‹ Histoire naturelle des polypes composés d'eau douce, ou des bryozoaires fluviatiles;Chapitre 16 sur 27 · ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE · texte numérisé non relu

ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE

Stjslème cutané.

Le système cutané du lophopier se présente sous la forme d'une pellicule continue et diaphane; il est absolument libre et formé comme un sac dans lequel pendent et s'attachent les muscles et les viscères. On ne lui reconnaît aucune organisation cellulaire, mais cependant, en le soumettant à un pouvoir très-amplifiant, on aperçoit à sa surface une foule de granulations diaphanes analogues à celles que l'on observe chez les acalèphes, et qui y représentent des plaques de forme et de grandeur différentes, qui ne sont autre chose que l'épiderme de l'animal. La peau étant continue, dépourvue d'articulations et de cloisons intérieures, il en résulte que le polypier est comme un gant diversement rameux, dont tous les polypes communiquent par leur base, ayant au sommet de chaque doigt un polype dont la poitrine et les tentacules sont extérieurs, et dont les viscères pendent dans la cavité commune.

Il suit de celte disposition que, dans lelophopier, la plus grande partie du système dermique est commune, et c'est celle qui représente le système dermique abdominal, tandis que chaque individu possède en propre un système dermique pectoral et céplialique. Le premier est le système cutané général , le second le système cutané individuel.

Le système cutané général est celui qui forme l'enveloppe commune du polypier. Il s'étend depuis sa base jusqu'à l'anneau d'insertion du système cutané de chaque polype. Cette partie se forme primitivement par le derme de l'embryon, qui s'allonge et se ramifie chaque fois qu'un nouveau polype se développe; sa consistance est plus épaisse que celle du système dermique individuel; d'abord diaphane, elle devient par la suite des temps presque opaque et d'une couleur ocreuse sale, mais jamais on n'observe ni dans son épaisseur ni à sa surface les matières inorganiques dont s'imprègnent les polypiers solides.

Le système cutané individuel est celui qui appartient exclusivement à chaque individu polype. Il est inséré sur le système général, à l'endroit de l'anneau de jonction par lequel il rentre dans la cavité commune, et n'est qu'une continuité du système général, mais il n'est soumis qu'à l'action de l'individu auquel il appartient; il naît et meurt avec lui. Ce système est beaucoup plus mince et plus pellucide que celui du polypier ; comme lui , il est couvert de granulations épidermoïdes diaphanes. Lorsqu'un polype se contracte, il rentre dans l'intérieur en renversant tout son système cutané individuel jusqu'au point de sa jonction au système cutané général.

Système digestif.

Le système digestif du lophopier se compose de quatre compartiments : l'arrière-bouche , l'œsophage, qui naît à la bouche, l'estomac et l'intestin, qui se termine par l'anus.

Au fond de l'entonnoir formé par les bras et les branchiules, on aperçoit la bouche, dont l'ouverture est uniforme et munie de deux lèvres, l'une supérieure, plus longue et retombant en languette sur l'inférieure, qui est

plus coiirlo. Dans l'état habituel, la bouche est ouverte et béante, et la lèvre supérieure, placée plus haut, laisse entrer dans la cavité buccale les matières alimentaires tenues en dissolution dans l'eau, et qu'y apportent les courants formés par les tentacules. On aperçoit, dans l'intérieur de l'entonnoir, des vibrations incessantes et rapides produites par des cils vibrât ils, et qui paraissent avoir pour but de favoriser l'entrée des aliments dans la bouche. Lorsque celle-ci est suflisamment pourvue d'aliments, on voit très-distinctement la déglutition s'opérer. A cet effet, l'animal ferme la bouche, fait un mouvement de contraction vers le pharynx, et les aliments passent avec rapidité dans le gésier, qui les transmet à l'estomac. Chaque polype répète ces mouvements de déglutition au moins une fois par minute, quelquefois davantage, suivant que l'eau dans laquelle il se trouve est plus ou moins chargée de matières alimentaires.

L'œsophage, qui a la forme d'un sac cylindroïde, est plus diaphane que le gésier, avec lequel il se continue et dont il est séparé par un resserrement. Dans l'acte de la déglutition, les matières alimentaires ne font que le traverser pour se rendre dans le gésier.

Le gésier est pendant, ovale ou pyriforme, suivant qu'il est chargé d'aliments. Par sa partie supérieure, il communique directement avec l'œsophage, tandis que sa partie inférieure offre une ouverture oblique dans l'estomac, par laquelle les matières alimentaires sont déversées dans cet organe. Dans l'opération de la digestion, on voit facilement que, par suite des mouvements péristalliques, les matières alimentaires ballottées reviennent dans le gésier pour retourner ensuite dans l'estomac.

L'estomac est très-grand, cylindroïde et placé obliquement. Il communique par sa partie médiane avec le gésier et présente inférieuremenl un grand cul-de-sac qui pend dans la cavité générale, tandis que son extrémité postérieure se relève pour se porter vers l'intestin. Sa substance est fortement musculaire, car lorsque l'animal est à jeun on aperçoit à sa surface des plis et des rides qui indiquent de fortes contractions; il se distend quand il est rempli de matières alimentaires, et alors rien n'est plus curieux que de voir les mouvements péristalliques opérés par les contractions successives qu'il subit.

L'intestin est court, droit, parallèle à l'œsophage et ascendant vers l'anus. Il prend son origine à l'estomac, au point de l'extrémité supérieure de ce dernier, remonte vers les bras et se termine, un peu au-dessous de l'insertion de ceux-ci, par un anus situé postérieurement et par conséquent derrière l'orifice buccale.

Système sécréloire.

Le lophopier ne montre pas d'organes sécrétoires proprement dits , à l'état distinct, mais il n'est pas douteux que cet animal ne soit muni d'un appareil pour la sécrétion des sucs gastriques, et du fiel en particulier. On peut en avoir la preuve en considérant que tous les animalcules avalés par le lophopier sont incolores, tandis que ses excréments sont visiblement colorés de substances bilieuses. Il existe donc dans ces animaux un appareil hépatique ; mais cet appareil quel est-il? Si nous réfléchissons à la grande épaisseur que présente l'estomac et à la couleur bilieuse qu'il affecte, nous serons portés à penser que cet organe est enveloppé de tous côtés par un appareil de glandules hépatiques, qui déverse dans son intérieur le produit de ses sécrétions. Cela ne manque pas d'analogie avec ce qui s'observe dans les mollusques agrégés.

Système respiratoire.

Au sommet de chaque polype sont situés deux bras entièrement garnis d'organes allongés et disposés comme les barbes d'une plume; ces organes sont les tentacules ou branchiules respiratoires. Dans le lophopier, les tentacules sont au nombre d'environ soixante, disposées en forme de fer à cheval; ce caractère rapproche notre genre de l'alcyonelle et le sépare nettement des genres paludicelle et frédéricelle, chez lesquels il n'existe pas de bras, et où les tentacules sont disposés en forme d'entonnoir régulier.

Les bras sont caves et se rejettent obliquement en arrière , de manière à former un gracieux panache tout bordé de tentacules allongés ; on conçoit qu'ils ne sont qu'une prolongation du système cutané, en sorte qu'ils

sont caves à leur intérieur, et leur cavité communique sans interruption avec celle du corps.

La base des tentacules est garnie d'une membrane conforme à celle du pied des oiseaux palmipèdes, et cette membrane constitue un entonnoir de forme irrégulière, qui dirige vers la bouche les matières alimentaires que l'eau tient en dissolution au moyen des cils vibratils dont sa surface interne est munie, et dont le mouvement engendre des courants dirigés vers les organes de la manducation.

Les tentacules sont garnis de séries de tubercules diaphanes , mais seulement à la surface extérieure ; d'après les observations de l'un de nous , la face intérieure et les faces latérales étant absolument lisses, quels que soient les grossissements que nous avons employés, nous n'avons pu y voir de cils vibratils, comme dans les autres genres de la famille qui nous occupe; mais la respiration s'y opère le long de chaque branchiule, au moyen d'un courant moniliforme qui marche avec rapidité le long des deux côtés, et qui, remontant d'un côté, passe au-dessus de l'extrémité supérieure, redescend de l'autre, remonte le tentacule suivant, le redescend ensuite et ainsi de même, de manière à ce que tous les courants ascendants soient d'un côté des branchiules et tous les courants descendants de l'autre. Lorsque l'animal respire, ces courants sont comme un mouvement perpétuel , et présentent un aspect admirable à l'observateur : on dirait une chaîne sans fin, se mouvant continuellement et sans intermittence, au point qu'on serait tenté d'y chercher une illusion d'optique; mais on peut s'assurer qu'il n'en est rien , si l'on remarque que le derme des autres parties de l'animal et des branchiules elles-mêmes n'offre rien de semblable, tellement que si une branchiule est placée de côté, de manière à présenter en contact ses faces extérieure et intérieure, alors les chapelets respiratoires disparaissent complètement.

Ce sont donc les faces latérales des branchiules qui servent d'organes à la respiration; mais ici on peut se le demander, que sont les chapelets que nous venons de décrire? Sont-ils dus à la réfrangibilité de globules de liquides qui subissent une oxygénation ; sont-ils le résultat de soulèvements rapides de la membrane extérieure des faces latérales des bran-

chiules, ou bien sont-ils dus à des fils vibratils? Quelle est la force qui pousse ces chapelets? quelle est leur nature? Voilà des questions qu'il serait à désirer que l'on pût résoudre. Mais l'analogie de ce phénomène avec celui de la décomposition de l'eau par la pile galvanique est trop remarquable pour être passée sous silence. Sans nul doute, les tissus respiratoires des branchiules ont sur l'eau un pouvoir analogue, et il est présumable que tous ces mouvements moniliformes sont dus à la décomposition du lluide qui sert à la respiration.

Le mouvement imprimé à l'eau par les organes respiratoires procure dans le fluide ambiant un tournoiement presque continuel. Pour s'en assurer, il suffit de jeter dans l'eau un peu de liquide qui a été préalablement coloré au moyen d'un corps incomplètement soluble. Au moment où ce liquide s'approchera des tentacules, vous ne tarderez pas à voir les particules colorées, attirées par les branchiules, former des courants divers au moyen desquels elles sont ballottées entre les branchiules. L'eau se trouve ainsi entraînée jusque dans le fond de l'entonnoir formé par les tentacules et y établit des courants circulaires très -curieux à observer.

Système circulatoire.

Nous avons vu que le polypier du lophopier est dans la forme d'un sac rameux ou d'un gant, dont chaque doigt serait terminé par un individu polvpe, duquel les viscères pendraient dans la cavité commune. Or ce sac ou gant qui forme le polypier, et dont la cavité est unique, puisqu'elle n'est divisée par aucune cloison, est rempli d'un lluide diaphane et incolore qui occupe toute cette cavité intérieure; ce fluide est le sang qui remplit, par conséquent, tout l'intérieur du polypier, à l'exception de la place destinée aux viscères. Dans le genre lophopier, le sang s'étend donc sans interruption depuis la base de l'animal jusqu'à l'extrémité des branchiules, où il est soumis à l'oxygénation. Ce sang est en mouvement continuel, ainsi qu'on peut le voir facilement au moyen des globules qu'il tient en suspension; il circule dans la cavité générale, se porte vers les bras, entre dans les branchiules où il s'oxygène, redescend dans

les bras, le corps et la cavité générale, de manière à opérer l'alimentation.

Dans le genre qui nous occupe, la cavité intérieure du polypier n'étant interrompue par aucune cloison, la circulation est commune à tout le polypier, tellement que lorsqu'un polype a respiré, tous ont respiré; et que, lorsqu'un polype a mangé, tous profilent du bénéfice de la digestion.

A la base de chaque bras, il existe une cavité circulatoire très-manifeste, dans laquelle la circulation s'opère toujours avec rapidité. Cette cavité semble faire les fonctions de cœur, et c'est là que l'on aperçoit le ganglion cérébral; c'est elle qui dirige le sang vers les bras et vers le corps.

Plusieurs auteurs ont affirmé que le liquide qui se trouve dans la cavité du corps des lopbopodes n'est pas du sang, mais bien de l'eau qui y circulerait comme cela a lieu clans les éponges. C'est aussi l'opinion qu'a émise le célèbre Carus. « Chez la Plumatella calcarea, dit-il, le vide existant entre le sac stomacal et l'enveloppe extérieure du corps renferme de l'eau claire, dans laquelle on observe quelquefois un mouvement régulièrement circulatoire ou tournoyant, et par conséquent analogue à celui qu'on remarque dans les charagues '. » Pour connaître la vérité sur ce fait important, l'un de nous a interrogé la nature en plongeant divers polypiers dans des solutions de plusieurs espèces. Le résultat de cette expérience a toujours été le même; jamais le liquide coloré n'a pénétré dans l'intérieur du polypier, et le fluide incolore qui s'y trouve contenu a constamment conservé ses caractères sans jamais se colorer. Plongés dans les substances qu'ils affectionnent le plus, comme dans une forte dissolution d'encre de la chine, les lophopiers se gorgent l'estomac des matières noires qui s'y trouvent, mais quel que soit le temps qu'on les y laisse, le fluide interne reste toujours complètement diaphane. Cette expérience démontre que le fluide interne des polypiers composés n'est pas de l'eau comme l'affirme Carus; mais bien un fluide propre, analogue au sang, et qui, comme lui, se met en contact avec les organes respiratoires et revient ensuite servir à

1 Carus, Anal. comp. , l. II , p. ÔOI.

la nutrition. Ce mode du système circulatoire est entièrement analogue à celui des actinies.

En effet, si l'on soumet à l'examen microscopique des jeunes actinies nouvellement écloses, et alors que leur système cutané a conservé assez de transparence pour permettre d'observer l'intérieur de l'animal, on ne tarde pas à apercevoir dans cet intérieur une circulation générale et sans vaisseaux, absolument analogue à celle que nous venons de décrire.

Système musculaire.

Ainsi que dans les autres genres de la famille qui nous occupe, les muscles des lophopiers sont complètement séparés les uns des autres et ne se toucbent pas; ils sont peu nombreux, de couleur blanche et ressemblent à des cordons allongés qu'on peut facilement apercevoir à travers l'enveloppe du polypier, mais surtout à travers le système cutané individuel.

Le système musculaire des lophopiers se divise en muscles du système cutané commun et en muscles du système cutané individuel.

Les muscles du système cutané individuel se composent, pour chaque polype, de quatre muscles longitudinaux insérés par leur base sur le système cutané commun, un peu au-dessous du système cutané individuel. Deux de ces muscles s'insèrent aux extrémités latérales du système dermique individuel, en divergeant sur les côtés, et envoient des rameaux musculaires jusque dans les bras : ce sont les muscles cervico-tentaculaires; les deux autres longent le système intestinal et s'insèrent près de l'ouverture buccale : ce sont les muscles labiaux. On conçoit, par cette disposition, que ces muscles se contractant avec force, doivent retirer le polype dans la masse générale, et c'est ce qui a lieu chaque fois qu'un polype reçoit la moindre secousse; alors les muscles se contractent avec rapidité, les bras et les tentacules sont ramenés en faisceau , et immédiatement l'animal s'enfonce dans la cavité générale.

Indépendamment des quatre muscles que nous venons de décrire , il

existe encore à la base de chaque polype des muscles semblables qui se rapportent au système général, et dont l'extrémité supérieure s'insère à l'anneau qui reçoit chaque polype. Leur structure et leur situation sont les mêmes que celles des muscles du système cutané individuel.

Les polypes des lophopiers ne sont pas susceptibles de se contracter à la manière des hydres; tout ce qu'ils peuvent faire, lorsqu'ils sont tourmentés, c'est de se retirer sous l'enveloppe commune, ce qui a lieu par la contraction des muscles du système cutané individuel. Si le polypier entier se contracte, les muscles du système cutané général sont les principaux agents de la contraction.

Lorsqu'après être l'entré dans la niasse générale, un polype veut en sortir, il opère d'abord la contraction des muscles du système cutané général, au moyen de quoi l'anneau qui soutient l'enveloppe individuelle est retiré vers le polypier. Alors les muscles du système cutané individuel agissent en sens inverse, se relâchent, et ce système se déroule, délivrant successivement les diverses parties des tentacules, qui finissent par se trouver libres dans le liquide ambiant, où ils ne tardent pas à s'épanouir. Au moyen de ce mécanisme, l'œsophage, le gésier et l'intestin, qui pendant la contraction se trouvaient plongés dans la cavité commune du polypier, s'élèvent et prennent place dans la cavité individuelle, sauf à rentrer dans la masse commune lorsqu'une nouvelle contraction aura lieu.

Système nerveux.

Jusqu'ici le système nerveux n'avait pas été observé dans les polypes; l'un de nous est parvenu à le découvrir dans le genre qui nous occupe. La partie centrale de ce système consiste en deux ganglions sus-œsophagien qui y forment le cerveau. Ces ganglions sont situés chacun à la base d'un des deux bras, dans une cavité particulière. Pour les distinguer, il faut que le polype soumis à l'observation soit placé dans la position que les dessinateurs connaissent sous le nom de trois quarts. Cette observation étant très-délicate, il faut ne pas se rebuter si l'on ne tombe pas dans une circonstance favorable pour distinguer les ganglions cérébraux , et attendre

avec patience cette occasion qui doit révéler l'existence du système nerveux chez les polypiers. Ces ganglions sont ovales et font saillie au-dessus de l'œsophage, dans la cavité dont nous avons parlé; leur aspect incolore et nacré ne permet pas de les confondre avec d'autres téguments.

Il existe aussi dans l'intérieur du polypier des filets simples et non composés comme les muscles. Cette particularité jointe à leur aspect distinct et à d'autres considérations, nous portent à croire que ce sont les fdets nerveux de l'animal.

Système reproducteur.

A la base du système intestinal, on voit un filet incolore présentant ordinairement trois renflements et pendant dans la cavité générale du polypier : c'est le système génital consistant en un ovaire à trois renflements. Pour bien apercevoir ce système, il faut que les polypes soient à jeun et sortis de leur loge ; alors l'enveloppe commune devient plus pellucide, et l'on peut mieux distinguer les organes contenus dans son intérieur; autrement l'extrême ténuité du système génital et sa transparence ne permettent de le reconnaître que très-difficilement.

L'ovaire est unique et central; il est inséré d'une part au cul-de-sac de l'estomac, et de l'autre à la paroi latérale du système cutané général. Un peu au-dessous de l'extrémité inférieure du cul-de-sac, on aperçoit un gros renflement presque globuleux, qui est suivi d'un second de même forme, mais moitié plus petit ; puis vient un troisième renflement allongé et fusiforme, après quoi le filet s'insère sur l'enveloppe générale. Vus à un très-fort grossissement, ces renflements, d'après les observations de l'un de nous, paraissent contenir des globules qui sont les ovules contenus dans les ovaires. Parfois on observe au-dessus des renflements de l'ovaire une masse de ces ovules qui en sortent , et qui sont des germes destinés à tomber dans la cavité générale pour s'y développer en embryons. D'autre part, l'un de nous a vu très-distinctement de semblables ovules sortir en masse par l'anus, d'où l'on peut conclure que l'ovaire a une ouverture dans le cul-de-sac de l'estomac, et qu'il émet par là, pendant l'été, les germes destinés à multiplier l'espèce.

Nous venons de voir que les ovules sortis des ovaires sont tantôt rejetés par l'anus, tantôt déposés dans la cavité générale du polypier. Ces ovules sont des germes proprement dits, d'abord inertes, mais qui ne lardent pas à se transformer en embryons, doués de mouvement, de locomotilité, et de la faculté de se transporter d'un lieu à un autre à la manière des volvoces. Si on rompt un polypier adulte par sa base, on ne tarde pas à en voir sortir une grande quantité de ces embryons nus, qui se mettent à nager dans le liquide et qui sont au polype ce que la larve des insectes est à l'insecte parfait. Il est donc évident que ces embryons nus proviennent de l'intérieur de la cavité générale. En effet, les ovules sortis des ovaires tombent dans la cavité générale et là se transforment en embryons; ils restent dans celte région du polypier, et si celui-ci n'est pas détruit, ces embrvons en sortent en formant des sacs latéraux qui en sont entièrement remplis, et dans lesquels on voit très-distinctement les embryons se rouler les uns sur les autres et se glisser de mille manières sans aucune interruption. Ces sacs latéraux peuvent quelquefois devenir des bybernacles pour favoriser la conservation de l'espèce durant la froide saison.

Lorsque les embryons nus sont sortis du polypier , ils nagent librement dans l'eau, tantôt s'allongeanl et se contractant, tantôt se courbant de diverses manières, la pointe toujours en avant, à la manière des planaires. Enfin, ils finissent par se fixer par leur base ; alors ils deviennent immobiles, leur peau devient turgide et se gonfle, et ils ne tardent pas à donner naissance à un polype presque toujours géminé, et qui, à son tour produisant des bourgeons successifs, devient par la suite un polypier rameux.

Les embryons nus et locomotiles des lopbopiers sont analogues à ceux que M. Grant a découverts dans les éponges; mais c'est à tort que certains auteurs les ont qualifiés du nom d'œuf, puisque leur membrane externe appartient à l'embryon lui-même, et que plus tard elle devient la base du système cutané général du polypier. Le véritable œuf possède une membrane distincte de l'embryon ; nous en parlerons tout à l'heure.

Vers l'automne, on remarque souvent vers la base du polypier des sacs latéraux qui se remplissent de germes, lesquels y restent tantôt à l'état

inerte et onl l'apparence cellulaire, tandis que parfois ils s'y développent à l'état d'embryons. Les premiers sont de véri tables propagules qui tombent et se maintiennent durant toute la froide saison pour assurer la conservation de l'espèce. Parfois, au contraire, les embryons se développent dans les sacs latéraux, où on les voit très-distinctement circuler et se rouler les uns sur les autres.

Les œufs sont autre cbose : c'est le moyen que la nature emploie le plus communément pour la conservation de l'espèce. Ils sont enveloppés d'une substance cornée brune et très-opaque, qui préserve l'embryon des atteintes de l'biver et conserve ainsi l'espèce durant la froide saison.

Les deux espèces de ce genre que nous avons observées présentent une différence considérable dans la forme de l'œuf. Dans le lopbopier couronné, d'après les observations de l'un de nous, l'œuf est orbiculaire et armé tout autour d'une couronne de petites épines rudes terminées cbacune par des cils recourbés en hameçons ; c'est lui que M. Turpin a pris pour l'œuf de la Cristalella mucedo. Dans le lopbopier de Trembley, l'œuf est ovale et ne présente pas la couronne de hameçons qui rend l'autre si extraordinaire; ils sont simplement enveloppés d'une large bordure unie et fine.

Ces œufs se forment vers la base du polypier, lorsque les pluies de l'automne décomposant les eaux , les rendent fétides et empêchent l'animal de continuer à vivre; alors les embryons contenus dans l'intérieur du polypier se transforment en œufs recouverts de l'enveloppe cornée que nous venons de décrire , et par là propres à résister à toutes les vicissitudes de l'hiver. Ils ne sortent pas cependant du polypier, et par conséquent ils ne sont pas pondus par l'animal, mais lorsque celui-ci, arrivant a la décomposition, tombe en déliquescence, ces œufs, restés libres, descendent au fond des étangs et y passent l'hiver, le plus communément attachés aux rhizomes des nymphœacées et des autres plantes aquatiques.

Nous avons dit que l'une des deux espèces de lophopier avait ses œufs bordés d'une rangée d'épines terminées par des cils en hameçons. En observant cette curieuse particularité, M. Turpin s'est écrié : « Quelle est la

» malheureuse mère condamnée à pondre des o?ufs si horriblement héris- » ses de crochets1? » Nous avons fait remarquer que ces œufs n'étaient pas pondus, mais le seraient-ils, leur ponte n'occasionnerait aucun mal à la mère, ne déchirerait pas ses flancs; car, pendant tout le temps que ces œufs sont contenus dans le polypier, et même encore après qu'ils sont libres, les épines en hameçons qui forment la couronne dont ils sont marginés sont repliées sur la face inférieure de l'œuf, et appliqués si exactement contre cette face que c'est à peine si on peut les voir. Dans cet état, l'œuf présente à son pourtour une bordure circulaire parfaitement lisse, et ce n'est que lorsqu'il est devenu libre que les épines formant la couronne se détachent, se redressent et montrent l'œuf, hérissé sur toute sa circonférence d'épines rudes terminées chacune par plusieurs cils recourbés en hameçons.

Les œufs passent l'hiver au fond des étangs , dans la vase ou à la base des plantes aquatiques; au printemps, ils deviennent plus légers que l'eau et s'élèvent à sa surface où ils éclosent. L'éclosion a lieu dans le commencement de mai, elle se fait par la rupture de l'œuf qui s'ouvre en deux valves, non pas transversalement comme l'a représenté M. Turpin, mais le long de la suture formant le bourrelet marginal. C'est par cette fissure que sort l'embryon. D'abord l'œuf se gonfle et s'entrouve légèrement ; on aperçoit l'embryon par la fissure. Peu à peu, il sort et montre l'extrémité de ses tentacules; alors la respiration commence et l'animal acquérant plus de force, on le voit sortir son corps de l'œuf auquel il est attaché. 11 reste plusieurs jours dans cet état, jusqu'à ce qu'enfin il s'en détache complètement.

Lorsque le jeune lophopier a quitté son écaille, il flotte dans le liquide jusqu'à ce qu'il rencontre une surface qui lui offre de la solidité, une pierre, un morceau de bois, une tige de plante aquatique; alors il se fixe par sa base, qui paraît constituer un suçoir; il se développe, s'épanouit, se ramifie et devient un polypier.

Une chose digne de remarque , c'est que les œufs du lophopier ne con-

' Tiirp., Ann. se. nat., 7 , p. CC.

Ili HISTOIRE NATURELLE

liennent pas un embryon unique, mais trois embryons, naissant d'une enveloppe commune, l'un au centre, à l'opposite du suçoir, et les deux autres à droite et à gaucbe du premier, disposés dans la forme d'un trident; au contraire, les embryons d'été fournissent communément deux polypes, bien que quelquefois ils n'en présentent qu'un seul. Cette particularité curieuse s'observera sans doute dans les autres genres de la même famille.

Ramification du polypier.

Les naturalistes ont admis que les polypiers composés se ramifiaient au moyen d'oeufs qui viennent se disposer à leur surface; c'est ainsi que l'on a cherché à expliquer le phénomène de la ramification des polypiers qui donne à ces êtres les apparences d'une végétation. L'observation des polypiers cornés et des madrépores devait prouver le contraire, vu que les tubes qu'on y rencontre se continuent du sommet à la base; or cette continuité de la cavité générale n'aurait pas lieu si de nouveaux polypes venaient extérieurement se superposer aux anciens. Mais l'étude du lopbopier, que la transparence et l'absence de polypier solide rendent si utile et si commode pour déterminer les lois physiologiques qui régissent ces petits êtres, nous a démontré que les polypes destinés à former de nouveaux bourgeons se forment à l'intérieur de la cavité générale, et n'en sortent qu'après leur entier développement.

Le premier étal d'un bourgeon se présente sous la forme d'une masse muqueuse attachée à la paroi intérieure du système cutané général du polypier, et communément vers l'endroit où le système cutané individuel se réunit au système cutané général. Cette masse muqueuse adhère fortement à la face intérieure de la peau du polypier, et elle paraît composée de plusieurs lobes contournés les uns sur les autres. Il se forme donc là un bourgeon adventif qui, une fois appliqué à la peau, y établira un foyer de vitalité dont l'effet sera d'exciter «à l'intérieur le développement de sa masse, et à l'extérieur une tuméfaction naissant de dessous la peau et formant en dehors une protubérance.

Le deuxième état de développement du bourgeon adventif présente déjà cette protubérance du système cutané. C'est d'abord une faible bosselure qui tend à s'accroître avec rapidité. Les lobes de la masse muqueuse se développent, se déroulent et prennent une forme allongée de manière à former un corps pseudo-embryonnaire. Ce corps est stationnaire et immobile, toujours collé par le dos à la paroi latérale du système cutané du polypier.

Le troisième état est indiqué par la séparation des lobes; on voit que les plis de la masse primitive se métamorphosent en intestins , et on y aperçoit l'estomac, le gésier et l'intestin. Le premier est replié sur luimême et inséré parallèlement aux autres viscères. On ne voit encore aucune trace du système tentaculaire, seulement la protubérance du système cutané se prononce fortement, et fait une notable saillie en dehors.

Au quatrième état, on voit l'estomac se détacher du système cutané, mais il y laisse un filet qui deviendra l'ovaire, fixé d'une part à l'estomac et de l'autre à la cavité générale. En se détachant du système cutané, l'estomac est contourné sur lui-même. Au sommet du gésier on voit l'œsophage, qui apparaît obscurément dans la proéminence toujours croissante du système dermique général du polypier.

Le cinquième état se signale par la présence des muscles que l'on peut distinctement reconnaître; de son côté, le système intestinal se distingue de plus en plus. A la proéminence du système cutané général apparaît un bouton renfermant le système cutané individuel et les premières traces des tentacules. Le système intestinal est manifestement cave à l'intérieur, et on reconnaît son épaisseur dermo- musculaire comme elle existe sur les jeunes polypes tout formés.

Le sixième état présente un système intestinal parfaitement libre, et se mouvant dans la cavité générale. On y distingue l'estomac , le gésier et l'intestin, et l'on aperçoit leurs mouvements péristal tiques, qui manifestent l'existence de la vie. Les tentacules sont de plus en plus apparents, et les branchiules paraissent roulées dans la partie supérieure de la proéminence du système dermique. Celle-ci se perfore distinctement au sommet , et le jeune polype commence à avaler par cette ouverture de

l'eau et des matières alimentaires, ce qui donne naissance aux mouvements péristaltiques de l'estomac. On voit distinctement le sommet de l'œsophage opérer de temps à autre ses mouvements de déglutition comme le ferait l'animal parfait, seulement ces mouvements sont beaucoup plus faibles.

Au septième état, le polype nouveau étant entièrement formé, on aperçoit les branchiules qui font saillie hors de l'enveloppe générale, et qui en sortent par l'orifice que nous avons signalée au sixième état. Ces branchiules ne sont pas droites et fasciculées comme dans les polypes adultes, elles sont au contraire condupliquées et repliées sur elles-mêmes, de manière à sortir de l'enveloppe générale le milieu d'abord.

Le huitième état est la dernière phase de l'embryogénie du lophopier. Les bras se redressent en sortant de l'enveloppe générale; les branchiules se déroulent les unes après les autres, en commençant par les supérieures et pour ne plusse rouler jamais. A peine sont-elles déroulées que la respiration s'établit immédiatement et avec force, et bientôt le système cutané individuel ne tarde pas à sortir de l'enveloppe commune, entièrement formé. Alors un polype nouveau existe à la surface du polypier; la proéminence dont il est issu forme un lobe de plus, qui lui-même produira à son tour d'autres lobes en passant par les mêmes phases, et ainsi le polypier se ramifiera indéfiniment.

Le temps nécessaire à l'évolution d'un polype par bourgeon varie suivant la température de l'atmosphère. Dans les chaleurs de l'été, il suffit de quatre ou cinq jours, tandis que huit à dix jours et même davantage sont nécessaires, par les temps froids, pour qu'un polype arrive à son entier développement.

Tel est le mode que la nature emploie pour la ramification du polypier et le développement de nouveaux bourgeons chez les lophopiers. Ces bourgeons ne sont donc pas, comme on l'a dit, produits par des œufs de polypes qui viennent se déposer extérieurement à la surface du polypier, ils sont produits par de nouveaux polypes qui se développent à l'intérieur de l'enveloppe générale. ISul doute que pareille chose s'opère dans tous les polypiers véritablement composés, à quelque division qu'ils appar-

tiennent. Ainsi s'explique également le mode de production des nouveaux polypes dans les hydres, sur lequel on n'avait que des données vagues et incertaines.

Le mode de développement que nous venons de présenter est le même dans les embryons nus des polypiers composés d'eau douce.

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