DANS L'ILE DE CANARIA
L'ile de Canaria, la mieux cultivée de toutes celles de l'archipel canarien, a vu ses bois diminuer et disparaître peu à peu sur de grands espaces; bientôt de nouveaux défrichemens finiront par envahir en entier la région forestière. Dans beaucoup d'endroits, auparavant très-boisés, on ne voit plus que quelques Bruyères, et les terrains montueux qui s'étendent du côté du nord, depuis la vallée de Teror jusqu'à l’ouest du bourg de Moya, sont les seuls où les forêts primitives subsistent encore, quoique bien éclaircies.
La montagne de Doramas, célèbre dans l'histoire des Canaries, fat un des sites les plus vantés pour ses beaux ombrages. Le prince Doramas, un des anciens guanartèmes de l'île, en fixant sa résidence dans une grotte spacieuse, située dans la partie la plus pittoresque des environs de Moya , imposa son nom à la forêt qui couvrait jadis tout ce district. Nous avons vu cet antre rustique qu'habita le guerrier canarien ; les paysans de la vallée le montrent encore avec orgueil, car la tradition des hauts faits de Doramas, de son héroïsme, de sa force plus qu'humaine s'est conservée parmi eux. La Hibalbera aux feuilles fleuries (1) et le Bicacaro des Guanches (2) serpentent en guirlande, et décorent l'entrée de la grotte ; aujourd'hui cet antre est solitaire, la forêt, elle-même, n'a plus pour elle que son renom, mais les souvenirs qui s'y rattachent en font toujours un endroit de prédilection pour les 1sleños. Nous donnerons une idée de l'aspect que ces lieux offraient encore il y a peu d'années, en empruntant quelques phrases des descriptions de Figueroa et de Viera. Ce dernier, surtout, en a fait
(1) Ruscus androgynus.
(2) Canarina Campanula.
une peinture charmante dans un des chapitres de son ouvrage (1).
« La nature, dit-il, sy montre dans toute sa simplicité, et en » aucun lieu on ne la voit si riante et si féconde : la forêt de Doramas » peut passer pour une de ses plus belles créations par la variété de » ses arbres robustes, élevés, toujours verts, étalant de toute part le » luxe de leur feuillage. Le soleil n'a jamais pénétré leurs rameaux » touffus, le Lierre ne s'est jamais détaché de leurs vieux troncs; cent » ruisseaux d'une eau cristalline se réunissent en torrens pour baï- »gner ce sol toujours plus riche et plus productif. Il est surtout, » dans la profondeur de ces bois vierges, un site délicieux qu'on ap- » pelle Madres de Moya ; le chant des oiseaux y est ravissant, des sen- » tiers faciles le parcourent dans toutes les directions; on les croirait » un ouvrage de l’art, ajoute naïvement l'auteur des Noticias, mais » ils plaisent bien plus parce qu'ils ne le sont pas (2). C'est en suivant » ces sentiers qu'on parvient dans l'enceinte que les Canariens ont ap- » pelée la Cathédrale, immense dôme de verdure formé par la réunion » des plus beaux arbres. Des Lauriers séculaires élèvent leurs troncs en » colonnades, et leurs branches entrelacées, et recourbées en gigan- » tesques arcades, produisent des effets merveilleux. En s'avançant sous » ces majestueux ombrages, on découvre à chaque détour de nou- » veaux points de vue, et l'imagination exaltée par les souvenirs de » l'antiquité se laisse aller aux impressions les plus poétiques. Ces lieux » enchanteurs sont bien dignes alors des fictions de la fable : à l'en- » thousiasme qu'ils font naître en les parcourant, les Canaries sem- » blent n'avoir rien perdu de leur célébrité, ce sont encore les fles » Fortunées, et leurs verts bocages, l'Élysée des Grecs, séjour des ames » heureuses,
» Locos lætos et amæna vireta » Fortunatorum nemorum, sedesque beatas! »
(1) Noticias de la hist. gen. de las isl. de Can. t. 1. p. 207 et suiv. (2) « Parecen un esmero del arte , y agradan mas porque no lo son. »
Les descriptions que les auteurs nous ont laissées de la forêt de Doramas n'ont rien d'exagéré : en 1581, Figueroa la vit dans toute sa splendeur; en 1634, le vénérable don Christobal de la Camara, évêque de la grande Canarie , la traversa dans toute son étendue, et ce qu'il en dit dans ses Sinodales prouve qu'à cette époque elle était encore digne des beaux vers de Cayrasco (1). Nous citerons ici un passage de la relation du prélat, mais nous ne prétendons pas imiter la noble simplicité de son style; ceux qui liront le texte original, que nous rapportons en note, comprendront toute la difficulté d'une traduction littérale.
« La montagne d'Oramas, dit-il, est une des merveilles d'Espagne : » les différens arbres qui la peuplent atteignent une si grande hau- » teur qu'on peut à peine apercevoir leur cime; la main de Dieu,
(1) Don Bartholomé Cayrasco de Figueroa, prieur et chanoine de la grande Canarie, où il naquit en 1540, fut l’inventeur du nouveau rhythme que les Espagnols ont appelé Esdrujulos. I] se rendit célèbre par ses brillantes compositions, fut estimé de tous les littérateurs de son temps, et mérita le nom de divin Poëte. Michel de Cervantes , dans le sixième livre de sa Galatée, lui a consacré un éloge qui
termine ainsi :
Tu que con’nueva musa extraordinaria
Cayrasco, cantas del amor el animo, , Si, a ese sitio, de la gran Canaria
Vinieres con ardor, y magnanimo,
Mis pastores ofrecen a tus meritos
Mil laures, mil loores benemeritos.
La plupart des œuvres de Gayrasco sont restées inédites; les plus connues sont le Temple militant (el Templo militante), dont il a été tiré plusieurs éditions, et ses belles strophes sur l'invasion de François Drake dans l’île de Canaria, en 1595. L'Académie royale d’histoire de Madrid possède, dans sa bibliothèque , sa traduction de la Jérusalem délivrée : c’est au cinquième chant, où il est question des îles Fortunées et des enchantemens d’Armide, que le poète canarien, transporté d’un amour patriotique , inséra sa belle description de la forêt de Doramas, et en appela au jugement de ses contemporains sur
ces deux vers du Tasse :
< Ben son elle feconde, e vaghe, e liete; « Ma pur molto di falso al ver s’aggiunge. »
Il est aussi fait mention de la montagne de Doramas dans une comédie de circonstance, écrite en 1581, et qu’il dédia à l’évêque don Fernando de Rueda.
Le théologal Cayrasco, à la fois poète et excellent musicien, mourut à Canaria vers la fin de l’an 1610. On voit son tombeau dans une des chapelles latérales de la cathédrale de Las Palmas, avec cette inscription latine :
Lyricen et vates toto celebratus in orbe Hic jacet inclusus, nomine ad astra volans.
» seule, a pu les planter ainsi, et les isoler dans des précipices et »au milieu de ces masses de rocher. On trouve là beaucoup de » ruisseaux et de sources d'eau fraîche, et l'épaisseur de ces bois est » telle que les rayons du soleil, dans les instans de la plus forte » chaleur, ne peuvent arriver jusqu'à terre. Tout ce qu'on m'avait » dit auparavant m'avait paru un prodige, mais, après avoir exa- » miné par moi-même les parties de la forêt où je pus pénétrer, je fus » forcé de convenir qu'on ne m'avait pas assez dit (1). »
En 1780, Viera, qui visita la forêt de Doramas, put encore en admirer de beaux restes, quoiqu'elle fût déjà bien déchue. Lorsqu'en 1820 nous parcourümes l'île pour la première fois, les environs de Moya avaient conservé une partie de leurs superbes ombrages, mais dans ces dernières années tout a changé d'aspect. Déjà, en 1830, ces bois, que nous revimes en détail, n'étaient plus reconnaissables; les vieux Tils de Las Madres étaient bien encore debout, mais ils avaient perdu leurs plus beaux rameaux; la dévastation étendait ses progrès sur toutes ces montagnes, et la forêt de Doramas, la pomme de discorde des districts circonvoisins, avait donné lieu à de graves conflits. Quelques propriétaires influens, voulant profiter des innovations constitutionnelles, demandèrent le partage des terrains forestiers , les communes limitrophes se levèrent en masse pour s'opposer à ces concessions arbitraires ; des intérêts politiques vinrent se mêler à ces débats, l'affaire prit peu à peu toute la tournure d'une révolte, et l’autorité ayant repoussé par la force ces réclamations à main armée, le sang coula dans une rencontre qu'on eût pu éviter. La chute de la constitution semblait avoir mis fin à ces malheureuses querelles, lors-
(1) « Es pues aquella montaña de Oramas de las grandiosas cosas de España : muy cerrada de va- » riedad de arboles, que mirarlos a lo alto, casi se pierde la vista, y puestos a trechos en unas profundi- » dades, y unas peñas, que fue singular obra de Dios criändolos alli. Ay muchos arroyos, y nacimientos » de frescas aguas, y estan los arboles tan acopados, que el mayor sol no baxa à la tierra. À mi me es- » pantava lo que me dezian, y visto de ella lo que pude, dixe me avian dicho poco. » Voy. Constituciones sinodales de don Ghristov. de la Camara, obispo de Canaria. p. 240. Madrid. 1634.
que le général Morales (1) arriva aux Canaries, investi du commandement supérieur. Ferdinand VIT, pour le payer de ses longs services, lui concéda une grande partie des terrains boisés situés entre Arucas et Moya : les habitans des communes voisines s'opposèrent long-temps à l'exécution du royal décret; mais enfin il fallut céder : les coupes commencèrent et les défrichemens s'étendirent partout. Aujourd'hui la belle forêt de Doramas, jadis l'orgueil de la grande Canarie, est réduite à quelques groupes d'arbres que le nouveau maître na, dit-on, conservés que par condescendance, maïs qui disparaîtront aussi à leur tour.