CHAPITRE IL
Des Alépocéphales, et en particulier de X Alepocephalus rostratus, Risso.
On doit à M. Risso, que i'Ichthyologie vient de perdre, la connaissance de ce poisson et l'établissement de ce genre très-fondé.
Il l'a établi dès 1820 dans un mémoire lu à TAcadémie des sciences de Turin, et imprimé la même année dans le tome xxv du Recueil des mémoires de cette société savante.
Les caractères qu'il a assignés à ce genre, ainsi que la description de l'espèce , laissent beaucoup à désirer: il n'a présenté aucune des particularités anatomiques si curieuses de la seule espèce connue dans ce genre \ et comme j'ai compté sur les deux seuls exemplaires que possède le Cabinet du Roi, les nombres des rayons des branchies, je n'hésite pas à dire que l'ichthyologiste de Nice s'est trompé en les portant à huit; il n'y en a que six. Dans la seconde édition du Règne animal, M. Cuvier a placé ce genre dans sa famille des brochets, quoique M. Risso ait cru devoir, dans son Histoire naturelle de Nice , le considérer comme appartenant à la famille des dupées. Celui-ci
s'est sans doute déterminé, à cause des nombreux ccecums qu'il a fort justement indiqués dans cet ouvrage : il me paraît étonnant que l'illustre auteur du Règne animal n'ait pas tenu compte de l'indication de ce caractère , et qu'il ait placé ce poisson dans une famille à laquelle il donne dans la diagnose un canal intestinal sans appendices pyloriques.
La plupart des ichthyologistes me paraissent partager aujourd'hui l'opinion de M. Risso. Or, je ne saurais admettre l'existence de semblables affinités : le genre des Alépocéphales est séparé de tous les autres ; il forme , comme la plupart de ceux dont je traite dans ce livre, un type de famille distinct et séparé : les maxillaires et les rapports de ces os avec l'intermaxillaire sont ceux de notre brochet. Comme dans l'alépocéphale le maxillaire n'a aucunes dents, cette disposition des os de la face justifie pleinement les rapports saisis par M. Cuvier; c'est une nouvelle preuve de la sagacité de ce grand zoologiste, qui a assis son jugement sur l'inspection d'un dessin que lui a communiqué M. Risso; car il n'a jamais étudié l'alépocéphale sur la nature. Une autre affinité, qui lie encore ce poisson aux brochets, se trouve dans la position relative de la dorsale au-dessus de l'anale. Mais
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examinons les autres caractères, de manière à ne pas nous appuyer sur un seul exclusivement à tous les autres, et alors nous verrons que ce poisson a un canal digestif, voisin de celui des clupéoïdes, et aussi de celui des Amia, à cause de la valvule en spirale du rectum, ou des chirocentres, qui en ont une dans toute la longueur du canal intestinal. Ces deux derniers genres n'ont point de ccecums; l'alépocéphale s'en éloigne par la présence d'un grand nombre. L'Amia et le Chirocentre ont une vessie aérienne remarquable : l'un , par ses petites cloisons internes; l'autre, par ses nombreuses cellules. L'alépocéphale manque de cet organe. Les clupéoïdes, tels que je les entends maintenant, ont la carène du ventre dentelée, formée par une série de pièces osseuses, dont l'alépocéphale n'a pas le moindre vestige. On peut juger par ces comparaisons de l'ensemble des caractères de ce genre : un corps comprimé, arrondi sur le dos et sous le ventre; une tête longue et sans écailles ; une bouche, formée par de petits intermaxillaires courts, dentés; l'insertion des maxillaires en arrière de ceux-ci; point de dents sur ces os; une rangée de très-petites aux palatins et sur la mâchoire inférieure; la dorsale reculée sur le dos de la queue et opposée à l'anale ; un
estomac sans cul -de -sac; douze appendices pyloriques; un canal intestinal long et replié plusieurs fois sur lui-même; un rectum muni d'une valvule en spirale: point de vessie aérienne constituent l'ensemble de la diagnose générique. J'hésite à parler dans ce résumé général de la division que j'ai trouvée dans les organes génitaux.
Nous ne connaissons qu'une espèce de ce genre que M. Risso a nommée
Alépocéphale a bec.
(Alepocephalus rostratus , Risso.)
Ce poisson est remarquable par son corps trapu et court, par la longueur relative de sa tête, et par la brièveté de la queue, au delà des nageoires du dos et de l'anus. La longueur de la tête est comprise trois fois et deux tiers dans la longueur totale. La hauteur est égale à la distance du bout du museau au bord montant du limbe du préopercule, et est contenue cinq fois et deux tiers dans la longueur totale; l'épaisseur fait le tiers de la hauteur. L'œil est remarquablement grand; le diamètre mesure le tiers de la tête; le bord antérieur est éloigné du bout du museau du tiers du diamètre, et le diamètre entier comprend jusqu'à l'extrémité postérieure du maxillaire. L'intervalle entre les yeux est étroit, plus sur le devant qu'en arrière; à cet endroit la dislance
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du bord d'un orbite à celui du côté opposé égale la moitié de l'intervalle d'une tempe ; le devant ou travers des narines, l'intervalle est la moitié de la partie mesurée à l'arrière de l'œil, et le museau va en rétrécissant jusqu'aux mâchoires. Le museau est pointu. Le dessus du crâne d'un individu conservé depuis longtemps dans l'alcool est cannelé, et quelques carènes sur l'arrière sont rugueuses et tuberculeuses. On observe de ces carènes sur le sousorbilaire. La fosse triangulaire, entre les os supérieurs du crâne, les maxillaires et l'orbite, contient les deux ouvertures de la narine rapprochées, et dont la postérieure est très- grande et tout près de l'œil; les sous - orbitaires sont étroits et longs. Comme les maxillaires et les branches de la mâchoire inférieure se prolongent assez loin , la bouche s'ouvre largement, quoiqu'il n'y ait pas cependant une grande mobilité des os des mâchoires. Les deux intermaxillaires forment l'arc médian de la bouche par leur réunion ; les maxillaires , le reste du bord supérieur de la bouche, sans contribuer beaucoup à la fente de la bouche. La symphyse de la mâchoire inférieure est assez haute, l'angulaire très-élevé, et l'articulaire est si allongé que la branche de la mâchoire entière mesure tout près de la longueur de la tête. Les dents sont très -fines, sur un seul rang aux deux intermaxillaires, à la mâchoire inférieure et sur les palatins. Les maxillaires, le vomer et la langue n'en portent aucune. Le préopercule est mince, a l'angle arrondi, le bord montant oblique en arrière. L'opercule est en triangle, mince, comme foliacé, strié à
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sa surface. Il adhère à la tempe par un large bord, continue avec le bord membraneux et la membrane branchiostège, qui ne se cache pas sous l'appareil operculaire, et qui est étroite, quoique longue, ce qui rend la fente des ouïes très-grande. Je ne trouve que six rayons branchiostèges. Je les ai comptés sur deux individus que j'ai sous les yeux. M. Risso dit cependant qu'il y en a huit, mais il s'est trompé. M. Cuvier a répété ce nombre dans la seconde édition de son Règne animal , mais d'après les Mémoires de l'Académie de Turin. Les peignes des branchies sont courts , et les râtelures internes sont presque aussi longues. Les dents pharyngiennes sont en cardes très-fines. Le surscapulaire et le scapulaire sont minces et striés. Le premier de ces deux os est articulé longitudinalement sur le crâne; le second fait un angle presque droit avec celui-ci, de sorte que sa partie supérieure est visible au-dessus de l'opercule, tandis que la portion inférieure et le reste de l'arcade numérale, formée par les os de l'avantbras, sont cachés sous le bord membraneux de l'appareil operculaire. La pectorale est cependant articulée en arrière de l'ouïe. Elle est petite et pointue. La ventrale est insérée au milieu de l'intervalle qui sépare le bout du museau de l'attache des rayons de la caudale. La dorsale, reculée au-dessus de l'anale, est arrondie, celle-ci est coupée plus carrément: la base de ces deux nageoires est pédiculée et comme écailleuse; la caudale est fourchue.
Je compte quarante rangées d'écaillés entre l'ouïe
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el la caudale; elles sont minces, presque membraneuses; leur surface nue n'a aucune strie. La portion radicale est un rectangle oblong; il n'y a aucun rayon pour constituer l'éventail de la base ; de nombreuses stries d'accroissement concentriques à un point placé près du bord sont seules visibles. Le bord radical est droit, sans aucunes crénelures. La tête du poisson est d'un bleu indigo si foncé qu'elle paraît noire. Une teinte bleu -clair s'étend surtout le corps, mais dans les parties dénudées et où les écailles ont été enlevées, on trouve la peau aussi foncée que celle qui recouvre la tête. Le bord des écailles seul est plus foncé. Les nageoires sont brunes, très -foncées. Dans l'alcool le bleu de la tête devient chocolat, et le corps et les écailles du corps paraissent brunes, moins foncées au centre que sur leur bord.
L'anatomie de ce poisson offre des particularités aussi notables que les parties externes : on lui trouve un œsophage assez large, continué en un estomac courbe, mais sans cul-de-sac; la portion réfléchie analogue et la branche montante a des parois charnues ; le pylore est rétréci, l'intestin commence tout près du diaphragme; il s'engage le long du bord inférieur du lobe droit du foie : à cette partie on compte facilement douze longs cœcums, dont la couleur blanche tranche sur le brun chocolat de l'estomac; l'intestin qui suit fait des circonvolutions courtes et nombreuses : on le voit d'abord descendre dans le côté droit pour se plier et passer en faisant une sinuosité dans l'hypocondre gauche, là re-
monter jusqu'à la pointe de l'estomac, se plier et descendre dans l'anse précédente, se recourber et remonter jusqu'auprès de l'estomac, revenir dans le côté gauche, descendre, en faisant des sinuosités, jusque vers l'origine du rectum, passer de nouveau dans le côté droit, se replier, revenir par une anse courte dans le côté gauche, remonter en restant sur la ligne médiane pour se plier au-dessus du pli précédent et se dilater alors pour fournir le rectum; intestin remarquable par la lame en spirale qui descend le long de ses parois, à peu près jusqu'à la moitié de sa longueur; la valvule de Bauhin est d'une telle épaisseur et d'une telle longueur, qu'elle fait saillie dans l'intérieur du rectum comme s'il y avait une invagination intestinale; la muqueuse de l'intestin grêle est plissée longitudinalement.
Le foie de ce poisson est petit; il se compose d'un lobe placé dans l'hypocondre droit le long de l'œsophage; il. est tendu, pointu et ne dépasse pas la moitié de la longueur de l'estomac.
Je vois au-dessus du canal digestif, et dans chaque hypocondre, un organe génital double, c'est-à-dire, une laitance composée de chaque côté de deux lobes tout à fait distincts; les deux supérieurs s'étendent depuis le pylore jusque vers l'origine du rectum; les deux autres aussi larges, aussi gros, occupent le reste de la cavité abdominale; les deux antérieurs communiquent ensemble par un canal déférent et comme attaché à la face interne du bord supérieur. Ce canal unique se détache de cet organe et descend entre les deux pointes de la laitance posté-
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rieure, et après l'avoir dépassée, se bifurque pour fournir un canal transversal court , mais qui se prolonge ensuite le long du bord supérieur de chaque organe, se détache de la laitance, et se rend derrière le rectum pour s'ouvrir dans le cloaque : comme j'ai insufflé ces conduits, j'ai pu les voir avec la plus grande netteté. Je n'ai pas encore rencontré, dans les poissons , une semblable disposition.
Il n'y a point de vessie natatoire, les reins sont gros et occupent toute la longueur de la cavité abdominale. Le péritoine est d'un brun chocolat foncé.
L'un de nos exemplaires est long d'un pied, l'autre n'a que dix pouces; c'est à peu près la grandeur de celui qui a été décrit par M. Risso. Ils viennent de Nice, d'où ils ont été rapportés par M. Laurillard.
La première figure publiée dans les mémoires de l'Académie de Turin, est petite et très -peu caractérisée. M. Risso en a donné une nouvelle dans la seconde édition de l'Ichthyologie de Nice : elle est meilleure , quoique la forme des nageoires impaires ne soit pas représentée avec toute l'exactitude désirable. M. Risso ne sait rien des habitudes de ces poissons, si ce n'est qu'ils vivent à plus de deux mille pieds de profondeur dans les gouffres de la cote de Nice. Il remarque que les écailles sont très -peu adhérentes; ce qu'il croit, un 19. 12
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peu à tort, être un caractère de tous les poissons de fond très-bas. Il signale aussi la grandeur des organes de la vue ; il ajoute , par inadvertance sans doute, que leur vessie natatoire est très-vaste.
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