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CHAPITRE IX

LE CULTE DANS LES RELIGIONS FÉTICniQUKS

Dans le principe le fétiche fut le plus ordinairement un dieu portatif, quelque chose comme une amulette, un talisman, dans le genre de nos scapulaires et de nos médailles qui ne sont plus chez nous que des sous-divinités, des divinités secondaires, des fétiches en sous ordre, depuis longtemps déchus du premier rang, mais qui tendent à y remonter grâce à la religion jésuitique. Dans ces conditions premières, il n'y avait ni culte, ni temples, ni prêtres, pas même de prière. Le fétiche était pour le sauvage un simple porte-bonheur, comme la corde de pendu pour le joueur moderne. Il suffisait de Tavoir sur soi pour être préservé. C'était une influence qui s'exerçait spontanément par une sorte d'émanation sui generïs. Chez les races très inférieures, telles que les Pécherais, les Tasmaniens, les Australiens, les Hottentots, il n'y a ni temples, ni prêtres, ni rites. On le comprend si l'on songe que la diVinité, quelque forme qu'elle prenne, n'étant qu'une réalisation inconsciente des sentiments mêmes de l'homme, une pro-

jection spontanée de ses conceptions et de sa propre moj ralité, est nécessairement faite à son image. La nature I brutale du sauvage primitif étant plus ou moins inaccessible aux sentiments altruistes, tels que la compassion, la reconnaissance, la bienveillance, il est tout simple qu'il \ ne prête pas à ses dieux des sentiments qu'il ne possède pas lui-même. Il communique naturellement aux esprits Tégoïsme plus ou moins féroce que lui impose la lutte incessante contre la faim et les terribles difficultés qu'il trouve à satisfaire ses besoins.

La. pensée de prier les esprits, d'émouvoir en eux des sentiments dont il n'a pas même l'idée, ne saurait donc • dans le principe se présenter à lui.

Plus tard, beaucoup plus tard, quand il commence, non pas à se civiliser, mais à s'humaniser, alors il devient capable" de comprendre que la prière, que les offrandes, que les génuflexions peuvent produire des effets favorables sur Tesprit du fétiche protecteur. Cette extension anthropomorphique de la conception religieuse s'annonce logiquement par la transformation idolâtrique du fétichisme. Le même enchaînement d'idées qui donne au fétiche l'apparence humaine conduit tout naturellement à lui prêter les sentiments humains. Mais il ne faudrait pas croire que cette transformation idolâtrique soit absolument nécessaire pour produire l'extension anthropomorphique d'où résulte la prière.

Du jour où les hommes ont cru pouvoir par des prières déterminer chez leurs semblables une modification dans un sens favorable à leurs désirs, il eût été bien étrange qu'ils n'eussent pas usé de cette ressource à l'égard d'êtres qui leur apparaissaient nécessairement comme plus ou moins semblables à eux-mêmes, sauf cette seule différence

qu'ils les croyaient plus puissants, et que par conséquent ils avaient d'autant plus d'intérêt à s'assurer leur bienviellan ce. Aussi voyons-nous que, chez les peuples qui n'ont pas dépassé un certain niveau de civilisation, la prière Présente deux caractères parfaitement significatifs. D'abord elle n'a jamais pour but que l'obtention d'un avantage matériel déterminé ; et en second lieu elle suppose que l'être auquel elle s'adresse ne peut être lui-même sensible qu'à un intérêt du même genre. En conséquence elle s'accompagne toujours d'un don, d'une offrande, qui lui donne toutes les apparences d'un marché. Donnant, donnant. La cupidité qui s'impose au malheureux sauvage comme conséquence de sa vie misérable ne lui permet pas de supposer même dans son dieu un sentiment qui rende possible un don de pure bienveillance. Voici de ce genre de prière^s quelques exemples rapportés par les voyageurs.

Dans l'île de Tanna, où les ancêtres décédés deviennent des dieux et président à la croissance des fruits, le chef, qui est aussi le grand prêtre, prononce en présence de l'assemblée silencieuse du peuple la prière suivante, en offrant les premiers fruits aux esprits : « Père compatissant, voici des aliments pour toi. Mange-les. Sois bienveillant pour nous en retour de ce que nous t'avons donné. » Puis toute l'assemblée se met à pousser des cris.

Dans l'île des Navigateurs, au repas du soir, le chef de la famille fait une libation d'ava et prononce ces paroles : « Voici de l'ava pour vous, ô dieux ! tournez vos regards bienveillants vers cette famille. Accordez-lui de s'accroître et de prospérer. Gardez-nous tous en bonne santé. Faites que nos plantations soient productives; faites que nos aliments croissent rapidement; faites que nous soyons

au milieu de Fabondance, nous vos créatures* Voici de Tava pour vous, ô dieu de la guerre ! Faites qu'il y ait dans cette région un peuple fort et nombreux pour obéir à vos ordres. Voici de Tava pour vous, ô dieux de la navigation, dieux qui venez dans les canots Tongans et sur les bâtiments étrangers ! Ne débarquez pas en ce pays, mais veuillez poursuivre votre route sur Tocéan, jusqu'à ce que vous arriviez en d'autres contrées 1 »

John Tanner raconte qu'il a vu un jour, par un temps très calme, une flottille débarques indiennes partant pour un long voyage sur le Lac Supérieur. A deux cents mètres de la côte tous les canots s'arrêtèrent et le chef adressa à haute voix cette prière au Grand-Esprit : « Vous avez créé ce lac, s*écria-t-il, et vous nous avez créés, nous vos enfants. Vous pouvez ordonner maintenant que Teau reste calme pour que nous puissions traverser le lac en toute sécurité. » Il continua de prier ainsi pendant quelque minutes; puis il jeta dans le lac un peu de tabac, et chaque canot fit une offrande du môme genre.

Les Zoulous, plus avisés, ont un genre de prière tout particulier. Ils considèrent qu'il est inutile d'expliquer aux dieux ce dont on a besoin, attendu qu'ils le savent parfaitement. Il suffit donc de les invoquer, et cette simple phrase : «Ancêtres de notre famille», constitue une prière. Mais quand leZoulou éternue, ce qui indique qu'il est pour le moment en relation directe avec les esprits, alors il est inutile de les invoquer et il suffît de leur dire ce qu'on veut: une vache, des enfants, etc. Il paraît que dans ce cas l'esprit ne sait plus de quoi le Zoulou a besoin.

Quand les Manganjas du lac Nyassa offrent à la divinité suprême un panier plein de grain et un pot plein de bière pour obtenir en échange la pluie, la prêtresse prend le

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gFain poignée par poignée et le jette sur le soi en criant chaque fois à haute voix : « Ecoute» ô Dieu ! et envoie la pluie ! » Le peuple assemblé répond en frappant doucement les mains Tune contre l'autre et en chantant, — comme chez nous dans les offices : — « Ecoute, ô Dieu 1 »

Les Karens de Birmanie offrent à la déesse de la moisson des présents qu'ils déposent dans une cabane au milieu de leur champ, et ils y placent deux cordes pour qu'elle puisse lier les esprits de quiconque entrerait dans le domaine. Puis ils l'implorent en ces termes: k Grand Mère ! veille sur mon champ et sur mes plantations. Veille avec soin pour que les étrangers n'y entrent pas. S'ils osent pénétrer dans mon champ , attache-les avec ces cordes et ne les laisse pas s'en aller. » Lors du battage du riz, ils crient: « Secoue-toi, Grand'Mère ! secoue-toi ! que mon sac de riz devienne aussi gros qu'une colline, aussi haut qu'une montagne. Secoue-toi, Grand'Mère! secouetoi ! »

Les Khonds d'Orissa ont des prières d'un caractère très particulier ; on dirait une conversation familière. Ils expliquent à leurs dieux l'inconvénient qu'il y aurait pour eux à ne pas se montrer généreux envers leurs adorateurs: «0 Boora-Pennou 1 Tari-Pennou I Et vous tous les autres dieux I (On les nomme.) Boora-Pennou 1 vous nous avez créés et vous nous avez donné l'appétit. Ce blé nous est donc nécessaire, et il nous faut aussi des champs qui le produisent. Vous nous avez donné les graines et vous nous avez ordonné d'employer des bœufs, de fabriquer des charrues et de labourer nos champs. Sivous ne nous aviez enseigné cet art, nous aurions pu sans doute subsister en mangeant les fruits naturels de la foret et de la plaine, pnais dans notre misère nous n'aurions pu accomplir les

cérémonies de votre culte. Rappelez-vous que les honneurs que nous vous rendons sont proportionnés aux richesses que vous nous accordez; exaucez en conséquence les prières que nous vous adressons à présent. Nous nous levons le matin avant l'aurore pour nous rendra à notre travail en emportant nos graines. Préservez -nous des tigres, des serpents et des faux pas ! Faites que les oiseaux voraces prennent la semence pour de la terre et que les animaux rongeurs ne la distinguent pas des pierres! Faites que la semence germe subitement, comme un torrent desséché se gonfle en une seule nuit ! Faites que la terre cède devant nos charrues, comme la cire se Hquéfie au contact d'un fer chaud. Faites que les mottes de terre durcies par le soleil fondent comme les grêlons ! Faites que nos charrues creusent leurs sillons avec une force comparable à celle d'un arbre courbé qui se relève ! Faites que nos semences produisent du grain en si grande abondance, qu'il en tombe tant dans les champs lors de la moisson, qu'il en tombe tant sur les routes lorsque nous rentrerons le blé dans nos greniers, que l'année prochaine, quand nous irons recommencer nos travaux, les champs et les routes paraissent être un jeune champ de blé î Dès le principe nous avons vécu grâce à vos faveurs ; continuezles-nous. Rappelez-vous que votre culte augmente àmesure qu'augmentent nos richesses et que les sacrifices que nous vous offrons deviennent plus rares quand elles diminuent. »

Nousverronsplus tard la prière se transformer peuàpeu, dans le sens de l'évolution humaine. D'abord on cessera de promettre aux dieux des compensations pour les faveurs qu'ils accorderont; la prière cessera d'être un marche quand on comprendra que la conception même de la divi-

nité s'oppose . à ce qu'elle puisse éprouver des besoins ; puis les intérêts matériels cesseront d'être les objets exclusifs de la prière. Mais on comprend que ce n'est pas dans la période fétichiste que cette évolution peut se produire. Le sacrifice, sous sa forme première du don, de l'offrande, procède de la même conceptien que la prière et se réduit essentiellement à ce fait très humain, que le plus sûr moyen de mériter la bienveillance d'un ami ou de désarmer la malveillance d'un ennemi est de lui faire don d'un objet qu'il soit heureux de posséder. Quand il s'agit de faire un cadeau à un homme, rien n'est plus simple ; mais à un dieu, la chose est plus compliquée. Gomment la lui faire parvenir? Il semble qu'il y ait là une difficulté qui ait dû retarder pendant des siècles la pratique du sacrifice. Mais la difficulté est peut-être surtout pour nous, grâce à notre conception métaphysique de la divinité. Remarquez d'abord que quand il s'agit de divinités telles que l'eau, la terre, le feu, la transmission est des plus simples. Il suffit de verser les libations dans l'eau, sur la terre ou dans le feu. Le soleil lui-même boit les libations qu'on lui offre, puisque le liquide diminue rapidement dans les vases exposés à ses rayons. Quand il s'agit d'autres divinités représentées par des idoles, par des esprits habitant des arbres, des pierres, des astres, etc., on peut employer comme intermédiaire le feu qui volatilise les offrandes et les met ainsi à la portée des divinités spirituelles. Mais nous ne devons pas oublier que les sauvages ont pour se tirer d'affaire une ressource qui nous manque. Puisque leur spiritualisme effréné va jusqu'à croire que tout objet matériel, depuis le caillou jusqu'au soleil, a son âme ou même ses âmes, il devient très facile de concevoir que l'esprit de dieu se nourrit de l'âme de l'objet qu'on

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lui offre, quel qu'il soit, et cette conception a de plus l'avantage d'expliquer pourquoi l'apparence extérieure des objets placés snr l'autel d'un dieu ne change en rien, bien que le dieu ait joui de l'offrande qui lui était faite.

Les Zouloue laissent reposer pendant une nuit entière la chair des taureaux sacrifiés. Les esprits divins des ancêtres viennent manger, et cependant le lendemain matin, tout se retrouve exactement dans le même état. Callaway nous transmet les commentaires d'un Zoulou quelque peu sceptique sur cet usage: « Quand nous demandons: Que mangent les Amadhlozï f c&r le matin nous voyons encore toute la viande, les vieillards nous répondent : les Amatongos * la lèchent. Or nous ne pouvons les contredire et nous gardons le silence, car ils sont plus âgés que nous. Ils nous disent toute choses et nous écoutons ; car ils nous disent tout et nous écoutons tout, sans savoir exactement ^Vce qu'on nous dit est vrai ou non. »

Roman Pane, contemporain de Christophe Colomb, décrit ainsi la cérémonie des sacrifices à Hispaniola.

Aux jours de fêtes les indigènes se procurent beaucoup d*aliments, de poissons, de viandes ou d'autres choses, et déposent le tout dans la demeure des Cémts, pour que l'idole puisse se nourrir. Le lendemain ils remportent tout chez eux, après que le Cémi a mangé . Or, dit Roman Pane, le Cémi ne mange ni cela ni autre chose, car le Cemi est un bâton ou une pierre. Un siècle et demi plus tard les Caraïbes croyaient entendre les esprits venir la nuit remuer et mâcher les aliments préparés à leur intention, sans que le lendemain matin ils pussent remarquer le

* Amadhlozi ou Amatongo est le nom que donnent les loulous au^ esprits des ancêtres.

moindre dérangement. Les viandes ainsi touchées par les esprits étaient considérées comme sacrées; les vieillards et les chefs pouvaient seuls les manger.

Les insulaires de Poulo-Aur croyaient qu'on pouvait at^ tirer hors du corps des malades les esprits de la maladie en leur offrant du riz ; mais ils savaient bien qu'ils ne mangeaient pas ce riz. Ils s'en appropriaient seulement la substance. Dans Tlnde, les tribus qui habitent les collines de Garo placent la tête et le sang de la victime avec, un peu de riz sous un abri en bambou, recouvert d'une toile blanche. Le dieu vient prendre ce qu'il veut, et au bout d'un certain temps, on reprend ces morceaux pour les faire cuire avec le reste de l'animal. Les divinités des Khonds se contentent également de l'âme des choses. De même dans les légendes du moyen âge, Domina Abundia, accompagnée de ses dames, pénétrait la nuit dans les mai-* sons, mangeait et buvait ce qu'elle trouvait dans des vases qn'on avait laissés découverts dans l'espoir de sa visite, qui portait bonheur, et cependant on ne s'apercevait pas que rien eût disparu.

Cette explication est celle qui concorde le plus complètement avec le spiritualisme primitif : les esprits des dieux se nourrissent de l'esprit des choses. Mais il ne faut pas oublier que cette conception de l'esprit est quelque peu vague et indécise dans la cervelle des pauvres sauvages. Leurs dieux spirituels gardent encore la plupart du temps assez de matière pour que leurs pas laissent des empreintes sur la cendre. C'est souvent un demi-spiritualisme qui ne se pique pas d'une logique inexorable. Dans le sacrifice par le feu, l'âme des choses se manifeste par la fumée qui monte au ciel. Par la même raison l'âme des liquides se confond avec la vapeur plus ou moins invisible

qui s'élève au-dessus de leur surface ; et la diminution qui résulte de Tévaporation fait croire que l'offrande est absorbée parle fétiche. Aussi, dans les sacrifices d'animaux, est-ce le sang qui est considéré comme l'offrande essentielle. Tous les peuples de l'univers ont cru que le sang conj stitue essentiellement la vie. C'est pour cela que les Juifs ont / encore des boucheries spéciales où les animaux sont non ' pas assommés, mais saignés. Quand Ulysse descend dans l'Hadès, les âmes ne peuvent lui répondre que quand elles ont repris une sorte de vie en buvant le sang des animaux immolés. Toutes les âmes sont avides de sang. Les Kayam de Bornéo avaient l'habitude d'offrir un sacrifice humain quand un grand chef prenait possession d'une maison nouvellement bâtie. Un des derniers exemples de ce fait se produisit en d847. On acheta une jeune esclave malaise, que l'on saigna à mort. On arrosa de son sang, qui seul est efficace, les piliers et les fondements de la maison et on jeta le cadavre dans le fleuve. Dans le Yorouba, quand on sacrifie un animal pour obtenir le rétablissement d'un malade, on asperge de snng les murs de la maison, et on en répand sur le front du malade, dans la pensée qu'on lui transfère ainsi la vie de la victime. 11 était interdit aux Juifs de manger de la viande non saignée ; mais dans les sacrifices, le sang était répandu devant le sanctuaire, étendu sur les cornes de l'autel et employé en aspersions. Avant la promulgation de la loi ecclésiastique attribuée à Moïse, mais qui ne date que du v'' siècle avant l'ère chrétienne, ce sang était offert en libations aux dieux qui s'en nour- ; pissaient. C'est sur cette conception que repose l'idée de la rédemption des hommes par le sang de Jésus-Christ. Les Ostyaks plaçaient chaque jour près de la bouche de leur dieu une coupe pleine de sang et déposaient à ses pieds

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une corne pleine de labac àpriser ; les Aztèques versaient directement dans la bouche de leur idole le sang des victimes humaines.

Un exemple bien significatif de Tillogisme que nous signalions plus haut dans la conception des divinités sauvages nous est fourni par les nègres de Labode, qui affirment entendre le bruit que fait leur dieu Jimawong, en vidant Tune après l'autre les bouteilles d'eau-de-vie qu'on dépose à la porte de son temple.

La transmission des offrandes parla fumée est extrêmement répandue. Le Peau-Rouge offre la fumée de tabac, et cet usage se retrouve dans l'Amérique du Sud chez les Caraïbes et chez les tribus brésiliennes. Quantaux offrandes d'encens et autres substances odorantes, on les rencontre à peu près partout. Les Zoulous brûlent de l'encens avec la graisse du péritoine des animaux, considérant qu'il n'y a pas de combinaison d'odeurs plus agréable que cellelà. Les Mexicains, pour réjouir les nerfs olfactifs de leur divinité, brûlaient en leur honneur du copàl et du bitume. Les Chinois allument dans leurs maisons et dans leurs pagodes des espèces de bougies composées de gommes et de bois aromatiques, et ils s'en serventcomme nous de Tenconsoir pour honorer tous les êtres divins depuis les mânes des ancêtres, jusqu'aux grands dieux, le Ciel et la Terre. Dans les peintures des anciens Egyptiens, on voit toujours des porte-parfums brûlant devant les images des dieux. Hérodote affirme qu'à la fête annuelle de Bel, àBabyloné, les Chaldéens brûlaient pour mille talents d'encens sur le grand autel du dieu. La Bible nous donne la recette même d'après laquelle on préparait l'encens.

En guise d'encens, les Algonquins jettent au feu le premier morceau du premier plat qu'on leur sert ; les Man-

dans brûlent du maûfs. Les Péruviens brûlaient des lamas comme offrandes au Créateur, au soleil, à la lune, au tonnerre, et aux autres divinités inférieures. Manco Gapac, immolant le plus beau de ses fils, lui fît couper la tète et fit . répandre son sang sur le feu, « afin que la fumée pût parvenir jusqu'au créateur du ciel et de la terre. » Les Tongouses et les Buraets de Sibérie mettent sur le feu des morceaux de viande et de graisse. Les Chinois y ajoutent de la soie et des pierres précieuses. Les Siamois ofî'rent de Tarrack et du riz chauffés» dont la fumée est absorbée par les dieux. Chez les Aryas, Agni, le feu, était également chargé de faire parvenir aux dieux les offrandes des hommes. La même croyance est souvent exprimée dans Homère et dans tous les poètes grecs ou latins, qui ont eu à décrire des sacrifices.

On a souvent plaisanté à propos des banquets religieux, dans lesquels on n'offre aux dieux que la fumée. Rien cependant de plus sincèrement religieux que l'intention dans laquelle on la leur ofiFre. La fumée, l'odeur, ou même l'âme des mets étant la seule chose qu'en puissent prendre les dieux, il est tout naturel que ces offrandes les réjouissent, autant que les chairs des victimes réjouissent les mortels qui les mangent. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en se réunissant dans ces festins, les sauvages, comme les an-

) eiens Grecs et Romains, obéissaient à un sentiment pieux. On n'a commencé à en plaisanter que quand on a perdu de vue la croyance animiste qui est le fondement du fétichisme et de toutes les religions.

\ Dans les religions modernes, le jeûne, considéré comme pratique pieuse, ne s'explique que par la pensée que les dieux éprouvent un certain plaisir à voir souffrir les hommes, surtout quand ces souffrances sont volontaires.

Cette conception B*accorde parfaitement avec celle de Tabnégation et de Texpiation. Mais ce sont là des idées relativement modernes, par lesquelles il serait bien difficile d'expliquer la pratique du jeûne chez les populations sauvages ou antiques. Et, en effet, cette pratique résulte d'une conception toute différente.

Les misérables et imprévoyantes races qui vivent de la chasse, ont été de tout temps exposées à manquer d' aliments, parfois pendant plusieurs jours de suite. Aussi, chez les Peaux-Rouges, et en particulier chez les Algonquins, habitue-t-on les enfants, dès Tâge le plus tendre, à supporter des jeûnes prolongés. On met une sorte de vanité à pouvoir rester une semaine sans manger, en se contentant de boire un peu d'eau.

On sait quel est Fefïet ordinaire d'un jeûne prolongé ; rien ne prédispose plus certainement à Textase, surtout quand il se joint à de longues contemplations solitaires dans les déserts ou dans les forêts. Les hallucinations, les visions extatiques, les rêves morbides, les troubles intellectuels qui en sont la suite naturelle, ont un caractère particulier qui fait comprendre pourquoi on les a partout attribués à une influence divine, ou tout au moins à celle d'un être spirituel surhumain. Un état mental pendant lequel on se trouve en rapport avec un dieu ou avec les génies, a été naturellement considéré comme un privilège enviable. Voilà pourquoi le jeûne, qui était un des principaux moyens de mériter ce privilège, est devenu une pratique essentiellement religieuse. Cette fois encore, l'erreur des sauvages s'explique par une apparence de raison qui ne se retrouve pas dans l'explication du jeûne religieux des cultes postérieurs.

Du moment qu'il est admis que le jeûne met Thomme

en communication directe avec le Grand-Esprit, on conçoit qu'on attache une importance considérable aux rêves et aux visions qui surviennent dans cet état. Tanner raconte l'histoire d'une certaine Net-no-Kwa, qui, à l'âge de douze ans, jeûna pendant dix jours consécutifs, jusqu'à ce qu'elle vît dans un songe un homme qui se plaça devant elle, et qui, après lui avoir parlé de beaucoup de choses, lui donna deux bâtons en lui disant : « Je vous donne ces bâtons pour vous aider à marcher, et je vous promets que votre chevelure deviendra aussi blanche que la neige. » L'assurance de parvenir à une extrême vieillesse soutint cette femme au milieu de tous les dangers et de tous les malheurs.

Arrivé à l'âge d'homme, l'Indien se retire dans un lieu solitaire pour jeûner, pour méditer et pour prier. Il a des visions qui s'impriment dans son esprit au point de modifier son caractère. 11 attend surtout l'apparition en songe d'un animal ou d'un objet quelconque, qui deviendra sa médecine, c'est-à-dire un fétiche représentant son manitou ou génie protecteur. Ainsi un vieux guerrier qui avait rêvé dans sa jeunesse qu'une chauve-souris venait auprès de lui, se couvrit la tête pendant toute sa vie avec une peau de chauve-souris, et resta invulnérable, « comme s'il était lui-même une chauve-souris volant dans les airs. ))

L'Indien qui veut obtenir quelque chose, jeûne jusqu'à ce qu'il reçoive en rêve de son manitou la promesse de lui accorder ce qu'il désire. Quand les Peaux-Rouges partent pour la chasse, ils font quelquefois jeûner les enfants, dans l'espoir que les rêves de ceux-ci permettront de prévoir les résultats de l'expédition, ou bien ils jeûnent eux-mêmes dans la pensée que quelque songe leur indiquera où se

trouve le gibier et quel est le meilleur moyen d'apaiser la colère des esprits méchants.

Partout le jeûne a été regardé comme le plus sûr moyen de se mettre en communication avec la divinité. Suivant la légende hindoue, le roi Vasavadatta et sa femme, après avoir fait solennellement pénitence et jeûné pendant trois jours, voient en songe Siva et conversent avec lui. Mais souvent pour arriver à ce résultat on ajoute au jeûne l'emploi de certaines drogues, telles que la poudre de cohoba ou de curupa, que les insulaires des Antilles et les Omaguas s'in troduisaient dans le nez en l'aspirant à l'aide d'un tuyau en forme d'Y, et dont l'usage produit une ivresse qui dure vingt - quatre heures. Ailleurs on emploie d'autres narcotiques comme les graines du datura sanguinea chez les Indiens de l'isthme de Darien, ou la potion que prenaient les prêtres du Pérou, pour converser avec les huaca ou fétiches et qu'ils préparaient avec la même plante, qu'ils appelaient à cause de cet usage huacacachaj ou herbe aux fétiches. Les Mexicains provoquaient le délire et les visions à l'aide d'une infusion de graines de YoloUuhqui. Les indigènes d'Amérique s'enivrent en avalant la fumée du tabac et considèrent comme inspirés par les dieux les songes qui leur viennent pendant cette ivresse. Aussi appellent-ils le tabac l'herbe sainte.

Chez d'autres peuples on remplace le tabac par les vapeurs de graines de chanvre jetées sur des pierres brûlantes. Les derviches perses fument l'opium et le haschich , et cette pratique les maintient dans un état extatique qui est considéré comme un privilège divin. On sait que nos ancêtres les Aryas avaient (}éifîé le suc fermenté de Ycisclepias acida , le soma, qui devint une de leurs grandes

divinités, comme le vin chez les Grecs sous le nom de Dionysos.

La puriflcation ou lustration fait aussi partie du culte d'un certain nombre de tribus sauvages. Elle ^'opérait de différentes manières pour les personnes et pour les choses ; on les plongeait dans Teau ou on les aspergeait avec de Teau ; on les exposait à certaines fumigations ou on les faisait passer à travers le feu.

Chez quelques tribus de Jakuns, de la Péninsule de Malacca, on porte Tenfant dès qu'il est né au cours d'eau le plus voisin ; on l'y plonge et on Ty lave ; puis on le rapporte à la maison ; on allume un feu dans lequel on jette du bois odoriférant et on passe à plusieurs reprises l'enfant au-dessus des flammes. Chez les Nouveaux-Zélandais le prêtre l'asperge avec un rameau d'arbre trempé dans l'eau. Quelquefois on le plonge tout entier dans une rivière, après quoi l'on s'occupe de lui donner un nom. Le prêtre récite une longue série de noms d'ancêtres et il ne s'arrête quau moment où l'enfant éternue. C'est sa manière d'indiquer celui qu'il préfère. Puis on invite le futur guerrier à se mettre souvent en colère, à apprendre à sauter et à écarter les pointes des lances, à être passionné, courageux, industrieux, à travailler avant que la rosée ait disparu du sol ; à la future femme on recommande d'apprendre à préparer les aliments, à se procurer du bois pour faire son feu et à tisser les vêtements. Jusqu'au baptême l'enfant est tabou. En dehors de quelques personnes désignées nul ne peut le toucher sans souillure. A Madagascar on fait passer le nouveau-né au-dessus d'un feu allumé auprès de la porte. A Sarkc en Afrique, on lave Tenfant avec de l'eau consacrée. Dans la Guinée, c'est le chef de la ville ou de la famille qui l'asperge avec de l'eau

et lui donne un nom. Tous les amis en font autant jusqu'à ce que l'enfant soit complètement trempé. Au Pe'rou et au Mexique le baptême comportait un cérémonial très compliqué. La purification des femmes après les couches s'opère parle feu ou par l'eau. Les Iroquois et les Sioux de l'Amérique septentrionale éteignent le feueten allument un nouveau lors des relevailles ; cette même pratique se trouve dans le sud de l'Afrique, chez les Basoutos. En Sibérie on se purifie en sautant par-dessus le feu *, Les Hottentots lavent la mère et l'enfant et les enduisent de graisse puante pour les purifier. La lustration par l'eau est commune dans l'Afrique occidentale, ainsi que chez les Mantras de la Péninsule de Malacca, chez les indigènes de rinde, et chez les tribus tatares de la Mongolie.

Un certain nombre de sauvages se purifient quand ils ont été souillés pour avoir répandu du sang ou avoir assisté à des funérailles. On retrouve cet usage chez les Dacotas de l'Amérique septentrionale, chez lesNavajos, à Madagascar, chez les Basoutos de l'Afrique méridionale ; chez les Cafres, chez les tribus tatares.

Les lustrations sous toutes les formes se retrouvent au Japon, en Chine, en Birmanie, chez les Buraets, auThibet, en Mongolie, en Laponie, chez les Hindous, chez les Parsis, chez les Grecs, chez les Romains, chez les Juifs, chez les Arabes et chez une foule d'autres peuples.

Avant de terminer ce chapitre, nous croyons utile de revenir sur une idée que nous avons déjà exprimée, à savoir que les croyances et les pratiques religieuses des premiers hommes ont un caractère bien particulier, celui

1 Oanâ le midi de la France, à la SainUJeaa on allume des feux dans les rues, et les enfants sautent par-dessus. Est-ce un simple amusement ou cette coutume est-elle un reste d'un antique usage religieux?

d'être infiniment plus raisonnables que les croyances et les pratiques religieuses des temps postérieurs.

Pour les croyances aux âmes des animaux et des choses et pour tout ce qui s'y rattache, nous avons fait remarquer que, tout> étrange qu'elles nous paraissent, elles s'expliquent très nettement par des apparences très suffisantes pourfaires illusion à des sauvages ignorants; tandis que nous qui persistons dans les mômes croyances, lorsque nous avons depuis longtemps cessé de croire à l'autorité des rêves et des visions, qui seules les expliquent, nous j sommes exactement comme des gens qui s'entêteraient ' à vouloir faire tenir debout un édifice dont on aurait détruitles fondations. Nous nageons en pleine absurdité, et plus nous recherchons de raisons pour expliquer que nos superstitions ont survécu aux causes qui seules les rendaient intelligibles, plus nous nous enfonçons dans l'absurde.

C'est pourquoi l'on peut dire, sans sortir de la stricte vérité, que le caractère propre des religions est le progrès à rebours, le progrès dans l'absurde. Tertullien ne croyait pas dire si vrai quand il disait : Credo quia abstirdum, La croyance à l'âme des choses est infiniment plus raisonnable que la croyance au dogme de la Trinité.

Toutes les parties du culte, prières, offrandes, lustralions, sont également faciles à comprendre dans les religions des sauvages. Toutes ces pratiques ne sont en somme que des faits de la vie ordinaire transportés des relations des ho m m es entre eux aux relations des hommes avec les dieux conçus comme des êtres à peine différents des hommes. Le jeûne, la fumée du tabac, le haschich, l'opium, les hurlements, les exercices violents, etc., em- ►ployés comme moyen de produire le rêve, l'extase, l'hallu-

cination n'ont rien qui puisse étonner, quand on songe que les sauvages s'imaginent que les perturbations et surexcitations mentales qu'ils éprouvent dans ces circonstances proviennent d'une intervention directe des dieux. Que peuvent chez nous signifier les mêmes pratiques du moment que nos dieux, s'éloignant de plus en plus de la condition de l'humanité, sont parvenus à la dignité d'entités métaphysiques?

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