‹ Histoire naturelle des religionsChapitre 19 sur 59 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Noire but n'est pas de faire dans ce volume l'histoire des religions. Le sujetainsicompris exigerait bien d'autres développements. Nous nous proposons simplement de rechercher les conditions matérielles et morales qui peuvent être considérées comme les germes d'où elles sont sorties, d'en suivre le développement et d'en marquer la filiation en passant successivement en revue et dans Tordre où ils se sont produits les types principaux.

C'est la pensée que nous avons voulu indiquer en donnant pour titre à ce volume : Histoire naturelle des religions.

Nous n'avons pas d'ailleurs à nous arrêter bien longtemps sur l'élude des conditions matérielles et morales de la primitive humanité ; ce tableau a été fait plus com-

plètement que nous ne pourrions le donner ici dans un volume de cette même collection : les Débuts de Vhumanitè, par M., A. Hovelacque. Nous y renvoyons ceux de nos lecteurs qui tiennent à se rendre un compte vraiment exact de la série des transformations qui ont amené l'homme de la bestialité primordiale au développement intellectuel que supposent les conceptions religieuses, même les plus grossières.

Je sais bien qu'il se rencontre des savants, et non des moindres, qui, malgré la persistance de certaines races à peiné sorties de l'animalité, refusent d'admettre que l'humanité soit partie d'aussi bas, et qui tiennent absolument à constituer au-dessus du règne animal un règne humain ayant pour caractéristique essentielle la religiosité.

Pour ceux-là, l'étude que nous faisons en ce moment des conditions qui ont amené l'homme à la conception religieuse n'a aucun sens, puisque l'homme étant, selon eux, un animal essentiellement religieux, devait nécessairement arrivera la formule plus ou moins parfaite de l'idée qui, dès le principe, était en germe au-dedans de lui. Cette doctrine. n'est en somme qu'une application particulière de la théorie des idées innées de la philosophie universitaire.

Aux yeux des partisans du règne humain, le transformisme, qui -feoumet l'humanité aux influences des circonstances et des milieux, est une doctrine humiliante, à laquelle ils s'efforcent d'échapper au moyen d'une métaphysique fantaisiste, mais consolante et commode. Nous qui n'avons pas la ressource de croire à la métaphysique, nous nous contenterons de tâcher de suivre, d*au8si près que possible, les faits constatés par l'observation. ji^ liJijiiPit.wiflue nous ne pouvons guère observer diree-

tementrhumanité primitive. Mais nous avons pour suppléer à cette impossibilité deux sources d'observations qui nous fournissent un nombre de faits plus (j[ue suffis sants pour appuyer nos affirmations.

L'une, ce sont les récits des voyageurs qui ont visité et étudié les populations sauvages sur tous les points du globe ; Tautre, c'est l'étude des monuments qu'ont laissés les grandes civilisations antérieures. Du rapprochement des observations que nous, pouvons faire de ces deux côtés, résulte une conclusion qui s'impose à nous avec la force de l'évidence la mieux caractérisée; c'est que, plus on remonte dans le passé des races civilisées, plus on y trouve de faits, de coutumes, de croyances, de pratiques semblables à celles qui persistent chez les sauvages. Il sufflt même d'une étude quelque peu attentive pour découvrir autour de nous et en nous-mêmes, che^ les peuples les plus cultivés, une foule de préjugés, de superstitions ou survivances parfaitement absurdes, et qui ne s'expli-» quent que par transn^ission héréditaire. Si en effet nous descendons des civilisés aux sauvages, nous y retrou-* vons ces mêmes habitudes au milieu de beaucoup d'autres du même genre, qiîi ne sont pas venues jusqu'à nous. On ne saurait, du reste, trop insister sur les diversités corporelles et mentales qui distinguent entre elles les races sauvages. Il ne manque pas de gens qui croient que le mot de sauvage dit tout, et qu'il n'y a rien à chercher au delà, (le préjugé est répandu surtout en France. Nous nous itnaginons volontiers un type unique et partout uniforme. C'est une grave erreur. Il existe parmi les sauvages des races misérables et inintelligentes, telles que les Austra^ liens, les Bojesmans, les Pécherais, qui sont à peine supérieures, en intelligence à certains «nimaux,. et qu

paraissent incapables, par nature, de toute civilisation ; à d'autres, au contraire, tels que les Esquimaux, les Hawaïens, les Taïtiens, il semble qu'il n'ait guère manqué qu'un milieu plus favorable pour atteindre à un degré de culture assez élevé.

De ces observations, il est permis de conclure que les populations sauvages que nous avons sous les yeux représentent assez exactement la série des transformations par lesquelles a passé l'humanité.

Un autre fait que nous pouvons invoquer en faveur de notre thèse, c'est que parmi les peuplades sauvages, il s'en trouve un grand nombre, chez qui les enfants sont plus précoces que ceux des nations européennes, par exemple chez les nègres, chez les Hawaïens, chez les Néo- Zélandais, chez les Taïtiens. C'est un phénomène assez général chez les races inférieures ou arriérées. « En effet, comme le fait justement observer le D' Letourneau *, dans les civilisations inférieures, le développement hâtif est une nécessité ; l'homme n'a pas le loisir de s'attarder dans l'enfance. » Ses parents cessant de s'occuper de lui dès ses premières années, il faut qu'il se mette rapidement, sous peine de mort, en état de subvenir aux nécessités de la vie. A ce point de vue l'enfant devient bien vite l'égal de l'homme, mais ce progrès ne dépasse pas les nécessités de l'existence la plus grossière.

La permanence de ce développement hâtif, bientôt suivi d'un arrêt absolu, peut sans doute être considéré comme un caractère de race ; mais ce caractère même ne peut s'expliquer que par la permanence des nécessités vitales, qui produisent à la longue une prédisposition héréditaire. On a

* Sociologie, liv. V, ch. i, p. 232, Bibliothèque des Sciences contemporaines. — Reinwald, 15, rue des Salat-Peres.

-Blême affirmé que dans ces races si hâtives les diverses parties de la boîte crânienne se soudent de très bonne heure, et Ton a prétendu trouver dans ce fait purement physiologique la raison de l'impossibilité d'un développement ultérieur. Resterait à démontrer que cette soudure précoce ne tient pas précisément à la longue habitude de ne demander au cerveau aucun exercice au delà des notions nécessaires à la prolongation de la vîe.

A ces observations plus ou moins indirectes, il faut ajouter celles qu'a permis de faire la découverte d'un grand nombre d'objets, — armes, ustensiles, parures, habitations, constructions, etc., — grâce auxquels nous pouvons dès maintenant nous rendre un compte à peu près exact de la manière de vivre de l'homme des temps préhistoriques et apprécier sa portée intellectuelle.

Il n'est pas impossible que les découvertes futures dans les contrées non encore explorées à ce point de vue, modifient quelque peu les conclusions fournies par les observations antérieures. Mais tout ce qu'on a trouvé jusqu'ici confirme absolument l'assimilation que nous établissons entre les diverses catégories de sauvages et les différents âges des temps préhistoriques. Gela nous suffit pour que nous croyions pouvoir nous avancer sans trop de témérité.

Il faut lire les récits des voyageurs pour se faire une idée approximative de la faiblesse intellectuelle de la plupart des races sauvages. Nous emprunterons quelques traits au tableau résumé qu'en a tracé le D' Letourneau dans sa Sociologie * .

Les -enfants tasmaniens faisaient preuve d'une grande

* Sociologie, livre V, ch. i, page 527 et suiv. Biblioth. des sciences conlemporaines, — Reinwald, édit.

mémoire relativement aux personnes, aux lieux, aux objets ; mais on ne pouvait leur faire comprendre les conètructions grammaticales ; l'arithmétique surtout leur était absolument lettre close. D'après Leichard, les Australiens ont également pour les détails, pour les objets particuliers une mémoire tenace, photographique ; mais ils ne réussissent pas à comprendre un dessin des plus simples, et dans le portrait de Tun d'eux ils croient voir un vaisseau ou un kangourou. Les Bojesmansne sont pas plus développés que les Australiens; ils n'ont pas de noms propres, méprisent une flèche qui a manqué le but, croient que de deux chariots le plus petit est Tenfant du plus grand et ne songent à chercher leur nourriture que quand la faim les talonne. Cette imprévoyance absolue est du reste un des défauts les plus ordinaires chez la plupart des peuplades sauvages, et en même temps un des plus incompréhensibles chez des gens qui passent leur vie à mourir de faim. L'expérience journalière, aidée de la souffrance, ne peut les instruire sur ce point. Le Hottentot dévore en un jour jusqu'à s'en rendre malade les aliments qu'un heureux hasard fait tomber entre ses mains, sans s'inquiéter de l'avenir. Les Caraïbes vendent pour rien le matin leurs hamacs, sans prévoir qu'ils en auront besoin le soir ; les Peaux-Rouges détruisent des troupeaux de bisons, pour en prendre la langue et laissent pourrir le reste ; d'autres coupent les arbres pour en cueillir le fruit. Toute idée générale^ leur échappe, et tout effort intellectuel les écrase. Il leur est impossible de soutenir leur attention au delà de quelques minutes. Les Ahts de l'Amérique du Sud ne peuvent répondre juste qu'à rni petit nombre de questions. Au delà ils n'entendent plus. Près du lac Tanganika, dans l'Afrique Australe, Burton a'effor-

çant de noter dans chaque, tribu les mots usités pour compter de un à dix, n'y parvenait qu'avec une peine extrême. Au bout de dix minutes le regard du nègre interrogé devenait vague, hébété ; ses réponses étaient incjûhérentes, et il s'endormait accablé par la fatigue. Burchell raconte la môme chose du Gafrequi lui apprenait sa langue.

Il existe du reste bien peu de sauvages qui soient capables de compter jusqu'à dix. Les Weddahs de Geylanne comptent pas même jusqu'à un. Les Tasmaniens, un peu plus avancés, savaient dire un et deux ; au-dessus de deux, ils disaient beaucoup. Quelques-uns, les plus forts, parvenaient à dire deux plus un, et même deux plus deux. Pour dire cinq ils levaient la main à la hauteur d'un homme. Ils étaient parvenus à acquérir l'idée du nombre cinq, mais le mot leur manquait encore.

Les Australiens ne possèdent aussi que deux expressions numériques; mais en les juxtaposant, ils parviennent à compter jusqu'à dix. Les plus intelligents, pour exprimer cinq, disent une main, et pour dix, deux mains, La numération n'est guère plus avancée chez les Néo-Calédoniens, les Bojesmans, les Gafres, les Dammaras, les Zoulous, les Indiens d'Amérique, etc.

La langue des mêmes peuples démontre également leur infirmité intellectuelle. Tous ont débuté par le monosyllabisme, et beaucoup n'ont pas réussi à dépasser cette première période de l'évolution intellectuelle. Quelques-uns ont à leur disposition si peu de mots qu'ils sont forcés d'y suppléer par des gestes, et qu'ils ne peuvent se comprendre dans- l'obscurité. D'autres n'ont pas d'adjectifs et ne peuvent qualifier que par des comparaisons ; le poul n'a ni masculin ni féminin. Les mots qui expriment le temps,

l'espace, la substance manquent dans la plupart des dialectes américains ; les expressions générales leur font le plus souvent défaut ; ainsi ils peuvent nommer tel ou tel arbre, désigner telle ou telle couleur, mais ils n'ont pas le mot général arbre ou couleur ; le vocabulaire des Weddahs suffît ^ peine pour désigner les objets les plus usuels elles actes les plus ordinaires de la vie quotidienne. On ne s'étonnera donc pas qu'un grand nombre d'entre eux n'aient pas de mots pour exprimer les qualités morales, ou qu'ils soient obligés d'emprunter leurs qualificatifs aux sensations du goût.

Page 1