CHAPITRE IX
Des Vastrès (Piastres, nob.)
L'on doit à M. Cuvier l'établissement de ce genre de poissons très-curieux; mais ce grand naturaliste est bien loin d'en avoir saisi les affinités, d'en avoir exposé les caractères essentiels, et enfin, d'avoir établi les espèces qui doivent s'y rapporter. Il faut remonter à la première édition du Règne animal pour présenter avec quelque méthode les observations à faire sur les Vastrès. Ce nom a été trouvé par M. Cuvier sur une étiquette écrite de la main d'Adanson pour une espèce d'Hétérotis. La dénomination latine est empruntée à Pline, et un synonyme des Sphyrcena de cet auteur. Il n'aurait pas dû cependant en faire usage, puisque Rarinesque avait employé ce mot dans un ouvrage publié en 1810, pour un poisson d'un genre et d'une famille tout à fait différents. M. Cuvier se contente de dire que les Vastrès sont des poissons d'eau douce, qui ont tous les caractères des Éry thrins : or , c'est complètement inexact pour le poisson désigné par Adanson sous le nom de Vastrès ; et ce n'est pas non plus exact pour l'espèce associée à celle - ci dans le Règne 19. 28
animal, et que son célèbre auteur a fait figurer, sans la décrire, sous le nom de Vastrès géant. Il faut bien avouer que les changements apportés dans la seconde édition du Règne animai ne furent pas heureux, et qu'au lieu de présenter les caractères, soit du genre, soit des espèces, ils embrouillèrent tout: car, sans rien changer à la diagnose fautive du genre, M. Cuvier ajoute une espèce de Vastrès à museau court, rapportée du Sénégal par Adanson, et qui serait la même que celle trouvée dans le Nil par M. Ruppell. Le poisson d'Adanson est cependant différent de celui du Nil. Mon illustre maître place ensuite comme seconde espèce son Vastrès géant, qu'il croit le même que le Sudis pirarucu de Spix, pi. 16. On verra que ces deux poissons diffèrent tout à fait. Enfin, il cite comme un troisième Vastrès le Sudis niloticus d'Ehrenberg, qui est le même que celui de M. Ruppell indiqué pius haut. Ces différentes observations recevront leurs preuves confirmatives dans les descriptions suivantes; elles feront conclure que l'auteur du Règne animal n'a point donné les caractères génériques ou spécifiques des poissons qu'il rapportait à ses Vastrès.
D'un autre côté, M. Cuvier a établi, d'après une rédaction vague des notes de Vandelli,
chap. ix. v Astres. 435
que la langue de Yosteoglossum servait aux Américains des bords de l'Amazone et de ses affluents comme une râpe, pour réduire certains fruits en pulpe et en exprimer le jus. Le faitestque,silesOstéoglosses deviennent assez grands pour que leur langue soit employée à cet usage, ce dont je doute beaucoup, l'emploi de l'os hyoïde des Vastrès est beaucoup plus commun. Il n'en est pas moins vrai que cette observation de M. Cuvier a contribué à donner des idées fausses à un certain nombre de naturalistes sur les Ostéoglosses et sur les Vastrès.
Comme l'on trouve dans le Règne animal une figure fort reconnaissable d'un des grands Vastrès d'Amérique, je crois qu'il convient de réserver le nom employé par M. Cuvier au genre dont il a si bien figuré la seule espèce qu'il ait vue, et d'adopter, pour celle qui appartient à un autre genre, la dénomination proposée par M. Ehrenberg et admise actuellement en ichthyologie. Pour éviter cependant la confusion qui résulterait de l'emploi du nom de Sudis appliqué antérieurement par M. Rafmesque à une espèce voisine des Scopèles, ainsi que le font remarquer, avec raison, M. le prince de Canino et M. Mùller, je latiniserai tout simplement le nom euphonique
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de Vastrès employé par M. Cuvier, je laisserai le nom d'Arapaïma, proposé par M. Mùller, afin d'éviter l'inconvénient d'introduire un nouveau nom dans la nomenclature. Je n'aurais pas cependant hésité à garder le nom donné par mon célèbre confrère et ami, pour conserver à un savant aussi éminent que M. Mùller l'entière priorité d'un travail, s'il avait présenté dans les recherches générales faites à l'occasion de son mémoire sur la structure et l'affinité des Ganoïdes, des caractères plus précis de l'Arapaïma et des différents autres poissons qu'il y associe* Mais si l'on compare ce qu'il en dit aux descriptions détaillées qui vont suivre et qui sont le fruit de plus de vingt ans de travaux, j'ose espérer que les naturalistes et M. Mùller lui-même, me rendront la justice de me pardonner ce jugement si on le trouve un peu sévère. En effet, M. Mùller se contente de dire que les Vastrès ont des dents au vomer, aux os du palais et sur une plaque remarquable près de la base du crâne; expression vague et peu digne d'un anatomiste si savant , il aurait bien pu désigner les ptérygoïdiens et le sphénoïde. D'ailleurs, je vois qu'il n'a connu les Vastrès que par un jeune exemplaire envoyé de la Guyane par M. Schomburgk : il le croit de la même espèce que le
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Vastrès géant de Cuvier et que le Sudis pirarucu de Spix. Il me parait probable qu'il a copié cette dernière synonymie dans le Règne animal. J'ai déjà dit quelle était inexacte, et je ne crois pas non plus que le poisson de M. Schomburgk soit de la même espèce que les deux nommés par M. Mùller.
Le seul reproche qu'on pourra me faire, en appliquant le nom de Vastrès à des poissons américains , c'est qu'il appartient à une espèce africaine. Je ne me dissimule pas tout ce que cette objection peut présenter de réel; mais je répondrai que je trouve le nom de Vastrès géant déjà fixé dans le Règne animal, et j'invoquerai aussi l'exemple de pareilles transpositions qui a été si fréquemment donné par Linné.
Le genre Vastrès se compose donc pour moi de poissons à corps plus ou moins arrondi, couvert d'écaillés osseuses et formées de petits compartiments comme des mosaïques, ainsi que cela se rencontre fréquemment dans les poissons des familles dont je traite. Ces écailles recouvrent les trois nageoires impaires; la dorsale et l'anale sont très -courtes et re jetées sur l'arrière du corps. La tête, revêtue dune peau épaisse, est composée d'os profondément ciselés et creusés de cavernes muqueuses,
remarquables par leur grandeur et leur disposition symétrique. La bouche a une ouverture assez grande; elle est bordée par les maxillaires et les intermaxillaires, tous deux dentés, et par une mâchoire inférieure à très-larges branches, un peu plus saillante que la supérieure, et garnie de dents semblables à celles d'en haut. Des dents en râpe, plus ou moins fines, couvrent les deux palatins, les deux ptérygoïdiens, le vomer, le sphénoïde, l'os lingual, tout le corps de l'hyoïde et une plaque plus ou moins large sur le côté interne de la mâchoire inférieure. La disposition des dents palatines et sphénoïdales varie suivant les espèces et donne de très-bons caractères pour les distinguer. Les ouïes, largement fendues, ont seize rayons à la membrane branchiostège.
Je n'ai pas eu occasion d'examiner les viscères de ces poissons, je vois seulement, dans les notes tirées des manuscrits de M. Schomburgk1, que les intestins sont courts, qu'ils ont un seul repli, et qu'ils sont, ainsi que l'estomac , entièrement recouverts de graisse. Les ovaires sont grands et les œufs petits. Il assure que les jeunes sont protégés par la mère quelque temps après leur naissance , ainsi