‹ Histoire naturelle des Iles CanariesChapitre 39 sur 52 · GROUPES D’ARBRES ISOLÉES · texte numérisé non relu

GROUPES D’ARBRES ISOLÉES

A l'est d'Agua-Garcia, on aperçoit le bocage d'ÆAgua - Guillen : ce groupe d'arbres, tout-à-fait isolé aujourd'hui, dut s'étendre auparavant jusque dans les environs de l'Esperanza , où l’on retrouve encore des Lauriers et des Bruyères. En s'avançant vers l’ouest, on rencontre aussi des forêts dans des expositions semblables, et les hauteurs de Matanza, de Victoria et de Santa-Ursula offrent plusieurs sites bien ombragés. Au-dessus de ces bourgades commencent les bois de Chàtaigniers plantés du temps de Lugo, et que les successeurs du conquérant ont eu la prudence de conserver. Dans la vallée d'Orotava, ces nouvelles forêts s'étendent en avant de la région laurifère qu'elles ont envahie en partie. « La quantité de plantes européennes qui croissent » à l'abri de ces arbres exotiques, a dit M. de Buch, trahit leur ori- » gine (1). » Cette assertion nous semble un peu hasardée : les plantes que notre savant devancier suppose avoir été introduites y sont bien moins abondantes que les indigènes, c'est-à-dire que celles particulières au pays. On trouve R, quoique clair-semées, un grand nombre d'espèces canariennes des genres (2) Phyllis, Bystropogon, Chrysanthemum, Canarina, Myosotis, Solanum, Cineraria, Hypericum, Rubia et Poterium ; les espèces européennes qui croissent dans ces bois sont aussi répandues dans beaucoup d'autres localités. La végétation a conservé là, aussi bien qu'ailleurs, son caractère régnicole; les Chà-

(1) Physic. Beschr. der Can. Ins., pag. 123.

(2) Phyllis Nobla. Solanum Nava. Nob.

Bystropogon Canariensis. Cincraria mulliflora. Chrysanthemum fæœniculaceum. Hypericum floribundum. Canarina Campanula. Rubia fruticosa.

Myosotis latifolia. Poterium caudatum.

taigniers seuls, par la forme de leurs feuilles comme par leur port, y décèlent l'étrangeté de leur origine, et viennent produire un contraste frappant à côté de cette région des Lauriers, si différente par son aspect, son ton de fraîcheur, ses belles masses de Fougères, et surtout par la reproduction successive et spontanée des grands végétaux dont elle se compose. A lorient et à l'occident de la Villa, les forêts primitives garnissent encore les montagnes de cette enceinte. Les pentes de la Resbala et de la Florida, les hauteurs d’'ÆAgua-Mansa et les bases du contre-fort de Tygaiga possèdent des arbres précieux : l'Olea excelsa et le Laurus Barbusano sont de ce nombre; le Salix C'anariensis ombrage les ruisseaux des Realexos. Le Poterium caudatum, joli arbuste dont les rameaux panachés flottent sur les bords des ravins, doit aussi entrer dans la liste des plantes némorales; car, avant les défrichemens, les bois occupaient les divers points où il s'est maintenu.

Après avoir dépassé la vallée d'Orotava, les bois les plus notables sont ceux qu'on rencontre au-dessus de la petite ville d'Icod, les seuls où l'on trouve l'Ulex Europeus. Enfin, en se rapprochant de l'extrémité occidentale de l'île, on arrive à la forêt de Los Silos appelée Monte del Agua. Les Ardisiers et les Myrsines abondent encore dans ces montagnes que parcoururent Masson et Broussonet; mais le Pitosporum coriaceum que le premier de ces deux botanistes ÿ trouva, il y à plus d'un demi-siècle, est maintenant devenu fort rare.

En tournani l'île par la vallée du Palmar, le pays change d'aspect ; les Cistes et les Pins remplacent de ce côté les forêts laurifères qui ne reparaissent plus que dans la vallée de Guimar, où croît le Peradillo ({ Cerasus cassinoides). Ce fut À aussi que nous retrouvâmes ces beaux Arbousiers que M. de Buch a cru réduits à quelques individus; ils sont tous réunis auprès du ravin de Badajos, et forment un des plus jolis bois de Ténériffe. Pendant notre séjour dans la vallée (novembre 1828), ces arbres offraient alors la plus brillante végétation : des grappes de fruits orangés se mélaient à des bouquets de fleurs colorées de

(137 ) rose, et tranchaient d’une manière admirable sur le vert brillant des feuilles (1). Cette union de teintes opposées produisait un ensemble des

plus harmonieux, et rappelait à nos souvenirs les superbes forêts des tropiques avec tout le luxe de leur parure.

(1) L’Arbutus Canariensis est une des plus grandes espèces connues. Christian Smith lui avait donné le nom spécifique de callicarpa, à cause de ses jolis fruits. Cet arbre, si remarquable par l'élégance de son port et le lustre de ses longues feuilles, est très-rare à la grande Canarie et à Palma ; M. de Buch a cru reconnaître dans les fruits de cet Arbousier les pommes dont il est question dans la relation des envoyés du roi Juba (Cüm autem omnes copié pomorum, et avium omnis generis abundent, ete., Plin., lib. vi, cap. 32), « parce que, dit-il, on les mange partout comme ceux du Pommier. » (#/elche wie die Aepfel zu allen Zeiten gegessen wurde. Physical. Beschr. der Can. Ins. , pag. 119.) Mais il est aussi bien d’autres fruits qu’on mange de même, et qui cependant ne ressemblent pas plus à des pommes que ceux de l’Arbousier. Le genre auquel notre espèce appartient devait être bien connu des anciens, car l’Arbutus Unedo est très-commun dans tous les alentours du bassin de la Méditerranée, et même dans la chaîne de l'Atlas, l’Arbutus Andrachne croît en Orient et sur le mont Ida. Les envoyés du savant Juba ne pouvaient donc confondre avec le Pommier l’arbre dont tant d'auteurs avaient déjà parlé et que Virgile a indiqué dans ses Géorgiques, lv. 11. Ainsi, sans avoir recours à des ressemblances forcées, nous retrou-

vons plus naturellement les pommes de Pline dans les fruits du Pyrus Aria, qui croit spontanément aux Canaries.

FORÈËT DE DORAMAS,

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