.
4 Les divers agroupemens de plantes varient à des altitudes isothermes sur chacun des versans d'une chaîne : ces changemens phytostatiques sont dus à la différence d'exposition; alors, les limites des régions ne sont plus les mêmes, et telle plante qui s'écartait peu du littoral sur les versans du nord, peut croître sur le revers opposé jusqu à une élévation assez considérable, et vice versa. A n'est pas rare aussi de rencontrer d'un côté des espèces qu'on n'avait jamais vues sur l'autre bande (1).
(1) La végétation qui couvre à Ténériffe les deux versans des montagnes de la Goleta, offre un des
meilleurs exemples de ce contraste des expositions; nous citerons dans cette note les différentes espèces que nous recueillimes de chaque côté.
V'ersans du Midi. Espèces communes aux deux versans. Versans du Nord.
Andropogon distachyum. Pteris Aquilina.
Asplenium reniforme.
Convolvulus floridus. Sideritis Canariensis.
Carlowizia salicifolia.
Cynara horrida. Sempervivum viscosum, N. Cheiranthus mutabilis.
5 Enfin, il est des plantes que la nature semble avoir confmées dans des lieux déterminés. Lorsque ces circonscriptions topographiques ont leur origine dans des vallées profondes et entourées de montagnes
“escarpées, telles que celles de la Caldera, de Palma et Tiraxana, alors la distribution des plantes n'est plus soumise aux mêmes lois; l'état de l'air, ses principes, la température de ces enceintes abritées viennent rompre les rapports entre les climats et les altitudes pour se prêter à la réunion des végétaux de toutes les zones.
Nous faisons connaître, dans la liste du supplément à ce chapitre, toutes les plantes de la flore des Canaries occidentales, d'après les différentes stations qu'elles occupent; notre carte phytostatique de l'île de Ténériffe présente l'ensemble de cette répartition, les di-
vers groupes qui en résultent, leurs limites respectives et les localités dans lesquelles chaque espèce à coutume de croître. La planche 1v de notre Atlas complète cette topographie botanique : les associations végétales comprises dans chaque circonscription, n'y sont plus représentées sur le plan horizontal; nous avons voulu indiquer les différentes masses de végétation d'après l'échelle des altitudes, pour qu'on püt saisir d'un coup-d'œil les modifications que les accidens du
Versans du Nord.
Dracæna Draco.
Espèces communes aux deux versans.
V’ersans du Midi.
Echium giganteum. Sempervivum Canariense.
— strictum. Dracocephalum Canariense.
Euphorbia piscatoria. Echium simplex.
— Canariensis. Erica arborea.
Erigeron viscosum.
Ilex Canariensis.
Jasminum odoratissimum.
Kleinia nerufolia.
Lavandula abrotanoïdes. Lavandula pinnata.
Lavatera phœnicea.
Laurus Canariensis.
Olea Europea.
Opuntia Ficus Indica.
Periploca lævigata. | — Barbusano.
Persea fœtens.
Pterocephalus virens, N.
Plantago arborea.
Polycarpæa Teneriffæ.
Rhamnus crenulatus.
Rubas fruticosus.
Silybum marianum.
Semperv. tabulæformi aff.
Stachys arvensis.
(72) terrain et l'influence des expositions apportent dans l'ordre général de la distribution. Enfin, notre vue de la Caldera de Palma reproduit une des grandes anomalies que nous venons de décrire et la nature spéciale d'un des sites les plus curieux de l'archipel Canarien (or. ArLas, vue phytost., CARTE 1x. PL v).
Nous terminerons ce chapitre par quelques autres observations détachées, mais qui s'associent à la masse des faits que nous nous sommes proposé de réunir dans un seul cadre.
Il est des plantes vagabondes qui n'affectent aucune station déterminée et semblent appartenir à tous les climats : le Pferis Aquilina, YHypericum grandifolium et VErigeron viscosum sont plus souvent dans ce cas; ces deux premières espèces, qu'on commence à rencontrer à Ténériffe, entre 1,000 et 1,500 pieds d'élévation, se retrouvent encore à plus de 7,000 dans le cirque des Cañadas du Pic. D'autres, sans se répandre sur les hauteurs intermédiaires, se fixent à des altitudes très-éloignées; nous en avons déjà fait connaître quelques-unes (1), mais nous citerons aussi le Pancratium Canariense qui croît sur la plage du 7’al de Guerra et reparaît tout-à-coup sur le plateau de Trebejo, à plus de 3,800 pieds.
Parmi celles d'une même région, les unes sont disséminées çà et à, tandis que d'autres forment des groupes à part et couvrent souvent une grande étendue de terrain, en se propageant de proche en proche. Outre les espèces dominantes qui ont imposé leur nom à chacune de nos grandes divisions phytostatiques, telles que les £uphorbes, les Eauriers, les Bruyères, les Cistes, les Pins et les Légumineuses frutescentes, nous nommerons encore | Æ4/0e vulgaris de la bande méridionale de Ténériffe, le Pancratium Canariense, les
Asphodèles (2), les Scilla et la plupart des espèces vivaces qui se mul-
» (1) Voy: chap. 1°, pag. 8.
(2) L’Asphodelus ramosus abonde, dans la grande Canarie, sur un plateau auquel. cette espèce a imposé son nom, el Ulano de las Gamonas, la plaine des Asphodèles.
(73 ) tiplient plus par leurs racines que par leurs graines. Il faut comprendre aussi dans ces sortes d'associations deux plantes de la famille des Synantherées, le Matricaria suaveolens? (1), qui forme des prairies naturelles au milieu des bois de Bruyères, et le Cineraria lactea, si commun dans les clairières de la forêt de las Mercedes.
Plusieurs végétaux, nombreux autrefois et réduits aujourd'hui à quelques individus, se sont isolés sur des rochers inaccessibles : nous voulons parler d'abord des Génevriers, dont il n'existe que deux espèces aux Canaries. Celle que les habitans appellent Sabina n'est pas l'espèce de ce nom; M. le professeur Link l'a rapportée au Juniperus thurifera, et la dénomination de Sabinal affectée à plusieurs vallées de la côte, où l'on retrouve encore quelques-uns de ces arbres, prouve que les bois de Génevriers formaient auparavant la première ligne de la région némorale. Dans l'île de Fer, où la dévastation a été moins rapide, le Juniperus thurifera peuple le district de Sabinosa. Quant au Juniperus Cedrus, N., on sait que cette belle espèce, qu'on a presque entièrement détruile, occupait la partie supérieure de la région des Pins. Ainsi, ces deux Conifères, douées, comme les autres végétaux de cette famille, d'une organisation robuste, peuvent braver à la fois la chaleur de la zone maritime et l'excessive sécheresse de la haute région.
Le Dracæna Draco, qu'on avait cru originaire des Indes orientales (2), est une espèce particulière à cet archipel, aussi bien qu'à Madère et à Porto-Santo. Dans l’île de Palma, les Dragoniers abondent sur les coteaux volcaniques de la Breña; à Ténériffe, on en trouve encore de très-vieux dans les vallées d'Orotava et d'Icod de los l’inos, sur la côte de Tacoronte et aux alentours de la Laguna. Dans le ravin de l'Enfer (district d'Ædexe), nous les avons vus sur les
(1) Au-dessus des forêts Laurifères, sur les berges septentrionales de lasvallée d'Orotava. (2) Nous avons nous-mêmes partagé cette opinion que d’autres botanistes avaient accréditée.
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saillies d'un rocher que le guide le plus intrépide n'aurait osé gravir. (Foy. Arias, vues phytost., pl. 8). À Taganana, ils ont pris racine sur deux rocs élevés (Los dos riscos, voy. ATLAS, pl. 8), et garnissent les pentes orientales de ces pyramides de basalte; les assises opposées sont couvertes d'Ardisiers, et à la base de grands buissons d'Euphorbe entourent ces derniers repaires de la végétation primitive. En présence de ces faits nous n'avons plus douté que le Dracæna Draco ne füt évidemment une espèce indigène : nous l'avons compris parmi celles du premier climat.
Le Pistacia Lentiscus, VOlea Europea et le Sakia Canariensis sont très-répandus dans la grande Canarie. Les Lentisques, qui n'existent pas dans les iles voisines, et les Oliviers, dont on ne rencontre plus que quelques pieds à Ténériffe et à Palma, formaient, il y a peu d'années, des hois assez importans : les vignoblesesont venus les remplacer, et les noms de monte del Lentiscal et de barranco de los Acebuches (bois des Lentisques et ravin des Oliviers sauvages), servent encore à désigner leur ancienne station. Aujourd'hui les Lentisques sont épars aux alentours des champs, et ne se montrent plus en masse que dans les terrains incultes. Les Oliviers, plus utiles, ont été un peu mieux conservés; ils abondent dans les vallées de Temisa et de Tiraxana où l'on en voit de très-grands. Rare à Ténériffe et inconnue dans les autresiles, la Sauge des Canaries est au contraire la plante la plus commune de Canaria : d'abord très-répandue sur la côte septentrionale et dans les ravins qui y aboutissent, cette espèce -couvre les talus des vallées et parvient jusque sur les plateaux culminans; mais à cette altitude, qu'on peut évaluer à 5,000 pieds environ, elle est rabougrie; ses feuilles, moins dilatées, sont devenues rugueuses ; ses panicules lâches et grêles, ses bractées moins brillantes. Dans cet état de dégénérescence, on à peine à reconnaître la plante des bases, et ces altérations de forme, dues la plupart aux changemens climatériques, en se perpétuant dans les localités les plus
(75) éloignées du point d'origine, prennent presque le caractère de l’espèce.
Nous avons eu souvent occasion de faire des observations analogues sur d'autres plantes; l'Æypericum qui, des ravins humides de Ténériffe, parvient jusque sur le plateau des Cañadas, ne mérite plus à cette station le nom de grandifolium qui sert à le distinguer de ses congénères. Cette polymorphie, si fréquente dans les îles volcaniques (1), se fait aussi remarquer, en sens inverse, parmi les espèces de la zone supérieure que des causes accidentelles ont amenées dans des lieux plus bas. On trouve parfois, au fond des vallées de Ténériffe, des petits buissons d'Adenocarpe et de Cytise du Pic, provenant sans doute des graines que les torrens auront entraînées dans leur chute. Il est facile de s'apercevoir que ces plantes ne sont pas à leur place; en se développant dans une autre atmosphère, elles ont acquis un nouveau facies; mieux nourries et surtout plus humectées que dans la station où la nature déposa leurs premiers germes, leurs parties foliacées se sont accrues au détriment des autres organes et leurs tiges alongées ont verdi sans fleurir. Il leur faut l'air vivifiant des montagnes et sa température locale, pour que la sève puisse reprendre sa marche accoutumée; là-haut, le Cytise perdra ses feuilles, et ses fleurs nombreuses répandront au loin leur parfum; là-bas, au contraire, toujours chétif, il s'épuisera par excès de nutrition et mourra sans se reproduire.
Lorsque, durant nos longues explorations, nous avons rencontré dans des lieux isolés quelques-unes des plantes qui ont ailleurs un centre de réunion déterminé, nous avons cherché leur station habituelle, afin de les étudier dans leur état normal. Les herborisations de passage sont sujettes à erreur, des espèces échappées de leur région sont recueillies sans examen et décrites d'après des formes anomales ;
(1) Voy. Voyage autour du monde de l Uranie, part. bot.; Gaudichaud , pag. 92 et suiv.
plus tard ces mêmes espèces, retrouvées dans de meilleures conditions d'existence, ont présenté d'autres caractères; de à cette synonymie embrouillée au milieu d'une nomenclature toujours croissante. Les circonstances locales, en se prétant à la force expansive des végétaux, les portent en dehors des lieux où leur degré de fréquenceest plusmarqué; il importe donc de déterminer les limites de ces circonscriptions, en exceptant les cas particuliers qui s'éloignent trop de l'ensemble des généralités. Mais les progrès des cultures ont effacé sur plusieurs points ces associations partielles; alors les individus d'une même espèce sont devenus moins nombreux, et, réduits souvent à quelques pieds, ils n'ont dû leur stabilité qu à leur isolement.
Néanmoins, malgré la marche rapide des défrichemens, M. de Buch, qui nous devança dans l'exploration des Canaries, a peut-être trop exagéré la décadence de cette végétation qu'on détruit tous les Jours et qui renaît sans cesse. L'’Æ/rbutus Canariensis et le Statice arborea quil ne vit que dans les jardins, lors de sa tournée dans ces îles, lui firent croire que ces deux espèces étaient presque perdues où du moins qu elles ne croissaient plus spontanément hors des enceintes où elles étaient cultivées (1). Nous avons fait connaître le véritable Aabitat du Statice arborea (2); quant à l'autre espèce, nous l'avions déjà trouvée dans les bois de Lauriers de la vallée d'Orotava avant que nos courses nous conduisissent dans la belle forêt d'Arbousiers du district de Guimar. Un long séjour dans cet archipel, et des recherches plus spéciales, nous ont permis de rectifier plusieurs autres observations de M. de Buch. L'Exacum viscosum, qu'il assure ne vivre que dans les
(1) « Déjà le magnifique Stative arborea ne croît plus que dans quelques jardins d’Orotava, nulle »- part peut-être sauvage ; et cependant, on ne l’a jamais vu hors de Ténériffe..……
» Le bel Arbutus callicarpa (A. Canariensis), dont on mangeait les fruits, et qui faisait autrefois » l’un des principaux ornemens des bois, est maintenant si rarement disséminé , que les propriétaires » connaissent exactement le nombre de leurs pieds d’arbres..… » (Coup-d’œil sur la flore des Can., trad. de l’allem. de M. L. de Buch, arch. de bot.).
(2) Voy. chap. 1+, pag. 8, et. Arras, vues phyt., pl. 8.
( #0) bois de Bruyères (1), croît dans toutes les forêts de Ténériffe et abonde dans celles de Palma, où il acquiert le port d’un sous-arbrisseau. Le Drusa opositifolia, qu'il présume avoir été transporté d'Amérique et qu'il n a pas vu à Ténériffe avec les plantes sauvages, mais seulement avec celles des décombres (2), est assez fréquent dans les ravins humides et sous les buissons isolés. Le So/anum V'espertilio, que ce zélé voyageur ne recueillit que sur quelques rochers où il ne lui paraissait pas sauvage non plus (3), est une espèce propre à plusieurs vallées de Ténériffe et de la grande Canarie. Il en est de même du Bosea yerea mora (4), qui se fixe contre les berges des ravins et dont les longs rameaux forment en retombant , des masses de vefdure du plus bel effet. Dans un pays coupé par tant de précipices, où les obstacles se multiplient à chaque pas, il faut long-temps pour toutexaminer en détail; une première exploration ne suffit pas, il faut revoir plusieurs fois les mêmes sites, ne négliger aucune gorge, gravir tous les mornes, en un mot visiter toutes les localités, car maintenant les plantes sauvages se sont réfugiées sur des rochers où il est souvent difficile de les atteindre, et l’espèce que l'on recueille au sommet du pic le moins accessible, ne se retrouve plus ensuite que par hasard. Nous nous réjouissons de pouvoir rassurer les botanistes sur la perte de plusieurs types de la flore Canarienne; cette force spontanée, que notre savant devancier à crue au moment de s'éteindre, n'est pas encore arrivée à sa fin; dans la lutte des plantes régnicoles contre celles qui les remplaceront un jour, le sort de la végétation originaire peut bien inspirer quelques craintes, mais son anéantissement est encore lointain; les germes ensevelis
(1) « Le Texo (Erica scoparia) est le seul arbre qui vienne sur les hauteurs de Santa-Cruz et » Saint André. Sous son abri, et là seulement, s'élève et s’étend l’Exacum viscosum. » (Coup-d'œil sur la flore des Can., arch. de bot.). “
(2) Ut supra.
(3) Ut supra. dé”
(4) « Le Bosea yerva mora ne se rencontre plus que dans les haïes.qui entourent les vignes et les » champs. » (Coup-d'œil sur la flore des Can., arch. de bot.).
sous les débris volcaniques n'attendent que des circonstances favorables pour se développer, et durant une résidenee de dix années nous avons vu les espèces indigènes renaître et se reproduire dans les lieux d'où elles avaient déjà été expulsées. ë
ILest dans les phases de la végétation d'un pays trois états à considérer : d'abord, le développement des premiers germes et leur accroissement successif; ensuite, les espèces parvenues au dernier terme de leur multiplication par rapport à l'espace qu'ellés occupent; puis enfin, le décroissement des masses à mesure que l'industrie agricole étend ses progrès.
Les îles corallifères de la mer du Sûd sont dans le premier cas; sur ces montagnes qui se forment, on peut observer la marche ascendante de la végétation; les plantes se répandent de leur point d'origine vers les lieux où les appellent la température et la nature du sol; elles envahissent le pays aussitôt que la couche de terre qui le couvre peut nourrir un plus grand nombre d'individus (1).
Dans certaines parties des continens et sur les îles de primitive formation, que les défrichemens n'ont pas encore atteintes, la végétation est à son apogée, elle a tout envahi; les plantes les plus fortes ont fini par étouffer les plus faibles, et celles-ci, devenues à leur tour les plus robustes, ont prévalu sur d'autres moins tenaces. Le mélange des espèces dans les régions équinoxiales a été la conséquence de la fécondité du climat et de cette énergie qui caractérise la végétation parvenue à sa plus brillante phase.
La flore du vieil archipel des Fortunées a déjà passé par les deux premières époques, son troisième âge a commencé avec l'occupation européenne; elle suit maintenant une marche rétrograde; mais dans
cette période décroissante, qui marque son déclin, les espèces dont
(1) M. Gaudichaud pense que la végétation des îles montueuses de l'Océan Pacifique s’est d’abord développée dans la zone des nuages, pour s'étendre ensuite en dessus et en dessous. (J’oyage autour du monde de l Uranie , part. bot., pag. 102).
(79) elle se compose se replient sur leurs divers points de départ, et poussent encore çà et là.
On concevra, d'après notre raisonnement, que nous sommes loin d'adopter les idées de M. de Buch sur l'origine et les migrations des plantes qu'il fait arriver dans ces îles des régions les plus opposées, tantôt franchissant les déserts brülants de la Lybie et de l'Afrique centrale, tantôt charriées par les vents à travers l'immensité des mers (1). Nous ne saurions admettre d'autres lois pour la répartition des
(1) « Chaque plante, ou plutôt son type que nous avons coutume de désigner du nom de genre, s’est » propagée en partant d’un point central, rayonnant lorsque le climat ne s’est pas opposé à sa dis- » persion en tous sens, suivant une bande ou zone, lorsque cette dispersion s’est trouvée arrêtée par » la température au sud et au nord..…., ete. Des plantes de Grèce firent route , avec les vignes, aux îles » Canaries, telles sont les Anethum fœniculum, Coëx lacryma, Rumex bucephalophorus, Rumex spinosus, » Panicum crus-galli, et vraisemblablement aussi Delphinium staphysagria.….. Parmi les espèces exclusi- » vement propres aux Canaries, la plupart ont aussi leur point de départ dans l'Atlas, peut-être » même dans l'Égypte et la Syrie, mais plusieurs autres paraissent être venues là de tout autre côté. » Le Dracæna et le Ceropegia des Indes orientales par le milieu de l'Afrique, le Plocama pendula et » les Euphorbes arborescentes proviennent des déserts brülans de la Lybie. Quelques végétaux » viennent évidemment du nord, et, comme si la nature ne voulait sur ce point nous laisser aucun » doute, on les voit encore maintenant vis-à-vis des lieux qui, les présentant en plus grand nombre, » peuvent par conséquent être regardés comme leur habitation plus naturelle. Le Lavandula pinnatæ, » qui est évidemment une plante de Madère, est fréquent dans les vallées et sur les montagnes de » Taganana, précisément vis-à-vis Madère... Que les Palmiers se soient trouvés aux Canaries (à l’épo- » que de l'expédition des envoyés de Juba) et même en grand nombre, c’est ce qui est fort remar- » quable et rend vraisemblable que ces arbres, l’ornement du désert, trouvèrent d’eux-mêmes leur » chemin jusqu’à ces îles, sans y être transportés par les hommes; peut-être est-ce la mer qui en » charria les fruits... La flore des Canaries a donc de l'importance par la considération de ces rayons » de végétation qui viennent s’y rencontrer ; quelques-uns s’y perdent, tandis que d’autres poursui- » vent leur course avec énergie , et peut-être au loin à travers la mer jusqu'aux Açores , etc. » ( Coupd'œil sur la flore des tles Canaries, trad. de l’allem. de M. L. de Buch, arch. de bot., r+" vol.).
Sans nous attacher à combattre toutes les opinions de M. de Buch sur ces migrations de plantes, nous ferons observer seulement que les Palmiers sont fort rares sur la côte de Fortaventure qui fait face à l'Afrique , tandis qu’ils abondent dans la vallée de Rio Palma, située du côté opposé. A Ténériffe, ces arbres sont peu répandus sur la bande orientale de l'ile; les vallées du nord et de l’ouest , aucontaire, les possèdent en graud nombre ; enfin , en les retrouvant à Palma dans le site le plus sauvage et sur des rochers inaccessibles, on ne peut douter qu’ils ne soient aussi bien originaires des Canaries que du pays des dattes. Il en est de même de beaucoup d’espèces propres à ces îles et à d’autres contrées. Que d’hypothèses ne faudrait-il pas admettre pour rechercher le véritable point de départ, la patrie originaire de ces plantes cosmopolites qu’on rencontre à toutes les latitudes? A-t-on quelque raison de croire que les continens aient été plutôt couverts de végétation que les îles adjacentes, surtout lorsque les traditions accordent à ces terres isolées une antiquité qui se perd dans la nuit des temps? Une Fougère se trouve à la fois à Ténériffe et à Bourbon : demandera-t-on dans laquelle de
végétaux à la surface du globe que celles de la préexistence des germes : chaque contrée fut dotée selon son climat, et la végétation apparut aussitôt que le sol répondit à ses exigences. Dire comment se sont opérées ces créations distinctes, de quelle manière les plantes se sont montrées tout-à-coup sous d'autres formes, ou pourquoi celles-ci ont reproduit des types déjà connus, serait aussi difficile que de .prédire l'époque de l'épuisement des forces qui leur ont donné naissance. Ces questions, presque métaphysiques, sont au-dessus de notre intelligence. Avant d'être refoulée dans ses derniers retranchemens par les envahissemens d'une végétation étrangère, la flore locale passera par diverses alternances; mais quoiqu'effacée aujourd'hui sur plusieurs points, elle reprendrait son premier essort, si elle était abandonnée à elle-même, et se ressaisirait encore de cette terre-mère que les autres espèces ont usurpée.
Les îlots déserts et les crètes escarpées des montagnes sont les localités qui conserveront le plus long-temps leurs plantes primitives. Par leur peu d'importance et les difficultés de leurs abords, les îlots sont restés incultes et n'ont rien perdu par conséquent dans la révolution qui s'est opéréesur le sol des Canaries. Ceux que nous avons parcourus nous ont fourni des observations curieuses; les plantes qui les peuplent peuvent servir à faire connaître celles qui croissaient autrefois sur la côte adjacente; aussi lesavons-nous toujours notées avec le plus grand soin (1). Ces florules sont des fragmens intacts de l'ancienne végétation ,
ces deux îles elle a commencé à croître, pour passer ensuite dans l’autre? À une pareille question , nous doutons que l’on püt répondre d’une manière satisfaisante.
(1) L'ilot appelé Roque de Garachico et situé en face du port du même nom, sur la côte N.0. de Ténériffe , renferme les espèces suivantes :
Statice imbricata, N., sur. les rochers de la partie orientale. Statice pectinata. . . . éparse. Euphorbia Canariensis , très-répandue. Lycium afrum . ... Id. mai piscatoria, sur les rochers exposés au nord. Bela hastata. . . . . . Id. — balsamifera, sur les rochers exposés au sud. Atriplex glaucum. . . . Id. Kleinia nertüfolia. . . . . . . éparse. Pyrethrum chrithmifol.. Id. Frankenia ericifolia. . . . . . Id. Aizoon Canariense. . . . Id. Mesembriantemum nodiflorum. Id. Raccella tinctoria. . . . Id.
et les botanistes qui, après nous, visiteront ces roches solitaires, y retrouveront les espèces les plus rares : les Sfatice arborea et S. imbricata. N. sont aujourd'hui dans le même cas que / Origanum Tournefortii du petit îlot d'Amorgos (1); confinés dans ces recoins, la nature les a conservés comme les échantillons vivants de deux espèces que les autres îles ont perdues. Les accidens du sol ont été la sauve-garde de la végétation primitive; la Flore Canarienne à sans doute couru bien des chances depuis la conquête du pays, mais rien n’est changé encore dans cette partie de la haute région où les colons n'ont pu porter leur industrie. Plusieurs faits viennent à l'appui de notre assertion : en 1825 nous retrouvâmes, au pic de Ténériffe, cette Violette si rare (l’iola Cheiranthifolia) que le P. Feuillée avait recueillie cent ans avant nous (en 1724), sur ces mêmes scories qui encombrent la base du Teyde (2). Les recherches que nous avons faites à Londres dans l’herbier de Banks nous ont offert d'autres remarques intéressantes sur les végétaux sédentaires; parmi les plantes que Masson fut chercher à Ténériffe en 1778, nous avons reconnu notre Echium Auberianum qu'il ramassa aussi au pied du Pic dans l'endroit où nous l'avons cueilli nous-mêmes. Nous ne fûmes pas moins surpris en revoyant, dans cette riche collection. le Carlina xeranthemoides, échappé aux herborisations de nos devanciers; cette espèce, dont Linnée fils donna la première description, fut aussi rapportée en Angleterre par le zélé collecteur du jardin de Kew, et cest précisément dans la station indiquée sur l'étiquette de ses échantillons (Prope pagum Chasna, 1118), que nous avons découvert la même plante, plus d'un demi-siècle après lui.
La stabilité des espèces ne dépend donc pas toujours de leur force
(1) On sait que cette espèce découverte par Tournefort, et qui n’a jamais été observée ailleurs, fut retrouvée sur le même rocher, par Sibthorp, plus de 80 ans après. (2) Cette espèce a été décrite et figurée par le P. Feuillée, sous le nom de Viola Tenerifera. Voy. à la Biblioth. roy. son Voyage aux les Canaries; Mess. ra
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expansive, puisque celles qui sont réunies en masse n'ont guère plus de chance de conservation que d'autres qu'on voit disséminées sur de grands espaces ou isolées dans des sites peu fréquentés. Plusieurs plantes ligneuses, quon ne rencontre que sur les cimes les plus élevées de Ténériffe (1), ont pris racine dans les fentes du roc qui leur sert d'appui : les moyens de reproduction de ces espèces sédentaires sont très-bornés, les semences trouvent rarement, sur ce terrain sans substance, les conditions nécessaires à leur germination; mais la nature à pourvu à tout, la propagation a lieu par drageons, chaque nouveau rejet répare les pertes accidentelles; et toujours fixée à ce point d'origine, où se développa son premier germe, la même plante peut croître pendant des siècles, en se renouvelant sans multiplier l'espèce. C'est ainsi que les végétaux les plus rares de la Flore des Canaries ne sont représentés à Ténériffe que par quelques individus. Dans les deux stations où l'on trouve le Rhamnus coriaceus, il n'existe qu'un seul pied de cette espèce, l'un aux environs de Chasna, près de la source du Traste, et l'autre, sur la crète des Cañadas, au-dessus du défilé de 7 Angostura, où nous l'avons revu douze ans après Chr. Smith. La montagne du Rosal, élevée de 6,300 pieds au-dessus du niveau de la mer, a reçu sa dénomination du Rosier qui couronne sa cime. Nous ne pousserons pas plus loin ces exemples et résumerons en peu de mots la série des faits que nous venons d'exposer.
La connaissance des stations des plantes offre un cours d'observations du plus grand imtérêt, et les recherches de topographie botanique, auxquelles cette étude donne lieu, peuvent conduire à des résultats importans. Si par des observations consciencieuses, entreprises à des époques fixes, on avait déterminé les diverses conditions d'existence dans lesquelles les plantes se trouvent placées; si l'on eût tenu
(1) Pyrus aria. var, Pterocephalus dumetorum, Rosa Armidæ N.) Ephedra monostachya, etc.
compte des rapports des espèces entre elles, des modifications que les déhoisemens ont amenées dans la constitution du climat, et des conquêtes successives des populations agricoles, les comparaisons déduites de plusieurs séries de faits, nous auraient indiqué la marche progressive ou décroissante de la végétation sur un espace donné. Ces tableaux d'une statistique nouvelle, en nous montrant la flore d’un pays dans toutes ses phases, nous auraient éclairés alors sur l'histoire phytologique des contrées moins connues.
Nous avons examiné dans ce chapitre la distribution des plantes sur le sol, les rapports entre la végétation et les climats, les anomalies phytostatiques dépendantes de la nature des lieux, de leur exposition ét de leur température, nous avons hasardé quelques considérations générales sur les causes de la dégénérescence des espèces, sur celle de leur isolement et de leur destruction. Enfin, nous pouvons dire aussi : sans sortir du cercle étroit où nos observations se sont renfermées, nous avons rencontré sous nos pas tout ce que la répartition des
végétaux à la surface du globe offrait de faits variés et de combinaï-
sons inattendues.