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CHAPITRE V

FORMES DIVERSES DE l'aNIMISME FÉTICRIQUE

L'animisme sous la forme la plus rudimentaire, le fétichisme, règne dans toute l'Afrique équatoriale. Les indigènes du Gabon considéraient la montre de Du Ghaillu comme un puissant fétiche, qui veillait à sa conservation. Chez les Achantis, chaque famille a ses fétiches domestiques comme ceux que Rachel, en quittant la maison de son père, avait emportés avec elle. Jamais ils ne boivent sans leur offrir une libation, qui consiste, comme chez les Grecs et les Romains, à répandre quelques gouttes par terre.

Le fétichisme sévit également dans la Sénégambie, la Guinée, le Soudan, jusqu'à l'Abyssinie. Dans la grande monarchie du roi M'tésa, dans l'Ouganda, près du lac

Albert, dans toute l'Afrique moyenne, on trouve le même culte ; il subsiste même chez les Fellatahs, chez les Bambaras, qui se croient mahométans, mais qui n'en conservent pas moins leurs vieux fétiches, des racines, des coquilles, des cornes, des pierres, des dents, des morceaux de peau séchée, surtout des fragments de cordon ombilical. Leur mahométisme consiste surtout à ajouter à cette collection

de dieux des bandes de papier ou de parchemin sur lesquels il se font écrire par des marabouts des versets du Koran et qu'ils ajoutent à la multitude de leurs fétiches primitifs. A Madagascar, le fétichisme reparaît sans mélange.

Dans la Polynésie oti recherche les plumes rouges, les statuettes en bois que les Noukahiviens rangent devant eux en chantant et en frappant des mains, pendant des heures. Aux îles Pomotou, on préfère des morceaux de bois décorés d'une mèche de cheveux humains. Quand on peut remplacer le bois par un fragment du fémur d'un ennemi ou d'un parent morts, le fétiche prend une plus grande importance. Quand il n'exauce pas les prières, on en change. Les mêmes croyances se retrouvent bien loin de là, chez nombre de tribus latares, telles que les Tongouses, les Ostiaks, les Vogouls.

. Dans les pays où règne le fétichisme, et surtout dans l'Afrique occidentale, le voyageur en rencontre dans chaque sentier, auprès de tous les gués, sur les portes de toutes les maisons, comme dans nos campagnes on trouve des calvaires et des crucifix, des vierges miraculeuses, immaculées, avec ou sans l'enfant, blanches, noires ou dorées à tous les carrefours ou à l'entrée de tous les villages. On en porte au cou comme chez nous des médailles bénites et des scapulaires. Les fétiches protègent contre la maladie, ou L'infligent quand on les néglige; ils font tomber les pluies, ils remplissent la mer de poissons qui viennent se prendre d'eux-mêmes dans les filets du pêcheur; ils découvrent et punissent les voleurs; ils inspirent le courage à leur serviteur et combattent ses ennemis. En un mot, il n'y a rien qu'un fétiche ne puisse faire ou défaire, à la seule condition qu'on ait rencontré le fétiche convenable,

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de inêrifïe que dans la sorcellerie, il suffira de prononcer la formule efficace. Cette confiance du nègre dans ses fétiches est si complète, si sincère, qu'elle en devient contagieuse, L'Européen établi en Afrique s*y laisse souvent gagner. Un grand nombre de récits noiis apprennent qu'aujourd'hui encore, le voyageur qui passe la nuit dans la demeure d'un blanc établi dans le pays, aperçoit souvent une griffe, un os, ou quelque fétiche du même genre que celui-ci s'est attaché autour du cou.

C'est là un fait d'atavisme qui n'a en somme rien de bien étonnant, si l'on songe que les Aryens et les Sémites ont commencé par le fétichisme, comme tous ces pauvres sauvages qui nous paraissent si grossiers. En réalité, malgré leurs prétentions pleines d'orgueil, les religions servent surtout à perpétuer au milieu des progrès de notre civilisation toutes les antiques erreurs de l'ignorance primitive et souvent les aggravent, comme nous le démontrerons plus tard, pour échapper aux prises de la science qui les poursuit de ses lumières et menace de les absorber dans son rayonnement.

Le fétiche est souvent un objet fabriqué par celuiméme qui l'adore, tel que les statuettes noukabiviennes, dont nous avons parlé. Dans ce cas il est difficile, — mais non impossible, — que l'objet ne soit pas considéré simplement comme le réceptacle, comme la demeure plus ou moins temporaire de l'esprit. Il en est de même de la maracaoxx crécelle de cérémonie, qui était un puissant fétiche pour certaines tribus du Brésil. La maraca était une calebasse dans laquelle on- avait fixé un manche et pratiqué un trou poury introduire des cailloux. Comme il suffisait alors d'agiter la calebasse pour la faire parler, ce n'était plus une calebasse, mais le séjour d'un puissant esprit

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dont la présence se révélait par le bruit qu'il faisait en parlant. Aussi les maracas étaient-elles fort vénérées : on leur parlait, on leur offrait des aliments, des boissons et de Tencens ; on célébrait une fête annuelle en leur honneur et liiêihe on n hésitait pas à faire la guerre aux tribus voisines quand les esprits des maracas demandaient des victimes humaines.

A Viti, la distinction entre le dieu et Tobjet qu'il habite est complètement faite, du moins par les plus intelligents, car il est toujours téméraire d'ai'firmer que de pareilles distinctions soient même soupçonnées par certaines intelligences. Le nombre des dieux y est très considérable. Beaucoup d'entre eux sont simplement l'incarnation des passions et des instincts de leurs adorateurs. Ce sont TAdultère, le Ravisseur nocturne des femmes riches, le Querelleurj le Bretteur, le Meurtrier, Celui qui sort d'une tuerie, etc. Ils ont déifié tous les vices comme on déifie la fièvre, la peur, la peste, etc. Ces divers personnages sont classés suivant une hiérarchie sacrée, calquée sur la hiérarchie du pays. Le maître des dieux, Dengei, s'occupe plus ou moins de tous les actes de la vie humaine ; immédiatement au-dessous de lui sont ses deux fils qui communiquent à leur auguste père les demandes des Vitiens Plus bas, s'agite toute une plèbe divine: les dieux des pêcheurs, les dieux des charpentiers, les dieux de la guerre, les dieux nationaux, les dieux de districts, les dieux de famille. Enfin chaque chef a son dieu familier qu'il consulte dans les occasions graves. Chacun de ces dieux, a un habitat terrestre dans l'archipel Vitien. Le grand dieu Dengei se loge dans le serpent. Les autres dieux séjournent qui dans une plante, qui dans un oiseau, qui dans le requin, l'anguille, la poule, etc. Chacun d'eux a ses fidèles particuliers : ainsi les adorateurs du dieu de l'anguille se font un devoir de ne jamais manger le poisson de leur dieu. Certains dieux résident dans des pierres levées, très analogues à nos menhirs

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druidiques, et auxquelles on offre parfois des animaux; car il faut bien que les dieux mangent ^

Toutes le formes du fétichisme, zoolâtrie, dendolâtrie, pétrolâtrie, -etc., se prêtent également à ce dédoublement. Mais on conçoit combien dansla plupart des cas il est difficile de savoir exactement si Tadorateur d'un animal, d'un arbre ou d'une pierre entend s'adresser spécialement à un esprit qui a choisi pour résidence cet animal, cet arbre ou cette pierre, ou s'il ne fait pas cette distinction. Tout ce que Ton peut supposer d'après l'évolution ordinaire des idées de cette nature, c'est que la distinction est faite par les plus intelligents et qu'elle n'est pas faite par les autres.

Nous ne nous arrêterons donc pas à chercher la solution de ce problème, probablement insoluble dans la plupart des cas.

Certaines tribus australiennes croient à l'existence d'un serpent mythique, qui se cache dans les. étangs et les rivières, d'où il s'eflbrce de happer les gens qui s'en approchent. LesBéchuanas donnent à chacune de leurs tribus des noms d'animaux: ils ont les tribus du crocodile, du singe, du buffle, de l'éléphant, du lion, etc. Ils s'abstiennent de manger la chair et de se vêtir de la peau de l'animal qui est le patron ou totem de leur tribu. En Guinée, on adore les vautours, les crocodiles, etc. Mais c'est dans l'ancienne Egypte que nous trouvons l'exemple le plus complet de la plus prodigieuse zoolâtrie qui ait jamais existé. Le culte des animaux y atteignit les dernières limites de l'extravagance. Ghaquelocalitéavaitses animaux

1 D*^ tetourneau, Spc^logief 263^ 264..

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sacrés. Le meurtre, même involontaire, d'un de ces fétiches était puni de la torture, et le meurtrier était mis en pièces par le pe-uple. On nourrissait le plus délicatement possible un certain nombre de ces divins animaux dans des parcs consacrés ; on les ornait de bijoux ; on les parfumait. De gros revenus étaient affectés à leur entretien. Des fonctionnaires de l'ordre le plus élevé les soignaient et s'ingéniaient à leur rendre la vie agréable. En cas d'incendie, un père de famille s'inquiétait d'abord de son chat; il s'occupait ensuite de ses enfants. Tout le monde connaît le bœuf Apis.

Un des cultes les plus répandus dans l' Atnérique du sud était celui du jaguar. On lui dressait des autels ; on lui consacrait des offrandes; on jeûnait rigoureusement pour obtenir sa prêtrise, attribuée de préférence aux hommes qui avaient eu la chance de tomber entre les griffes du dieu et d'en sortir. Beaucoup d'autres animaux soniadoré^ en Amérique, notamment le crapaud, auquel certains Indiens des bords de TOrénoque attribuent le pouvoir de faire tomber la pluie, et qu'ils fustigent quand il n'exauce pas leurs vœux. Dans T Amérique septentrionale, les Peaux- Rouges vénéraient l'ours, le bison, lé lièvre. LesMandàns adoraient les serpents. LesSélischs et les Sahaptins avaient déifié le loup des prairies. Le serpent, le jaguar, le lion puma, etc., figuraient au nombre desdivinités mexicaines. Lesanciensindigènesdes vallées du Mississipij de rOhio,ele« élevaient d'énormes tertres symbolique^ figurant des al* Hgators, des serpents. On retrouve le même culte des animaux au Pérou.

Il existe également dans la Polynésie, où l'on adore spécialement les reptiles et les requins ; en Asie, où les Kamtschadales vénèrent le» baieiiies, Tours et le loup.

Gomme les Aïnos du Japon, les Yakouts de Sibérie adorent Tours, et devant les tribunaux russes, les Ostiaks prêtent serment sur la télé de cet animal. On sait, du reste, que la zoolàtriea été longtemps pratiquée par nos ancêtres de la race blanche. Le serpent était déifié dans Tlnde, k Phénicie, la Babylonie, la Grèce, en Italie, en Perse, en Lithuanie, etc. Hamman, le singe-dieu, avait dans Tlndedes temples et des idoles. Ganesa a une tête d'éléphant. La vache est encore pour les Hindous un animal sacré, comme le chien dans la religion de Zoroasire. Les Lombards adorèrent une vipère d'or jusqu^au jour où Barberousse s'en empara. Les anciens Prussiens offraient aux serpents des alimeats.

Le culte des arbres n'était guère moins répandu que celui des animaux. Les Damaras, qui habitent la partie méridionale du continent africain, ont des fêtes solennelles pendant lesquelles ils représentent leurs ancêtres par desbranches coupées à des arbres ou à des buissons qui leur sont consacrés, et ils commencent toujours la fête en offrant de la viande à ces branches. On trouve aussi ce culte chez les Dinkas du Nil-Blanc. Des missionnaires ont vu' une vieille femme dinka qui, pour écarter les démons^ offrait les prémices de ses ahments à un gros bâton court planté dans sa hutte. Les Gallas d'Abyssinie adorent également des morceaux de bois.

Dans le Yarriba (bassin du Niger), on vénère des arbres fétiches ; on n'y attache pas les animaux, mais on y suspend une quantité de chiffons, de banderolles, de morceaux d'étoffe de toute forme et de toute couleur. Darwin a vu, en Patagoni*:?, un arbre sacré, également décoré, que l'on honorait en poussant de grands cris. Les mêmes u sagesse trouventchez les Ostiaks, en Asie, et chez certaines tribus

brésiliennes. Les Péruviens avaient aussi leurs arbres sacrés; les races sémitiques et aryennes également. La Bible est remplie de malédictions contre les bosquets sacrés. Llnde et l'Europe antique ont toute une mythologie des arbres. Dans le cours de ses innombrables transmigrations, Bouddha a été quarante-trois fois le génio d'un arbre. Chaque village hindou a son arbre sacré, — ficus religiosa. — On peut citer encorecommeexemple le culte du bambou qui, chez lesBodos, représente la déesse Mainou, et à qui les femmes offrent chaque année un cochon d'or et chaque mois un certain nombre d'œufs. Les Grecs avaient leurs dryades, leurs hamadryades et leurs chênes prophétiques de Dodone. Gaton recommande au bûcheron, avant de couper un arbre qui a été sacré, de sacrifier un cochon aux dieux et aux déesses des bois. On retrouve, ces croyances aux forêts sacrées dans la Pharsale de Lucain et dans la Jérusalem délivrée du Tasse. Les anciens Slaves consultaient les vieux chênes, et la vénération des druides pour ces mêmes arbres est bien connue.

La pétrolâtrie n'est ni moins générale, ni moins persistante. Les Abyssiniens, eu dépit de leur christianisme, adorent encore des pierres levées analogues à nos menhirs, les couvrent d'amulettes, d'onctions de beurre, de fils votifs, de péritoines d'animaux. Les Mexicains, comme leurs prédécesseurs indigènes, élevaient, sous le nom de Téocallis, d'immenses tertres ou édifices pyramidaux, qu'ils inondaient du sang des victimes. Les Péruviens révéraient certains cailloux assez rares, mais déplus ils plaçaient, dans leurs maisons, des pierres qui représentaient les dieux pénates et les déesses du village. Monlesinos raconte que, lorsqu'on cessait d'adorer une pierre pour en vénérer une autre, un perroquet s'échappait de la pre-

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mière pour entrer dans la seconde. Bien que cet auteur ne soit pas une autorité en qui on puisse avoir toute confiance, il est difficile de supposer qu'il ait inventé cette histoire, qui, du reste, coïncide curieusement avec une légende polynésienne, où nous voyons un oiseau apporter dans ridôle l'esprit qui s'incarne en elle.

Les Dacotahs, race inférieure de l'Amérique du Nord, ramassent une pierre ronde, la peignent, rappellent grandpère, puis lui font des offrandes et la prient d'écarter d'eux tout danger. Herrera raconte que les indigènes de certaines îles des Antilles adoraient trois pierres : Tune veillait sur les moissons ; la seconde avait le pouvoir de faire accoucher les femmes sans souffrance; la troisième procurait la pluie ou le beau temps, selon les besoins. Dans nie de Sambava, les Orang-Dangos attribuent aux pierres une puissance surnaturelle. En cas d'accident ou de maladie, ils portent des offrandes à certaines pierres pour implorer la protection du génie qui réside en elles. On rencontre des idées analogues chez les habitants des îles du Pacifique, aussi bien chez les races blondes que chez les races noires. Ainsi, dans les îles de la Société, de grossiers morceaux de buis ou des fragments de colonnes basaltiques, revêtus du costume indigène et frottés d'huile, reçoivent les adorations et les sacrifices dus à leur puissance divine. Aux Nouvelles-Hébrides, on adore les cailloux roulés ; les dieux et les déesses des Fidjiens habitent des pierres noires ressemblant à des meules et reçoivent des aliments en offrandes. Les Fidjiens croient, du reste, comme, les Péruviens et les Lapons, qu'il y a des pierres mâles et des pierres femelles, qu'elles se marient et qu'elles peuvent même avoir des enfants.

Les Khonds de l'Inde ont une foule de dieux locaux,

('i HISTOIRE NATURELLE DES RELIGIONS

Souvent représentés par des pierres levées. On peut citer encore la pierre qui se trouve sous le grand citronnier de chaque village khond, pierre qui constitue le sanctuaire de Nadzou-Pennou, la divinité du village. Dans le Behar, une motte de terre ou une pierre placées sous un arbre, représentent l'àme divinisée de quelque personnage marquant qui, depuis sa mort, est adoré et inspire des oracles. Les Bakadaras et les Bétadâras conservent chacun dans leurs maisons une pierre qui représente le dieu Bûla, et à laquelle on offre des sacrifices pour que le dieu empêche les âmes des morts de venir troubler les vivants. Les Shanars de Tinnevally placent deux pierres sous un hangar- Elles leur servent d'intermédiaires et transmettent à leur grand dieu et à leur grande déesse les sacrifices qu'ils leur offrent. Il y a beaucoup de cas où l'on peut affirmer que, dans les groupes si remarquables de pierres levées qui se trouvent dans toutes les parties de l'Asie, chacune des pierres représente une divinité. M. Hislop a fait remarquer que, dans toutes les parties de l'Inde méridionale, on voit très souvent dans les champs quatre ou cinq pierres levées disposées sur une même ligne et peintes en rouge. Les paysans appellent ces pierres les Pândous, et les considèrent comme les divinités gardiennes de leur champ. M. Hislop pense avec raison que ce nom hindou remplace une appellation indigène beaucoup plus ancienne. Dans leurs groupes de pierres levées, les Hindous ont l'habitude de placer de la peinture rouge sur chaque pierre, de façon à simuler une grande tache de sang là où se fût trouvé le visage, si l'idole avait été sculptée.

Il faut, du reste, ajouter que le culte des pierres a de» sectateurs parmi les Hindous proprement dits. Shashtl, patronne des enfants, est adorée principalement par les

femmes. Cependant elle n> ni idoles, ni temples. On la représente sous la forme d'une pierre, à peu pr^s au3si grosse que la tète d'un hormue. On la couvra de peinture, rouge et on la place au pied d'un arbre sacré, Siva, luimême, est adoré sous la figure d'une pierre, surtput le Sivà qui afflige un enfant d'attaques d'épilepsie, et qui ensuite, parlant par la voix de l'enfant, annonce qu'il est Panchànana, le dieu à cinq visages, et qu'il punit l'enfant d'avoir offensé son image. Ce Siva est représenté. sous la forme d'une idole en argile ou d'une pierre placée sous unarbrèsacré, et on lui offre, non seulement des fleurs et des fruits, mais encore des sacrifices sanglants.

Ce culte des pierres chez les Hindous n'est probablement qu'un reste d'un culte beaucoup plus ancien, pratiqué par les indigènes du pays avant l'invasion des Aryas. Cette probabilité résulte pour nous de deux observations, d'abord de ce qu'il n'en est pas fait mention dans Je Rig-Vedà; et ensuite de ce que dans la croyance hindoue, la distinction entre l'esprit et l'objet semble toujours plus tranchée qu'elle ne Test chez les races essentiellement fétichistes. Cette sorte de régression partielle d'un culte plus intelligent vers un culte de nature plus grossière n'est pas du reste particulière aux Hindous. Ne voyons-nous pas les Grecs, arrivés au plus beau développement de leur civilisation philosophique et de leur art sculptural, continuer à adorer le soliveau qui représentait Artémis dansl'Eubée, le poteau de Pallas Athéné, » — sine effigie rudis palus et informe h'gnum, — la pierre informe qui, « d'après la croyance antique, «représentait Hercule à Hyeltos ; les trente blocs de pierres que les Pharéens considéraient et adoraient comme des dieux, et enfin la pierre, également informe, qui, en Béotie, représentait l'Éros Thespien? Au-

6t HISTOIRE NATURELLE DES RELIGIONS

«îune de ces pierres sacrées n'avait la prétention d'être une statue, une image de dieu. Elles le représentaient par un© sorte de convention idéale, de tradition antique. Théophraste, du iv* siècle avant Jésus-Christ, raconte que les Grecs, quand ils passaient dans les rues devant une pierre sacrée, prenaient une flolQ pleine d*huile, qu'ils portaient à cet usage, versaient cette huile sur la pierre, et ne reprenaient leur route qu'après s'être mis dévotement à genoux.

11 y a dans la Bihle un grand nombre de passages qui prouvent que le culte des pierres était très répandu chez les Juifs. Les pierres figuraient au nombre des divinités des Arabes avant Tislamisme, et Ton sait la vénération qu'ils ont encore pour la Kaaba, que l'on pense être un aérolilhe.

Ce culte a persisté en Europe jusqu'au moyen âge. Il existe des lois pour l'interdire aux chrétiens en France et en Angleterre. A la fin du siècle dernier, il subsistait encore dans certaines parties de la Norvège. Les paysans conser* vaient chez eux des pierres rondes. Ils les lavaient tous les jeudis, ce qui semble indiquer quelque rapport avec le culte du dieu Thor. Ils les plaçaient ensuite devant le feu et les enduisaient de beurre, puis les posaient sur de la paille, à la place d'honneur. A certaines époques de Fannée, ils la trempaient dans de la bière, afin de s'assurer santé et bonheur pour toute l'année.

Les insulaires d'Innisken conservent encore une pierre soigneusement enveloppée dans de la flanelle ; ils l'exposent et l'adorent à des époques déterminées. Quand une tempête éclate, on lui demande de faire échouer un navire sur la côte. La manière dont ces Norvégiens, ces Irlandais, et la plupart des sauvages se comportent avec ces fétiches, ne

permet pas de douter qu'ils icfs considèrent comme des êtres .vivants et personnels.

Le culte de Teau ou hydrolâtrie, a tenu une grande place dans les premières religions des hommes. Eux qui prêtaient la vie à toutes choses , comment auraieat-ils pu hésiter à croire vivante l'eau qui court et qui crie, qui tantôt tombe en cascades ou roule en tourbillons bruyants, tantôt s'arrête et semble devenir immobile? En Australie, chaque étang, chaque rivière a son esprit particulier. Il envoie des maladies terribles à quiconque se baiigne aux temps et aux lieux interdits ; il frappe de mort l'imprudent qui prétend aller visiter le palais du génie des eaux. Tous les pays ont des légendes analogues. Souvent le caractère terrible du génie spirituel des eaux se complique de confusions inconscientes avec les habitants plus ou moins redoutables des fleuves ou de la mer, les alligators, les crocodiles, les pieuvres, les requins, etc., surtout chez les peuplades qui vivent de la pêche, par exemple chez certaines tribus australiennes et chez les indigènes de la terre de Van-Diémen. C'est là que se trouvent les légendes telles que celle . du Bunyip, qui entraîne les femmes dans sa profonde retraite au fond des eaux, et celle du grand dragon par laquelle quelques peuples expliquent les trombes d'eau et les volcans.

Chez les Groënlandais, chaque source a également son esprit spécial. Si l'on se trouve en présence d'une source inconnue, le vieillard le plus âgé doit boire le premier pour chasser de l'eau les esprits méchants. Les Indiens de l'Amérique du Nord ne passent jamais près d'un lac ou d'une grande rivière sans faire des offrandes à l'esprit qui habite ces eaux. Franklin, dans son Voyage à la mer 'polaire^ raconte qu'un Indien dont la femme avait été rendue malade

par l'esprit des eaux, jeta dans le fleuve, pour Tapaiser, un petit paquet contenant un couteau, du tabac et quelques autres menus objets. Le culte de Teau se retrouve également dans les parties septentrionales de l'ancien continent, chez les races tatares particulièrement. Chaque village esthonien a sa source sacrée, et les habitants affirment qu'ils voient quelquefois encore l'esprit du ruisseau sacré de Vœhhanda sortir de l'eau avec ses bas bleus et jaunes. Autrefois, ils sacrifiaient à cet esprit des animaux et des petits enfants. Il n'y a pas très longtemps qu'en Esthonie les paysans croyaient devoir brûler des moulins construits par des propriétaires allemands, parce que ces moulins souillaient l'eau sacrée. Dans l'Inde, les tribus indigènes et les Aryas ont une vénération extrême pour les eaux. Le Gange est une grande divinité. Les nègres d'Afrique adorent également les rivières. Un guide donné à R. Lander, par le roi de Khiama, le suppliait de ne prononcer aucun nom de rivière en présence de celle de Mossa, qui était mariée au Niger et jalouse de toutes les autres rivières qui lui disputaient son mari. Sans cesse, elle reprochait au fleuve les familiarités qu'il se permettait avec ses rivales ; et à l'endroit de la jonction des deux cours d'eau, il y avait incessamment une effroyable dispute conjugale, bruyante à l'excès *. Avant de laisser R. et J. Lander s'embarquer sur le Niger, le roi Boussa consulta le fleuve, et en obtint la promesse qu'il conduirait les voyageurs sains et saufs jusqu'à son embouchure. Le conducteur d'un canot qui descendait le Niger avec les mêmes voyageurs, poussait de grands cris à chaque sinuosité du cours d'eau,

* Journal de Richard Lander, p. 284. — R. et J. Lauder, HUt» univ, des voyages^ vol. XXX, p. 228 et 468.

et, quand un écho lui répondait, il versait dans Teaù un demi-verre de rhum, et il y jetait un morceau à'yam et du poisson. C'était, disait-il, pour nourrir le fétiche, qui sans cela aurait été très dangereux. Au Mexique, de grandes fêtes étaient consacrées au dieu Tlaloc, le génie des eaux. Les Chinchas adoraient la mer sous le nom de Marna- Cocha, Nous voyons dans Homère que les Grecs considéraient comme des dieux, l'océan, la lùer, les fleuves, les rivières, les sources ; et ce culte a persisté jusqu'à nos jours. Au moyen âge, le duc Brétislau défend aux paysans de la Bohême de faire des libations aux sources et de leur sacrifier des victimes. En Angleterre, les Pœnitentiale d'Echbert proscrivent les mêmes pratiques. Elles n'en subsistent pas moins en Bohême ; on va prier sur les bords des rivières où un homme s'est noyé, et l'on y lance, en guise d'offrande, un pain frais et deux bougies. La veille de Noël, on met de côté sur une assiette une cueillerée de chaque plat, et après souper, on va jeter ces aliments dans le puits de la maison, en répétant la formule consacrée : « Je te salue, père de la maison, je te salue et je t'ofl're mes prières. Partage notre repas, ô source, et donne-nous de l'eau tant que nous en aurons besoin ; et si nous sommes tourmentés par la sécheresse, fais tous tes efforts pour la chasser. »

Les Slaves, comme les Esquimaux, craignent encore aujourd'hui do boire avec l'eau uq esprit méchant. Les Bulgares ont la même crainte, et pour l'éviter, ils rejettent une petite partie de l'eau qu'ils viennent depuiser, dans la pensée qu'un esprit peut flotter à la surface. Dans le sud de la France, les habitants de la Lozère semblent ne pas avoir oublié le culte qu'ils rendaient autrefois à leurs lacs ; les Bretons continuent à vénérer leur sources sacrées, tout comme

les Écossais, les Irlandais et les habitants de la Cornouailles.

Le clergé, après avoir longtemps cherché h combattre ces superstitions, a fini par se les approprier. Le fétichisme des sources de Lourdes, de la Salette, et de tant d'autres, est exactement semblable à celui des anciens et des sauvages. On peut môme dire que dans Tesprit, sinon des prêtres, du moins des multitudes qui les suivent, chaque source a son esprit spécial, car bien certainement, pour la plupart, la Notre-Dame de Lourdes n*est pas la même que la Vierge de la Saletle.

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