‹ Histoire naturelle des poissons (volume 5)Chapitre 120 sur 149 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

Du genre Stomias.

Voilà encore un poisson fort curieux, dont la découverte est due aux recherches de M. Risso; mais il l'a aussi mal fait connaître que le précédent. Pour être bien certain des rapprochemens que je vais faire, il a fallu avoir sous les yeux l'individu envoyé au Cabinet du Roi par M. Risso lui-même, et la facilité de le comparer à d'autres exemplaires du même port, déposés dans le Muséum par plusieurs naturalistes. Il rangea' d'abord cette espèce dans le genre Esox à la suite de l'orphie [Esox BelonCy Lin«».)j mais dans un second sousgenre, auquel cette orphie n'appartenait pas, parce que le nouveau poisson aurait eu la caudale arrondie : c'est une première faute, car la caudale est fourchue. Cette inexactitude est loin d'être la plus importante. Le poisson reçut alors le nom diEsox Boa. Il est assez justifié par la forme des dents, qui rappellent, en effet, un peu celles des serpens. D'ailleurs M. Risso a beaucoup exagéré cette ressem-

1. Risso, Ichllijol. deîSice, i ."■ édit. , 1810, p. 33i, pi. X,

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blance, quand il a dit que l'on pourrait croire, en voyant ce poisson, à un composé artificiel, formé d'une tête de reptile mise sur le corps d'un brochet. Toute la structure de la tête est celle d'un poisson et non pas d'un opliidien. Mais M. Risso a commis une très-grave omission en ne décrivant pas le très-long barbillon attaché sous l'extrémité de fos lingual, et qui est conservé sur l'individu du Cabinet du Roi, donné par M. Risso. Il dit à tort que la langue est lisse, que la dorsale est falciforme. La ligure, jointe à cette description, est médiocre, mais cependant reconnaissable. C'est en étudiant ce même exemplaire que M. Cuvier a établi le genre Stomias.

Cet illustre zoologiste a parfaitement saisi les cara.ctères de ce singulier poisson ; il a reconnu les dents linguales que M. Risso lui avait refusé j mais il a complètement oublié, comme son prédécesseur, le très -long barbillon. J'ai peine à m'expliquer cet oubli; car M. Cuvier a dessiné lui-même la tête du stomias avec les branches de la mâchoire inférieure écartées, pour voir la forme remarquable des dents.

M. Risso a repris le genre Stomias pour la seconde édition' de son Ichthyologie, en ne

1. Risso, Ichth. de Nice, 2." édit., pi. III, p. 44o, lig. l\o. 18. 24

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corrigeant ])oint dans son texte les erreurs de la première édition, et en donnant une nouvelle figure du poisson , mais beaucoup plus défectueuse que la première; car la forme de la tête, celle des dents, des nageoires dorsale et anale, sont tout-à-fait inexactes; le corps paraît couvert de larges écailles imbriquées à la manière des autres poissons, et quoiqu'il ait cette fois représenté la caudale fourchue, son contour est entièrement imaginaire : il a d'ailleurs oublié encore le barbillon. Cette seconde édition de l'ouvrage de M. Risso est de 1827. Au mois de Novembre de cette même année, ce zélé zoologiste envoyait à M. Cuvier un dessin ou croquis colorié d'un stomias, sur lequel le barbillon était alors observé et représenté avec exactitude, jusque dans les détails des fîlamens de l'extrémité. Je vois dans cette lettre, conservée avec soin par M. Cuvier, que l'auteur de l'Ichthyologie de Nice croyait toujours à l'absence du barbillon chez le Stomias Boa, qu'il caractérise par cette expression, mandibula iniberhi, opposée au caractère niandihula harhata d'un nouveau Stomias.

Cette correspondance explique comment M. Cuvier, persistant aussi dans la croyance que le Stomias Boa manque de cirrhe sublingual, a nommé, dans la seconde édition du Règne

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animal, un Stomias barhatus, espèce purement nominale, et mal caractérisée, puisque le barbillon n'est pas attaché sous la symphyse de la mâchoire inférieure. On voit aussi par là comment M. Cuvier, si religieux à rendre à chacun le fruit de ses œuvres, attribue à M. Risso la découverte des deux poissons. D'ailleurs, pour éviter toute espèce de doute, je ne dois pas omettre d'ajouter que M. Risso a aussi envoyé ce dernier poisson au Cabinet du Roi, et il est facile de se convaincre de l'identité spécifique de celui-ci, et de celui communiqué en 1812.

Après ces deux auteurs, je ne trouve le second Stomias mentionné que dans la Faune d'Italie 5 mais ce Stomias barhatus est- il bien le même que celui de M. Risso ? Je le crois; M. le prince de Canino aurait alors décrit et figuré un individu en mauvais état de conservation. On sait, en effet, qu'il est rare de trouver entiers ces poissons délicats, puisque cet habile zoologiste assure qu'ils vivent dans des grandes profondeurs, dont ils ne sortent qu'à la suite des tempêtes, qui les rejettent sur la plage, avec les Scopèles et les autres salmonoïdes voisins de ceux-ci. Je dois croire à l'identité spécifique des poissons des deux auteurs itaUens, parce que je suis redevable à l'extrême obli-

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geance de M. le prince Charles Bonaparte de deux exemplaires siciliens de Stomias harhatus. Ils sont nommés par lui, et ils ont tous les deux les ventrales allongées, et la dorsale soutenue par dix-huit rayons, comme les stomias de Nice. Les autres nageoires ont les mêmes nombres de rayons; ainsi il est bien certain que les deux poissons de Messine sont de la même espèce que ceux de M. Risso.

Après ces observations, je vais donner une description détaillée de ce curieux poisson.

Il a le corps alongé, étroit et comprimé; sa hauteur est comprise onze fols et demie ou douze fois dans la longueur totale. L'épaisseur n'est guère que le cinquième de la hauteur. La longueur de la tête est huit fois dans celle du poisson. La mâchoire inférieure ajoute cà cette longueur, parce qu'elle dépasse beaucoup la supérieure ; car la distance du bout du nmseau, prise aux intermaxillaires jusqu'à la nuque, ne fait guère que la moitié de la première mesure de la tête. L'œil, de grandeur moyenne, n'est pas éloigné de l'extrémité de la mâchoire supérieure d'une fois son diamètre. Il y a un peu plus de deux diamètres en arrière.

Le sous-orbitaire est très-mince et excessivement petit; presque toute la partie mobile de la joue est ici formée par le préopercule, dont le bord et le limbe forment une carène arquée, qui descend jusqu'au bas de l'angle de la mâchoire inférieure. L'opercule et le sous-opercule confondus, sont réduits à

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une très-étroite lamelle recouvrant une fente branchiale très-large. La bouche est aussi très-ouverte; les iniermaxillaires bordent le devant de la mâchoire supérieure : ils sont longs, grêles, très -étroits et cachés en partie sous les maxillaires. Ceux-ci les dépassent d'environ le quart postérieur de leur longueur, de sorte que les deux os de la mâchoire concourent à former le bord de la mâchoire supérieure. La gueule est formée sur le plan de celle des brochets. Les pédicules des intermaxillaires sont courts; la bouche s'agrandit plus par l'écartement de l'extrémité des os et par la mobilité de la mâchoire inférieure, que par la protractilité des iniermaxillaires.

Ces os portent peu de dents, qui sont coniques, aiguës, courbées et tout-à-fait comparables à celles des serpents. Il y a deux grandes moyennes, et sur le bord de l'os, distantes l'une de l'autre, trois ^autres : une petite, une plus forte, mais moins que les mitoyennes, et enfin une quatrième, plus petite que la troisième, mais plus grande que la seconde. Le maxillaire est bordé de très -fines dentelures à partir du point où il se croise avec l'intermaxillaire. La mâchoire inférieure est courbée et saillante audevant de la supérieure : elle se porte en arrière jusque sous l'aplomb de la ligne des branchies. Elle a six à sept dents de chaque côté , une mitoyenne forte , puis une seconde plus longue que la précédente, suivie d'une autre petite; la quatrième redevient aussi longue que la première; les suivantes sont petites. Elles ressemblent par leur éloignement et |)ar leur forme à celles d'en haut.

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Il y a encore d'autres petites dents crochues qui paraissent derrière celles que nous venons d'indiquer à la mâchoire supérieure , surtout entre les grands crochets du milieu; puis je trouve deux crochets sur le chevron du vomer, et sur le devant de chaque palatin deux dents pointues.

La langue porte aussi sept à huit dents, et enfin les râtelières des branchies deviennent ici des crochets écartés semblables à toutes ces dents.

Les ouïes sont très -largement fendues; la membrane branchiostège est soutenue par dix-sept petits rayons; sous l'extrémité antérieure de l'os lingual pend un barbillon charnu, arrondi, et qui, dans l'état de contraction causé par l'alcool , est compris huit à neuf fois dans la longueur totale. Il est terminé par trois petits filamens charnus et coniques.

La ceinture humérale est très-étroite; au-dessus de l'insertion de la pectorale elle s'élargit un peu. Cette nageoire est étroite et un peu moins longue que le corps n'est haut. Les ventrales sont attachées au second tiers du corps ; elles sont étroites, trèseffilées, presque deux fois aussi longues que la pectorale. La dorsale commence au dernier cinquième de la longueur totale. L'étendue de sa base est un peu moindre que la hauteur du tronc : elle répond à la longueur de la pectorale. Elle est double de la hauteur des plus longs rayons , qui sont tous assez roides, un peu courbés en arrière. Ils se séparent aisément sur leur longueur dans les deux branches dont se compose tout rayon. L'anale répond , par sa forme et par son insertion , à la dorsale : elle est

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seulement un peu plus longue, parce qu'elle commence un peu avant et finit un peu après cette nageoire. Elle n'a cependant que le même nombre de rayons, mais ils sont plus écartés. Après ces deux nageoires commence le tronçon de la queue, qui est très -étroite : elle a moins du quart de la hauteur. La caudale est fourchue, mais à lobes courts et étroits. B. 17; D. 18'; A. 19; C. 29; P. 6; V. 5. Les écailles sont encore beaucoup plus minces, plus réduites à l'état de membrane que dans le microstome. C'est à peine si elles se touchent, de sorte qu'elles ne présentent plus ici cet aspect imbriqué des autres poissons. Ce sont plutôt des compartimens hexagonaux à peu près réguliers, disposés en rangées obliques sur cinq à six dans la hauteur du tronc, et dont on compte soixante -douze dans la longueur entre l'ouïe et la caudale. Je ne vois pas de ligne latérale j la couleur est un bleu noirâtre, très -foncé sur le dos et sur le ventre, mais plus clair sur les flancs, à cause de l'argenté dont brillent les hexagones des côtes. Le long du ventre il y a de chaque côté de sa carène, depuis l'attache du barbillon jusqu'à la caudale, deux rangées de points métalliques brillans et argentés à reflets dorés. Un très -petit point de même couleur existe sur la membrane branchiostège entre chaque rayon. Les nageoires

1. Sur l'individu de M. Cuvier la dorsale est mutilée; il lui reste cependant treize rajons, et on peut facilement voir la place des cinq autres sur les interépineux qui les portaient; mais je les ai comptés sur le second individu, donné par M. Coste, qui a sa nageoire bien entière.

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sont blanches, avec un très- fin sable noir sur les rayons seulement. Enfin les barbillons, en couleur de chair, devenant rose plus vif à son extrémité dilatée 3 les filamens sont pointillés de noir.

La splanchnologie du stomias est très-curieuse.

A l'ouverture de l'abdomen on trouve un foie trèspetit, avec une vésicule du fiel étroite, mais assez longue. Le canal alimentaire est un large sac à parois très-minces, comme transparentes, étendu du pharynx à l'anus sans faire aucun repli ; rien ne marque l'estomac et l'intestin. Il n'y a plus ici de séparations. On conçoit comment ce poisson, de petite taille , peut cependant avaler une sardine tout entière, à cause de la largeur de sa gueule, de ses dents crochues qui la retiennent, et du grand sac où elle va être engloutie. Les ovaires forment deux très-longs sacs étroits. Le péritoine, qui revêt cette partie de l'abdomen, est du noir velouté le plus intense. En soulevant cette membrane, on découvre une vessie aérienne étroite, mais aussi longue que l'abdomen.

[j'individu envoyé de Nice, en 1812, par M. Risso, est durci par un séjour prolongé dans un alcool trop concentré. Il est long de six pouces quatre lignes, et la longueur de la portion de barbillon restante est de cinq lignes. Un second exemplaire a été rapporté du même endroit en 1823 par M. Savigny : il a été étiqueté par M. Risso Stomias boa. Il

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est long de six pouces dix lignes, et le barbillon a neuf lignes de longueur. Le troisième exemplaire a été envoyé par M. Risso, comme son stomias barhatus. Il est long de huit pouces, et son barbillon a treize lignes de longueur.

Cet individu avait avalé une sardine , que l'on voit encore tout entière par les déchirures des parois abdominales; son ventre est très -distendu, et comme les ventrales sont cassées près de leur attache, l'individu ressemble beaucoup à la figure de la Faune italienne. Enfin, nous avons eu encore sous les yeux des exemplaires longs de dix pouces et six ou dix lignes, rapportés de Nice par MM. Laurillard et Coste, et envoyés d'Italie par M. le prince de Canino.

C'est donc par la comparaison de sept exemplaires de différentes tailles et dans diverses conditions de préservation que nOus avons écrit cette description et cette discussion sur un poisson rare, curieux, et qui a été jusqu'à présent fort incomplètement décrit et connu. Je vois l'espèce, nommée dans la première édition de Risso, Masca dei amploa, et dans la seconde, Vipera de mar. Au nom presque semblable de Vipera di mare, M. le prince de Canino ajoute celui de Pisci dias>ulu.

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Les pêcheurs siciliens redoutent les stomias, et les accusent même d'être venimeux; ce qui n'est très-probablement qu'une erreur causée par la peur et par l'ignorance.

Le Stomias de field.

{Stomias Fieldii, nob.)

Lorsque les voyageurs naturalistes continueront à explorer l'Atlantique, ils trouveront dans cet immense bassin des stomias. M. Cuvier a reçu du docteur Mitchill de New -York le dessin d'un petit poisson long de vingt lignes,

qui a le corps très -aminci de l'arrière, la tête trèsgrosse, la gueule très-grande, de très-fortes dents pointues et crochues aux deux mâchoires , la peau nue, les pectorales et les ventrales longues et étroites, la caudale arrondie, la dorsale basse, deux fois plus longue que l'anale, qui est un peu plus reculée que la nageoire du dos ; un long barbillon pend sous la gorge.

D'ailleurs, la description de Mitchill n'est pas très-complète. Il prétend n'avoir vu qu'un seul rayon branchiostège, pas de dents sur la langue ni sur le palais. Ces caractères ne me paraissent pas probables ; mais s'ils étaient exacts , ce poisson serait d'un genre différent

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des siomias. Il a été envoyé sous le nom (ÏEsojc cirrhatus. On le conserve au Musée de New- York sous cette dénomination. Il a été pris par le capitaine Field pendant sa traversée de Mogador à New -York, en Mai

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