‹ Histoire naturelle des oiseaux de paradis et des épimaques; ouvrage orné de planches, dessinées et gravées par les meilleurs artistes;Chapitre 17 sur 63 · A AAA AA AR AAA AAA A AL AA AAA RARE AR AAA AAA AAA AAA VUE · texte numérisé non relu

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Damrier, Schouten et Forest sont les seuls navigateurs qui aient donné quelques bons détails sur la Vouvelle-Guinée ou Papuasie ; mais ces détails sont si incomplets et si éloignés des connaissances actuelles, qu'on nous saura quelque gré de présenterun aperçusur les productions de cette vaste contrée, bien que nous n’en ayons exploré qu'un seul point. Le 26 juillet 1824 nous atteignimes le hâvre de Doréy, où nous séjournâmes jusqu'au 9 du mois suivant. Le nom de ce hâvre est écrit Dorry dans Forest; mais les naturels le prononcent Doréy, et parfois et plus imparfaitement Dorréry. Ce mouillage tirait sa dénomination d'un village de Papous jadis peuplé, mais aujourd’hui complétement abandonné, occupant l'extrémité nord-ouest d’un petit golfe dont l'entrée est protégée par deux îlots appelés Manaspari où Manasouari, ev Mous-

12 HISTOIRE NATURELLE mapt où Masmapi. Ce hâvre, dont l'ancrage est sûr et commode, gît par 0° 51 49" de latitudes. et130° 44 59" de longitude orientale, sur la côte E. de la grande terre des Papous, et au nord du golfe du Geel-wink, golfe qui, par sa profondeur, concourt avec une baie opposée à transformer la Nouvelle-Guinée en deux presqu'iles que réunit un isthme étroit.

Les bords du hâvre de Doréy sont en partie recouverts d'un limon épais, plantés d'énormes mangliers, et reçoivent plusieurs rivières limpides, bien que les eaux de lamer remontent dans leurs lits; à l’est s'offre une légère plage de sables où quelques habitans avaient autrefois bâti deux ou trois cabanes auxquelles ils donnaient lenom d'inekamorer. Les naturels appellent mamorysuary ce que les Européens connaissent sous le nom de hâvre de Doréy, et fanédike la crique sur le bord de laquelle était l’ancien village de Doréy. La côte, dans cette partie de la Nouvelle- Guinée, est formée en entier de masses de coraux recouverts par une couche épaisse de terre végétale, et qui supportent une végétation magnifique; l'épaisseur de cette lisière du sol varie, en étendue et en hauteur, par les morcellemens nombreux qu'elle a éprouvés, et qui l'ont déchirée de manière à l'étendre dans la mer sous forme de promontoire, ou à la découper en

dedans par mille canaux étroits creusant des criques ou des hâvres variables en étendue. Non loin du port de Doréy, le terrain dela Nouvelle- Guinée commence à s'élever, et bientôt se dessine à l’ouest la chaîne considérable des montagnes d'Arfack. Cette chaîne court du nord au sud, s'abaisse insensiblement vers le golfe Geelwink, et se termine au nord au cap de Bonne- Espérance. Le point culminant des montagnes d'Arfack paraît être à quelques lieues dans le sud-ouest du hâvre de Doréy; et le piton le plus élevé n’a guères que deux mille neuf cent un mètres d'après une triangulation calculée par M. Bérard.

À la forme arrondie et doucement ondulée des montagnes d’Arfack, bien que quelques revers abruptes interrompent l'uniformité de la chaîne, on doit supposer que l'ossuaire appartient au terrain primitif , et est formé de granit. On ne peut guères en douter en effet à l'abondance des cailloux de nature granitique qui encombrent le lit des torrens, et qui sont sans aucun doute charriés par les pluies qui descendent de la chaîne de ces montagnes. Sur le terrain primordial est flanqué un sol tertiaire récemment sorti du sein des eaux, et consistant principalement en débris madréporiques solidifiés par un ciment calcaire; de sorte que cette

partie de la Nouvelle-Guinée, analogue sous ce rapport aux rivages de la Nouvelle-Irlande et des Moluques, prouve ce que nous avons dit ailleurs dans nos considérations générales sur les îles de l'Océanie.

Au fond du hävre de Doréy se dessinent les embouchures de plusieurs petites rivières dont les lits semblent le plus souvent creusés par des torrens. La mer y remonte assez avant, mais pendant notre séjour ils étaient presque à sec, et l'eau douce ne coulait plus que comme un mince filet qui s'épanche dansle sable du rivage et se perd inaperçu. Mais, lorsque dans l'hivernage ces ravines sont alimentées par les pluies, les eaux s'écoulent à pleins bords et avec impétuosité, à en Juger par les troncs énormes des arbres déracinés qui sont tombés dans leurs cours, aux pierres renversées et amoncelées, enfin à des obstacles ou à des accidens de sol qu'elles ont surmontés.

L'île de Manasouari occupe l'entrée de la baie, a trois milles au sud-est; sa surface assez uniforme est revêtue de grands arbres et de plantations; un village peuplé occupe sa partie boréale vis-à-vis Masmapi, où quelques Papous pêcheurs ont aussi établi leurs cabanes. Les récifs qui entourent ces îlots sont par masses désorganisées ; de sorte que leurs pointes submergées

sont les seules qui présentent des polypiers en vie, mais encore dans un tel état de langueur qu'on doit naturellement penser que le mélange permanent des eaux douces avec les eaux marines nuit singulièrement à leur existence, et les fait périr, par exemple dans certaines années où les pluies sont plus abondantes que de coutume,

La végétation la plus active couvre ce point du globe; elle est telle qu’on doit l'attendre sous l'équateur et à la Nouvelle-Guinée, c'est-à-dire grande, majestueuse et imposante. La surface du sol ne présente qu'une forêt sans fin où la plupart des végétaux des Moluques se trouvent, et dont les arbres, immenses par la circonférence de leurs troncs et la hauteur de leurs tiges, ont jusqu'à cent cinquante pieds d'élévation. Dans ces profondes forêts ne croissent point d'herbes humiles: les plantes y revêtent de préférence des formes robustes et ligneuses; les lianes serpentent et s'entrelacent jusqu'aux sommets des rameaux et retombent en unissant leur verdure à celle des grands arbres qui les supportent. La fécondité d’une terre sans cesse humectée par d'abondantes vapeurs et par des pluies de six mois, vivifiée par des chaleurs d'autant plus fortes que le soleil ne s'en éloigne jamais, est prodigieuse; aussi le voyageur éprouve un

16 HISTOIRE NATURELLE étonnement qui n'a rien d'analogue avec celui qu'imprime dans l'âme la vue des fastueux monumens des hommes, et ne peut se lasser d'admirer ces forêts vierges, bariolées des teintes vertes les plus diverses où tranchent les fleurs les plus larges et les plus bizarres, les fruits les plus singuliers, et ce mélange d'arbres ou de palmiers soutenant des parures étrangères au point que leur feuillage disparaît sous les festons qui les voilent de la manière la. plus agreste ! À des mimeuses gigantesquesse joignent des aroïdes à large feuillage, des orchidées , et surtout des épidendres parasites. Des .arecs à choux, des bambous , des fougères en arbre , des lataniers, des tecks, des muscadiers, des spondias, etc., etc., sont les espèces les plus communes dans ces forêts. | Chaque Jour nous éprouvions un vif plaisir à nous égarer aux environs du hâvre ‘de | Doréy; des petits sentiers tracés par les quadrupèdes nous permettaient d'avancer assezloin dans l'intérieur. À chaque pas nous ‘étions heureux d'y rencontrer une variété infinie d'animaux qui y vivent en paix, car l'indolent Papou ne leur fait point une guerre opimtre. Dans ces profondeurs d'où lon peut à peine apercevoir le ciel, il est indispensable, pour y pénétrer en sécurité, de se munir d'une boussole portative ,

DES PARADISIERS. Lez

sans laquelle on courrait les plus grands risques de ne point revenir au rivage d'où l'on est parti, et d'errer à l'aventure dans les forêts. Une plante légumineuse, hérissée d’épines, gêne singulièrement la marche de l'explorateur; ce qui y contribue encore, ce sont les troncs énormes renversés sur la terre par le temps, et qui, rendant avec lenteur au sol les principes de vie qu'ils en ont reçus, sont déjà ensevelis par les rejets nombreux qui poussent de toutes parts et qui doivent ainsi leur succéder.

Pendant notre séjour à la Nouvelle-Guinée, les chaleurs étaient accablantes, et se faisaient ressentir d'autant plus cruellement que l'air n'y apportait aucun rafraichissement. Les légères brises de l’est ne souflaient que le matin et le soir; mais dans le milieu du jour un calme si parfait régnait dans l'atmosphère, que la feuille la plus mobile ne se balançait même pas sur sa tige.

Une seule fois, et comme par exception, nous ressentimes quelques vents frais de l'ouest par courts intervalles; ils poussaient devant eux des nuages, et firent tomber quelques grains de pluie. Nous remarquâmes que chaque jour, au matin, lessommets desmontagnes d’Arfack étaient parfaitement visibles et découverts : passé ce moment, les nuages s’'amoncelaient à leur uers supérieur et y formaient Jusqu'au soir un épais

rideau vaporeux. Le thermomètre, à l'ombre, et à midi, s'éleva jusqu’à 32° centigrades, et la température de l’eau à la même heure ne fut jamais au-dessous de 29 à 30°.

Les productions utiles pour l'homme , que le règne végétal peut fournir spontanément à la Nouvelle-Guinée, sont nombreuses et variées, mais cependant complétement négligées par les naturels. Toutefois, dans des temps reculés dont nous n'avons que de vagues notions, à cette époque où les peuples orientaux n'avaient point vu restreindre leur puissance dans ces mers par celle des Européens, il paraît que les Chinois et les Malais avaient établi des relations de commerce avec les Papous.

Au premier rang des substances utiles on ne peut se dispenser de citer le sagoutier. Ce palmier, qu'on rencontre abondamment aux Moluques, est le don le plus précieux que la nature ait fait aux habitans de la Polynésie; son tronc contient une abondante fécule qu'ils convertissent en pains aplatis et quadrilatères d'une saveur agréable et d'une qualité très-nutritive, Les cocotiers sont très-rares sur les bords du hâvre de Doréy; mais on y trouve en abondance, en échange, le chou caraïbe, la canne à sucre, les ignames, les patates douces, la courge, le.maïs, le riz rouge, l'arbre à pain à fruits à châtai-

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gnes, l'aubergine et trois sortes de bananiers. Nulle part nous n'avions rencontré auparavant deux variétés de ce dernier végétal : l’une dont la banane a la peau colorée en beau rouge, et l'autre dont le fruit est très-petit, Jaune et d’une saveur fondante exquise. Une des grandes cultures du pays est le tabac, et les naturels en préparent des provisions pour échanger avec les trafiquans malais ou avec les équipages des navires européens. Ils soignent encore deux autres plantes farineuses, qui sont un petit haricot nommé aberou, d'une délicatesse et d’une bonté qui nous le firent estimer comme un excellent aliment, et un pois nommé abréfore, qu'ils conservent comme objet d'approvisionnement. A ces ressources premières on doit ajouter les produits qui croissent spontanément dans les forêts, tels que les citronniers, les orangers, les cotonniers. Le spondias dulcis, le gingembre, les pimens, etc. Le teck, divers bois de fer et d’ébène, seraient précieux pour les constructions navales et pour les arts; mais les objets qui semblent être la base du commerce par échange des Papous avec les Chinois et les Malais de Tidor, consistent en légumes, poissons desséchés , écailles de tortue, trépangs, oiseaux de Paradis, résine de Dammara, cire des abeilles sauvages, ambre, et surtout écorce de massohy. Ce dernier aromate,

recherché par les Chinois, est produit par un arbre dont les feuilles ont la plus grande analogie avec celles du cannellier. Deux espèces de muscadiers sont aussi fort communes et étaient chargées de noix à l'époque de notre séjour; le fruit de l'espèce sauvage est très-petit , sans odeur aromatique, et de forme allongée et pointue; l'autre , au contraire, est la vraie muscade ronde non modifiée par la culture , mais complétement susceptible d'acquérir le volume et le parfum de la muscade cultivée dans les possessions hollandaises des Moluques. Avec les feuilles d’un grand vaquois, les habitans font les toitures de leurs cabanes , et les chapeaux à la chinoise dont ils se couvrent la tête. Les fibres de ces feuilles sont douces, moelleuses et tenaces; de sorte qu'il serait très-facile d'en fabriquer de bonnes cordes. Ce vaquois nous paraît nouveau; et ses tiges arborescentes , parfaitement droites et énormes, se couronnent d'un immense faisceau de feuilles qui, examinées isolément, ont chacune trois pouces de largeur sur dix, quinze et même vingt pieds de longueur. |

Les navigateurs ne trouveraient point à Doréy une relâche avantageuse, puisqu'ils ne s'y procureraient que quelques cochons et une petite quantité de poissons, de chair de tortue.et des coquillages ; mais il paraît que des corocores ma-

DES PARIDISIERS. 21 lais et des jonques chinoises viennent fréquemment les visiter dans le but d'en retirer des peaux d'oiseaux de Paradis, des trépangs, des loris vivans, de l’écaille de tortue, et surtout des esclaves. Le prix d’un jeune homme fort et robuste est de dix piastres, et celui d’une femme est d'environ cinquante brasses de toile de Surate. Pour un couteau ou un morceau de ferblanc, les Papous donnaient aux gens de notre équipage une grosse carotte ficelée d'un tabac doux et presque complétement privé de l'odeur nauséeuse qui caractérise celni d'Europe. Quelques naturels nous dirent que leur pays produisait en quantité de la poudre d'or et des perles, dont ils ne nous présentèrent jamais d’ailleurs aucun fragment.

Dans une relâche d'aussi courte durée que le fut celle que nous exécutâmes sur les côtes de la Nouvelle-Guinée, nous n'eûmes point le loisir d'étudier l'influence du climat sur la santé de l'homme; cependant , si l'on peut juger par analogie des affections qui vinrent fondre sur les gens de notre équipage , nous sommes autorisés à le croire malsain. Le hâvre de Doréy d’ailleurs, par le peu d'air qui y circule, par les vases fétides couvertes de mangjliers qui l’enceignent, doit être ravagé par les dyssenteries et le choléra-morbus. C'est en effet là que nous puisämes

22 HISTOIRE NATURELLE les germes de ces maladies qui menaçaient de devenir inquiétantes. Les habitans offraient presque tous de nombreuses plaies ou de vieux ulcères , résultats de leurs combats fréquemment renouvelés, et des longues macérations qu'ils éprouvent en séjournant long-temps dans l'eau pour ramasser leur nourriture sur les récifs à demi submergés. La plupart des naturels présentèrent des coups de flèches parfaitement bien guéris; lun d'eux avait même la jambe coupée, et il était encore fort agile, bien quil ne se servit de rien de ce qui aurait pu ressembler à une jambe de bois. Cette lèpre dégoûtante qui ronge la plupart des peuples océaniens, couvre le corps des Papous; on la nomme barbara à Doréy et hanné à Rony.

Si le règne végétal à la Nouvelle - Guinée est imposant par le luxe et la pompe qui le distinguent , le règne animal est encore plus étonnant peut-être par l'éclat dont la nature a voulu décorer la plus grande partie des êtres qui le composent. Un voile mystérieux avait Jusqu'à ce jour dérobé cette magique contrée aux regards des naturalistes, aussi les plus célèbres d’entre eux avaient-ils témoigné le plus vif regret de ce que des expéditions scientifiques n'avaient: Jamais été dirigées de ce côté. Les relations des an-

ciens voyageurs (1)se bornent à l’envisager sous le rapport hydrographique; et, bien que le voyage de Sonnerat paraisse avoir eu la Nouvelle- Guinée pour but, on sait aujourd'hui qu'il ne s'agit dans sa description que des Moluques orientales. Forest séjourna au hâvre de Doréy en janvier 1775, et ne s'écarta point des détails d'un simple itinéraire. Dampier seul, en 1642, publia quelques descriptions d'animaux qui portent le cachet de son exactitude ordinaire. Quant à Pigafetta, compagnon de Magellan en 1525, il ne parle qu'en passant des oiseaux de Paradis qui en proviennent, et décrit les pieds dont plus tard, afin de rendre leur histoire plus

(1). La première découverte de la Nouvelle-Guinée, ou terre des Papous, est attribuée à Antoine Ambreu et F°. Serrano, en 1511. :

Nicolas Struick donna une description de la eôte septentrionale en 1753, en se servant de noms portugais.

La seconde découverte est celle d’Alvaro de Saavedra en 1527, qui lui donna le nom de Nouvelle-Guinée.

Antonio Urdanetta vit cette terre en 1528.

Orthez de Rotho, envoyé par Ruiz-Lopez de Lobos, de Tidor, en 1543 , s’en attribua la découverte.

Schouten et Lemaire y arrivèrent en 1616.

Abel Tasman vit la Nouvelle-Guinée en 1642.

Dampier visitait la côte ouest en 1642.

Guillaume Fumel en 1705.

Roggewin parcourut ces mers en 1722.

Carteret en 1766.

Bougainville en 1766.

Cook (détroit de Torrès ) en 1770.

merveilleuse, on voulut qu'ils fussent privés. Valentyn, en compilant ce qui est relatif à Amboime et aux îles environnantes, ne manqua point de recueillir toutes les notions qu'il put se procurer sur la Nouvelle-Guinée , et son histoire des oiseaux de Paradis annonce qu'il eut à sa disposition de nombreux renseignemens. Les seuls oiseaux de proie que nous tuâmes étaient un autour d'uñe espèce nouvelle que nous nommâmes falco longicauda, et l'aigle de Pondichéry à corps marron et à tête blanche.

Les passereaux , là comme partout ailleurs, s'offrirent en innombrables légions; et parmi eux nous eûmes occasion de faire plus d’une découverte intéressante, soit dans les espèces , soit dans les genres. Aïnsi il nous suflira de citer les cassicans, les choucaris, l'astrapie éclatante; les moucherolles, les brèves, ie corbi-calao, les engoulevens, les souï-mangas, les guêpiers, cinq ou six martin-pêcheurs, plusieurs corbeaux et calaos. Le calao à plumage noir et à queue blanche, dont le cou est fauve chez les mâles, est l'ouando des Papous; il se nourrit de muscades et de graines aromatiques, de manière que sa chair en contracte une saveur délicieuse : son vol est tellement lourd et pesant, que, placé à une faible distance dans les bois, on croit entendre le souffle précurseur d'un ouragan. Ce

bruit paraît être occasioné par l'air qui s'engouffre dans l’action du vol au fond de deux cavités placées à la base du demi-bec inférieur. Les oiseaux de Paradis nous étaient apportés par les Papous en assez grand nombre pour nous faire penser que ces êtres, brillans des plus riches parures, ÿ étaient singulièrement multipliés. Le manucode se présenta deux fois dans nos chasses, et les deux fois nous observâmes les mâles et les femelles accouplés : le plumage du mâle est d’une rare magnificence, celui de la femelle, au contraire, est sans éclat. Les Papous donnent à ce paradisier le nom de saya, et il se tient de préférence sur les arbres de teck, dont il recherche les fruits pour sa nourriture.

Les oiseaux de Paradis petits -émeraudes volent avec grâce et par ondulations; les plumes des flancs retombent négligemment pour former un panache gracieux et aérien qui brille dans l'air comme une étoile filante. On ne peut guères avoir une idée exacte de ces volatiles par les peaux desséchées que préparent les Papouas, car l'émeraude en vie est de la taille du geai de France. Les naturels sont dans l'habitude de les chasser pour en obtenir les parures depuis longtemps portées en aigrettes par les Radjahs mahométans des îles de l’est et par les Chinois. Cet oiseau est le mambéfore des naturels; ses habi-

tudes semblent tenir de celles des gallinacées, car les femelles nous parurent en bien plus grand nombre que les mâles. 11 vit des fruits du teck etd'une sortede figuier, etson crinepeutêtre bien renduque par lessyllabes woike, worke, woike, woïko , fortement articulées. Près des oiseaux de Paradis vient encore se placer le beau cassican kéraudren que nous avons pris pour type de notre genre phonygama, et nous observâmes aussi plusieurs espèces de martin-pêcheurs nouvelles, entre autres le genre symé et le martin-chasseur gaudichaud. L'ordre des grimpeursse compose de coucals, de cacatoës , d’aras microglosses, de perroquets loris, et de perruches de toutes tailles et de toutes couleurs. C’est dans ces forêts que vivent les mégapodes, plusieurs belles ‘espèces de pigeons, entre autres le goura, que les naturels nomment marbrouke, le pigeon de nicombar, les tourterelles pampusan et bleu-verdin, etc. ; souvent nous rencontrâmes le casoar ou émeu des Moluques, dont les Papous emploient les plumes pour orner leurs lances. Les rivages étaient fréquentés par plusieurs échassiers, tels que des hérons, des crabiers, des pluviers dorés, et par un seul palmipède du genre sterne.

Le hâvre de Doréy est très-poissonneux :

on y trouve la plupart des individus des:mers de Moluques, et notamment les requins aux

ailerons noirs, le diacope macolore, et autres. Les crocodiles bicarénés, les serpens, des tupinambis pullulent dans lés bois. Les. papillons les plus ornés, les coléoptères les plus rares, apparaissent à chaque pas. On y trouve les coquilles terrestres et fluviatiles les plus estimées , et entre autres les auricules de midas, des scarabes, des mélanies. Ces mers échauffées nourrissent aussi la plupart des testacés qui font les délices des amateurs de collections; et 1l nous suffira de citer au hasard les casques, les cônes, les harpes, les huîtres marteaux, etc. |

Par cet aperçu rapide on doit concevoir de quel intérêt pour les sciences. naturelles serait une exploration prolongée de la Nouvelle-Guinée. Cette contrée, ainsi que Bornéo, est destinée à enrichir nos species de formes qui font encore lacune dans la série des êtres , telle que nous la connaissons. Nous ne doutons point que ce ne soit de la Nouvelle-Guinée que Quiros ait voulu parler dans son fameux mémoire au roi d'Espagne, lorsqu'il lui peignit comme un nouvel Eldorado la riche et vaste île qu'il nomma la Tierra australia del Spiritu-Santo , féconde en beaux arbres, en animaux de toutes sortes, et très-productive en or.

Les Papouas des environs du hâvre de Doréy reconnaissent plusieurs races distinctes parmi les

28 HISTOIRE NATURELLE hommes établis dans la Nouvelle-Guinée; ainsi

ils appellent Endamènes les habitans de l'inté-

rieur, connus en Europe sous le nom d'Alfourous, et se distinguent eux-mêmes en Arfackis ou montagnards, et en Papouas ou riverains.

Ces derniers conservent la mode de porter leur chevelure longue et ébouriffée, tandis que les Arfackis l'ont disposée en mèches flexueuses comme les habitans du port Praslin, qu'ils imitent encore en portant un morceau d'os ou de bois passé dans la cloison du nez. Enfin quelques Malais se sont aussi glissés dans les villages des côtes, et se reconnaissent aisément parce qu'ils se coupent les cheveux et qu'ils professent grossièrement les rites de la religion musulmane. Chaque tribu au reste vit dans un grand état d'isolement avec les familles voisines, et leurs relations sont presque toujours hostiles. Un ordre de choses, s1 contraire au développement des facultés morales, a dû naître par les craintes perpé-

tuelles que les pirateries des Malais ont inspirées

le long de toutes ces côtes; car on sait que les Guébéens sont depuis long-temps dans l'habitude de fréquenter le système des îles de l'est qui avoisinent la Nouvélle-Guinée, pour enlever des esclaves ou acheter les prisonniers que les tribus se font entre elles. Nulle différence dans les for-

mes extérieures de l'organisation, dans les ha-

DES PARADISIERS. 29 bitudes ou même le langage, ne distingue les Papouas des côtes; et cependant l'inimitié la plus violente les divise et leur a inspiré une antipathie telle que, lorsque deux de. ces tribus se montraient à bord ensemble, l’une d'elles s'empressait de partir aussitôt. Nous en eûmes de nombreuses preuves lorsque les pirogues de Rony vinrent nous visiter ; ce village n'est distant de Doréy que de quatre journées de navigation des embarcations du pays, et se trouve situé au fond du golfe du Geelwing ; et déjà les naturels ont des proportions plus robustes, un air plus féroce que les Papous de Doréy.

Comme les Alfourous, qu'ils désignent sous le nom d'Endamènes, ils ont adopté l'usage d’un long bâtonnet qui traverse la cloison du nez, et qui imprime à leur physionomie le caractère le plus étrange et le plus repoussant.

Le langage ne peut guères servir à caractériser les peuples issus du rameau nègre polynésien ou papoua. Une barbarie profonde les a isolés, et chacun d'eux a adopté de nouveaux moyens -de s'entendre et de s'expliquer. Peutêtre aussi que les différences que nous remarquâmes dans la manière avec laquelle ils articulaient les mots tiennent-elles à l'imperfection avec laquelle nous saisissons, pour les traduire dans notre idiome, les sons gutturaux qui

les composent. Les Malais sont donc les premiers qui aient travaillé à civilisér les Papouas en se mélangeant avec eux; mais les notions qu'ils leur : ont portées n'ont point été de nature à produire un grand résultat, et quelques idées sur les moyens de façonner le fer, et de vagues pratiques de mahométisme, sont le seuls fruits de leurs communications. Comme les habitans de Waigiou, les Papous de Doréy sont donc en grande partie un mélange de Malais et dePapouas, vrais métis analogues à ceux qu'ont parfaitement décrits MM. Quoy et Gaimard, qui reconnaissent l'autorité des radjahs, et se livrent au trafic, surtout à celui des esclaves. Leur taille est généralement petite, grêle même, bien qu'on puisse citer quelques beaux hommes, robustes en apparence, et dont les formes étaient largement développées. L'intensité de la couleur noire de la peau varie beaucoup, et disparaît souvent par la lèpre qui lui prête une apparence de blancheur. La chevelure est très-noire , laineuse, très-fournie , et est d'ordinaire à Doréy disposée en orbe ébouriffé qui donne un énorme volume à la tête, ou bien, comme à Rony, tombe par mèches en tire-bouchons rouges à leur extrémité; ce qui est sans doute dû à l'ocre dont ils la couvrent. Quelques Papous nouent leurs cheveux sur le sommet de la tête en une grosse

DES PARADISIERS. 31 iouffe , tandis que d'autres les partagent en deux flocons sur les parties latérales des joues. Le nez est épaté, mais beaucoup moins cependant que chez les nègres africains: quant aux narines, elles sont longues et dirigées dans le sens transversal. La bouche est largement ouverte et proéminente par l'avancement des deux arcades dentaires; mais le menton est petit et arrondi. Les pommettes se trouvent être saillantes, le front haut et développé, et les arcades sourcillières garnies de poils épais et serrés. La barbe est peu forte en revanche, et on la coupe habituellement, quoique certains individus la conservent sur le rebord de la lèvre supérieure, à l'exemple de quelques Malais orientaux. Ceux qui ne font point usage du bétel ont des dents blanches et saines, tandis qu'elles sont gâtées de bonne heure et corrodées par cet ingrédient que mâchent la plupart des naturels. Lorsque la lèpre n’a point fait ses ravages sur l'épiderme des jeunes individus, leur peau est lisse, huileuse, et par conséquent douce au toucher. Les vieillards. sont communément débiles , flétris et couverts de cicatrices: leur démarche circonspecte , leurs mouvemens lents et automatiques, leur regard impassible et calme, offrent un caractère de gravité qui détruit ce que de prime-abord leur extérieur a, de repoussant.

Les femmes chez les Papous sont disgraciées de la nature, et beaucoup plus laides que leurs époux. Leur système musculaire flétri, leurs mamelles pendantes, leurs traits hommasses, ne contribuent pas à les rendre agréables à la vue. Les jeunes filles même, celles qui atteignent à peine l'âge nubile, n'avaient rien de cette douceur, de cette suavité de candeur qui partout est le cachet de cette époque virginale; mais ellesnous en montrèrent du moins la modestie, en se dé- robant avec empressement à nos regards; car leurs époux, leurs pères, professent la jalousie musulmane à un haut degré. Comment se fait-il que le Créateur ait donné aux animaux de ces climats d’aussi riches parures, et qu'il n'ait accordé à l'homme, son image vivante, qu'une enveloppe aussi disgracieuse ?

Toutes les relations écrites sur les Papous les ont peints comme des hommes féroces, inhospitaliers, perfidement astucieux, et auxquels il est dangereux de s'abandonner. Des voyageurs modernes s'expriment dans ce sens, et citent des actes d'une sauvagerie hideuse, exercés par les habitans des côtes occidentales et méridionales. Les habitans du hâvre de Doréy et de ses environs, et en général ceux de la partie nord jusqu'au cap de Bonne-Espérance, nous parurent être d'une grande douceur et peu dangereux, plus

disposés à fuir les Européens qu'à chercher à leur nuire (1) : nous pouvons aflirmer d’ailleurs qu'ils ne nous ont jamais donné le moindre sujet de plaintes, bien que dans nos excursions d'histoire naturelle nous nous trouvassions isolés dans leurs villages au milieu des bois et complétement à leur merci. Si tous les Papous ressemblaient aux individus mélangés au milieu desquels nousavons vécu, l'opinion qu'on s'est généralement formée d'eux serait bien chimérique; mais il est vrai de dire que, plus aguerris et plus confians dans leur bravoure naturelle, ceux du sud de la Nouvelle- Guinée, que nul mélange n’a altérés, ont conservé leur indépendance et leurs mœurs agrestes et incultes. L'état d’hostilité perpétuelle dans lequel ils vivent rend leur caractère défiant et soupçonneux. Jamais nous ne visitions un village avec une embarcation montée par un certain nombre d'hommes, sans que femmes, enfans, vieillards et guerriers, ne prissent la fuite dans leurs grandes pirogues, emportant avec eux leurs meubles et leurs effets les plus précieux. Dix fois le jour, à la même alerte, ils nous donnaient

(1) Cependant les naturalistes de l'expédition de la corvette / Astrolabe sous le commandement de M. DumonT n’UrviLLe, nous ont appris que les Papous de Doréy décochèrent des flèches sur les gens de l'équipage, et blessèrent dangereusement un sous-officier.

l'exemple de ces déménagemens impromptus, auxquels d’ailleurs ils paraissent très-habitués. Nos bons traitemens, nos présens, parvinrent à les séduire et à calmer leurs inquiétudes; nous devinmes de vrais amis; on nous montrait avec complaisance l'intérieur des maisons, tout ce qui pouvait nous faire plaisir en un mot, excepté le logement des femmes. Mais la persévérance, unie à un peu d'adresse et escortée de l'à-propos des présens, nous fit souvent triompher, en dépit de Mahomet et de ses lois, de l’interdit dans lequel gémissaient les recluses. Par leur portrait on doit préjuger quelle triste opinion les Papous avaient de notre goût.

Les familles établies sur le pourtour du hâvre de Doréy ne tarissaient point sur les éloges qu’elles se distribuaient avec complaisance (orangs dé doréy bangousse). Les hommes de Doréy sont excellens; mais, en revanche et par compensation, ils nous disaient tout le mal possible des Arfackis, et nous peignaient les Alfourous-Endamènes, comme des hommes très-méchans, se cachant dans les broussailles pour lancer des flèches empoisonnées, et coupant la tête à leurs ennemis. Ce récit ne doit pas être pris à la lettre, quoiqu'il renferme cependant quelque vérité. Une embarcation bien armée, que l'on expédia de la corvette pour lever le plan de

DES PARADISIERS. 39 la côte, trouva partout les Arfackis timides, irrésolus etfuyant en grande hâte à son approche, sans que les signes d'amitié que les marins leur adressaient fussent parvenus à les disposer à avoir des communications confiantes. Mais cette grande frayeur vient sans aucun doute des descentes fréquentes que font les cororores malais sur les côtes pour y enlever des prisonniers, qui sont vendus dans les Moluques. Les Endamènes, dispersés par familles nombreuses dans des villages palissadés et bâtis sur des pieux élevés, sont redoutables aux Papous du nord, qui n’ont point osé s’avancer dans le sud, et contre lesquels ils font des expéditions fréquentes. Ces Endamènes se peignent le corps avec des poussières rouges et blanches, etse traversent la cloison du nez par un bâtonnet.

La population de la côte orientale de la Nouvelle-Guinée doit être peu considérable. Celle du hâvre de Doréy n'excède pas deux cents à deux cent cinquante individus, répartis en trois villages , formés de soixante cabanes au plus. Cette petite population dépend du sultan d'Emberbakène et est régie par un capitan qui vint nous rendre visite. C'était un petit homme grêle, sans influence sur les autres habitans, et qui pourrait bien avoir joué le rôle de capitan afin de mendier des présens pour son véritable chef,

qui, suivant l'extrême prudence de ces peuples, aurait bien pu ne pas se montrer de peur qu'on ne cherchât à l’enlever, ainsi que l'ont fait fré

quemment les Hollandais. La protection que les habitans retirent du sultan qui les régit s'obtient par les tributs qu'on lui paye en oiseaux de Paradis et en productions du pays: ils doivent le soutenir dans les guerres qu'il entreprend, et réclamer son secours lorsqu'ils sont attaqués. Le chef qui gouvernait en 1824 se nommait Frarsinoukou, et prenait le titre de korano. Son pouvoir est délégué à des officiers subalternes divisés en plusieurs classes.

Plus on s'avance dans le nord de la Nouvelle- Guinée, plus les villages se multiplient, car on en compteseize seulement à partir de Rony : on les nomme Sihamisse, Ouari, Kajol, Mounarbourke, Mana, Angar, Losouari, Ousamessaire, Ouarapène, Ouarapé, Kaboo, Ramike, Lasiéi Ouassiore, Kaïbi et Dotéré.

Les demeures des Papous riverains et maritimes sont bâties sur l'eau, dans les rivières, ou sur les plages abritées des vagues de la haute mer. Est-ce afin de se défendre avec plus de succès que les Papous ont choisi ce genre de construction si universellement répandu chez toutes les tribus qui appartiennent à cette race? Sontils plus à proximité de fuir dans leurs nacelles

DES PARADISIERS. 37 lorsque l'attaque a lieu du côté de la terre, ou peuvent-ils se défendre plus efficacement lorsque l'expédition ennemie leur est annoncée de loin et arrive sur eux par eau? Enfin l'influence délétère du climat, et les grandes pluies hiémales' qui les inondent seraient-elles pour quelque chose dans cette détermination? Tout porte à croire que les premiers motifs sont les seuls qui leur aient fait adopter ce genre de construction.

Toutes les cabanes rangées sur le bord de la mer, à plus de quarante pas du rivage, ont quelque chose de pittoresque; mais leur architecture est négligée et leur apparence misérable. Obligés de décamper très-souvent, les Papous ne portent presque aucun soin à ces demeures que l'ennemi pille ou détruit, et qu'ils rebâtissent sans beaucoup d'effort. Elles ont toutes la même distribution intérieure, et sont destinées à loger une nombreuse famille : chacune d'elles se compose de deux files d’appartemens que traverse un large corridor , aboutissant, du côté de la mer, à une plate-forme, et du côté du rivage, à une sorte de pont en bois. Plus d'une centaine de branches d'arbres fichées dans le sable , et hautes de quinze à vingt pieds, supportent la maison et les madriers transverses sur lesquels est jeté négligemment ce qui tient lieu de plancher; mais quel plan-

338 HISTOIRE NATURELLE cher! qu'on se figure des branches arrondies prises au hasard, posées sur d’autres branches horizontales, et si peu solides que nous ne pouvions aller dans. ces chétives demeures sans trébucher vingt fois, au risque de nous rompre le cou ou de tomber dans l’eau. Le pont est encore plus mal établi, puisqu'il se compose de deux ou trois bûches couchées sur chaque traverse et qu'on enlève la nuit, de manière que les propriétaires puissent être entièrement isolés et dormir en paix. Leur habitude de marcher sur ces bûchettes tremblantes sous les pieds contrastait singulièrement avec notre maladresse. Quelques Papous ont toutefois pris la peine de placer des planchettes ou des morceaux de bois fendus dans le corridor central. Les appartemens qui le bordent sont divisés en une foule de petites cellules d'une insigne malpropreté, consacrées aux divers services de la famille. La plus grande sert de cuisine, et n'est remarquable que par un plateau qu supporte un foyer au milieu, la fumée s'échappe par les cloisons comme elle peut : quelques poteries grossières ornent cette boucanière. Les autres appartemens sont destinés aux femmes.

Celui du chef de famille est généralement le plus orné: une natte en vaquois étendue sur le plancher sert de lit pour le sommeil, et de

sofa pour le jour ; quatre autres nattes de même tissu, grossièrement cousues, mais vivement peintes en rouge et en noir, servent de tenture, et tapissent les côtés de ce grotesque boudoir. Derrière cette chambre de luxe est le gite des dieux de la famille, consistant en idoles sculptées recouvertes de guenilles sales et puantes.

Les cloisons des maisons sont faites en lattes de bambou’ et leur toiture en feuilles de pandanus. Chaque village a sur son territoire plusieurs trous dans lesquels les habitans vont puiser de l'eau douce. Ces maisons, exposées sur l'eau , sont fraîches dans leur intérieur, et doivent être saines ; il est fâcheux que, par l’insouciance de leurs propriétaires, elles soient si malpropres et construites avec si peu de soi.

Le village de Doréy n'avait point d'habitans pendant notre séjour ; peut-être notre voisinage les en avait-il chassés. Quelques naturels nous dirent qu'il n'était destiné qu'à recevoir les Papous étrangers du nord lorsqu'ils viennent commercer avec les navires chinois, malais ou européens qui mouillent de temps à autre sur cette partie de la côte. Nous vimes effectivement tous les naturels qui venaient de loin s'y instaler pour y faire leur commerce avec nous, puis retourner paisiblement dans leur district Ce village serait alors une hôtellerie destinée au premier occupant.

Masmapi a une population assez nombreuse et une trentaine de cabanes également sur la mer. Le rivage de l'île Manasouari est garni de cocotiers, tandis que son plateau offre des plan-tations et est recouvert d'arbres magnifiques. On y observe à profusion l'amaranthine (gomphrena globosa ) et la belle poinciade. Plusieurs espèces de pimens y viennent spontanément. Le petit village de Masmapi est plus particulièrement occupé par des pêcheurs. En traversant cette île on trouve diverses plantations de taro ( arum esculentum ). Les cotonniers et les ricins y sont communs, et on y voit quelques-uns des tombeaux élevés par les naturels.

Tels sont les principaux villages du hâvre de Doréy ; quelques autres demeures éparses ont été abandonnées à la suite de guerres toutes récentes. Les Arfackis, ou montagnards, ont une manière de se loger encore plus extraordinaire peutêtre que celle adoptée par la population riveraine. Dans une excursion que nous fimes dans l'intérieur, nous nous reposàmes dans deux maïsons d'Arfackis, situées dans la montagne à deux milles de Doréy. En débarquant sous les bouquets des cocotiers de ce village, on trouve, visà-vis de la dernière cabane, un joli sentier bien tracé qui conduit, à travers mille détours, au milieu de beaux arbres, au pied d’une haute colline

madréporique recouverte d'une couche épaisse d'un humus éminemment végétatif. Divers grands arbres, dont les troncs gisent sur le sol, servent de ponts pour franchir les crevasses du terrain. Au pied de la petite chaîne sont de nombreuses plantations de bananiers, de patates douces et d'ignames. Les herbes les envahissent, car les naturels se donnent peu de soins pour les détruire. Le chemin s'élève assez brusquement; les plantaüons se multiplient : on traverse alors un carré palissadé, et sur l'arête de la montagne est placée la demeure du Papou montagnard. Cette cabane n'est abordable que par un point, et quoique la nature l'ait fortifié, l'instinct ou la défiance des habitans les a fait construire sur le sommet d'un grand nombre de pieux hauts de vingt à vingt-cinq pieds. Ces cabanes aériennes sont donc inabordables, à moins d'employer pour y monter une tige de bambou entaillée qu'on retire en haut chaque soir. De cette manière les habitans dorment en paix et peuvent se défendre avec avantage s'ils sont attaqués, sans redouter d'être surpris à l'improviste. Ces maisons suspendues en l'air sont beaucoup plus petites que celles bâties sur l’eau, mais leur distribution est la même. On y entre par une très - petite porte; le plancher n’en est pas plus solide ni mieux fait. Une sorte de balcon a été pratiqué du côté

opposé à l'entrée, et il donne sur le versant roide de la montagne, qui a dans cet endroit plus de cinquante pieds d'élévation à pic.

Comme la bâtisse tremblait sous nos pieds, nous avouerons que ce n’était pas sans crainte de passer à travers lé plancher que nous marchions dans les divers appartemens de cette aire humaine. Lorsque nous arrivämes à la maison, les habitans en sortirent précipitamment , s'armèrent de leurs flèches, et firent mine de vouloir défendre le passage en menaçant de tirer. Quelques présens et le mot baté leur inspirèrent des démonstrations plus amicales; ils nous reçurent alors avec une sorte d’empressement , et nous offrirent des patates rôties sous la cendre. L'un d'eux nous accompagna dans la montagne, près d'une source très - fraiche qui coule en abondance dans une ravine. Notre guide poussa un grand cri, auquel répondirent d’autres Papous. C'était sans doute une sorte de mot d'ordre, car nous nous vimes bientôt entourés des naturels. À quelques pas sur une hauteur était aussi leur cabane perchée comme la première sur de nombreux poteaux; à un signal que fit le propriétaire, nous vimes des femmes se cacher avec empressement , mais en mettre davantage encore à nous considérer à travers les fentes des cloisons. Le bas des piliers qui supportaient lacabane était

DES PARADISIERS. 43 enclos comme un parc jusqu’à hauteur d'homme, et servait à retenir quelques cochons élevés en domesticité, et dont l'espèce sauvage existe dans les bois.

Ces naturels mettent le feu aux arbres lorsqu'ils veulent déblayer quelques portions de terrain. Ils entretiennent la combustion qui doit consumer les troncs qui sont tombés sur le sol; ils y plantent ensuite des patates, des haricots, du maïs et surtout une espèce de millet qu'ils aiment beaucoup , de même que des bananiers, des papayers, des courges et quelques arbres à pam. Nous suivimes quelque temps le sentier qui serpente sur le plateau de cette haute colline, malgré les instances que les habitans faisaient pour s'y opposer. Nous avons su depuis que ce sentier conduisait à un village établi sur la côte en face de Doréy; nous rétrogradàâmes à la grande satisfaction de nos guides, qui se montraient d'une singulière adresse pour découvrir des insectes ou trouver , au plus épais des broussailles, le gibier que nous abattions.

Les Papous mélangés et hybrides, dont l'aspect est si misérable et prévient si peu en leur faveur, se composent d'hommes libres et d'esclaves. Ceux-ci, enlevés par trahison ou par surprise aux tribus voisines, servent dans les maïsons, sont occupés à préparer la nourriture de

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leurs maîtres, sont adonnés à la pêche et à tous les travaux les plus rudes. A chaque instant ils peuvent changer de propriétaire, et cet état leur semble tout naturel : mais ils sont généralement traités avec douceur, c'est-à-dire que leur esclavage n'est point rendu plus pénible par des mauvais traitemens. Peu de temps avant notre arrivée les habitans de la côte du nordest avaient dirigé une expédition contre la population d’une petite île située dans le détroit de Dampier, en avaient massacré les guerriers, et réduit en esclavage quelques individus des deux sexes. Un de ces insulaires , que nous avons eu occasion de voir, portait sur sa physionomie les traces les plus apparentes d’un chagrin violent et concentré.

Les habitansde Manasouary ont souvent de vivesalertes. Lors de notre séjour, quelques pirogues éloignées, mais armées, arrivèrent de la grande terre, en doublant la pointe du sud, pour commercer avec nous. Les Papous de Doréy les prirent pour les pirogues d'Alfourous ou d'Endamènes, parce qu'elles avaient des voiles blanches : ils poussèrent de grands cris, et s’assemblèrent en tumulte, en s'armant d’arcs et de flèches; et, pendant ce temps, les femmes et les enfans s'embarquaient dans les pirogues, avec les vivres et leurs effets les plus précieux. Au bout de

quelques minutes les craintes se dissipèrent. Cette scène remarquable se renouvela plusieurs fois; car ceux qui se trouvaient à bord de notre navire s'enfuyaient au plus vite en exprimant par leurs signes qu'il ne s'agissait de rien moins que d'être tués s'ils étaient pris par les Alfourous. Du reste, les Papous de Doréy nous montraient avec orgueil, et comme trophée, une douzaine de crânes des hommes de l’intérieur qu'ils avaient tués dans une attaque de ce genre. Ces crânes , bien conservés, étaient suspendus à la partie extérieure des maisons. L'occasion était trop belle pour être négligée : aussi la veille de notre départ nous enlevâmes pendant la nuit ces crânes, dont nous avons donné la description anatomique dansla zoologie de la Coguille.

La plupart des Papous portent les traces indélébiles des attaques, des embûches qu'ils se tendent réciproquement de tribu à tribu. Il en est peu qui n’aient des cicatrices de blessures faites par les flèches qu'ils lancent avec une merveilleuse adresse. Quelques-uns en ont le corps couvert. Aussi un Papou est tellement habitué à combattre à chaque instant de sa vie, qu'il ne fait pas un pas sans avoir avec lui une provision considérable de flèches renfermées dans un carquois de bambou , et au moins deux arcs tendus. Le pêcheur, qui seul dans sa frêle pirogue

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