CHAPITRE XXV1I
Du genre Saurus (Guy.).
Je désigne, sous le nom consacré par M. Cuvier, un genre de poissons qui appartient à la famille des Salmonoïdes, si l'on en établit le caractère sur la présence de l'adipeuse , mais qui s'en éloigne par la forme des mâchoires.
Le genre Saurus comprend des poissons qui ont le corps allongé, la gueule très- fendue, de longs intermaxillaires arrondis, terminés en pointe. Ils n'ont pour maxillaire qu'un simple stylet osseux caché dans les téguments , et souvent confondu avec l'intermaxillaire : on ne peut reconnaître et séparer les deux os que par une dissection attentive. Des dents nombreuses , coniques , un peu courbées , souvent terminées par une pointe en fer de lance, forment des bandes en herse sur les deux mâchoires, le long des palatins, sur la langue et sur les pharyngiens. Elles présentent cette disposition singulière , que les petites dents sont le long du bord externe de l'os, que les plus grandes forment le
458 LIVRE XXII. SALMONOÏDES.
rang interne. Au caractère tiré de cette singulière dentition, et de la forme non moins remarquable des intermaxillaires, il faut ajouter que les ventrales ont leurs premiers rayons beaucoup plus courts que les derniers; ce qui est le contraire chez la plupart des autres poissons. La nature reproduit ici ce qu'elle nous a déjà montré dans les Platycéphales , dans les Callionymes, et dont elle a tiré un si grand avantage pour faire la ventouse constituée dans les Gobies par la réunion des deux ventrales. Dans les espèces de ces différents genres, les rayons internes de la nageoire sont plus longs que les externes. Les pectorales des Saurus sont beaucoup plus petites que les nageoires paires postérieures , et elles sont singulièrement tronquées; les ouïes sont trèslargement fendues ; la membrane branchiostège est assez libre, et constamment soutenue, dans toutes les espèces, par seize rayons, dont les derniers , serrés contre l'opercule , remontent en suivant le contour de cet os jusqu'au haut de la fente branchiale. Cette disposition les rend difficiles à compter, et c'est là ce qui explique comment on trouve leur nombre indiqué par les auteurs d'une manière tout à fait vague. On lit dans les ouvrages les plus recommandables que les Saurus ont huit ou
CHAP. XXVIII. SAURUS. 459
neuf, et souvent douze ou quinze rayons aux ouïes. Il faut aussi signaler dans les Saurus la grandeur du sous - opercule , quelquefois aussi de l'interopercule , et souvent la petitesse de l'opercule. La dorsale est de moyenne grandeur, placée sur le devant; l'adipeuse est si petite, et est tellement couchée sur le dos de la queue , qu'elle se perd facilement dans les mucosités qui enveloppent cette partie du tronc, ou qu'elle tombe facilement sur les individus desséchés.
Les Saurus ont un estomac en cul-de-sac arrondi très -ample; une branche pylorique très -courte; un petit nombre de cœcums. Tous ces poissons diffèrent encore des Salmonoïdes ordinaires , parce que les ovaires sont renfermés dans des sacs entiers, complètement fermés, et que par conséquent les œufs ne tombent pas dans la cavité abdominale, comme cela a lieu dans nos Saumons ou dans nos Truites. Ils n'ont pas de vessie aérienne.
Les mers de l'Océan européen ne me paraissent pas nourrir de Saurus ; mais il en existe une espèce dans la Méditerranée. Nous en aurons plusieurs autres à faire connaître des mers d'Amérique ou de l'Inde ; et quelques-unes de ces dernières seront un des rares
400 LIVRE XXII. SALMONOÏDES.
exemples d'espèces communes à l'Atlantique et aux mers de l'Inde. Quoique ce Saurus existe dans la Méditerranée, aucun passage des anciens ne justifie l'application que Salviani a faite du nom de accvçoç d'Aristote , d'Athénée ou d'Ëlien au poisson qu'il a si bien figuré. En effet, Aristote1 cite son a&vçoç comme un des poissons qui vivent en troupes et en bonne harmonie entre eux. Il le cite avec les Tunnij les Aleces, les Corvuli, les Dentices, etc. Les rares apparitions de notre Saurus près du rivage, prouvent que ce poisson, dont la chair est bonne est agréable, ne vit pas en troupes aussi nombreuses que les Thons et autres poissons dont parle Aristote. Nulle part le Saurus n'a donné lieu à de grandes pèches, que les hommes n'auraient pas manqué de faire, si l'espèce avait eu les habitudes qui lui sont attribuées par Aristote. Athénée ' n'écrit pas aocv^oi, mais il cite, d'après Speusippe, le aocvçtç comme un poisson semblable à la Sphirène, à la Bellone ou à l'Orphie.
Le corps allongé et arrondi de notre poisson pourrait bien, en effet, rappeler un peu les
1. Hîst. animal., liv. IX, chap. 2, p. 925, b. Paris, Henri Etienne, 1629.
2. Liv. VII, ch. 21 . fol. 323. b, éd. de Gasaubon. Lyon, 1612.
CHAP. XXVIII. SAURUS. 461
formes des espèces citées par Speusippe ; mais il y a une si grande différence dans la conformation du museau, que je ne vois pas comment on aurait comparé notre Saurus à ces différents poissons. Quant à Élien1, son Saurus est un poisson de la mer Rouge qu'il compare à celui de la Méditerranée, et qui est rayé longitudinalement de lignes, les unes argentées, les autres dorées. Ce ne sont pas là les couleurs du seul Saurus de la mer Rouge que les naturalistes aient encore observé, et ce que Élien ajoute encore à la suite de ces traits, me prouve qu'il s'agissait d'un poisson certainement différent.
Il me paraît hors de doute, que ce qui a déterminé Salviani à retrouver dans son poisson le accvçoç des Grecs-, c'est que l'espèce est connue, à Rome, sous le nom de Tarentola, expression par laquelle les Romains désignent nos Lézards.
Il est assez curieux de voir qu'un poisson, qui avait été si bien représenté par Salviani, n'ait pas été mieux apprécié par les ichthyologistes méthodistes. En effet, Artedi associe le Saurus à l'Éperlan, pour constituer le genre Osmerus. Gronovius ne fait pas attention à