CHAPITRE VI
L'idolâtrie se relie par une transition presque insensible aux cultes précédents.
Il suffît de quelques coups de hache ou de quelques traits de couleur pour transformer en idole le fétiche de bois ou de pierre. Mais l'idole n'en marque pas moins, dans le fétichisme, le commencement d'une révolution anthropomorphique qui le met sur la voie d'un développement supérieur, par la distinction de la forme et de Fesprit qui l'anime. Cette distinction peut sans doute se rencontrer et se rencontre, en effet, dans les phases antérieures du fétichisme, mais ici elle se produit presque nécessairement dans un temps plus ou moins long, par la réflexion que ne peut manquer de susciter dans l'esprit de l'adorateur de l'idole, que c'est lui qui l'a faite, qu'elle sort de ses mains, que sans lui, elle n'existerait pas.
Et en effet, il est à remarquer que dans l'histoire de tous les peuples idolâtres, celte forme de culte traverse deux phases distinctes, qui supposent la succession de deux états d'esprit différents. Pendant la première, la ressem-
blance de la forme s'ajoute au fétiche comme une sorte de complément naturel de la conception en vertu de laquelle il est adoré comme un dieu : c'est une manifestation inconsciente de l'anthropomorphisme plus ou moins latent qui préside du commencement à la fin à la création et au développement progressif de touè les panthéons. La seconde suppose une distinction formelle entre l'image et l'esprit qui Tanime. Ses caractères sontueltement exposés dans les lignes suivantes, où Waitz résume les principes sur lesquels repose l'idolâtrie dans l'Afrique occidentale. Cette théorie de l'incarnation est fondée sur des observavations très exactes, mais le tort de Waitz est de la donner comme une théorie absolument générale, tandis qu'elle ne se rapporte en réalité, qu'à une conception de formation secondaire. « Le dieu lui-même, dit-il dans son Anthro^' pologie (vol. II, p. 183), est invisible ; mais le nègre, entraîné par ses sentiments dévotieux, et surtout par sa vive imagination, veut avoir un objet visible qu'il puisseadorer. Il désire pouvoir contempler le dieu qu'il adore ; aussi, cherche-t-il à réaliser en boîs ou en argile l'idée qu'il s'est faite de lui. Or, si le prêtre que le dieu inspire et dont il s'empare souvent, consacre cette image à ce dieu, il s'ensuit presque naturellement que le dieu peut aller demeurer dans l'image en vertu de la consécration spéciale qui lui en a été faite. De cette façon, le culte des images devient assez compréhensible. Denham s'est aperçu qu'il excitait de profondes défiances etqu'il s'exposait à certains dangers, lorsqu'il faisait le portrait d'un homme. Le nègre craint en effet qu'en vertu de certains arts magiques, une partie de l'âme de l'homme vivant ne soit absorbée par le portrait. Les idoles ne sont pas, comme le pense Bosman des images des dieux, mais simplement des objets dans
lesquels le dieu aime à venir habiter, et- qui, en même temps, le montrent à ses adorateurs sous une forme matérielle. En outre, le dieu n'est en aucune façon obligé de demeurer constamment dans Tidole ; il y entre et il en sort, ou plutôt il y est toujours présent, mais avec plus ou moins d'intensité. »
La distinction entre les deux phases que nous avons indiquées n'est pas toujours facile à marquer historiquement ; mais il suffît qu'on la voie apparaître plus ou moins confusément. Les exemples nous permettront de la rendre visible
Au Gabon, chaque père de famille a son idole plus ou moins hideuse, qu'il orne et qu'il peint. Il lui donne à boire et à manger. A la Nouvelle-Zélande, les hommes portent volontiers sur la poitrine une petite idole grimaçante en jade vert. En Chine, où les lettrés sont si indifférents à toute religion, la foule est très superstitieuse, et chacun a ses idoles qu'il adore ou qu'il bat, suivant qu'elles exaucent ou non ses vœux. L'idolâtrie était très répandue dans les îles de la Société, chez lesHindous, chez les Phéniciens, chez les Hébreux, chez les Tataresdes régions septentrionales de l'Asie et de l'Europe. L'habitant des îles Kouriles jette son idole dans la mer pour calmer la tempête. A Madagascar, il y avait deux idoles fameuses ; Tune allait se promener seule ou guidait se« porteurs ; l'autre répondait aux questions qu'on lui posait. Elles ont été détruites, il va quelques années seulement, pour avoir manqué à leurs fonctions. Les Esthonîens s'étonnèrent de ne pas voir saigner leurs idoles quand elles furent renversées par un missionnaire chrétien.
Chez les nations asiatiques lès plus avancées en civilisation, le culte des idoles semble avoir cessé d'être purement
fétichique pour devenir plus complètement anthropomorphique. Gomment, en effet, expliquer autrement les danses des bayadères devant les idoles, les sorties de l'idole de Jaggernaut, allant rendre des visites, Tusage de jouer à la toupie devant la statue de Krishna pour Tamuser ?
Le bouddhisme repose sur des principes qui paraissent peu favorables au développement de Tidolâtrie. Toutefois on prit rhabitude d'élever des statues à Gautama et à d'autres saints. On plaça partout leurs images ; et bientôt l'idolâtrie fut poussée jusqu'aux statues articulées et machinées, qui remuèrent et marchèrent comme certaines statues des églises chrétiennes au moyen âge. En Ghine, on charge d'injures l'idole qui a manqué à son devoir. On raconte que les habitants d 'une ville, furieux de n'avoir pas obtenu ce qu'ils désiraient, se rendirent dans le temple de leur idole et lui crièrent : « Gomment I chien d'esprit 1 nous t'avons logé dans un temple splendide, nous t'avons doré, nous t'avons nourri, nous t'avons parfumé avec de l'encens, et cependant tu es assez ingrat pour ne pas exaucer nos prières 1 » Puis ils empoignèrent l'idole et la traînèrent dans la boue. Des scènes analogues se re produisent fréquemment. Dans le cas où lesadorateursde l'idole obtiennent enfin ce qu'ils veulent, ils en concluent que la leçon a profité, et ils vont rechercher le dieu dans le cloaque où ils l'ont laissé. Ils le nettoient, lui font des excuses et lui promettent une nouvelle couche de dorure. Tylor cite une autre histoire qui paraît authentique. Un Ghinois avait versé aux prêtres d'une idole une certaine somme d'argent pour acheter la guérison de sa fille. La fille mourut. Alors le père intenta un procès au dieu, qui fut déclaré coupable de fraudé et banni de la province.
L*antiquité classique nous offre de nombreux exemples dans le même ordre d'idées. On habillait, on parfumait les statues; on leur offrait les mets les plus rares et les plus choisis. On leur donnait les spectacles les plus magnifiques pour les divertir ; on les citait comme témoins devant les tribunaux. Les Tyriens enchaînaient la statue du soleil pour qu'elle ne quittât pas leur ville. Des faits du même genre se reproduisent plusieurs fois dansThistoire de Rome. Auguste faisait encore corriger Neptune. Le jour de la mort de Germanicus, les Romains jetèrent à bas les statues des dieux. Les Arcadiens tombaient à coups de bâton sur leur dieu Pan, quand ils revenaient de la chasse les mains vides.
On voit que les descendants des Aryas n'ont pas lieu de traiter dédaigneusement les pauvres sauvages. Leur conception religieuse n'est guère plus relevée. A Rome, les dévots s'arrangeaient avec les desservants pour être placés dans les temples le plus près possible de l'oreille de l'idole afin d'en être mieux entendus. Le paysan russe voile l'image de son saint quand il veut faire quelque chose de mal , et l'on sait qu'en Espagne les filles publiques ne manquent jamais d'avoir une image de la Vierge dans leur alcôve ; elles se contentent de la retourner contre le mur quand elles ont à exercer leur métier. Le Mingrélien dont la récolte a manqué emprunte le saint d'un voisin plus favorisé ; et quand il veut prononcer un faux serment, il a soin de prendre à témoin un saint qui passe pour être un bon homme. Le paysan de l'Europe méridionnale essaye tour à tour les injures et les caresses sur son saint préféré, dont il fait un véritable fétiche, et quand il veut obtenir de la pluie, il plonge dans l'eau une image de la Vierge ou de saint Pierre. Enfin partout aujourd'hui
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encore, nous voyons des images qui clignent des yeux ou qui pleurent pour la plus grande gloire de Dieu, ou plutôt pour la plus grande honte deThomme. Tout cela du reste, il faut bien le confesser, n'a pas de quoi étonner quand on \ réfléchit. Il n'y a pas d'absurdité qui ne puisse logiquement découler de Tabsurdité première de la croyance aux esprits.
M. Tylor remarque irès justement que la forme idoJâtrique du fétichisme est une forme secondaire, qui ne se rencontre guère au plus bas degré de la civilisation; «Les races indigènes de l'Amérique, dit-il, nous offrent la preuve ndiscutable que l'idolâtrie apparaît surtout dans la phase qui succède à la civilisation la plus infime ; puis à me* sure que la civili*sation augmente, nous assistons au développement de celte forme religieuse, qui prend plus d'extension et dont toutes les parties s'harmonisent. Le culte des images, complètement inconnu de la plupart des tribus inférieures, commence à se manifester dès qu'on atteint à des nivaux plus élevés de l'état sauvage. Ainsi le» tribus indigènes du Brésil dressent dans leurs huttes ou dan« les forêts leurs petites statuettes en cire ou en bois, qu'elles croient descendues du ciel; les Mandans, hurlant et gémissant, disent leurs prières devant des idoles de peau bourrées d'herbes ; les Algonquins représentent leurs dieux (Manitou ou Oki) par des têtes en bois sculpté ou par des idoles plus- complètes auxquelles ils offrent djes sacrifices. Dans les îles de l'hémisphère austral et chez les Andamans, chez les Tasmamiens, chez les Australiens le culte des images existe à peine ; il ne se trouve pas, ou il est fort rare dans plusieurs des régions habitées par les Papous et les Polynésiens, mais il a pris un développement extrême dans la plupart des lies dont les habitants ont
COMMENCEMEÎîT DE L'ANTHROPOMORPHISME PHYSIQUE 76
atteint à cet état de civilisation qui caractérise la vie sauvage la phis avancée. Dans les îles de la Polynésie où Ton a étudié avec le plus de soin la signification et la portée de ridolâtrie indigène, on est arrivé à la conclusion qu'elle repose sur la croyance la plus absolue à l'incarnation des esprits. Ainsi les Nouveaux-Zélandais élèvent à ^ la mémoire des morts des idoles près du lieu où ils sont enterrés; ils causent affectueusement avec ces idoles, comme si les personnes qu'elles représentent étaient encore vivantes. Ils leur donnent des vêtements, et conservent en outre, dans leurs maisons, de petites images en bois sculpté dont chacune est dédiée à l'esprit d'un ancêtre. Ils croient que Vatua, ou esprit de l'ancétrc, pénètre la substance de l'image afin de communiquer avec les vivants.
« Le ppétre,en répétant certaines paroles magiques, peut même obliger l'esprit à entrer dans l'idole, qu'il secoue au moyen d'une ficelle attachée â son cou, pour attirer son attention. Parfois Vatua ou esprit refuse de pénétrer dans l'image et occupe le corps du prêtre lui-même , le fait tomber en convulsions, et prononce des oracles par sa bouche. En somme les Nouveaux-Zélandais sont par- \ faitement convaincus que les images en elles-mêmes ne \ possèdent aucune vertu et ne sont pas dignes d'un culte \ quelconque, mais qu'elles ne deviennent saintes que parce qu'elles'sont les demeures temporaires des esprits. Le capitaine Gook, lors des explorations des îles de la Société, a remarqué que les images en bois sculpté élevées sur les tombeaux n'étaient pas considérées comme de simples souvenirs des morts, mais comme des demeures où résidaient leurs âmes. M. Ellis, dans son étude sur l'idolâtrie en Polynésie, étude qui semble se. rapporter plus p^rti^
culièrement à ce même groupe d'îles, nous apprend que les objets sacrés peuvent consister simplement soit en un pieu, soit en une pierre grossière, soit en une image de bois sculpté, ayant parfois six au huit pieds de hauteur, mais parfois aussi six ou huit pouces de longueur seulement. Certaines de ces images représentent des Ttï, c'està-dire les mânes ou les esprits divins des morts, tandis que les autres représentent des Tu, c'est-à-dire des divinités d'un rang plus élevé et ayant un pouvoir supérieur. A certaines époques, parfois aussi en considération des prières des prêtres, ces êtres spirituels viennent se loger dans les idoles, dont le pouvoir augmente alorsbeaucoup ; mais . quand Tesprit Ta quitté, l'idole n'est plus qu'un objet sacré.
« Il arrive qu'un dieu passe d'une image dans le corps d'un oiseau; et l'on peut transmettre l'influence spirituelle d'une idole en la plaçant en contact avec certaines espèces de plumes qui se payent fort cher ; les plumes habitées désormais par le dieu peuvent se transporter, exercer leur puissance dans d'autres endroits et la transmettre à d'autres idoles. L'analogie des âmes et des autres esprits se traduit ainsi par la similitude de leur incarnation en dee images. Ce peuple croit également que les unes comme les autres peuvent pénétrer dans le corps humain. Nous rencontrons là aussi le pur fétiche qui consiste en une plume, en un morceau de bois ou en une pierre, quand il n'est pas une idole taillée avec soin, et tous représentent le même principe d'incarnation des esprits. »
Le culte des images persiste à Bornéo, en dépit des prescriptions musulmanes ; chez certaines tribus dayakes, on fabrique de grossières images d'hommes et de femmes nus, qu'on place les uns en face des autres sur le sentier
qui conduit aux fermes. La tête de ces statues est recouverte d'une coiffure en écorce ; à leur côté est un panier contenant des noix de bétel et elles tiennent à la main une courte lance en bois. Chacune de ces statues est habitée par un esprit qui empêche les mauvaises influences d'arriver aux fermes, et aussi de passer des fermes aux villages. Malheur à l'impie qui oserait lever la main sur ces statues! il serait immédiatement attaqué de fièvres ou de maladies terribles.
Dans l'Afrique occidentale les idoles, faites de paille et de chiffons, représentent des hommes et des animaux. On les fabrique au Galabar, lors de la grande purification triennale, dans l'espoir que les esprits errants s'y réfugieront et que l'on pourra ensuite s'en débarrasser en les transportant au loin. Quant aux idoles proprement dites, on trouve sur la Côte d'Or certaines statues, appelées Amagaiy qui sont confiées plus spécialement aux soins particuliers d'un Wong-man ou prêtre, et elles ont un lien tout spécial avec un wong ou divinité. Or ce lien qui unit l'esprit à l'image est si étroit que l'idole elle-même prend le nom de wong. Dans le district d'Ewe,r^c?roou divinité qui inspire le prêtre, est aussi présent dans l'idole, et ce terme Edro s'applique indifféremment au dieu et à l'idole exactement comme chez nous on dit un christ pour un crucifix, une bonne vierge, une madone, une notre-dame, pour une statue de la vierge. Pour ce qui touche aux ' choses religieuses, toutes les foules sont et demeurent à peu près au même point.