‹ Histoire naturelle des religionsChapitre 26 sur 59 · LE FÉTICHISME EST-IL UNE RELIGION ? — LE SORCIER · texte numérisé non relu

LE FÉTICHISME EST-IL UNE RELIGION ? — LE SORCIER

Nous terminons, avec le chapitre précédent, Texposition de la première phase du fétichisme, que nous appellerons si Ton veut, celle du fétichisme individuel, par opposition au fétichisme collectif dont nous allons nous occuper, et qui marque la transition aux grandes reUgion polythéistes et nationales.

Dans cette première partie, nous avons envisagé presque exclusivement le fétiche isolé dans ses rapports avec son adorateur, ou du moins nous nous sommes efforcé d*écarter tout ce qui supposerait trop manifestement un culte collectif. Nous sommes loin de prétendre cependant que tous les exemples cités |par nous se rapportent uniquement à cette première période ; mais nous croyons que ceux mêmes que nous avons empruntés à des peuplades qui pratiquent le culte collectif, se rapportent tout naturellement par leur caractère spécial au temps où ce culte collectif était inconnu.

Avant que nous allions plus loin, une autre question se présente à nous dont la solution s'impose. Nous Favons

à peine effleurée jusqu'ici, c'est celle de savoir si le fétichisme primitif doit être considéré véritablement comme une religion.

On peut dire que le fétichisme fournit aux religions une , ! grande partie de leurs éléments, mais qu'il n'est pas luil même une religion. Il ne le devient que chez les peuples : qui s'élèvent à une certaine puissance d'analyse intellec- . tuelle et qui deviennent capables d'établir une distinction ( entre le naturel et le surnaturel. Et en effet pour l'enfance des peuples comme pour celle des hommes, tout est également surnaturel, par la raison que tout est également inexpliqué, et en même temps tout est également naturel, par la raison que Tenfant ne voit pas plus de difficulté d'un côté que de l'autre. La distinction ne s'opère que peu à peu, par le progrès du développement intellectuel et de l'esprit d'analyse. C'est la science qui fait le partage, en retirant successivement de la masse des choses incomprises chacune de celles dont elle trouve l'explication, 'jusqu'au jour où ses progrès lui permettent d'entrevoir que rien n'est nécessairement en dehors de ses atteintes • possibles. Alors disparaît comme un mirage, par l'eÇTet d'une science plus complète, la conception du surnaturel, qui n'est en réalité que l'expression d'une science incdmplète. C'est précisément pour cela que les religions, en s'acharnant à se défendre contre l'évidence qui les tue, ont pour caractéristique spéciale de s'évanouir progressivement dans l'absurde, à mesure que la science étend autour d'elles son cercle lumineux.

Il en est en effet de la différence du naturel et du surnaturel, comme de celle de la poésie et de^la prose. Tout est d'abord surnaturel, comme d'abord tout est poésie. Mais cet effet n'existe que pour nous, qui avons appris à faire

LE FÉTICHISME EST-IL UNE RELIGION î 93

la distinction, non pour les sauvages, dont le langage donne à toute chose la vie, parce qu'ils croient réellement à ranimisme universel et dont la pensée procède par ana- a logies, comparaisons et métaphores, parce qu'elle n'a pas ; encore acquis assez de précision pour analyser les idées et définir les choses.

On peut s'appuyer sur ce fait pour refuser de voir dans le fétichisme primitif une religion, encore moins une philosophie des choses, comme on aime à le dire aujourd'hui. Le sauvage croit simplement, naïvement à la vie morale des choses comme à la sienne propre ; s'il ne leur attribue pas également sa forme physique, c'est uniquement parce que le témoignage direct de ses yeux s'y oppose ; mais toutes les fois que la chose sera possible, l'animisme se < trouvera remplacé par un anthropomorphisme plus complet.

Du moment qu'il croit à l'âme, à la volonté des choses et qu'il se les assimile, il est tout naturel que, les considérant comme des forces, il croie à leur influence bonne ou mauvaise. C'est en effet ce qui arrive partout chez les sauvages, et ce qui se retrouve chez nous dans cette multitude de superstitions courantes, auxquelles nous ne faisons payattention, parce que nous y sommes habitués dès l'enfance, mais qui gouvernent encore en partie la vie de nos paysans *. Croyant à leur influence, il tâche de se créer des alliés parmi les chuses comme parmi ses semblables; le fait de demander à son gri-gri sa protection contre le gri-gri adverse n'est pas plus pour le sauvage un fait religieux que de demander à un voisin son secours contre

^ Et de bien d'autres qui ne s'en vantent pas. Les joueurs sont particulièrement superstitieux. Notre plus grand poète croit encore au danger d'être treize à table.

94 HISTOIRE NATURELLE DES HELimONS

un ennemi quelconque. L'influence protectrice du gri-gri et celle delà massue qu'il branditsont à ses yeux des réa. lités du même ordre, attendu que pour lui il n'existe pas d'ordres différents.

Cette discussion cependant, à y regarder de près, repose sur un principe qui ne paraît pas d'une solidité à toute épreuve. Elle suppose comme admis qu'il n'y a de religion que les religions conscientes. C'est, je crois, une erreur. Sans doute, aux yeux du philosophe moderne, la religion n'existe que parla distinction du naturel et du surnaturel, puisque l'essence de la religion est le surnaturel lui-même. Il y a là pour nous unenécessité logique, qui tientau développement analytique de notre esprit et au besoin de clarté qui en résulte. Mais de ce que le sauvage n'a pas atteint le degré de connaissance et de puissance analytique nécessaires pour établir des distinctions de ce genre, n'est-il pas quelque peu exagéré de conclure à la négation du caractère religieux de ses croyances? N'e^t-ce pas comme sil'on contestait le caractère poétique deVIliadey parce que les contemporains de ces vieilles légendes étaient incapables d'écrire la prose de Thucydide ? Au fond cela reviendrait à dire que la religion et la poésie n'existent pas antérieurement aux civilisations modernes, parce que le caractère propre des races primitives et des peuples enfants est d'être. surtout ignorants, passionnés et Imaginatifs.

Or ce sont précisément ces infériorités mentales qui produisent les religions et la poésie. Ces religions et cette poésie sont inconscientes, parce que la science n'existant pas encore ne peut, par le contraste des choses, les forcer à se définir, à se préciser. Mais de ce que, dans les premiers temps, la religion et la poésie existent seules, est-ce ufle raison pour dire qu'elles n'existent pas?

Nous considérons donc le fétichisme comme une religion ; c'est la forme que prend tout d'abord l'esprit reli- \ gieux, et c'est en même temps l'expression rudimentaire ' de l'explication du monde. Philosophie et religion se confondent à l'origine et ne commencent Tune et l'autre à prendre conscience d'elles-mêmes que le jour où, en se séparant, elles se font opposition Tune à l'autre.

Cette opposition n'existe pas dans le fétichisme primitif, tant que la croyance à l'universalité absolue des âmes permet de voir des fétiches dans tous les objets indistinctement.

Mais la distinction se fait peu à peu. On arrive progressivement à établir des catégories d'objets plus spéciale** mentdivinisables.Au lieu de changer de ^-^n arbitrairement, on finit par s'attacher particulièrement à un fétiche unique, plus puissant que les autres; le fétiche de l'individu peut devenir celui de la famille, de la tribu; on lui élève une demeure fixe, un temple ; on lui consacre des prêtres, c'est-à-dire des sorciers spécialement attachés à son sel'vice. Enfin il se distingue de tout le reste, il s'élève en dignité ; cette distinction et cette supériorité mêmes l'enveloppent d'une atmosphère mystique à travers laquelle ses adorateurs n'osent plus lever les yeux sur lui.

Nous arrivons à la seconde phase du fétichisme, celle où il devient une religion consciente par l'adjonction du mystère. Elle coïncide avec le moment où apparaît la première forme du prêtre, le faiseur de pluie, le sorcier. Jusqu'alors le fétichisme n'est qu'un fait comme tous les autres, un résultat parfaitement simple et naturel del'ignorance universelle. Chacun avait son fétiche, son auxiliaire particulier , et si tous n'avaient pas su choisir des auxiliaires également puissants et dévoués, tous du moins res-

taiefit en communication personnelle, directe et immédiate avec leurs gris- gris protecteurs.

Le jour vient où parmi les plus favorisés il s'en trouve un qui conçoit l'idée de mettre le pouvoir supérieur de son fétiche au service de ses amis, moyennant iine rétribution déterminée. Le plus souvent, c'est un fou que cette folie même sacre sorcier au nom de la tribu entière. Par là, le fétichisme d'individuel tend à devenir collectif; les hommes perdent peu à peu l'habitude d'avoir chacun leurs gris-gris; ou du moins s'ils les gardent, ils s'accoutument à les considérer comme inférieurs à celui du sorcier. C'est à celui-là qu'ils recourent dans les grandes occasions. Il s'établit entre les fétiches une hiérarchie qui est le germe logique de celle qui, plus tard, mettra le gouvernement des sociétés aux mains des prêtres. L'homme qu i dispose des faveurs des puissances supérieures devient nécessairement tôt ou tard le maître de ses semblables.

Cependant ce prestige du sorcier et de son gri-gri a besoin d'un long temps pour produire son effet sur l'imagination dés hommes. L'infirmité intellectuelle des sauvages ne voit d'abord rien d'extraordinaire à ce que l'un d'entre eux ait mis la main sur un fétiche plus efficace que les autres, et qu'il en use, à son profit, pour le plus grand bien de ceux qui savent reconnaître ses services. Là où le mystère commence à prendre des proportions capables de frapper les imaginations, c'est quand la concurrence s'établit entre plusieurs ^m-(gr?'w et leurs sorciers. Or, le métier étant bon, la concurrence s'établit presque nécessairement.

Alors, pour attirer la clientèle, chacun s'applique à multiplier les pratiques extraordinaires, la plupart parce qu'ils croient sincèrement à leur efficacité, quelques-uns pour abuser de la crédulité publique.

Les voyageurs nous ont rapporté une foule de récits de cette nature, parmi lesquels il n'y a qu'à choisir.

Le sorcier australien va compléter son initiation par une visite au monde des esprits, grâce à une extase qui dure deux ou trois jours.

Le chaman touranien reste en léthargie pendant que son âme se rend dans la terre des esprits à la recherche de la sagesse.

Nous avons remarqué que les croyances des races inférieures, et en particulier Tanimisme, reposent en grande partie sur les visions et les rêve», considérés comme constituant un rapport direct avec les esprits. Ces visions et ces rêves sont d'ailleurs d'autant plus fréquents et plus étranges que les malheureux sauvages sont soumis à des conditions de vie et d'hygiène déplorables. Les troubles nerveux, l'hystérie, les convulsions sont chez eux à l'état permanent. Le jeûne volontaire ou forcé, joint, comme il l'est souvent, à une foule d'autres privations et à de longues rêveries solitaires dans le désert ou dans la forêt, est un des moyens qui contribuent le plus efficacement à troubler les fonctions de l'esprit et à produire la vision extatique. Chez les Peaux-Rouges, on impose des jeûnes longs et rigoureux aux garçons et aux filles dès l'âge le plus tendre ; pouvoir jeûner longtemps constitue une distinction enviable, et l'on trouve chez eux des hommes qui s'abstiennent de toute nourriture pendant des semaines entières, en ne prenant qu'un peu d'eau. Cette pratique du jeûne pour arriver à l'extase est générale chez les Indiens d'Amérique. On la retrouve également à Haïti, où elle constituait la plus grande partie de l'éducation de quiconque se préparait à la profession de boyé^ ou sorcier, magicien ou exorciste.

Les Keebèts, ou magiciens des Abipones, avaient le pouvoir d'infliger ou de guérir toutes les maladies ou même la mort, de prédire l'avenir, d'expliquer les événements qui se passaient à de grandes distances, de provoquer la pluie, la grêle et la tempête, d'évoquer les ombres des morts, de se transformer en tigres, de manier sans danger les serpents les plus venimeux, etc. Le moyen pour eux d'acquérir cette puissance était d'aller s'asseoir pendant plusieurs jours sous un vieux saule, au bord d'un lac, et de s'abstenir de nourriture jusqu'à ce que a leur corps et leur esprit, devenus libres et légers, fussent capables de percer l'avenir. ». C'est devenu un proverbe chez les Zoulous, que « le corps que l'on remplit constamment, ne saurait apercevoir les choses secrètes. » En conséquence, les prophètes gras ne leur inspirent aucune confiance. C'est aussi par le jeûne que le yogi hindou se prépare à voir les dieux. Ailleurs, les sorciers se mettent en communication avec les esprits en prisant ou en fumant des narcotiques qui leur procurent des hallucinations.

« Le Groënlandais qui se prépare à la profession de sorcier, dit Tylor, peut servir de type, et ses récils nous permettent de décrire les fantômes qu'il aperçoit à chaque instant. Seul dans un lieu solitaire, perdu dans la contemplation, amaigri par le jeûne, secoué à chaque instant par d'horribles convulsions, il assiste à d'effroyables scènes; il voit avec épouvante défiler devant lui des figures imaginaires d'hommes et d'animaux qu'il prend pour des apparitions d'esprits. Il n'est pas moins intéressant de consulter les descriptions faites par les Zoulous convertis au christianisme, des affreuses créatures qu'ils voient dans les moments de vive exaltation religieuse , le serpent aux grands yeux féroces, le léopard qui s'approche prêt à s'élancer, l'ennemi qui s'avance sa longue lance à la main, tous viennent

visiter l'un après l'autre le malheureux dans la solitude où il a voulu prier en secret, et tous font tout ce qu'ils peuvent pour l'épouvanter. Les tentations qui assiègent l'ascète hindou ou chrétien, la vision de saint Antoine, tout cela existe encore de nos jours ; mais leur place est dans les livres de médecine, non dans des récits de miracles.

La prophétesse ojîbva, qui a été connue plus tard sous le nom de Catherine Wabose, disait en racontant Thistoire de sa jeunesse, qu'à Tâge de puberté elle jeûnait dans sa hutte solitaire jusqu'à ce qu'elle fût transportée dans les cieux et qu'elle vît le Grand-Esprit à l'entrée du brillant ciel bleu. Ce fut là la première indication surnaturelle qu'elle ait reçue de sa carrière de prophétesse. Chingwauk, un chef Algonquin profondément versé dans les traditions mystiques et lisant admirablement les hiéroglyphes de son peuple, donna à Schoolcraft * les renseignements suivants.

Chingwauk, dit Schoolcraft, commença par me dire que les Indiens se faisaient autrefois un grand mérite de jeûner. Ils jeûnaient parfois pendant six ou sept jours consécutifs, jusqu'à ce que leur corps et leur esprit devinssent libres et légers, ce qui les préparait à rêver. Le but que se proposaient les anciens croyants était de rêver du soleil, car ils croyaient que ce rêve leur permettait de voir tout ce qui se passe sur la terre. Ils y parvenaient ordinairement en jeûnant longtemps et en pensant toujours au même sujet. On s'essayait à jeûner et à rêver dès l'âge le plus tendre. Le jeune homme adopte comme vrai ce qu'il voit ou ce qu'il éprouve pendant ses jeûnes et pendant ses songes, et cela constitue pour lui un principe qui règle les

4 Schoolcraft, Ind. Tribes-parL, î, p. 34, 113, 360, 391 ; part. III, p. 227.

actes de toute sa vie. Il compte sur ses révélations pour s'assurer le succès. Si ses jeûnes ont été suffisamment longs et ses rêves fréquents, et que le peuple soit arrivé à croire qu'il possède le pouvoir de révéler l'avenir, il peut prétendre aux plus hautes dignités. Le prophète commence par exercer ses forces en secret, en ayantsoin de n'avoir auprèsde lui qu'un seul confident dont le témoignage est nécessaire en cas de réussite. Puis il dessine ou il symbolise sur des écorces ou sur toute autre matière les figures de ses rêves ou de ses révélations, et il passe souvent un hiver entier à dresser ainsi le catalogue de ses principales révélations. Si ce qu'il a prédit se vérifie, son confident s!empresse de le dire et on se reporte au catalogue dont nous venons de parler comme preuve de son talent et de sa faculté prophétiques. Le temps ajoute à sa renommée. Enfin il communique ses Kee-Kee-Wins ou tracés de ses songes aux vieillards de la tribu , qui se réunissent pour les examiner, car la nation tout entière croit à ces révélations. Les vieillards finissent ordinairement par donner leur approbation et par déclarer que l'impétrant est doué du don de prophétie, qu'il est plein de sagesse et qu'il est propre à influencer les opinions du peuple. Telle était, dit en concluant le chef Algonquin, l'antique coutume, et nos plus célèbres chefs ont suivi cette voie pour arriver au pouvoir.

Aux jeûnes le sorcier de ces tribus américaines ajoute encore l'usage des bains de vapeur pour se procurer les extases convulsives pendant lesquelles il proclame les volontés de ses esprits familiers.

Nous pouvons encore juger de l'état mental et physique dans lequel devait se trouver le sorcier de la Guyane, par l'entraînement auquel il lui fallait se soumettre afin de se rendre propre à remplir sonoffice.il commençait parjeûner longuement et par se flageller vigoureusement. A la fin de son long jeûne, il dansait jusqu'à ce qu'il tombât évanoui.

On le rappelait à lui en lui faisant avaler une potion composée de jus de tabac, qui amenait de violentes nausées et lui faisait vomir le sang. Ce traitement se continuait tous les jours, jusqu'à ce que le candidat arrivé à Tétat de convulsionnaire, méritât par là la confiance de ses compatriotes. Or cette confiance se mesure généralement à la fréquence et à la gravité des phénomènes morbides et des désordres cérébraux que produisent fatalement les pratiques précédemment décrites.

Parmi les sorciers il y en a certainement qui abusent de la crédulité de leurs concitoyens. Ainsi le moine Roman Pane raconte qu'aux Indes Occidentales, nouvellement découvertes par Christophe Colomb, les sorciers indigènes, pour guérir les maladies, opéraient des succionsprolongées sur le point douloureux ; après quoi ils présentaient un caillou, un morceau de viande ou quelque autre objet du même genre, qu'ils prétendaient avoir extrait du corps du malade, en lui affirmant que cet objet y avait été introduit par son patron ou Cémi, pour le punir de quelque offense.

Mais ce serait s'exposer à de graves erreurs, que de supposer que les sorciers et les prêtres soient d'ordinaire des imposteurs. Le plus souvent ils sont les premières dupes de leurs propres jongleries ; cçir l'esprit humain a des ressources de crédulité inépuisables et vraiment merveilleuses.

Comme le fait très justement remarquer E.-B. Tylor *, « on peut dire que la sorcellerie n'a pas son origine dans la fraude, et qu'elle a été rarement pratiquée comme une pure imposture. Le sorcier apprend de bonne foi en géné-

* La Cimlisalion primitive. Traduction (ieM"*P. Brunet,tomeI. Reinwald, éd. p. 158.

rai une profession qu'il croit digne de vénération, et con* tinue à ajouter plus ou moins de foi à ce qu'elle enseigne; dupe et fourbe en même temps , il associe Ténergie d'un croyant à la ruse d'un hypocrite. Si les sciences occultes n'avaient été imaginées que pour tromper, il aurait suffi d'inventer de pures absurdités, tandis que nous y rencontrons une pseudo- science systématiquement élaborée. C'est en somme un sincère mais faux système de philo^ Sophie, qui s'est développé dans l'esprit humain par un procédé que nous pouvons encore, en grande partie, saisir, et qui doit dès lors avoir son fondement dans la constitution intellectuelle de l'homme. Quoique les témoignages qui pourraient en déposer aient péri, on est parvenu depuis peu et graduellement, par la force des choses, à les faire parler. Voici à peu près comment on arrive à se faire une idée générale de la manière dont ce système s'est trouvé appliqué dans la pratique.

a Dans un grand nombre de cas on attribue à l'efficacité de la sorcellerie ce qui est simplement Tœuvre de la nature. Pour un certain nombre d'autres, où les moyens magiques ont paru réussir, il y a eu pur effet du hasard ; mais dans la plupart des cas l'événement déjoue tous les sortilèges. Le grand talent du sorcier consiste précisément à se tenir en garde contre ces insuccès et à les atténuer à force d'adresse et d'audace. Ainsi il s'exprimera en termes ambigus, de façon à se donner trois ou quatre chances pour une ; il s'entendra à mer\^eille à multiplier dans la pratique les observances minutieuses et à rejeter les déceptions sur l'oubli de quelque formalité. S*agit-ilde faire de Tor, l'alchimiste de l'Asie centrale a un procédé à son service ; seulement pour que l'emploi en soit efficace, il faut s'abstenir pendant trois jours de penser aux singes;

absolument comme les paysans anglais disent que, si Tun de vos cils vient à tomber et que vous le placiez sur votre pouce, vous obtiendrez tout ce que vous désirez, pourvu qu'au moment solennel vous ne pensiez pas à des queues de renards.

« Est-ce une fille qui est venue au monde quand le sorcier avait prédit un garçon, c'est que quelque magicien hostile a changé le garçon en fille. Survient-il une tempête quand le sorcier avait promis du beau temps, alors il demande gravement un plus fort salaire pour accomplir des conjurations plus puissantes, et fait remarquer à ses clients que le mal aurait été bien plus grand , s'il n'en avait pas détourné une partie.

« En laissant même décote ces explications plus ou moins sincères, combien ne voyons nous pas d'honnêtes sorciers qui de la meilleure foi du monde ne tiennent aucun compte des démentis que leur infligent les faits ? Ils échappent à cette réfutation par le prétexte fort élastique d'un peu plus ou cCun peu moins. C'est ainsi que ceux qui croient à l'influence de la lune sur le temps font observer que, si les changements n'ont pas coïncidé mathématiquement, ils se sont du moins précédés ou suivis à deux ou trois jours de distance, ce qui leur laisse une latitude de six jours sur sept. »

La croyance à la réalité des pressentiments et des songes nous fournit un exemple du même genre. En fait, les pressentiments et les rêves se rapportent le plus ordinairement à des préoccupations de l'esprit, causées par des faits réels, présents ou imminents. On peut donc les considérer comme des conjectures plus ou moins fondées. Quand la conjecture ne se réalise pas, on l'oublie. On ne se la rappelle que quand le fait vient lui donner raison.

De tout temps on a vu certaines chapelles remplies des ex-voto des gens qui, dans un péril pressant, ont fait vœu d'y apporter certaines offrandes, et les desservants de ces chapelles ne manquent pas d'en tirer la preuve delà puissance de leur dieu ou de leur saint. Mais qui dira le nombre de ceux que des vœux analogues n'ont pas empêché de périr ?

Les fidèles n'en demeurent pas moins convaincus de l'efficacité des vœux. En cela, comme en bien d'autres choses, les absents ont tort.

La croyance à la sorcellerie est universelle chez les races inférieures, et singulièrement répandue parmi les ignorants des races supérieures. Avant d'affirmer que les sorciers sont des imposteurs, il faudrait expliquer comment ils pourraient s'être élevés au-dessus des croyances de leurs contemporains. En admettant la chose pour quelques-uns, nous faisons une concession probablement exagérée, car l'observation prouve que l'esprit humain, au-dessous d'un certain niveau de civilisation, contient des trésors de bêtise *. Et comment en serait-il autrement dans des intelligences où la limite du raisonnable et de l'absurde n'existe pas, puisqu'elles sont également incapables de comprendre et d'expliquer l'un ou l'autre? Où auraient-elles appris à faire la différence entre ce qui est possible et ce qui ne l'est pas ? Et d'ailleurs, cette distinction peut-elle exister en dehors d'un développement scientifique qui en fournisse les bases ? L'absurde, qui n'existe que par sa contradiction

^ Je suis convaincu que, sauf un très petit nombre d'exceptions, les sorciers croient tous à la puissance de la sorcellerie. CeuK mêmes qui ne réussissentpas d'ordinaire etqui prennent le plus de précautions pour dissimuler leurs échecs, attribuent leurs insuccès à un oubli, ou à Tignorance do quelque formalité essentielle ou à Tinfluence imprévue de quelque démon ennemi.

aux lois constatées de l'intelligence humaine, est un mot ' vide de sens pour qui, comme les.sauvages, ne soupçonne pas l'existence de ces lois, aussi bien que pour les théistes qui supposent à côté et au-dessus de l'intelligence humaine une intelligence divine placée en dehors de toute loi.

Tous les peuples ont cru ou croient encore à la transformation possible des hommes en animaux. La chose est assez étrange, mais elle n'est pas discutable. La métempsychose, qui se retrouve dans un grand nombre de religions, en est une preuve. Mais l'homme ne se transforme pas seulement après sa mort ; il peut, vivant, se changer en loup, en léopard, en hyène, en tigre. Je pourrais citer une multitude de faits qui démontrent que la possibilité, que la fréquence de cette transformation a été admise et affirmée dans toutes les parties de l'univers. Il y a une foule de gens qui ont vu des loups-garous et qui en ont témoigné avec une sincérité manifeste. Mais cela ne suffit pas pour montrer jusqu'où peut aller l'illusion des absurdités les mieux constatées. Non seulement on trouve des gens qui affirment avoir vu des loups-garous, mais il y en a qui ont déclaré l'être eux-mêmes et qui étaient si bien convaincus de la réalité de leur transformation que la mort même et les plus cruels supplices n'ont pu leur arracher un démenti.

Dans son livre, Ashongo Land, du Ghaillu raconte l'histoire suivante. Deux hommes, deux serviteurs d'Akondogo, chef de peuplade, avaient disparu. L'opinion générale était qu'ils avaient été tués par un léopard, qui devait être un homme-léopard. On fit venir un grand sorcier, qui accusa Akosko, le propre neveu et héritier d'Akondogo. Le jeune homme fut amené, et quand le chef l'interrogea, il répondit que c'était la vérité, qu'il n'avait pu faire autre-

ment, car, quandil lui arrivait d'être changé en léopard, il devenait avide de sang.

Après chaque meurtre, il reprenait la forme humaine. Akondogo aimait tellement son neveu qu'il ne voulait pas croire à sèi confession. Il fallut, pour le convaincre, que le meurtrier le conduisît dans la partie de la forêt où' Ton retrouva les corps déchirés des deux hommes qu'il avait réellement tués dans un accès d'hallucination morbide. Il fut brûlé à petit feu devant le peuple assemblé. On trouve même en France des faits analogues dans les procès de sorcellerie du moyen âge. Le sorcier, naturellement, doit avoir plus que tout autre la faculté de se changer enloupgàroii. Une des principales fonctions des sorciers était de guérir les maladies, attendu que les sauvages les attribuent presque toujours à l'influence des esprits méchants. L'explication de cette croyance est très nettement exposée dans le livre de Tylor sur la Civilisation primitive, « Dans les conditions normales, dit-il, l'âme qui est censée habiter le corps d'un homme est considérée comme le principe qui donne la vie à ce corps, qui lui permet de penser, de parler et d'agir. Une adaptation de cette même croyance explique les conditions anormales du corps ou de l'esprit, par la supposition que les symptômes nouveaux résultent de la présence d'un second être ressemblant à Tâme, en un mot d'un esprit étranger. L'homme possédé, secoué et agité par la fièvre, torturé, disloqué comme si quelque être vivant le rongeait et le déchirait intérieurement, épuisé comme si ce même être dévorait sans relâche les . sources mômes de la vie, attribue logiquement ses souffrances à la présence d'un esprit particulier. Parfois même il peut voir dans d'affreux cauchemars le fantôme ou le démon qui le tourmente. Mais c'est surtout quand ce pou-

voir mystérieux jette un homme insensible sur le sol, quand il le fait tressauter et se tordre dans les convulsions ; quand il le fait se précipiter sur les spectateurs avec la force d'un géant et la férocité d'une bête fauve, quand pâle, blême, le visage décomposé, il le pousse à prononcer des paroles sauvages et incohérentes , accompagnées de gestes désordonnés, d'une voix qui n'est plus la sienne et qui ne semble même pas humaine ; ou bien encore quand il donne des conseils, quand il prévoit les événements avec une hauteur de vue et les explique avec une éloquence auxquelles il n'aurait jamais pu atteindre dans son état normal ; c'est alors surtout que cet homme croit être devenu l'instrument passif d'un esprit qui s'est emparé de lui ou qui est entré dans son corps ; et tous ceux qui l'entourent partagent cette opinion. Le malade croit si fermement à la personnalité du démon qui l'obsède, qu'il désigne souvent par un nom propre l'esprit qui, tout en se servant de sa voix à lui, qui tout en imprimant à son parler son propre caractère, se sert des organes du corps dans lequel il est entré. Puis l'esprit envahisseur, quittant enfin le corps épuisé et harassé du médium, part comme il était venu. Telle est la théorie sauvage de la possession diabolique, the'orie qui pendant des siècles a été et est encore l'expiication principale de la maladie et de l'inspiration chez les races inférieures. Cette théorie repose évidemment sur l'interprétation animiste des symptômes qui se produisent dans les divers cas, et cette interprétation est très rationnelle et très plausible, étant donnée la place qu'elle occupe dans l'histoire intellectuelle de l'homme. La doctrine générale qui veut que les esprits engendrent les maladies et provoquent les oracles s'est évidemment produite d'abord chez les peuples sauvagçs et a joué chez eux un rôle

t important... Du moment qu'on explique la maladie par j l'intervention des esprits, il s'ensuit naturellement que le vrai moyen de les guérir est d'expulser les esprits. »

Or le sorcier a seul le pouvoir de les chasser des corps, comme il a aussi, il est vrai, celui de les y faire entrer. Ainsi les Australiens racontent que les démons, obéissant aux ordres d'un sorcier, se glissent derrière la victime qu'il leur a désignée, et la frappent de leur massue derrière le cou ; que le fantôme d'un mort, furieux que son nom soit prononcé, entre dans le corps du coupable pour lui manger le foie. Chez les Mintiras de la péninsule de Malacca, il y. a autant de hantu ou esprits que de maladies. Si une maladie nouvelle se produisait chez eux, ils ne manqueraient pas d'inventer pour l'expliquer un nouveau hantUy auquel ils donneraient son nom. La croyance à ces esprits est si complète chez les sauvages, que, pour empêcher les démons de passer, les Orang-laut, qui habitent la même presqu'île, ne manquent jamais d'obstruer de broussailles et d'épines les sentiers qui conduisent à un endroit où a éclaté la variole. LesKhonds d'Orizza prennent des précautions analogues. Des peuplades de l'Archipel Indien cherchent à guérir leurs malades en établissant des fêtes et des danses pour apaiser les démons de la maladie, en leur offrant des aliments qu'on dépose à leur intention bien loin dans les bois ; ou, ce qui est plus ingénieux, on place des offrandes sur de tout petits bateaux qu'on pousse à la mer dans l'espoir que les esprits qui se sont établis dans le corps des malades monteront sur ces bateaux et ne reviendront plus.

Il serait infini de citer les contrées où règne la doctrine animiste de la maladie. On peut dire qu'elle se retrouve à peu près dans toutes, y compris la plupart de celles qui se

croient civilisées. On comprend qu'avec de pareilles théories médicales, les sorciers soient seuls considérés comme capables de guérir les maladies. Cette fonction leur donne une grande influence.

Celle de prédire l'avenir n'est guère moins importante. Nous en avons déjà parlé, mais les détails que nous donne le docteur Gallaway sur les devins zoulous sont tout particulièrement instructifs. On attribue à l'action des Amatongos ou esprits des ancêtres les caractères morbides qui les distinguent des autres hommes. Cette hystérie est fréquente. Chez les uns, elle disparait naturellement, d'autres cherchent à apaiser par des sacrifices le fantôme qui les possède. Ceux chez qui la maladie suit son cours deviennent des devins et ont le don de trouver les choses cachées et de prononcer des oracles. La description la plus parfaite que nous ait donnée le docteur est celle d'un de ces visionnaires hystériques, affecté de la maladie qui précède l'obtention de la faculté divinatoire. Cet homme décrit luimême les symptômes qu'il ressent, et ce sont précisément les symptômes bien connus de l'hystérie : le poids énorme qui l'accable, les rêves effrayants, les visions qu'il a tout éveillé et qui lui font voir des objets qui n'existent pas, les airs qu'il sait chanter sans les avoir jamais appris, la sensation d'un transport à travers les airs. Cet homme appartenait à une famille dont tous les membres étaient très nerveux et qui, presque tous, devenaient sorciers. Et en effet chez les sauvages, la condition principale pour devenir sorcier, c'est d'avoir reçu de la nature ou d'avoir acquis par l'exercice une santé suffisamment mauvaise pour être aux confins de la folie. Chez les Patagons, on ne leur demande pas d'autre preuve de leur mission. L'épilepsie et la chorée suffisent pour les sacrer sorciers. Les

Ghamans des tribus sibériennes choisissent, pour les instruire dans leur profession, les enfants sujets aux convulsions. Cette profession tend d'ailleurs à devenir hére'ditaire dans les mômes familles en même temps que les prédispositions à Tépilepsie qui l'accompagnent toujours.

Comme on le voit, dès le commencement ce sont surtout les fous et les idiots qui, au nom de la religion et en vertu de ses enseignements, exercent sur Thumanité saine et intelligente la prépondérance morale qu'ils empruntent à leur caractère sacré. Il n'est pas besoin d'expliquer combien cette organisation a dû être profitable au progrès de la société dans le passé, et l'on peut dire dans le présent, car il n'y a pas grand'chose de changé à cet égard.

Il n'y a pas d'exception à cette règle. Quand le sorcier / 1 n'est pas épileptique, il s'applique du moins à en avoir l'apparence ; il se grise de bruit, de cris, de hurlements, de tournoiements, de narcotiques, jusqu'à ce qu'il s'inflige au moins une sorte de folie momentanée. La religion est tellement en dehors du domaine de l'intelligence calme et entière, qu'elle emploie tous les moyens imaginables pour la troubler et la pervertir chez ses ministres.

Le sorcier patagon bat du tambour et agite sa crécelle, j usqu'à ce qu'il soit saisi d'une attaque d'épilepsie. Chez les Weddahs de Ceylan, il danse jusqu'à ce qu'il soit pris de vertige et de folie ; alors seulement il reçoit l'inspiration nécessaire pour guérir les maladies ; de même, le prêtre bondo danse au son de la musique et des chants jusqu'à ce que la violence de cet exercice amène une sorte de crise. Les femmes chamans ne peuvent prononcer leurs oracles que quand leurs dents se mettent à claquer comme si elles étaient en proie à une fièvre violente. Le prêtre fidjien fixe longuement au milieu d'un profond silence un orne-

ment en baleine. Au bout de quelques minutes, il commence à frissonner, sa face et ses membres se contractent, puis arrivent les convulsions accompagne'es de gonflement des veines, de murmures et de sanglots. Le dieu s*est alors emparé de son corps ; ses yeux sortent de leurs orbites ; il regarde de toutes parts sans rien voir; son visage est pâle et ses lèvres livides ; il est couvert de sueur ; en un mot il a tout l'aspect d'un fou furieux ; alors il prononce d'une voix rauque la re'ponse divine. Puis les symptômes de l'hypnotisme s'apaisent ; il promène autour de lui des regards étonnés. C'est signe que le dieu est retourné dans la demeure des esprits. •

On voit que l'apprentissage et la pratique de la sorcellerie ne sont pas une petite affaire . Aux yeux du sauvage, le sorcier devient un être supérieur doué de facultés spéciales, qui lui permettent de se mettre en relations plus intimes et plus fréquentes avec les esprits. Aussi prend-on l'habitude de le considérer comme l'intermédiaire obhgé entre ce înonde-ci et l'autre ; c'est ainsi que la distinction entre les deux ordres de choses s'établit et se marque de plus en plus profondément, par l'extension progressive de l'influence magique concentrée en un petit nombre de mains privilégiées. Cette progression logique, qui suffirait à elle seule à creuser la séparation par la désuétude des pratiques individuelles et par le discrédit des fétiches particuliers, est naturellement et activement secondée par les sorciers qui ont tout intérêt à accroître leur prestige, et qui ne peuvent y parvenir que par une série de miracles. Cette puissance qu'eux seuls possèdent, finit nécessairement par étonner les autres et provoquer en eux des réflexions d'un ordre nouveau. La vénération et la crainte qu'inspirent les sorciers s'étendent aux êtres

dont ils sont les ministres spéciaux. Les gris^gris familiers que chacun choisissait à sa fantaisie et destituait à son gré, quand leur protection cessait de se manifester efficacement, cèdent la place aux grands fétiches des magiciens I' attitrés.

Un autre résultat considérable de cette transformation, c'est que, en cas d'insuccès, ce n'est plus au fétiche qu'on I s'en prend, mais au sorcier. Les puissances dont il est ! l'agent s'élèvent dans un lointain de plus en plus mysté- ' rieux, et c'est de ce mystère que naît peu à peu l'impression qui finit par produire le sentiment religieux, dans le sens actuel du mot. Ce sentiment,, à son tour, en se dégageant de tous les autres, en se précisant par une distinction de plus en plus tranchée entre le monde des esprits et celui des réalités visibles, engendre l'idée religieuse, c'est-à-dire la cro^'ance à une catégorie d'êtres supérieurs à la nature qu'ils gouvernent et dont le pouvoir s'exerce par des moyens autres que ceux que peut mettre en œuvre la puissance humaine.

Cette idée se produit assez tard, et il est impossible de fixer d'une manière absolument précise le moment où elle fait son apparition.

Dans les poèmes homériques, chez le peuple de l'antiquité qui a poussé le plus loin l'élaboration des idées philosophiques et religieuses, les dieux se distinguent absolument des objets et .des phénomènes naturels, mais en même temps ce ne sont encore que des hommes doués . d'une puissance supérieure. Ils sont plus grands, plus beaux, plus forts, mais, en somme, la plupart de leurs • moyens d'action ne diffèrent de ceux des hommes par aucune différence de nature. Ils ne peuvent agir que là où ils sont, ils ne voient que ce qui est devant leurs yeux,

LE SORCIER dl3

ils ne savent que ce qu'on leur rapporte. Ils demeurent sujets à la douleur morale et physique et à toutes les passions de rhumanité. Leurs seules supériorités de nature sont de pouvoir s'élever dans les airs et d'être immortels.

C'est par ce côté seulement que se marque formellement chez eux la distinction entre le naturel et le surnaturel, distinction en dehors de laquelle on ne peut pas dire que Tidée religieuse ait pris conscience d'elle-même.

Si les Grecs d'Homère sont à peine arrivés à entrevoir cette distinction, il ne faut pas trop s'étonner qu'elle ne se soit produite que chez un très petit nombre des nations de l'antiquité, et qu'elle n'existe pas encore chez beaucoup des peuplades sauvages de l'Afrique, de l'Asie, de l'Amérique et de rOcéanie.

La transformation du fétichisme individuel en fétichisme collectif ne s'opère pas seulement par l'intervention des sorciers, elle se produit également par la transmission héréditaire du même fétiche dans certaines familles; mais une des causes les plus importantes de cette transformation, c'est l'adoption de fétiches qui, par leur nature même, se prêtent logiquement à cette extension, tels . que, l'ancêtre commun de la tribu, le vent, la pluie, le nuage, le tonnerre, le soleil, la lune, les e'toiles, la terre, ^ le ciel. C'est cette catégorie de fétiches qui a produit les grands cultes collectifs comme nous le voyons chez les anciens Aryas, chez les Grecs, les Romains, les Iraniens, les Chinois, les Egyptiens, les Sémites, les Péruviens, etc.

Page 1