CHAPITRE II
qu'est-ce que l'animisme?
Ces êtres misérables qui ne savent pas compter jusqu'à trois, sont tous des spiritualistes d'autant plus convaincus, qu'ils sont inconscients. Gela nous paraît étrange, grâce à l'habit udt^ qu'on nous fait prendre dès l'école de considérer le spiritualisme comme le dernier mot de la science, tandis qu'il n'est que le premier balbutiement de l'igno- . rance. Il n y a guère de sauvages qui soient capables de | voir des différences de nature entre eux-mêmes et les objets qui les entourent. Parce qu'ils sont eux-mêmes vivants, ils prêtent leur vie à toutes choses ; parce qu'ils éprouvent des besoins, des sentiments, ils supposent partout les mêmes besoins, les mêmes sentiments. L'anthropomorphisme, qui plus lard produira les admirables créations de l'art grec, se retrouve plus ou moins imparfaitement au fond de toutes les conceptions de ces ignorants, qui ne savent pas distinguer les phénomènes subjectifs des phénomènes objectifs, l'imaginaire du réel, et qui sont incapables de faire la différence entre ce qui est animé et ce qui ne l'est pas.
Qu'ils prêtent leurs propres sentiments aux animaux, cela ne nous étonne pas beaucoup, car nous n'en sommes plus à conside'rer ceux-ci, avec Descartes, comme de simples machines. Nous admettons même à la rigueur que les sauvages aient pu confondre la vie des végétaux avec la vie animale, parce que, en somme, le végétal est vivant, et que cette vie se manifeste au dehors par des signes parfaitement visibles. Nous concevons plus facilement encore qu'ils aient considéré comme des êtres animés le soleil, la lune, les astres, le vent, J'eau, le feu, l'éclair, le nuage, etc., car il est tout simple que, dans l'état de leurs connaissances, ils aient conclu du mouvement à la vie, mais Fa- { nimisme des sauvages ne s'arrête pas là. 11 s'étend à \ tout sans eœceptton, exactement comme pour les enfants qui continuent à attribuer une vague personnalité à leurs jouets et aux objets qu'ils voient habituellement. Or nous I ne devons pas perdre de vue que, au point de vue physiologique et intellectuel, l'enfant des races civilisées}recommence et traverse plus ou moins rapidement toute la série des transformations par lesquelles a passé l'humanité.
Nous avons vu que les Bojesmans méprisent la flèche qui a manqué le but.
Les Peaux-Rouges préfèrent un hameçon qui a pris un gros poisson à une poignée d'hameçons neufs, qui n'ont pas encore fait leurs preuves. Chez les Indiens de l'Amérique septentrionale, écrivait le P. Gharlevoix, les âmes sont pour ainsi dire les ombres et les images animées du corps, et c'est comme conséquence de ce principe que ces sauvages croientque tout est animé dans l'univers. Keating fait la même remarque. Le P. Le Jeune, au xvii* siècle, rapporte que les mômes Indiens croyatent que non seulement les âmes des hommes et des animaux, mais aussi
celles des haches et des chaudrons doivent traverser l'Océan pour se rendre au grand village, qui est leur paradis, situé bien loin, là où le soleil se couche. Mariner trouve les mêmes croyances chez les Fidjiens :
A la mort d'un animal ou d'une plante, ils affirment que son âme se rend immédiatement dans le Bolotoo ; une pierre ou quelque autre objet vient-il à se briser, Timmortalité est également sa récompense. Quand une hache ou un ciseau est usé ou cassé, son âme entre au service des dieux. Une maison estelle démolie ou renversée, la partie immoï*telle trouve sa place dans les plaines du Bolotoo. Comme preuve, ils montrent dans une de leurs îles une sorte de puits naturel au fond duquel coule une source où ils prétendent apercevoir les âmes des hommes et des femmes, des animaux morts, des bâtons, des pierres, des canots, des maisons, et de tous les ustensiles brisés, voguapt ou plutôt se précipitant pêle-mêle vers les régions de Timmortalité!
Le révérend E.-B. Cross affirme également que, selon les Karens, chaque objet a sonkelah ou âme. Les haches, les couteaux, aussi bien que les arbres et les plantes, possèdent chacun leur kelah indépendant. Le Karen, armé de l'âme de sa hache et de ses outils, peut bâtir sa maison, couper son riz, conduire ses affaires après sa mort comme auparavant.
C'est par suite de cette idée que les sauvages enterrent avec les morts tous les objets dont ceux-ci se servaient pendant leur vie. Chez les Algonquins, le guerrier mort était enterré avec son mousquet, son casse-tète, son calumet, avec les couleurs dont il se. peignait au moment de partir pour la guerre, et l'on prononçait sur sa tombe un discours pour lui souhaiter un heureux voyage. La femme était enterrée avec une pagaie, un chaudron et la cour
roie avec laquelle elle attachait les fardeaux sur ses épaules. En 1623, le P. Lallenaant affirme que ces offrandes sont faites pour que le mort les retrouve dans Tautre vie ; les Indiens lui expliquaient que les corps de ces objets demeuraient sous terre, mais que leurs âmes allaient se mettre au service de l'âme du mort. Les légendes et les traditions qui expliquent dans le même sens les mêmes usages sont innombrables et se retrouvent chez beaucoup de peuplades.
Cette signification est encore plus claire chez les peuples qui ont l'habitude de brûler les corps avec les objets dont ils veulent leur assurer l'usage au delà de la vie. On pourrait à la rigueur prétendre que les morts se servent des objets qu'on enterre avec eux, sans que ceux-ci changent de nature. Mais là où Ton brûle ces objets, il faut bien reconnaître qu'il ne reste plus que leur âme au service du mort.
Nous n'avons pas besoin de rappeler que les mêmes croyances se retrouvent chez les Grecs, chez les Romains, chez les Gaulois, chez les Assyriens, chez les Perses. Elles persistent encore chez les Chinois et les Hindous. Parmi les usages des nations les plus civilisées, il ne serait pas difficile d'en trouver un grand nombre qui se rapportent aux mêmes croyances, et qui ne sont plus que des faits de survivance, c'est-à-dire des superstitions. Tylor, dans son livre sur la Civilisation primitive, désigne sous le nom d'animisme cette forme première du spiritualisme. Nous adoptons cette expression, qui nous paraît plus nette que le mot spiritualisme, dont le sens primitif implique bien la croyance à-l'existence d'êtres spirituels, la foi aux esprits, mais qu'on a détourné de sa véritable signification. Le mot animisme dit d'ailleurs à peu près la même chose, puisqu'il s'agit d'exprimer ce fait que les sauvages croient
que toute matière est animée comme ils le sont euxmêmes. Ils ne font aucune distinction de. nature entre les hommes, les animaux, les végétaux et les choses que nous appelons inanimées, tels que les minéraux, les astres, les eaux, le feu, les montagnes et m^me les objets fabriqués.
Mais du moment où tous les objets sont animés, il est tout naturel qu'auxyeux des peuples qui ont cette croyance, elle aboutisse à la personnification complète de toutes choses, c'est-à-dire à leur identification avec Thomme lui-même, et que, par conséquent, ils en arrivent à reconnaître dans tous les événements, une résultante de Taction et de la volonté d'un être vivant. C'est de là que sortira l'anthropomorphisme, dont nous aurons à nous occuper plus tard. Pour le moment, nous nous en tenons aussi strictement que nous le pouvons à l'animisme primitif des sauvages .
Il ne faudrait pas croire cependant que la croyance aux esprits n'ait existé que chez les sauvages. L'histoire est pleine de faits qui impliquent le même préjugé chez des peuples qui passent pour plus ou moins civilisés. Nous ne nous étonnons pas d'apprendre que, si un Kuki était tué par la chute d'un arbre, sa famille avait le devoir de le venger en abattant l'arbre et en le hachant en morceaux ; qu'un roi.de Gochinchine punisse ceux de ses navires qui marchent mal et les mette au pilori, comme les autres criminels; mais l'histoire de Cyrus desséchant le Gyndès et celle de Xercès flagellant THellespont se rapportent exactement à la même croyance. Nous la retrouvons jusque dans Athènes, où la loi imposait au tribunal du Prytanée l'obligation de juger les objets inanimés dont le choc ou la chute accidentelle avait causé la mort d'une personne, sans aucune intervention humaine. S'ils étaient reconnus
I coupables, ils étaient condamnés et jetés hors du territoire. L'esprit de cette curieuse procédure se retrouve dan? une vieille loi anglaise, qui ordonnait de confisquer et de
■ vendre au profit des pauvres toute chose, bête ou objet, qui avait tué un homme. Nous voyons chaque jour autour de nousdesfaits qui dérivent de la même conception. Les petites filles causent avec leur poupée, elles la caressent, elles la punissent comme si elle était vivante. Tous les enfants commencent par considérer leurs jouets comme des êtres animés , exactement comme l'Indien d u Brésil qui mord la pierre qui l'a heurté, la flèche qui l'a blessé. Il n'est pas même rare que la passion et la colère ramènent momentanément l'homme civilisé à un état d'esprit analogue. Gomme le fait remarquer avec raison l'historien Grote, « la force et la passion du moment suffisent souvent pour triompher de l'habitude acquise, et l'on peut voir même un homme intelligent, dans un moment de souffrance aiguë, frapper du pied et battre les objets dont il asouff*ert. »
Tylor, dans le premier volume delà Civilisation primitive, p. 559 et suiv., raconte une légende des Ojibvas, qui montre bien le sens animiste qu'ils attachaient à Tusafire d'enterrer ou de brûler avec les morts les objets dont il> s'étaient servis avant de quitter ce monde.
Gitchi Gauzini était un chef qui vivait sur le bord du Lac Supérieur.
Il tomba dans un état léthargique qui lui donna l'apparence de la mort. Au bout de quatre jours, il revint à lui ^ et raconta son voyage. Après sa mort, dit-il, son esprit partit sur la grande route que suivent les morts pour se rendre dans le séjour des
* Il esta remarquer que ces expressions mêmes impliquent TanUrjui croyance animique de la séparation temporaire de Tâme et du corj-s Isotre langage est plein des traces des antiques superstitions.
bienheureux. Il traversa de grandes plaines, de riches pâturages, il \it des bosquets ravissants, entendit le chant d'innombrables oiseaux ; puis, arrivé au sommet d'une colline, il aperçut au loin la demeure des morts, au delà d'un espace voilé par la brume, émaillé de lacs et de ruisseaux étincelants. Il aperçut des troupeaux de daims, d'élans magnifiques et d'autre gibier qui paissaient près de lui sans être effrayés. Mais il n'avait pas son fusil, et se rappelant qu'il avait recommandé à ses amis de le mettre dans sa tombe, il revint sur ses pas pour aller le chercher. Alors il rencontra une foule d'hommes, de femmes et d'enfants qui se dirigeaient vers la cité des morts. Ils étaient lourdement chargés de fusils, de pipes, de chaudrons, de viandes, et d'autres objets ; les femmes portaient des paniers et des pa^ gaies peintes ; les petits garçons traînaient leurs massues sculptées, leurs arcs et leurs flèches, présents de leurs camarades. Un voyageur trop chargé lui offrit un fusil qu'il refusa, et Gitchi Gauzini continua sa route pour aller chercher le sien. Il atteignit enfin l'endroit où il était mort. Là, il ne put voir qu'un grand feu allumé tout autour de lui, dont les flammes lui barraient le passage. Pour leur échapper, il fît un bond désespéré et s'éveilla. Quand il eut terminé son discours, il donna à ses amis le conseil de ne plus déposer auprès des morts tant de choses encombrantes, qui relardent leur marche. Aussi presque tous ceux qu'il avait rencontrés se plaignaient-ils amèrement. Il serait plus sage, ajouta-t>il, de ne déposer dans la tombe que les objets auxquels le défunt était particulièrement attaché, ou qu*il a formellement demandé que l'on mit avec lui ^
Les cérémonies qui accompagnent les funérailles des chefs fîdjiens expriment non moins clairement la même pensée. Le corps est étendu, huilé et peint, vêtu comme pendant
» Schoolcraft, Jndian Tribes, part. IL p. 68 ; Algie. Fes., vol. II. p. 128; Lalleraant Bel. des Jésuites de la Nouvelle-Fra ncCfiGI^^ p. 3.
la vie ; une lourde massue est placée près de la main droite, qui tient un ou plusieurs ornements en baleine souvent très habilement sculptés. La massue doit servir au mort à se défendre contre les ennemis qui sont embusqués sur la route de Mbulu, et qui attendent son âme au passage pour le tuer et le manger. On rapporte qu'un Fidjien, prenant une massue dans la tombe d'un de ses compagnons, dit à un missionnaire que « l'esprit de la massue était parti avec le mort. » Quant au morceau de baleine voici son emploi: sur la route qui conduit à la terre des morts, près de la colline solitaire de Takiveleyava, se trouve un arbre spectre, un pandanus. L'esprit du mort doit jeter l'esprit du morceau de baleine contre cet arbre ^ ; dès qu'il est parvenu à toucher le tronc, il gravit la colline et attend l'arrivée des esprits de ses femmes étranglées sur sa tombe. Les Karens déposent également près du cadavre des aliments, des armes et des ustensiles, ainsi que des objets en or et en argent. Le même usage et la même croyance à la survivance des objets dont Tâme est destinée à partager le sort du mort, subsistent à peu près chez tous les sauvages et se retrouvent plus ou moins dans les coutumes d'une foule de nations civilisées. Les Caraïbes, les Nègres de la Guinée, les Néo-Zélandais, lesTongouses, les Australiens, les Tasmaniens, les Groënlandais, les Sioux, les Iroquois, les Aztèques enterrent également avec les morts leurs armes
* Tylor, dans les premiers chapitres de son livre de la Civilisation primitive^ revient ù plusieurs reprises sur ce f.iil. qu'un grand nombre des croyances d'autrefois sont devenues des sujets de plaisanterie pour les peuples civilises. Dans le même ordre d'idées on p(?urra:t rapprocher de ceci les quatre vers de Scarron :
Près de l'ombre d'un rocher Je vis l'ombre d'un cocher Frottant l'ombre d'un carrosse Avec l'ombre d'une brosse.
et les ustensiles dont ils peuvent avoir besoin. La description que nous a laissée Hérodote (IV, 70) des funérailles des anciens chefs scythes, ne laisse aucun doute sur la pensée qui y présidait. Dans l'Europe même on enterrait également autrefois le guerrier avec son épée, sa lance et son cheval tout scellé ; le chasseur avec son chien, son faucon, son arc et ses flèches ; la femme avec ses vêtements de fête et ses bijoux. Ces objets se détruisaient dans la terre ou dans le bûcher, mais leur esprit, leur âme demeurait en la possession des âmes des morts. Gomment en douter, puisque plus d'une fois le mort apparaissait aux yeux des survivants, dans lés songes ou dans les visions, portant les objets dont on avait pourvu son bûcher ou sa tombe, ou même réclamant quelque objet oublié ? Les Péruviens, interrogés sur cet usage par les envahisseurs espagnols, répondaient simplement qu'ils sacrifiaient aux morts des objets, des animaux ou des personnes, parce « qu'ils avaient vu ou cru voir des gens morts depuis longtemps se promener parés des objets qu'on avait mis dans leurs tombes, et accompagnés de leurs femmes qu'on avait enterrées vivantes avec eux. »
A Madagascar on continue à enterrer avec les morts certains objets qu'on croit devoir leur être utiles ; ce qui prouve bien que les peuples de ce pays admettent aussi l'existence de l'âme ou du fantôme des objets inanimés. Il y a quelques années, après la mort du roiRadama, son fantôme fut vu une nuit dans le jardin de sa maison de campagne ; il portait précisément un des uniformes qui avaient été enterrés avec lui et il était monté sur un des meilleurs chevaux tués sur sa tombe. Cette nouvelle partout répétée ne trouva pas un incrédule.
Les tribus de race touranienne de l'Asie septentrionale.
les Esthoniens du nord de TEurope, les Orang Binuade Sambava, de l'Archipel Indien, reconnaissent tous expressément que leur but en ensevelissant ou en brûlant avec les morts des vêtements, des haches, etc., est uniquement d*assurer au mort un voyage tranquille et agréable jusqu'à la terre des âmes.
En Gochinchine les pauvres évitent de célébrer la fête de leurs morts le même jour que les riches, dans la crainte que les âmes de ceux-ci, se rencontrant avec les âmes de ceux-là, ne les forcent à porter les présents qu'on leur fait. Et il résulte d'un récit publié en 1849, que ce ne serait pas un fardeau léger à porter. Voici des détails qui se rapportent aux funérailles d'un des derniers rois de la Gochinchine, tels que les donne Bastian dsLUssdi Psychologie, p. 89.
Quand le corps de Thien Tri eut été déposé dans le cercueil, on y plaça aussi beaucoup de choses à l'usage du défunt dans l'autre monde, telles que sa couronne, des turbans, des vêtements de toutes sortes, de Tor, de l'argent et d'autres articles précieux, du riz et d'autres provisions. On déposa des mets près du cercueil, sur lequel était dans un cadre un morceau de damas brodé en caractères de laine, séjour d'une des âmes du défunt. Dans la tombe, édifice clos en pierre, on en-, ferma à perpétuité la femme san^ enfants du mort ; elle devait Veiller sur le sépulcre , et préparer chaque jour les aliments et les autres choses dont on s'imaginait que le mort pourrait avoir besoin dans l'autre vie. Au moment où le cercueil fut placé dans un caveau derrière Tédifice funéraire, ou brûla un énorme amas de bateaux, de supports et de tout ce dont on s'était servi pour les funérailles; on brûla en outre tous les objets dont le roi avait fait usage pendant sa vie, son jeu d'échecs, ses instruments de musique, ses éventails, ses boîtes, ses pa-
rasols, ses nattes, ses filets, ses voitures, etc. etc., ainsi qu'un cheval et un éléphant en bois et en carton. Quelques mois après les funérailles, à deux reprises différentes, on construisit dans une forêt, près d'une pagode, deux magnifique palais en bois, qu'on remplit de riches ameublements, palais de tous points semblables à celui que le roi avait habités pendant sa vie. Chaque palais comprenait vingt chambres, et Ton veilla avec la plus scrupuleuse attention à ce que rien ne manquât des choses nécessaires dans un palais; puis on brûla ces édifices en grande pompe *. Ainsi furent consumées d'immenses richesses prélevées sur le travail des malheureux Cochinchinois, dans la seule pensée d'assurer à un roi après sa mort la continuation des jouissances auxquelles il avait été accoutumé pendant sa vie.
On sait que des croyances analogues existaient chez les Grecs. La femme d'Eucrate lui apparut après sa mort pour lui réclamer une de ses sandales en or qui avait glissé sous un cofl're et n'avait pas par conséquent été brûlée avec le reste de ses vêtements. Périandre évoque sa femme Mélisse, pour lui demander de lui découvrir l'avenir. Mélisse refuse, et la raison qu'elle en donne, c'est qu'elle a froid etqu'elle est nue, attendu que les vêtements qu'on a mis en terre avec elle ne lui sont d'aucun usage, n'ayant pas été brûlés. Périandre, pour habiller sa femme, dépouille les Corinthiennes de leurs plus beaux habillements, les entasse dans une fosse et y met le feu en invoquant Mélisse, qui dès lors ne peut plus refuser de répondre à sa question.
Cette croyance aux âmes des choses se retrouve jusque dans les systèmes philosophiques. On sait que Démocrite
« Voir aussi f/ôiArn. Ind, Archip., vol. III. p. 33T.
expliquait le fait de la perception des choses extérieures par l'hypothèse de l'émission des images, — ei.'3to>a, — qui se détachaient des objets pour pénétrer dans les intelligences. Ce n'est pas autre chose en somme qu'une transposition philosophique de Taniinisme des sauvages. Lucrèce explique de même par les simulacres des choses, — simulacra, — les apparitions qui se présententà l'homme pendant le rôve,et les images qui s'impriment dans son esprit quand il pense. Il faut bien dire du reste que la théorie des idées, — Iséa, forme visible, de Eî'âw, voir, — en est restée pour biens des gens à cet ^état. Si pour nous l'idée n'est plus autre chose que le résumé abstrait et généralisé d'une série de sensations plus ou moins identiques, il est certain que pour la plupart des hommes, elle reste ce qu'elle était pour Newton, qui croyait que « le sensorium des animaux est l'endroit où siège la substance sensible et où arrivent les espèces sensibles des choses, par l'intermédiaire des nerfs et du cerveau, afin qu'elles puissent être perçues par l'esprit qui se trouve présent en cet endroit. » Nous n'avons donc pas trop en somme le droit de rire de l'animisme de nos ancêtres. 11 est plus utile de tâcher d'en comprendre l'importance, et de se rendre compte de la manière dont ils comprenaient ces âmes des choses, et de l'influence qu'elle a exercée sur le développement ultérieur des religions. Une fois admise la réalité de la croyance aux âmes des choses, il devient facile de croire à celle des animaux et des végétaux.
Les sauvages adressent très sérieusement, la parole aux bêtes vivantes ou mortes, comme ils le feraient à des hommes, et leur demandent pardon quand ils se trouvent dans la nécessité de les chasser et de les tuer. Un Indien qui vient de tuer un ours croit se réconcilier avec le mort
en fumant avec lui le calumet de paix. On lui met une pipe dans la gueule, et l'on souffle dedans, en priant son esprit de ne pas se venger. La même croyance à la survivance de l'âme des bêtes se manifeste de manière analogue chez les Cafres, chez les nègres du Congo, chez les Stiens du Cambodge, chez les Aïnos de Yesso, chez les Kariaks, chez les Samoyèdes, chez les Goldi, chez les Dayaks de Bornéo, etc.
Il est inutile d'en citer de nouveaux exemples. Ceux que nous avons accumulés pour montrer la croyance à l'âme des choses prouvent également la croyance à l'âme des bêtes, puisque dans toutes les cérémonies funèbres,où Ton enterre ou brûle avec le mort des. vêtements, des armes, des ustensilesj on sacrifie en même temps des animaux, et particulièrement des chevaux et des chiens.
Il y a beaucoup de peuples sauvages qui non seulement croient à l'âme des animaux, mais qui sont persuadés que cette âme peut avoir habité un corps humain, et que ce corps peut même avoir été celui d'un de leurs ancêtres ou de leurs amis. Par conséquent ils ne font à cet égard nulle différence entre l'animal et l'homme.
La doctrine de la transmigration des âmes, dont on fait honneur à Pythagore sous le nom savant de métempsychose fait partie d^ la philosophie courante d'un grand nombre de populations, depuis les plus sauvages, jusqu'à celles auxquelles nous faisons remonter l'origine des civilisations les plus avancées. C'est un dogme pour les Brahmanes et les Bouddhistes, comme pour les Australiens.
Ces âmes peuvent aller animer des arbres et des plantes de toute espèce, car les. végétaux, qui naissent, qui souffrent, qui meurent, ont par là même avec les hommes des affinités encore plus manifestes que les objets inertes. Les
indigènes des îles de la Société \ les Dayaks de Bornéo ^, les Karens *, considèrent les plantes, et en particulier le riz, comme animées. Dans le livre des lois de Manou, les végétaux figurent au nombre des objets que peuvent animer les âmes des morts. Les Santals du Bengale croient que les esprits des hommes vertueux s'incorporent aux arbres qui portent des fruits. Le bouddhisme admet également la transmigration des âmes dans les arbres; mais il paraît probable que cette croyance avait dans le sud-est de TAsie une bien plus grande importance avant la diffusion de ce culte.
Dans ces mêmes régions, leTalein de Birmanie ne coupe jamais un arbre sans demander pardon à Tespritqui Thabite. Les Mentiras de la péninsule de Malacca, certaines populations malaises de Sumatra, les indigènes des îles Tonga croient aux âmes des arbres. En Amérique le sorcier Ojibva prétend entendre la plainte de T arbre qu'on abat. Le moine Roman Pane, chargé par Christophe Colomb d'étudier la religion des indigènes des Antilles, rapporte que, d'après leur croyance, certains arbres envoient chercher les sorciers pour leur indiquer en quelles idoles il faudra transformer leurs troncs. Ces ordres une fois exécutés, on place ces cemt dansles temples, et les indigènes offrent leurs prières à ces idoles, qui dictent à leurs prêtres des oracles. En Afrique le bûcheron nègre, pour se soustraire à la colère de l'esprit de l'arbre qu'il va couper fait d'abord un sacrifice à son bon génie ; ou bien, dès qu'il
* Mœrenhout, Voy. aux îles du Grand Océan, t. I, p. 430.
> Saint John, Far Easi^ t. I, p. 187.
' Mason, Karens, dans Journ. as. aoc'.Bengal, 1865, part. Il, p. 202. Cross, Journ, Am, Orienlalsoc, i IV, p. 309. —Voir aussi la comparaison entre les idées des Siamois etcelle des Malai8,Low,dans Journ. ind. Arohip.y vol, I, p. 340.
a porté le premier coup de hache, il laisse' tomber quelques gouttes d'huile de palmier sur le sol, et se sauve pendant que Tesprit de Tarbre, qui s'est kncé à sa poursuite, s'arrête pour lécher l'huile.
Un jour qu'un nègre adorait un arbre et lui offrait des aliments, quelqu'un lui fit remarquer que les arbres ne mangent pas. Le nègre répondit : « Ce n'est pas l'arbre qui est fétiche ; le fétiche est Tesprit invisible qui anime l'arbre. Sans doute cet esprit ne peut dévorer l'aliment matériel ; mais il s'en assimile la partie spirituelle et laisse la partie matérielle que nous voyons ^. »
Le culte des arbres est très répandu en Afrique et dans l'Asie méridionale. On le trouve surtout à Whidah, chez lesGallas d'Abyssinie, en Birmanie, dans le royaume de Siam. On connaît le fameux Bo, l'arbre miraculeux par excellence. Sa gloire ne subsiste pas seulement dans les vieilles annales bouddhiques : un rejeton, provenant d'une branche de l'arbre saint, envoyé par le roi Asoka de l'Inde à Geylan, dans le m® siècle avant Jésus-Christ, reçoit encore aujourd'hui les adorations de millions de pèlerins, qui viennent chaque année lui rendre hommage et lui ofirir leurs prières.
Ce culte persiste de nos jours chez presque toutes les tribus indigènes de l'Inde, et l'on peut dire qu'il a existé à certains moments chez toutes les races. Les génies des forêts continuent à vivre dans une foule de légendes
* "Waitz, vol. Il, p. 188. Les naïfs métaphysiciens qui s'imaginent que leur spiritualisme est le dernier effort de l'esprit humain devraient bien nous expliquer comment il se fait que ce soit surtout chez les nègres et les sauvages que se retrouvent leurs doctrines les plus traneceadantes.
européennes K il n'est pas même besoin de fouiller dans les vieilles légendes. Les esprits des arbres ont encore leurs croyants et leurs adorateurs dans les campagnes de presque tous les pays. Les jeunes filles de Franconie, le jour de la Saint-Thomas, vont auprès d'un arbre, qu'elles frappent trois fois. A cet appel il répond et leur fait savoir qui elles épouseront bientôt ^.
1 Grimm, D. M, p. 615 et suiv. — Baslian, der Baum ; Hanusch. SlawMyHi.,Tp, 313
2 Waltke, Volkesaberglaube^ p. 57.
Il serait infini de citsr tous les exemples connus de même genre. Ce culte évidemment préhistorique, se retrouve partout, jusque dans la Bible, et il existe encore dans certaines parties de la Suède, de TAllemagne et de la Russie.