DES GRANDS CARACTÈRES DE LA VÉGÉTATION
Il ÿ a une physionomie générale pour chaque zone de végétation, et une physionomie particulière pour chaque plante. DE CANDOLLE.
Les végétaux d'une région botanique ont un aspect particulier qui frappe au premier coup d'œil. Ce caractère indigène se fait remarquer, soit qu'on fixe son attention sur la masse des espèces, soit qu'on les examine isolément. Il consiste bien plus dans le rapport numérique de certaines familles de plantes et dans le degré de fréquence de telle ou telle espèce que dans l'absence ou la présence de certains genres, car les masses de végétation qui couvrent le sol sur un espace donné forment le caractère distinctif du paysage. Ce caractère, qui se présente sous différens aspects, lorsqu'on observe la distribution phytostatique des espèces sous le point de vue de leur sociabilité, ne saurait être déduit de l'étude des catalogues ni de l'inspection des herbiers, c'est seulement sur le terrain qu'on peut en saisir la physionomie. Dans l'examen comparatif de deux flores, si les espèces congénères diffèrent entre elles, si les mêmes familles sont représentées par des genres divers, et surtout si ces genres sont trèsvariés, la végétation prend aussitôt un aspect d'étrangeté d'autant plus frappant qu'elle se présente sous des formes qui s'écartent davantage de celles que nous connaissions déjà. L'élévation du chiffre moyen des espèces de chaque genre ou de chaque famille produit la monotonie ; lorsqu'au contraire ce chiffre se trouve très-restreint, l'aspect de la végétation acquiert plus de variété. Aux îles Canaries.
un grand nombre de genres ne sont représentés que par une ou deux 111. PPS
espèces, dont le degré de fréquence multiplie sur d'assez vastes espaces cette diversité de formes que ne saurait produire l'abondance des espèces congénères. Le rapport des espèces avec les genres correspondans est donc une des conditions essentielles du caractère de la végétation d'une contrée , et l'on peut sur-le-champ se faire une idée de ce caractère pour les différentes flores , par la comparaison des quantités numériques dans les relations que nous venons d'indiquer. Ainsi, tandis quen France la moyenne des espèces par genre est de 7 ; et en Allemagne de 6 5, aux Canaries elle ne dépasse guère 1 ;. Les autres données qu'on voudrail déduire des rapports numériques des familles ne sauraient être prises en considération, car ces rapports se trouvent rompus dans les climats de transition. Par exemple, le chiffre des crucifères, des légumineuses ou des composées canariennes, ne pourrait servir à l'évaluation de celui des graminées ou des glumacées, et vice versé. Ces deux familles (les graminées et les glumacées), qui, dans les zones tempérées, font ensemble plus d'un quart des phanérogames, n'en composent pas la dixième partie dans la flore de notre archipel. L'isolement de ce groupe de montagnes, l'influence qu'elles reçoivent du continent voisin et de la proximité du tropique, les nuages quelles attirent , les bruines qui les baignent, les vents d'Afrique qui les échauffent, soumettent la végétation à des conditions climatériques tout à fait particulières et qui ne peuvent convenir qu à certaines plantes. La quantité de chaleur que reçoit ce point du globe diffère essentiellement de celle qui est répartie dans les autres contrées de la zone tempérée et même du bassin méditerranéen.
Mais il est d'autres considérations auxquelles il faut avoir égard dans la recherche des causes qui motivent, dans chaque climat, ces aspects variés, ces caractères différens de paysage, que les botanistes voyageurs devraient s'altacher au moins à reproduire par le dessin,
lorsque toutes les ressources de la langue, sa souplesse el son génie ,
Joints aux renseignemens de la science, ne peuvent suffire aux descriptions. Ce sont les formes individuelles, c'est-à-dire le port (facies, habitus), la sociabilité des végétaux, l'harmonieuse combinaison de leur feuillage , soit que les mêmes espèces se trouvent réunies dans un seul groupe, soit que des espèces différentes se rencontrent confondues, et, dans ce second cas, ces combinaisons sans disparates, ces contrastes qui plaisent aux yeux, donnent à la contrée une physionomie qui n'appartient qu à elle. D'autre part, des espèces identiques peuvent se produire dans deux pays différens sans s'y montrer sous le même aspect, à cause des dimensions que les unes auront acquises sous des influences diverses. Ainsi la bruyère (Erica arborea) qui croît aux îles Canaries est la même que celle de l'lialie et de quelques autres parties de l'Europe australe, mais cette espèce arborescente acquiert dans ce climat des proportions tellement gigantesques que le botaniste, transporté tout à coup à Ténériffe au milieu de la forêt d'Agua- Garcia, est tenté de douter de l'identité de l'espèce à la vue de ces beaux arbres de quarante à cinquante pieds d'élévation, qui, par leur réunion, forment un massif de verdure du plus singulier coup d'œil.
En décrivant dans notre premier chapitre l'aspect général de la végétation, nous avons indiqué les changemens qu'elle affecte dans ses différentes stations, depuis la région maritime jusque sur les plateaux et les crêtes les plus élevées. C'est ce caractère phytostatique, dépendant des influences d'un climat modifié par une autre température, d'autres circonstances locales et une autre nature de terrain, que nous avons lâché de reproduire dans les grandes planches dont nous allons
donner l'explication.
Je VUE PHYTOSTATIQUE. (Arms, pl. 1.)
RéGion Des EupnorBes. — Cette vue embrasse la végétation de la région maritime sur les montagnes côtières de la baie de Sainte- Croix de Ténériffe. Les plantes dominantes dans cette partie orientale de l'île sont l'Euphorbia canariensis et VE. piscatoria , le Kleinia neriifolie, le Plocama pendula et le Prenanthes pinnata. Sur le littoral, on trouve plus communément le Crifhmum maritimum , le Conyza sericea, le Chrysanthemum frutescens, le Lycium afrum, le Beta maritima, et quelques espèces alcalines de la famille des Ficoïdes et des Chénopodées. Sur les coteaux pierreux qui avoisinent les bords de la mer, on remarque bien des Labiées comme sur les côtes des îles Baléares et dans quelques autres localités du littoral de la! Méditerranée ; mais ces végétaux, presque tous d'espèces différentes, sont dominés par les grandes plantes ligneuses signalées plus haut, et qui, par leur fréquence aussi bien que par leur port, impriment au paysage un aspect tout à fait original. Dans toute cette région maritime, on ne rencontre ni Pins, ni Chênes verts, ni Palmiers nains, ni Câpriers épineux. Le ton général de la végétation est d'un vert glauque, parfois à reflets argentés , el dont la teinte pâle et cendrée tranche sur le vert foncé des autres espèces. Toutefois, il est, suivant les expositions, des sites qui possèdent des plantes particulières, et où celles qui couvrent les coteaux de la partie orientale et septentrionale sont beaucoup moins abondantes et même totalement ignorées. Ainsi. vers la bande occidentale de l'île, sur les premières assises du littoral, on trouve plus fréquemment le Physalis aristata, \ Euphorbia aphylla, le Pancratium canariense, le Rumex Lunaria et le Messerschmidia fruticosa. Le long de la côte du Sud , au contraire , on voit dominer sur de grands espaces le Zygophyllum Fontanesii, Euphorbia balsamifera et le Cneorum pulrerulentum , espèce canarienne qui diffère essentielle-
ment, par le port et la couleur du feuillage, du C. tricoccon du littoral
de la Méditerranée. Dans d’autres endroits, le sol est couvert de Frankénies, de Gnaphales, d'Héliotropes et de Prénanthes (F. pulverulenta, G. luteo-album, H. erosum, P. spinosa), entremélés avec l'Aizoon canariense , le Chenopodium ambrosioides et VErigeron vis-
cosum, qu on rencontre un peu partout.
Il: ET IIIe VUES PHYTOSTATIQUES. (PL 2 et 3.)
REGION pes RAvINS. — Nous avons dit que la végétation des ravins s'assimilait vers leur débouché à celle du littoral et de la région maritime, tandis qu'à leur issue supérieure elle se confondait avec celle des forêts. C'est ce que montrent les deux planches que nous citons : la première (pl. 2) représente l'entrée d'un des grands barrancos de la côte orientale de Ténériffe, Les plantes dominantes sont, pour la plupart, celles qui couvrent les coteaux maritimes de cette partie de l'île. C'est toujours la région des Euphorbes, entremélée plus fréquemment d'autres espèces ligneuses et d'un plus grand nombre d'herbacées qui recherchent l'ombre des berges et l'humidité des infiltrations.
L'autre vue (pl. 3) est celle du grand ravin de Badajos, prise vers le point où il commence à atteindre la région des forêts et des brumes permanenies. Ici, le changement de température et la fraîcheur du sol ne conviennent plus aux Euphorbes ni aux autres plantes qui les accompagnent. Un feuillage plus luxuriant, une verdure plus fraîche et plus apparente viennent décorer les escarpemens de ces gorges sinueuses. La variété des espèces accuse des conditions d'existence mieux appropriées au plus grand nombre de végétaux (voy. précédem. pag. 18-19 et notes); mais l'abondance des Bruyères et quelques taillis de Lauriers signalent déjà le voisinage de la région forestière.
( 170 ) IVe ET V- VUES PHYTOSTATIQUES. (PI. 4 et 5.)
REGION DES LAURIERS ET DES PLANTES FORESTIÈRES. — Nous avons fait reproduire, dans la pl. 4, un des beaux sites de la forêt d'Agua-Garcia, à Ténériffe, Là, seulement, quelques plantes némorales peuvent croître sous l'ombrage des grands arbres, dont les branches touffues forment un massif impénétrable aux rayons du soleil. Un des caractères des forêts canariennes, et qui de prime abord les distingue d'avec celles de l'Europe, c'est la nature de leurs arbres toujours verts et le mélange des espèces appartenant à des genres divers. Dans ce climat de transition, on peut déjà observer le passage de la végétation de la zone tempérée à la zone tropicale. La multiplicité des genres et le pêle-méle des espèces étonnent le botaniste qui parcourt pour la première fois cette région verdoyante et rafraîchie par les bruines qui se forment dans son atmosphère; mais ,en même temps, la similitude des formes organiques vient lui rappeler encore l'uniformité des forêts européennes. En effet, si l'on excepte deux ou trois espèces, toutes les autres présentent à peu près la même structure dans le port comme dans leurs parties foliacées. Ce sont en général des feuilles d'un vert foncé et luisant, lisses. fortes , entières, lancéolées ou fort peu découpées sur leurs bords. Presque tous ces arbres portent des fruits à drupe ; leurs fleurs sont peu apparentes, mais quelques-unes répandent une odeur pénétrante qui se rapproche déjà du parfum musqué des forêts du Nouveau-Monde (le Laurus fœtens () et l'Ardisia excelsa). Cette harmonieuse uniformité dans l'aspect du feuillage et dans la symétrie des grands arbres forestiers est tellement frappante qu'au premier coup d'œil on pourrait confondre facilement des espèces tout à fait différentes par leurs caractères génériques; car rien ne ressemble plus pour le port à un Ardisier qu'un Myrsine ; le Rhamnus glandulosus, le
(1) Le nom spécifique du L. fætens, est dérivé de la mauvaise odeur de son bois, mais ses fleurs , comme celles de l’Ardisier, répandent un parfum de violette qui rappelle un peu à l’odorat celui du musc.
Pittosporum coriaceum, le Myrica Faya, même l'Ilex Perado et VOlea excelsa se rapprochent aussi de ce type de forme, et les quatre espèces de Lauriers qui peuplent cette région offrent encore le même facies.
Quant aux observations de détails, nous renvoyons le lecteur à notre description de la forêt d'Agua-Garcia, pag. 131 et suivantes.
Dans la pl. 5 nous avons fait figurer l'aspect des bois taillis après la destruction des grands arbres , et l'on peut voir, à ce sujet. les renseignemens que nous avons consignés dans le chapitre troisième, sur
les forêts canariennes, leurs changemens et leurs alternances. VI VUE PHYTOSTATIQUE. (PL 6.)
R£éG1ON Des Pins. — On a représenté, dans la planche citée, la forêt de Pins des environs de Chasna, à treize cent cinquante-six mètres d'élévation au-dessus du niveau de la mer. À cette hauteur le Pin des Canaries (P. Canariensis) est la seule espèce qui garnit les montagnes de Téncriffe et des îles voisines. Cet arbre, par son port, ses grandes proportions et la beauté de son feuillage, imprime à la région quil occupe un caractère différent de celui des forêts pinifères de l'Europe. « Des espèces semblables de plantes, telles que les Pins et les Chênes. observe M. de Humboldt, couronnent également les montagnes de la Suède et celles de la partie méridionale du Mexique ; cependant, malgré cette correspondance de forme et cette similitude de contours, l'ensemble de leur groupe présente un tout autre aspect (1). » C'est aussi le cas du Pin des Canaries par rapport aux espèces de nos climats. La croissance de ce bel arbre est très-rapide; il atteint l'élévation des plus hauts Sapins du Nord; son tronc est droit et fort gros dans sa partie inférieure. Nous en avons mesuré un qui avait près de dix mètres de circonférence et dont les branches conservaient encore d'énormes dimensions à quelques pieds du sol. Ces branches , espacées
(1) Tableaux de la nature, tom. n, p. 22.
le long de la tige et disposées en verticilles , comme dans les Sapins et les Mélèzes , vont en diminuant graduellement jusqu'au sommet. Ce système de ramification ombelliforme est surtout très-prononcé chez les vieux arbres; leurs longues feuilles forment des touffes de verdure du plus bel effet et les cônes ne sont pas moins remarquables par leur grosseur. Ces cônes, après avoir nourri dans leur sein des amandes membraneuses, entr'ouvrent leurs écailles à la seconde annéeet livrent à la nature les germes reproducteurs qui attestent sa puissance et son inépuisable fécondité. Le bois du Pin des Canaries est presque incorruptible , car il se conserve encore intact après plus de trois cents ans de service. La charpente de plusieurs édifices de Ténériffe et de Canaria, qui datent du quinzième siècle, n'a pas souffert la moindre altération. Les Pins de ces îles sont employés à des usages aussi importans que variés; leur bois n'est pas réservé seulement au service de la marine et des constructions civiles ; l'économie rurale en retire aussi de grands avantages pour la grosse charpente et la fabrication d’une foule d'instrumens et d'ustensiles, tels que pressoirs, échalas, ruchers, etc. Il n'est pas une famille, parmi les gens de la campagne, qui ne mette les Pins à contribution pour ses besoins journaliers, et, outre la résine qu'on sait extraire de leur tronc, le cœur du bois (duramen), coupé en petites bûches réunies en faisceaux, sert de flambeau pour s'éclairer pendant la nuit, comme au temps de Virgile :
… Tædas sylva alta ministrat, Pascunturque ignes nocturni, et lumina fundunt.
En décrivant la région des Pins, dans notre chapitre sur les forêts, nous avons Cité les arbres les plus remarquables. La pl. 6 de nos vues phytostatiques ne saurait donner une idée assez exacte de l'aspect imposant des bois pinifères , car les plus beaux sujets avaient été abattus lorsque nous fimes prendre le dessin des lieux ; mais les pl. 42et 43 de la partie historique reproduiront ces arbres aux yeux du lecteur, avec le grandiose des formes et toute la majesté du port.