‹ Histoire naturelle du langage. Physiologie du langage graphiqueChapitre 1 sur 3 · OUVRAGES DU MÊME. AUTEUR · texte numérisé non relu

OUVRAGES DU MÊME. AUTEUR

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GENÈSE DU LÂNBA&E.

On a tenté bien des fois de présenter le langage comme U ligne de démarcation la plus tranchée qui existe entre l'homme et les autres représentants de Téchelle zoologique. Nul doute que la parole articulée et raisonnée s'élevant du mot à la proposition, de la proposition à la phrase, de la phrase à la période, ne soit notre propriété exclusive. Mais nous avons décaontré (*) que le langage, envisagé à un point de vue plus élevé, était un attribut de Tanimalité supérieure , Chez beaucoup de mammifères, le cri est un signe aussi clair, aussi distinct que certains mots de notre vocabulaire. Les formes orales que nous donnons à la pensée, ayant, en dernière analyse, Tin-

{*j Physiologie du langage phonétique.

terjection pour point de départ, se rencontrent à celte limite avec le cri des animaux. Il faut donc chercher d'autres caractères en dehors du domaine phonétique, si Ton veut nous différencier, à l'aide du langage des êtres qui nous approchent , et l'on trouve une délimitation radicale et inattaquable, cette fois , dans les formes visibles que l'homme donne à ses idées pour .leur permettre de franchir l'espace et les mettre à l'abri des altérations du temps. On voit que nous voulons parler du langage graphique.

Le langage graphique est le complément nécessaire du langage phonétique. La parole donne des contours aux images indécises de la pensée, mais ce ne sont là que des ébauches flottant dans un milieu insaisissable, jusqu'à ce qu'elles aient été immobilisées par les procédés de l'écriture. La physionomie des diverses langues se dessine alors d'une manière nette, et chacune d'elles puise dans les nouveaux symboles une vigueur et une souplesse qui lui permettent d'agrandir, dans des proportion3 inattendues, le cercle de ses destinées. On sait que les grandes

littératures et les grandes civilisations ne se produisent que lorsque les peuples ont été assouplis au maniement de l'alphabet. D'un autre côté, rexpérience journalière nous apprend qu'on ne parvient à posséder un idiome que quand on Fa étudié sous ses deux faces, la forme parlée et la forme écrite. Chacune de ces formes a pour ainsi dire son vocabulaire et sa grammaire. Se contenter de la première, €'est se condamner à ignorer les plus belles productions de la langue. ^îe l'apprendre que dans les livres, c'est en quelque sorte renoncer à en faire usage. L'oreille n'étant pas familiarisée avec les sons ne les perçoit que d'une façon obtuse et parvient difficilement à en dégager le sens. Aussi n'est-il pas rare, lorsqu'un dialogue s'engage dans de telles conditions, de voir les interlocuteurs forcés de s'interrompre pour continuer leur colloque a l'aide de l'écriture.

Cependant, malgré son importance, l'étude des signes n'a jamais été détachée de l'étude des sons. Habitués dès notre enfance à identifier ridée avec sa forme orale, nous avons également

idenliflé cette dernière avec sa forme optique. De là, de sérieux inconvénients dans les recherches de la linguistique. Le mot masqué par le symbole empêche l'esprit de saisir la véritable physionomie du langage; des conclusions contradictoires égarent parfois la science. Les caractères alphabétiques étant généralement insuffisants pour traduire toutes les nuances de la prononciation, la plupart des idiomes ne sont représentés que par des à peu près. Dès lors, quoi de plus naturel que de voir des hommes, d un mérite réel, s'ar-* rêter devant des analogies fausses ou incomplètes, tandis que les véritables rapports passent souvent inaperçus.

Désireux de faire disparaître un malentendu si préjudiciable aux progrès de la philologie, . nous avons essayé, dans les pages suivantes, d'esquisser les principaux traits qui se rattachent à la genèse du langage graphique. Les branches secondaires qui naissent du tronc sont aussi nombreuses, aussi variées, que celles que nous avons vu sortir du langage phonétique. Les modifications que le cours des siècles apporte dans

sa marche offrent des sujets d'étude non moins intéressants. Les deux sciences, science des signes et science des^sons prenant leur point de départ dans la spontanéité humaine, se déve- . loppent sur deux lignes parallèles pour aller se rejoindre aux extrédaités de Iqv,v carrière. Après avoir passé en revue les phases diverses de son évolution, nous ferons ressortir les influences, quelquefois perturbatrices, mais plus souvent fécondes que l'écriture a exercées sur les destinées de la parole.

Nous avcfns dit que le langage graphique offrait dans ses développements les plus grandes analogies avec le langage phonétique. Ces ressemblances, on pourrait dire ces points de contact , qui apparaissent dès l'origine , se retrouvent dans toutes les métamorphoses qui affectent les signes ou les sons. Grâce aux travaux de la linguistique moderne , personne n'ignore aujourd'hui que c'est dans l'hiéroglyphe qu'il faut chercher le premier germe de l'alphabet. Or l'hiéroglyphe c'est le symbole optique du langage sous la forme la plus naturelle,' la plus simple, le dessin. L'homme des anciens âges a cherché à reproduire l'image des choses qu'il avait sous les yeux de la même manière qu'il s'est essayé à

leur donner une forme orale pour les rappeler à son oreille. Les documents abondent pour nous mettre sur la trace de la marche qu'il a suivie»

des influences qui Font guidé. Trois centres de civilisation primitive, la Chine, TEgypte, le Mexique no«s permettent d'assister pn quelque sorte à réclosion de ce germe d'où ilovaient sortir lés créations les plus belles de l'esprit humain, la peinture eit l'architecture, ses conceptions les plus profondes, l'écriture et l'algèbre.

La Chine a consigné dans ses annales l'histoire complète de son alphabet. Tout objet extérieur fut d'abord représenté sous l'aspect qui le caractérisait le mieux. Un cercle figura le soleil, un croissant la lune; l'étoile fut désignée par une image plus petite que celle du soleil. Tel fut Thiéroglyphe primitif. Le signe actuel n'est que cet hiéroglyphe transformé par le temps et par les exigences de la calligraphie. Les monuments qui s'élèvent encore sur la terre des Pharaons, nous offrent un second exemple de formation de l'écriture d'autant plus important pour nous que tous les peuples de l'occident ont emprunté leur

alphabétique par une suite d'évolutions naturelles, elles ne sont pas sorties de la phase des productions primitives. Mais elles puisent dans cette simplicité même une im'portance capitale, car l'hiéroglyphe étant encore dans sa période créatrice, nous permet d'assister à la genèse du langage graphique. Le sauvage de nos jours retrace sur l'écorce des arbres du désert tous les faits saillants de sou existence : ses ruses de guerre, ses chasses, ses combats, ses victoires. Il improvise ses récits comme l'Aède improvisait ses chants. Sa langue écrite est un milieu aussi mobile que son idiome, tout en restant dans sa forme inculte éternellement identique à elle-même. Ces faits vérifiés depuis trois siècles par les voyageurs qui parcourent les solitudes américaines confirment, de

la manière la plus évidente, ce que nous révèlent les annales des anciens peuples et feraient pressentir l'origine première de l'alphabet, si les hypogées de la vallée du Nil et les livres sacrés de la Chine étaient restés dans l'oubli^

Si l'on compare au double point de vue du symbole et de la forme les peintures des ma-

SA GENÈSE. il

nuscrîts mexicains avec les plus anciens carac • tères du Chouwen, ou avec les hiéroglyphes qui décorent les murs des palais de Karnac, on ne tarde pas à reconnaître des différences radicales autant dans l'art du dessin que dans ragencpment des idées. On aperçoit, au premier abord, dans chacun de ces modes du langage, ce reflet du climat et de la race que nous avons déjà signalé dans les idiomes des divers peuples. L'aztèque ne nous offre que de grossières ébauches ; toutes ses figures sont monstrueuses. Une grosse tête, comme en charbonne un écolier de six ans, terminée par un petit corps difforme, représente un homme. Ajoutez-y une longue chevelure, un sein démesuré, et vous aurez une femme. L'interprétation des tableaux accuse une pauvreté d'esprit non moins étrange. De même que le sauvage de nos jours, le Mexicain ne voyait dans un événement qu'un groupe indistinct qu'il rendait confusément par l'esquisse d'une ou de deux figures. S'agit-41 par exemple de raconter qu'une épouse infidèle a été condamnée à être lapidée par le peuple, il se contente de placer une pierre

derrière là tête d'une femme. Impossible de discerner dans ces essais informes les tendances qui, épurées et agrandies, devaient, chez des races mieux douées, conduire la science des signes à de si hautes et de si brillantes destinées.

C'est dans les caractères Chinois que ées tendances commencent à se montrer, quoique d'une manière encore vague. Chaque figure est tracée d'une main ferme et correcte. On voit, en même temps, ridée se dérouler d'une façon assez nette, el se débarrasser de bonne heure de l'hiéroglyphe pour le remplacer par un signe plus précis, l'élément syllabique. Cependant, par une sorte d'impuissance fatalement inhérente à la race, ce peuple s'est arrêté à moitié chemin et n'a su arriver ni à lalphabet, où conduisait l'analyse des sons, ni à l'arl véritable qu'on apercevait par delà le symbole. Les diverses manifestations du langage graphique n'apparaissent distinctement, du moins dans leur germe, que dans les monuments de la vallée du Nil. Ces Dieux immobiles et muets, image de la théocratie qui pesait sur l'Egypte, ces personnages à allures magistrales

qui racontent les faits épiques des^Pharaons, sont plus que des figures hiéroglyphiques. C'est déjà du dessin qui, au souffle du géaie grec, se dépouillera de sa raideur géométrique pour révéler la puissance de la peinture. S'agil-il, au contraire, de retracer les événements de la vie ordinaire, le scribe renonçant au symbole s'efforcera de calquer ses procédés graphiques sur le mécanismede la parole et arrivera à ces abréviations, d'où les Phéniciens tireront les 16 cadméennes. Nous retrouvons donc ici les deux éléments logique et esthétique, qui ont présidé à la formation des langues : l'un exclusivement préoccupé de la forme s'élevant jusqu'aux sublimes conceptions de l'art ; l'autre plus humble, suivant pas à pas la pensée pour la rendre dans ses nuances les plus délicates, et aboutissant à l'instrument par excellence de l'activité humaine, l'alphabet. Nous allons passer en revue les modifications successives qu'a dû subir la science des signes avant d'atteindre ses limites extrêmes,, les arts plasti- , ques et l'écriture.

La transformation de l'hiéroglyphe sous la main de plusieurs générations guidées par l'instinct du beau, c'est l'histoire de la peinture. Ces tâtonnements n'appartiennent pas à un cadre au^si restreint que celui-ci, mais ils se lient trop intimement à notre sujet pour que nous ne cherchions pas à en esquisser les traits principaux. Les phases diverses de cette évolution semblent suivre la marche des créations poétiques. Nous avons vu que la poésie avait eu pour étapes successives, l'hymne religieuse, l'hymne héroïque, l'épopée, le drame, la comédie, et que la comédie c'était l'humanité elle-même, rendue avec toute la rigueur dont paraissent susceptibles les procédés littéraires. Les peuples ont chanté leurs Dieux

avant de célébrer leurs propres exploits. La transition a été ménagée par les héros légendaires, dont on fit des colosses qui se mesuraient avec les maîtres du Ciel. Ceux-ci apparaissent seuls dans Thymne, se rencontrent avec les guerriers dans Fode dont Tépopée est l'expression la plus haute, et ne disparaissent que dans le drame. C'est dans le drame que l'homme commence à dessiner sa personnalité, c'est-à-dire à laisser entrevoir ses proportions véritables à travers les formes solennelles , dont il se revêt. La comédie achève de le montrer à nu en faisant tomber ses voiles et en racontant ses faiblesses.

Telle est aussi la marche de la peinture. Ses premiers essais sont informes et consacrés aux conceptions mythologiques. Témoin, ces idoles monstrueuses que l'on rencontre à l'origine de toutes les civilisations. Ce n'est encore que le produit d'une imagination livrée à ses terreurs, n'ayant pour point de comparaison que les fantômes qui l'obsèdent. Des Dieux-tigres, des Dieuxsinges, des Dieux-poissons, des esprits malfaisants, dont les seuls attributs sont d'affreuses

grimaces, le laid, l'horrible sous ses aspects les plus hideux, voilà Testhélique de cette époque. Il faut que Thomme monte sur la scène pour que Fart puisse dégager sa formule du chaos de ces visions fiévreuses, de ces cauchemars panthéistiques. Désormais , en possession d'un modèle , il découvrira les lois qui président à l'équilibre des proportions, à la géométrie des ombres, aux effets de lumière et de coloris, aux ressources de la perspective, se rendra en un mot successivement maître de tous les éléments de la pein- ^ ture. La figure humaine, devenue le symbole de la Divinité, s'épure à son tour à ce contact, prend des proportions plus nobles, acquiert enfin cette beauté olympienne qui semble attribuer aux mortels uiie céleste origine.

Cependant aux légendes théologiques succèdent les hauts faits de l'âge héroïque. L'élément divin se pénètre de plus en plus de l'élément terrestre, se mêle, se confond avec lui. Comme dans la poésie, c'est de la lutte de ces deux principes que doit sortir l'apogée de l'art. Les colosses qui descendent des -voûtes de la Sixtine à l'appel des

. trompettes fatales, rappellent par leurs proportions les héros Ossianiqaes. Chaque scène est à la fois un chant de Tlliade et un chapitre de la Genèse. On dirait la sombre majesté des prophètes hébreux illuminée au contact du génie grec et retracée par la main d'un Titan. Mais ce chefd'œuvre , point culminant de Fart , en marque en quelque sorte le dernier terme. Désormais, plus de ces créations puissantes , mais des imitations, des réminiscences qui ne seront plus que le reQet d'un autre temps. L'époque n'est plus aux inspirations lyriques. Après l'épopée le drame, après la conception épique, la composition historique. Les fictions s'évanouissent au souffle de la Réforme, les Dieux remontent dans l'Olympe , laissant l'homme seul maître de la scène. Encore un pas et la peinture aura accompli le cycle de ses évolutions : le héros fait place au gentilhomme, le gentilhomme au simple bourgeois, nous touchons au réalisme.

Arrêtons-nous quelques instants sur les ressources qu'offre l'art dans la représentation de la pensée, et cherchons, dans ces rapprochements.

quQlle place il convient d'assigner à la peinture dans réchelle du langage. Un coup d'œil suffit pour voir combien sont restreints nos moyens d'action quand nous n'avons à notre disposition que l'instrument phonétique. Impuissant à rendre les harmonies de la nature, il ne peut nous faire connaître que les rapports des choses et souvent de la façon la plus grossière. Comme ce géant qui n'avait de force qu'autant qu'il touchait du pied la terre, il tire toute sa vertu de la personnalité humaine. Que ce poiot d'appui vienne à lui manquer, et le voilà se débattant dans le vide. Voulons nous mettre en scène les animaux, les plantes, les astres, les phénomènes cosmiques, nous leurs prêtons nos discours, nos idées, nos passions'. Nous disons que la tempête gronde, ^ue la flamme dévore, que le soleil se lève. Nous ne savons traduire nos impressions que par des métaphores empruntées à notre manière d'être. Le roman moderne, Texpression la plus large de la littérature, puisqu'il embrasse tout dans le cercle de ses investigations, n'a jamais pu se débarrasser de cette entrave. Quelle que soit Tac-

tion elle gravite autour d'un personnage choisi parmi nous; on ne saurait la concevoir autrement. C'est la peinture qui a ramené l'homme à ses proportions véritables, c'est-à-dire à un accident du paysage, à un atome qui disparait de luimême devant la majesté de l'univers. On peut donc affirmer que de toutes les manifestations du langage, le dessin est la première, comme la plus complète, la plus harmonieuse, la seule synthétique, la seule vraie.' Musique et poésie, parole et écriture, architecture et algèbre, ne sont que des signes conventionnels esquissant chacun d'une façon différente un coin du tableau immense qui se déroule devant nous. La peinture est le calque de la nature ayant pour cadre le reflet magique de l'art.

Cependant, malgré ces avantages, la peinture ne s'est développée que d'une manière très inégale dans les divers centres de civilisation. L'Indien s'est arrêté à ses idoles monstrueuses, la Chine à ses figures sans perspective, l'Egypte à cette raideur sans caractère, qu'offrent les personnages qui ornent les murs des hypogées Pha-

raoniqaes. D'autres peuples, moins doués encore, n'ont pas même connu la période hiéroglyphique. Les Sémites que la philologie et l'histoire s'accordent à reconnaître comme le groupe qui se rapproche le plus de la famille aryenne, y sont restés complètement étrangers. Leur horreur du sym- Jiole explique cette impuissance ou cet oubli. Comme la poésie, l'art est l'apanage des races nobles. Son point de départ, on pourrait dire sa formule, se trouvant dans la science des proportions, il ne pouvait apparaître et se développer que chez les nations familiarisées avec les procédés géométriques. C'est ce qui explique les efforts impuissants des Egyptiens et des Chinois pour se^débarrasser des langes hiéroglyphiques.. Mais les facultés esthétiques de la race aryenne ne pourraient se suffire, si un concours convenable de, circonstances ne venait favoriser leur éclosion. Partout où il s'est rencontré une organisation oppressive comme l'idée religieuse dans l'Inde, ou ridée de conquête à Rome, l'art est resté dans l'enfance. Il ne saurait fleurir que dans le libre développement de toates les forces actives

de nôtre nature. C'est dans la liberté sans limites de leurs petites républiques, que la Grèce antique puisa le secret de ses inspirations, que ritalie moderne apprit à produire ces chefsd'œuvre qui servent encore de modèles au reste de l'Europe.

Mais la peinture n*est ni le dernier terme de Fart, ni le premier en date. Tout dessin est une abstraction ; Thomme ne procède pas ainsi. L'enfant façonne ses figures en terre ou en bois, il ne conçoit que la forme saisissable et tangible. L'indien de l'Amazone et de l'Orénoque, le' nègre de Guinée, ne soupçonnent pas davantage ia représentation purement linéaire des objets.

Toute leur esthétique se borne à pétrir l'argile que déposent les alluvions de leurs fleuves, pour en faire des tigres, des caïmans, des fétiches. L'homme primitif a dû suivre la même marche.

Sçs premiers essais ne sont ni l'ours des cavernes gravé sur un caillou des Pyrénées ariégeoises , ci l'éléphant retracé sur le bois de renne des

grottes de la Dordogne, ni la crinière de mammouth dessinée sur la défense fossile du Périgord. Ces ébauches appartiennent toutes à la période hiéroglyphique; mais plus haut, dansl'échelle des âges, se trouvent ces figures humaines taillées sur le silex que Boucher de Perthës, avec rintuition de Tarchéologue, a reconnues dans les alluvions de la vallée de la Somme, probablement même d'autres figures encore plus antiques façonnées avec l'argile comme chez les sauvages de nos jours et perdues sans doute à jamais pour nous. Ces tâtonnements, quelque grossiers qu'on les suppose, ont cependant une importance capitale ; ils représentent le point de départ d'un art dont les productions ne le céderont en rien aux magnificences de la poésie, aux fantaisies de la musique, aux chefs-d'œuvre de la peinture. On voit que nous voulons parler de la sculpture, ou plutôt de toutes les créations qu'embrasse l'architecture dans son immense synthèse.

Est-il besoin de dire que l'architecture reproduit aux phases diverses de son développement

la marche que nous avons déjà signalée dans l'évolution des autres modes du langage. Ses origines se trouvent dans Timpuissance de la parole à rendre certains états de notre être, et dans la nature fluide, insaisissable des mots. Comme dans Thiéroglyphe, le signe est venu au secours de la science phonétique pour donner une forme visible et durable à la pensée, une expression symbolique au sentiment religieux. Les premiers essais ne sont que d'informes ébauches comme tout œ qui sort des mains de l'humanité naissante. Une peuplade voulait-elle retracer le souvenir d'un fait mémorable, la perte d'un guerrier illustre, on recourait à la pierre. Un bloc de granit, grossièrement équarri et dressé sur le sol, racontait, par sa masse et son aspect sauvage, la vaillance du héros, l'impression profonde qu'il laissait dans la mémoire des générations. G'étaitfà la fois l'oraison funèbre et la statue équestre du chef vénéré. Tel est le menhir celte qu'on rencontre encorç dans nos départements de l'ouest ainsi que sur les côtes de la Grande Bretagne,"i^et qui semble rappeler

au voyageur la célèbre formule : Siste viator, heroem calcas. Ce monument, image de la rudesse de ces temps, tantôt enfoncé dans le sol par sa pointe, tantôt dressé sur sa base laissait déjà pressentir ses destinées futures. Allongé, il donnera Tobélisque ; sous le ciseau plus souple du statuaire grec, il deviendra mausolée. Quand les gros quartiers de roche faisaient défaut, on entassait de la terre, des cailloux, du gazon, on obtenait un tumulus. C'est encore la méthode des Arabes et des tribus sauvages Au Nouveau-Monde. Qu'on remplace la terre par des pierres de taille, et on aura la pyramide. Le tombeau de Chéops, le monument le plus vaste qui ait jamais été consacré à Torgueil d'un homme, a pour modèle le tumulus des races primitive^.

Souvent plusieurs menhirs se groupent, s'alignent, ou rangent en cercles leurs gigantesques colonnes : c'est le cromlech c'est-à-dire un cycle entier de traditions Druidiques. Qu'on recouvre ces portiques d'une pierre et on voit apparaître l'ébauche du temple le dolmen. On sait que le temple et la légende sont les premières mani-

festations de la vie des peuples. Plusieurs de ces monuments arrivent à des proportions épiques. Rien de plus saisissant et de plus sauvage que les doubles rangées circulaires de colosses monolithes qui forment le Stone-Henge (*) dans la plaine de Salisbury. Les hypogées de l'Inde et de l'Egypte n'offrent pas d'aspect plus imposant. Mais dolmens et cromlechs, obélisques et pyramides, temples et pagodes souterraines pâlissent devant les gigantesques alignements de Carnac ; « de loin on dirait une armée de géants soudainement pétrifiée, comme si elle marchait à quelque titanique entreprise. » Les rêves, les visions, qui se dégagent de cet entassement de ruines ne sauraient se décrire. On sent que chaque pierre est un symbole, chaque groupe une légende, la plage entière une page sombre et héroïque comme un épisode du Mahâbhârata, ou un

f*) Le Stone-Henge (levée de pierres) dans le Comté dfr Wilts se compose de 4 rangées circulaires de pierres dressées comme des colonnes gigantesques. CVst le spécimen le plus curieux des restes Druidiques que Ton rencontre en Angleterre.

chant des Nibelungen. C'est la grande épopée des migrations Celtiques, le livre ou plusieurs générations ont condensé leurs souvenirs de la conquête. Ces syllabes de granit que nous ne savons plus épeler aujourd'hui redisent, dans leur symbolisme muet et terrible, les hauts faits de nos

aieux. (*).

Nous venons de voir que l'obélisque était en

germe dans le menhir, la pyramide dans le tumu-

lus, le temple dans le dolmen. De même que

dans la poésie, la musique el la peinture, c'est

au contact de l'élément divin amené par nos

aspirations vers l'infini, que l'art sortira de ces

grossières ébauches, que l'architecture prendra

son essor. Ses proportions colossales, la pureté

[*) Ce monument, situé sur une hauteur qui domine rOcéan, est le plus remarquable que nous ait légué l'antiquité Celtique. Il contenait primitivement de 4 à 5000» pierres énormes de granit grossièrement ébauchées en obélis(|ues, fixées au sol par la pointe, et placées sur 11 lignes parallèles perpendiculairement à la côte, Nous ne serions pas éloigné de voir dans ces alignements un lointain écho de l'arrivée des Celtes, le choc du monde Ibère et du mond& Aryen.

de ses contours, ses audaces, ses hardiesses, sa puissance symbolique, la vigueur de ses lignes, qui s'élancent en flèches aiguës vers le ciel, le mystère de ses ombres, en ont fait, de tout temps, le langage par excellence du sentiment religieux. Aussi suit-elle dans ses évolutions la marche du mouvement théocratique ; chaque transformation du dogme amène une ère nouvelle dans laquelle Tart reflète l'idée dominante de l'époque. L'âge héroïque avait ses colosses informes de granit, l'Egypte ses monuments gigantesques; le sphinx, qui défend les approches.de la grande pyramide est une colline sculptée sur place; Ce ne sera pas assez pour l'Inde : les visions qui l'obsèdent appellent des constructions encore plus surhumaines. Elle éventrera ses montagnes pour tailler, dans les entrailles même de la terre, ses rêves panthéistiques. Ces substructions massives emprisonnées dans les ténèbres étaient peu propres à révéler les proportions, le rhythme, l'harmonie qu'offrent les lignes de l'architecture. L'art proprement dit s'épanouit au souffle du géui^ grec, qui en iixa la formule dans un monument

subligie, le Parlhénon. Interrompu par Tébrartlement qui suivit la chute du monde romain, il refleurit au moyen âge avec le catholicisme, €t retraça avec une vigueur incomparable les aspirations de cette époque. Ce fut son apogée; chaque peuple, chaque cité, Voulut avoir soîi liiade de pierres. C'est alors ciu'on vit s'élever ces merveilleîîses cathédrales, dont les flèches, les dentelures, les voûtes,' les arcades semblent autant d'hymnes taillés dans le marbre ou le granit par des générations de Titans. L'harmonie qui résulte de ces entrecroisements de lignes rappelle les combinaisons de sons qui constituent la mélodie musicale. Aussi a-t-on appelQ l'archilecture la musique de l'étendue, tandis que les ondes éthérées de la musique forment comme une architecture des sons. C'est ce qui a fait dire aux Allemands que l'architecture n'est qu'une symphonie cristallisée et la musique une architectijfe fluide.

Cependant l'art arrivé à son apogée ne peut tarder à décroître. Dès que le souffle religieux qui l'alimente vient à se ralentir, il s'alanguit,

perd toute originalité et ne fait plus que se copier lui-même. Depuis trois siècles, nous ne voyons en Europe que - des imitations de Saint- Pierre de Rome, des cathédrales gothiques et du Parthénon. La renaissance précédée de Fimprimerie et suivie de la Réforme, vient tarir chez les peuples la foi qui leur faisait accomplir ces merveilles, c'est à dire k source première de Tarchitecture, et leur met aux mains deux instruments qui lui portent le dernier coup, la philosophie qui épure les croyances, le livre qui les consigne dans un monument, à Iji fois plus durable et plus aisé à construire que ces gigantesques entassements de pierres. Mais nous l'avons déjà dit, l'art, quelle que soit la forme que Ton ait en vue, ne saurait s'éteindre qu'avec l'humanité elle-même ; il se transforme en se dédoublant. La sculpture hérite de sa poésie, la peinture s'empare de ses légendes, la musique reproduit les aspirations qui s'échappent de ses symboles. Ainsi dépouillé ae ses attributs mystiques, il redevient humain, et, comme la httératurej-n'a plus d'autre langage que celui des sociétés modernes, le réalisme.

Nous venons de voir que la science des signes développée sous l'influence des tendances esthétiques de notre être a donné deux des plus belles manifestations du langage, la peinture et Farchitecture. Ces deux arts, nés pour suppléer à rinsuffisance de la poésie et de la musique qui sont leurs analogues dans la science des sons, ont suivi les mêmes phases de grandeur et de transformation, mais laissent voir déjà combien l'élément graphique l'emporte en vigueur sur l'élément phonétique. Reprenons maintenant l'hiéroglyphique au point où nous l'avons laissé, et examinons ce qu'il devient quand il a pour moteur le principe logique qui sommeille au fond de la conscience humaine.

Si ToQ compare attentivement un tableau hiéroglyphique quelconque, /par exemple, une peinture mexicaine de la collection de Lord Kingsborough, avec l'explication détaillée qui raccompagne, on est aussitôt frappé du contraste qu'offre la précision de la parole écrite, avec le vague du langage symbolique. Chaque signe est moins un mot, qu'un groupe d'idées que le lecteur doit analyser et classer dans sa mémoire, s'il veut rattacher les faits entr'eux et ne pas perdre le fil qui les unit. Ce sont des points de i^epère, une espèce de notation algébrique ou musicale à l'aide de laquelle il faut reconstruire la trame du récit par un effort d'esprit qui n'est pas sans quelque analogie avec la méthode que suivent les faiseurs de rébus. L'indécision des contours de la pensée, la fluidité des images, la juxtaposition monotone d'une série de figures, sans liaison apparente, tels sont les' caractères qu'offrent les premiers essais du langage graphique. Cette indétermination touche presque à lobscurité, lorsqu'on arrive à l'interprétation des idées métaphysiques, ou plus généralement à la représenta-

tîon des choses qui ne sont plus du ressort de la 'Vision. L'hiéroglyphe n'étant que la forme optique des objets, répugne à la transcription de tout ce qui est en dehors de son domaine. S'il est aisé, par exemple, de figurer un arbre, une marson, un quadrupède, il le sera beaucoup moins de représenter la nuit; disons le mot, c'est impossible. Il railla donc recourir à un signe de convention. Les uns demanderont ce signe au hibou, comme ies Mexicains, d'autres, comme les Chinois, dessineront un croissant obscurci, tandis que les Egyptiens formeront un groupe qui rappellera à l'esprit l'idée d'une étoile et de la voûte du ciel .

Une difficulté encore plus grande s'élève quand il s'agit de représenter les noms d'hommes, de villes, de pays. Pour me servir d'une expression empruntée aux sciences naturelles, l'hiéroglyphe indique l'espèce et s'arrête à l'individu. Une figure d'homme réduite à un trait grossièrement ébauché ne suffit pas pour désigner quelqn'un, * car l'hiéroglyphe n'est pas la peinture. On peut, il est vrai, tourner la difficulté chez les peuplades

qui donnent d'ordinaire à leurs guerriers des noms tirés des bêtes des forêts, comme le serpent, le grand ours, ou d'un défaut physique, comme la tête plate, l'oreille percée. Il suffit alors de placer une marque particulière à côté du symbole pour indiquer qu'il s'agit d'un individu portant ce nom, et non d'un animal ou d'une partie du corps humain. Cette méljiode, toute primitive, a suffi aux besoins des tribus mexicaines et s'est conservée chez les Indiens que Ton rencontre encore aujourd'hui dans les déserts du Nouveau-Monde. Mais elle devint bientôt impuissante devant les exigences des civilisations plus hautes de la Chine et de l'Egypte. Lés noms de Dieux, d'hommes, de villes se multipliant tous les jours, il fallut trouver des formules plus précises que la dénomination symbolique. Le seul moyen de se tirer d'embarras était de donner au signe graphique une valeur phonétique fixée d'après la nature dii vocable qu'il représentait. Supposons, en nous servant d'un exemple pris pour plus de clarté dans notre langue» que nous eussions à déterminer

graphiquement la syllabe mai. Cette syllabe se trouvant dans le mot maison, nous prendrions pour la représenter l'hiéroglyphe qui figure une habitation. En appliquant ce principe à toutes les syllabes d'une langue on obtient l'alphabet syllabique que l'on rencontre encore chez les nations de l'extrême Orient. C'est la première phase de l'éclosion alphabétique , le premier essai qui ait été tenté pour calquer le langage graphique sur le mécanisme de la parole.

L'Egypte franchit un pas de plus en décomposant les syllabes, et en les ramenant à leurs éléments irréductibles, c'est-à-dire pour continuer l'exemple précédent en affectant un signe différent à chacune des articulations m et ai qui entrent dans le vocable mai. Cette notation, comme nous l'avons dit, ne s'appliqua d'abord qu'aux noms propres. Un cartouche empêchait qu'on les confondît avec le signe purement symbolique. Plus tard, on s'aperçut qu'il y avait avantage à étendre à tous les mots l'analyse des noms propres, et on arriva à l'écriture proprement dite. L'alphabet actuel, qui n'est qu'une

transformation de celui que les marchands de la Phénicie portèrent sur les côtes de la Méditerranée, a, suivant toute probabilité, son origine dans les hiéroglyphes qui décorent les hypogées des premières dynasties égyptiennes. Les chiffres y sont encore tous reconnaissables. On voit, par le court résumé qui précède, que les résultats ont été très différents aux divers centres d'éclosion alphabétique. Comme les autres productions du langage, soit phonétique, soit graphique, l'écriture n'est arrivée à son entier développement que chez les occidentaux. Chacune de ses étapes semble indiquer qu'elle vient, de passer aux mains d'une race plus perfectible. Les peuplades sauvages se sont contentées de l'hiéroglyphe ; beaucoup d'entr'elles n'ont pu même soupçonner ce mode de transmission de la pensée. Les Mongols ont entrevu le mécanisme alphabétique, mais ils se sont arrêtés dès les premiers pas. Ils ont représenté les sons sans les analyser, sans les ramener à leurs éléments simples, voyelles, consonnes et aspirations. De là, la multiplicité des signes qui forme un des

SA GEIVESE. 37^^'

caractères des langues de l'Orient . Le chinois a un symbole pour chaque mot, le japonais une lettre pour chaque syllabe. Ce sont les Sémites qui ont créé le véritable alphabet, ce sont d'autres Sémites qui Font épuré et nous l'ont transmis. Nul doute cependant que le génie aryen livré à ses propres ressources, ne fût parvenu à dresser l'échelle graphique des sons, s'il ne l'eût reçue toute faite. Chaque système d'écriture porte en quelque sorte le reflet delà race qui l'a conçu. Le symbolisme des tribus Indiennes accuse des peuplades impuissantes à briser les langes de l'état primitif. L'alphabet Cadméen révèle la puissance d'analyse des Occidentaux, tandis que les méthodes mixtes, où se sont arrêtées les Dations de l'extrême Orient, rappellent l'immobilité des races Asiatiques. Il ne faudrait pas . conclure cependant à une infériorité absolue de ces méthodes. Ces peuples les trouvent excellentes, et professent pour la nôtre le dédain que tious montrons à l'égard des leurs. Peut-être sont-ils dans le vrai , puisque leur système d'écriture remplit aussi bien que le nôtre le

-r^8 LANGAGE GRAPHIQUE.

but assigné à toute combinaison graphique, c*est à dire Fart de remplacer chaque forme orale par une forme optique. Mais on ne saurait comparer la lourdeur du bagage qui embarrasse leurs langues avec la simplicité et le merveilleux mécanisme de notre alphabet.

Nous reviendrons bientôt plus au long sur les influences que l'écriture exerce sur la marche et l'économie du langage. Nous dirons seulement ici, que le signe n'étant que la transcription graphique de la parole, suit celle-ci dans toutes ses évolutions, et confond, en quelque sorte, ses destinées avec les siennes. Ses horizons sont par conséquent les mêmes , c'est à dire la philosophie et la science. Ajoutons, toutefois, que récriture a considérablement élargi le domaine des investigations du langage, en donnant à ce dernier une vigueur et une puissance d'analyse que les symboles phonétiques n'eussent jamais atteint. Une langue peut produire une littérature brillante sans le secours des signes graphiques, faire naître des poètes, des orateurs, des philosophes, mais elle ne saurait suffire

longtemps aux exigences de la science. Les formes fluides de la parole ne constituent pas un instrument de précision assez rigoureux pour se plier aux sévères méthodes des recherches analytiques. Les Védas, les chants Orphiques, riliade, ont pu être composés par des Aèdes ignorant encore l'usage des lettres. La cadence du rhythme, là sainteté du sujet ou l'intérêt du récit, suffisaient pour graver ces strophes dans la mémoire. Une hymne, un poème ne sont qu'une suite de tableaux sans ordre bien déterminé; un d'eux peut être transposé ou disparaître, . sans que l'œuvre soit détruite. Il n'en saurait

re de même des vérités scientifiques. Ici on

affaire, non plus à une juxtaposition quelaque de formules, mais à un enchaînement A de syllogismes rattachés l'un à Tautre par les liens les plus inflexibles ; sans le secours de l'écriture, il serait arrivé un moment où la mémoire humaine aurait plié sous le fardeau. Qu'un de ces Uens vienne à manquer, qu'un engrenage se rompe, et l'édifi^ce . s'éCroule tout entier. La science est donc le corollaire immédiat de récriture. Vérifions-le sur quelques exemples.

Prenons d'abord Tastronomie, la plus ancienne des sciences -d'observation. Chacune de ses étapes correspond à une application nouvelle de l'élément graphique. Sa première grande découverte, la prédiction des éclipses n'aurait pu avoir lieu sans la liste des observations de ces phénomènes dressée par les Ohaldéens, c'est-à-dire sans le secours de l'écriture. Puis vinrent les cartes célestes, les catalogue3 d'étoiles, les figures géométriques, la trigonométrie qui devaient faire d'Hipparque le précurseur de Copernic, de Copernic le précurseur de Kepler. L'astronomie moderne repose sur les logarithmes sans lesquels nombre de calculs seraient presque impossibles, et sur l'analyse mathématiqde. Tous ces sym-

SA GENÈSE. 4i

boles , toutes ces formules appartiennent au langage oculaire à la science des signes. La physique, qui n'avait pu sorlir du domaine des fantaisies empiriqnes, tant qu'elle resta aux mains des philosophes, n'a été constituée en corps de doctrine que de nos jours, grâce aux secours que les équations algébriques ont fourniaux expérimentateurs. Les calculs de Fresnel ont plus appris sur la nature et les propriétés de la lumière, que trente siècles de discussions métaphysiques. Ces résultats sont encore plus évidents dans les mathématiques. Il est impossible de concevoir la géométrie et la mécanique sans dessin et sans formules ; l'arilhmétique ne saurait exister sans chiffres. On peut avancer que l'histoire de la science est l'histoire même des symboles graphiques venant en aide au syllogisme et se substituant insensiblement à lui.

C'est de cette transformation du syllogisme en équation que Tîate l'ère des recherches positives, on pourrait dire l'ère dés temps modernes, lusque-là les diverses branches de nos connaissances marchaient isolément au hasard des

conceptions individuelles, n'ayant d'autre lien commun que lempirisme des méthodes. L'apparition de l'algèbre fut une révolution soudaine. La science, c'est le dialogue de l'homme avec la nature : or celle-ci mesure ses réponses sur le diapason de la demande. Les langues humaines avec leurs images flottantes, leurs nuances indécises, ne sont pour elle que des bégaiements* d'enfants. Aussi pendant trente siècles n'a-t-elle répondu que par des bégaiements. Pour interroger ce sphinx, pour le forcer à nous dévoiler ses secrets, il fallait un idiome titanique, c'est à dire un dictionnaire dont les symboles fussent précis et immuables comme les lois de l'univers, une grammaire dont l'engrenage fut coulé dans le moule d'une logique inflexible ; l'algèbre fut cet idiome, (*) le sphinx était vaincu I

(*) Les lecteurs qui ne sont pas familiarisés avec les procédés algébriques, verront peut-être quelque exagération dans le mot de langue, appliqué à Falgèbre. Un exemple dissipera ces doutes.

Prenons un problème d'arithmétique : supposons quHl s^agisse de déterminer deux nombres dont on connait la somme et la différence.

On ne doit pas s'étonner si de toutes les formes du langage, l'algèbre est la dernière, et ferme le cycle des productions de l'esprit humain. Dans la langue des signes comme dans la langue des sons, les premières créations ont été purement esthétiques ; leur développement exclusif comprimait l'essor -des facultés logiques. Poésie et peinture, architecture et musique, répondent à des manifestations insaisissables de notre être. 'Ces modes du langage n'ont en quelque sorte qu'un point de contact avec l'humanité, ils s'épa-

C'est une question élémentaire à la portée de tout le monde. On sait qu'en échafaudant deux ou trois syllogismes des plus simples, on arrive à cette conclusion que le premier hombre s'obtient en ajoutant la demi-somme à la demi-différence, et le deuxième en retranchant de la demi-somme la demi-différence.

Pour traiter ce problème par l'algèbre, il faut d'abord donner aux prémisses fallure du langage algébrique, c'està-dire les débarrasser de tout attirail littéraire, talque pléonasmes, ellipses, inversions, etc. On obtient ainsi les deux propositions suivantes :

ire tnconnti^ /)/u5 5« inconnue égalent f '• donnée, 4f inconnue moins i« inconnue égalent 5« donnée.

Traduisons maintenant en langue algébrique, à l'aide

DOuisseDt dans les aspirations d'un monde intangible. Aussi avons-nous vu leur apogée coincider avec les époques d'ardentes croyances. Chacun de leurs chefs-d'œuvre est l'effort surhumain de l'homme s'élevant à la divinité, Homère et Michel- Ange, les personnifications les plus grandes de

du vocabulaire usuel, en d'autres termes remplaçons : l^e inconnue par x 2« inconnue y Plus +

Moins —

Egalent =

Ire donnée a

2e donnée 6

La traduction littérale de nos deux propositions donnera r

œ -- y = b, Nous voilà en pleine langue algébrique. Il ne reste plus

qu'à mettre en jeu la macbine; la conclusion jaiUira

d'elle-même sans qu'il soit besoin d'aucun effort syllogis-

tique. En ajoutant ces deux équations entr'elles, nous

trouvons, réduction faite :

en les retranchant, il vient :

Si. GENÈSE. 45

l'art ne sont que le reflet de Folympe grec et chrétien. Un tel milieu se prétait difficilement à la genèse algébrique. Fille de la philosophie, expression la plus haute de la science, Talgèbre ne pouvait se développer que lorsque la raison humaine aurait assez grandi pour débarrasser le

Ces deux formulés, traduites en langage ordinaire, reproduisent la solution donnée plus haut.

Ce petit exemple suffira pour donner une idée de la puissance du mécanisme algébrique. Calqué sur la marche de la raison pure, il transforme les syllogismes en équations, les épure et en dégage la formule, c'est-à-dire un anneau de la chaîne scientifique. Tout se réduit pour obtenir une solution exacte à introduire dans l'instrument^ les divers coefficients de la question.'

On peut résumer ainsi la supériorité de l'algèbre sur la métaphysique :

io Simplicité merveilleuse de la méthode. L'engrenage fonctionne de lui-môme dès qu'il a reçu l'injpulsion motrice, et l'ajustement de ses pièces est tel, qu'aucune •rreur ne peut s'y glisser.

2o Certitude du résullat. Toute conclusion métaphysique est une combinaison de notre esprit, ne rép)ndant le plus souvent à aucune réalité objective. Chaque formule algébrique énonce une loi de l'univers.

monde des entilës métaphysiques qui, sous prétexte d'eu assurer l'ordre, en troublaient l'harmonie et en masquaient la majestueuse unité.

Voilà pourquoi son apparition proprement dite correspond à la fin de la période théocratique, bien que ses premiers essais remontent à près de vingt siècles. L'école d'Alexandrie avait entrevu le nouvel idiome, mais elle s'était contentée d'en balbutier l'alphabet. Ce germe transmis à travers le moyen-âge par le monde arabe, n'a pu arriver à son évolution définitive que chez les fortes races du nord au souffle des temps modernes.

C'est un moderne, presque un contemporain, Viète qui le premier révéla la puissance des symboles graphiques, en les appliquant à la solution des problèmes (Je la géométrie. Presque en même temps Descartes, généralisant l'idée de Viète, créait de nouvelles méthodes et fondait la science des lignes. Leibnitz et Newton faisant un pas de plus imaginaient le calcul infinitésimal, l'œuvre la plus délicate de cette langue incomparable.

Jusqu'alors elle n'était pas encore sortie du domaine des sciences mathématiques. Newton

pressentant la puissance de Tinstrument qu'il venait de découvrir lui demanda l'explication des phénomènes de l'univers. Laissant là Je télescope de Galilée et de Kepler, il osa, à l'aide du >nouvel idiome, interroger la nature sur le secret des cieux et la força à lui révéler l'harmonie des mondes. Un cri d'admiration retentit dans toute l'Europe. Une pleïade d'hommes illustres, Euler, Clairaut , d'Alembert , marchant sur les traces du maître, tracèrent les lois définitives de l'astronomie moderne. Laplace reprenant et complétant l'œuvre de ses prédécesseurs, fonda un monument impérissable, chef-d'œuvre peut-être de l'esprit humain, la mécanique céleste. Ce ciel que les Titans n'avaient pu escalader, l'algèbre le sondait dans ses profondeurs les plus reculées avec ses mystérieuses formules. Presque à la même époque, Lagrange créait la mécanique, Fourier, la théorie de la chaleur, Fresnel, celle de l'optique. Poisson et Cauchy, les héritiers du grand siècle, jetaient à pleines mains les découvertes sur tous les points obscurs des branches mathématiques et physiques . On sait aujourd'hui

qu'une science n'est définitivement constituée que lorsque elle a été soumise aux symboles de l'analyse. Témoin, la géométrie depuis Descartes, l'astronomie depuis Newton et Laplace, la mécanique depuis Lagrange, l'optique depuis Fresnel. Aussi, nul ne peut dire encore ce que donnera l'agent par excellence de notre époque, Télecr tricité, lorsqu'il se sera trouvé un bras assez robuste pour l'introduire dans l'engrenage algébrique.

Nous avons dit que le dernier terme de la langue oculaire dans son évolution esthétique était l'architecture. On voit que l'algèbre forme l'autre limite de la science des signes, lorsque c'est l'élément logique qui a le pas. Algèbre et architecture, voilà donc les deux pôles du langage graphique. D'un autre côté nous avons trouvé l'algèbre et la musique comme pôles du langage phonétique. L'accord mélodique des sons, c'est-àdTe la musique n'étant qu'une branche de celte grande synthèss harmon'que qui, appliquée aux lignes, constitue l'architecture, 0:1 peut dire que les divers mojes des deux langages sont

autant d'anneaux d^une même chaîne dont les extré Alités vont aboutir à un seul terme, l'algèbre. Ce dernier anneau , le plus tard venu, le plus pauvre d'aspect, est, en revanche, le plus précis, comme instrument d'analyse, le plus riche en résultats acquis, le plus fécond pour l'avenir. Tandis que les autres productions de l'esprit humain nous éblouissent par la richesse et l'harmonie de leurs formes, l'idiome algé: brique ne met en ligne que ses obscurs symboles, c'est-à-dire un grimoire indéchiffrable pour tout autre que pour un initié. Mais c'est dans ces mystérieuses formules que nous lisons le livre de la nature et le secret de nos destinées. Aussi par dessus les Titans de l'art, Homère et Phidias, Michel-Ange et Beethoven, le genre humain placera- t-il toujours la Créateur de lanalyse mathématique, le grand Newton. Est-il étonnant qu'un tel idiome paraisse le privilège de quelques hommes et que la plupart des peuples soient restés étrangers à son développement. Nous avons va une poésie très haute chez les Sémites, une

architecture grandiose chez les Pharaons, des

chronologie ou pour les- calculs de la vie ordinaire. Dans son expédition contre les Scythes, au moment de franchir Tlster, Darius fit soixante nœuds à une courroie, et dit aux Ioniens qu'il laissait à la garde du pont : < Prenez cette courroie et ayez soin d'exécuter mes ordres. Quand vous me verrez parti pour la Scythie, commencez dès lors à défaire chaque jour mi de ces nœuds. Si je ne suis pas de retour ici, après que vous les aurez tous dénoués, vous retournerez dans votre patrie. » (*) Cette méthode parait s'être longtemps conservée dans les cours asiatiques. Ayant Pierre-le -Grand, on se servait encore d'un procédé analogue dans les bureaux de Ja chancellerie russe pour les finances de l'Empire. Les quipos, que les Espagnols rencontrèrent chez les Péruviens, en sont une autre variante perfectionnée au moyen de cordelettes de diverses couleurs et de nœuds de différentes formes. On se rappelle que c'était avec cette sorte d'écriture que les Incas retraçaient leurs annales historiques.

f*) Héiodole, livre IV. §28. Edition Larcher.

On trouve dans beaucoup de localités une combinaison plus simple que' celle des cordelettes nouées et plus répandue. Ce sont des entailles faites au couteau sur des morceaux de bois équarris et allongés. Ce procédé, ultraprimitif, est encore aujourd'hui très -usité dans nos campagnes, et sert au\ ménagères à marquer le compte de leurs dépenses avec le boulanger, la laitière, le marchand de vin, ettf. Chacune des deux parties, le débitant et le client, ont un bois de même longueur ; on les ajuste toutes les fois qu'il s'agit de donner une entaille, afin de prévenir des deux côtés toute erreur ou toute supercherie. Jadis, les montagnards des petites républiques pyrénéennes, trop peu familiarisés avec récriture pour avoir des teneurs de livres, réglaient de la môme manière la taille de leurs impositions. Chaque village avait son bâton ad hoc. Au dernier siècle, un intendant du roi, voulant un jour vérifier les anciens comptes de ces communes, donna ordre qu'on lui apportât les registres. Il fut fort étonné de voir qu'on les lui amenait par charretées. Son

élonnement tourna en stupeur quand il s'aperçut que les registres étaient des bâtons.

La mimique, la pantomime, la danse rentrent aussi dans le langage graphique et forment, en quelque sorte, la transition entre la parole et l'écriture. On ne peut nier Téloquence du geste, du regard. Les Romains avaient porté cet art si haut, que Roscius ne craignait pas de défier Cicéron, se faisant fort de reproduire, par le jeu de sa physionomie, toutes les pensées que son rival exprimait dans un discours. Sous Néron, un roi du Pont, assistant à une représentation donnée par un mime, pria l'empereur de lui donner cet homme extraordinaire qui lui servirait, disait-il, d'interprète auprès des peuplades étrangères qui bordaient ses Etats. Il faut se garder de prendre ces récits trop au sérieux. Il y avait de l'exagération, on pourra dire de la fatuité dans le défi de Roscius, s'il est vrai, toutefois, que ce défi ait eu lieu,* et la demande du roi du Pont n'était probablement qu'une galanterie à l'adresse de son hôte si sensible, comme on sait, à ces sortes de corn-

pliments, ou une manière hyperbolique d'exprimer son admiration.

Chez les modernes, la panlomime est remplacée par la danse. Le ballet de Topera est toute une science qui a la prétention de retracer par les mouvements du corps humain, les fantaisies éthérées de la musiq'.^. î^ien que la convention y joue un grand rôle, on ne peut nier

à cet art une certaine puissance plastique, si

toutefois on doit ajouter foi à ce que Ton raconte des acteurs grecs : « Au théâtre, la masse des •spectateurs se montrait, si bien rompue au langage du geste, et tellement sensible à la convenance que toute faute en ce genre était sévèrement censurée, ce qui avait donné lieu au proverbe grec : faire un solécisme de la main. Dans les situations les plus tristes de la tragédie antique, les chœurs exécutaient des danses qui, loin de faire disparate, exprimaient le sentiment tragique, avec tant de force que Ton vit, sur le théâtre d'Athènes, des femmes grosses, tout-àcoup saisies des douleurs de l'enfantement. » (*)

{*) Charles Blanc, Grammaire des arts du dessin.

Le langage des sourds-muets nous apprend également que tout n'est pas convention dans la mimique, qu'elle a certaine raison d'être dans notre orgaftisation. Je ne parle pas ici de cet alphabet articulé avec les doigts qui ne fait qu'épeler les mots de nos idiomes phonétiques. Le véritable langage du sourd-muet, c'est celui qu'il se fait lui-même, d'instinct, sans précepteur. On reconnait au ^premier abord une analogie des plus remarquables avec les procédés hiéroglyphiques que nous avons remarqués cheztoutes les peuplades primitives. Chaque animal, chaque personnage, chaque objet est dépeint par son attribut le plus saillant. Veut-il parler d'an chasseur, il mettra en joue un gibier imaginaire ; s'il se tâte lè pouls d'un air sérieux, c'est qu'il s'agit d'an médecin. Avec une lelle méthode, inutile de chercher dans le dessin de l'idée, des propositions, des phrases, encore moins des périodes. On ne trouve qu'une suite d'images disposées sur le môme plan comme ces légendes gravées sur l'écorce des arbres qu'on rencontre dans les forêts du Nouveau Monde. Ce ne sont

que d'informes esquisses ; mais, dans ces ébauches, on reconnaît déjà l'analyse de la pensée et, par conséquent, le germe du véritable langage.

Revenons au langage graphique proprement dit, à celui qui a pour base des symboles durables, et non l'expression fugitive du geste ou de la physionomie. Nous n'avons jusqu'ici mentionné récriture, c'est-à-dire la transcription littérale de la langue parlée en langue écrite, que pour indiquer sa place dans la série des évolutions que présente la science des signes. N'ayant rien du brillant de la peinture dont elle n'est qu'un souvenir effacé, ni de la précision de l'algèbre qu'elle contenait en germe, elle est néanmoins le plus important de tous les modes du langage par la souplesse, la facilité avec laquelle elle se prête à toutes ies exigences de la vie littéraire, scientifique, industrielle et politique d'une nation. Bien que son rôle principal soit de refléter la parole, elle a ses lois propres de transformation, ses métamorphoses séculaires qu'il est nécessaire de connaître si l'on veut

ENGAGE GRAPIUQI^.

posséder à fond la structure des langues. Ce sont ces métamorphoses que nous allons tâcher d'esquisser.

MARCHE DU LÂHGA6E.

Nous ne reviendrons pas sur les origines premières de récriture. Nous les avons exposées dans le cours de cette étude et nous ne pourrions que fatiguer le lecteur par des redites. Nous allons reprendre la question au moment où l'hiéroglyphe va changer «le nature. On verra comment procède l'esprit humain pour passer par des transitions insensibles des signes tirés du symbole aux caractères basés sur l'analyse des sons. Comme nous avons déj^ dit quelques mots de cette transformation, nous nous contenterons de la rappeler en quelques lignes,' et seulement afin de ne pas interrompre la série des évolutions de récriture.

Supposons donc l'hiéroglyphe arrivé aux.

dernières limites de son développement, et rappefanl les choses tangibles par leur forme, les idées métaphysiques par des symboles empruntés aux objets extérieurs suivant des analogies

plus ou moins directes. (*; L'impossibilité d'em-

(*j Nous ferons ici une remarque se rattachant à la période hiéroglyphique. Quelques archéologues, frappés de la réquence de certains signes, le cercle , le triangle , la croix, sur les monuments dits préhistoriques , ont cru pouvoir conclure que les anciens attachaient une idée religieuse à ces symboles, (Mortillet, matériaux pour servir à Thistoire de l'homme). Nous pensons qu'il ne faut voir le plus souvent dans ces dessins que des enjolivements de fantaisie. Ce qui vient à Tappui de notre thèse, c'est la facilité avec laquelle ces figures se présentent d'elles-mêmes à la main et au ciseau, et la variété étonnante de formes qu'on peut obtenir en combinant la droite et le cercle. Le triangle se compose d'ordinaire de lignes parallèles qui vont en diminuant de la base au sommet ou qui sont coupées latéralement par les deux autres côtés ; le cercle comprend généralement plusieurs ronds concentriques, la croix représente des lignes, des points ou des rectangles, se coupant à angles droits. Souvent lignes^ points, cercles^ croix» triangles et rectangles se marient ensemble et on obtient alors des dessins d'une variété de formes inépuisable. On ne peut voir là que des figures ,d'ornemenlat:on auxquelles s'est peut-être rattaché plus tard un vague symbolisme.

brasser, à Taide de ce système, tous les éléments de^ la pensée ou du discours se présenta dans la transcription des noms propres. Quelques peuplades éludèrent cette difficulté en conservant à ces mots leur signification première. {*] Un signe conventionnel ajouté à l'hyéroglyphe indiquait qu'il s'agissait d'un homme ou d'un lieu, et non de l'objet représenté par la figure. Mais lorsque par suite des altérations que le temps amène dans les éléments phonétiques d'une langue, ces mots défigurés n'eurent phs d'autre valeur que celle qu'on leur attribuait comme noms propres, l'hiéroglyphe se montra impuissant. Si, pour

(*) L'étude des étymologies prouve, de la manière la plus évidente, que toute appellation d'homme, de lieu, de Divinité, etc., avait à l'origine une signification propre. Ce fait se vérifie- pour ainsi dire de lui-même dans les langues antiques. Nous en avons également des exemples en français dans une foule de noms propres tels que Bourgeois , Dubourg, Maisonneuve, Charpentier, Dubois, Chateauneuf, Larivière, etc., ou sous une forme plus efifa?ée, Carpenlier (Charpentier;, Dubosc ou Delbosc (du bois), Caslelnau (Château-neuf), Durieu ou Delrieu (de la Rivière), etc. Il suffit de chercher ces étymologies dans les idiomtîs celtiques qui forment le fond de notre langue.

62 LANGAGE GBAPHIQUE.

nous servir d'un exemple tiré de notre langue, il est facile de désigner, à l'aide d'une figure d'oiseau de proie entourée d'un cartouche, un individu nommé Yaigle, celte transcription n'est plus possible dès que la finale du nom. venant à changer de forme ou à disparaître, on ne prononce que Laigue ou Laig.

Nous avons raconté comment le premier germe de l'écriture proprement dite devait sortir de cette impasse. Les noms propres, n'oflFrant plus qu'une valeur phonétique, ne pouvaient être représentés que par des caractères purement phonétiques. La méthode, pour passer du symbole à l'alphabet, se présenta d'elle-même : décomposer le mot en syllabes et donner à chacune d'elles un signe particulier. Ce signe fut naturellement emprunté aux hiéroglyphes d'après les analogies homophoniques. Le premier abécédaire se composa donc d'autant de lettres que la langue comptait de syllabes. De là le nom d'alphabet syllabique par lequel on le désigne : c'est la méthode favorite des races mongoliques. Cette écriture créée pour la transcription des noms propres devait

bientôt envahir le domaine entier du langage. On sait que les méthodes hiéroglyphiques les plus parfaites ne peuvent donner qu'un à peu près. Les divers signes d'une inscription sont autant

de points de repère, à l'aide desquels l'esprit doit reconstituer un canevas approximatif de l'idée. Rien de la netteté, de la précision du

discours ne se retrouve dans cette suite d'images flottantes ou inachevées, de figures aux contours vagues et indécis. La supériorité des formes phonétiques sur les formes hiéroglyphiques devint bientôt évidente. Dès lors on ne doit pas s'étonner si l'écriture symbolique disparut d'elle même le jour où l'écriture syllabique laissa entrevoir la possibilité de suivre pas à pas la parole, c'est-à-dire de reproduire le texte même de la pensée.

Tel est, en abrégé, le système dont se servent encore les peuples de l'Asie orientale. Bien que

le nombre considérable de caractères qu'ils sont forcés d'employer pour représenter toutes leurs syllabes, accuse de leur part un défaut d'analyse, et exige une initiation incomparablement plus

longue que celle de nos alphabets de l'Occident, on ne peut, en revanche, contester à celte méthode certains avantages qui font défaut à la nôtre; La décomposition des mots en consonnes, voyelles et aspirations, si utile à maints égards, embarrasse la marche du langage graphique et empêche les doigts d atteindre la rapidité de la parole. L'écriture syllabique ne s'attachant qu'aux sons, peut prendre des allures plus lestes, et lutter plus facilement avec la vélocité du langage phojnélique. Si les caractères sont aisés à tracer, on a une véritable sténographie. La longueur de l'apprentissage est compensée dans certains cas par un immense avantage.

Quand la langue est monosyllabique, comme le chinois, chaque signe représente un mot , par conséquent, on apprend l'idiome en même temps que l'alphabet, chose impossible chez les peuples aryens ou Sémitiques.

L'Egypte devait suivre une marche plus radicale dans la solution du problème. Poussant l'analyse des sons plus loin que les Mongols, elle arriva à reconnaître les trois éléments syllabiques,

voyelles, consonnes et aspiralions. Il est facile de lire sur les hypogées des premières dynasties Pharaoniques (*) la genèse du nouveau système graphique. On y voit le Scribe flotter longtemps incertain, entre le symbole et l'écriture, soit qu'il ait regret de renoncer à ses dessins hiéroglyphiques, soit qu'il ne pressente pas encore toute la puissance de l'alphabet. Il donne plu-

(*) Bien que nous rapportions aux premières dynasties l'origine de l'écriture, nous ne prétendons nullement faire commencer aux Pharaons la période hiéroglyphique. Nous nous arrêtons à cette limite parce que les plus anciennes inscriptions connues jusqu'ici ne dépassent pas Tavénement des rois. Mais suivant toute probabilité l'époque sacerdotale qui précéda celle des dynasties avait aussi ses monuments efSes hiéroglyphes. Ces monuments disparurent dans la révolution qui mit les guerriers à la place des prêtres, ou furent détruits dans la suite pour effacer le souvenir de cette époque. Citons à cet appui une remarque du savant directeur du musée de Boulac, M. Mariette. C'est que plusieurs monuruents attribués aux Pharaons semblent avoir été grattés pour recevoir les hiéroglyphes qui les recouvrent aujourd'hui, tout en gardant encore des traces d'inscriptions antérieures. On peut voir au musée Egyptien du Louvre un Sphinx dont le poitrail a été entamé à l'endroit où se trouvait le cartouche. Certains traits y sont encore visibles.

sieurs variantes à la même articulation, mélange Fancien système avec le nouveau, semble, en un mot, passer de Tun à l'autre sans d'autre règle que son caprice. Cette multiplicité de caractères, cette confusion de méthodes, excusables peut-être chez un peuple enchaîné à ses traditions sacerdotales, ne pouvaient convenir au génie pratique des Phéniciens. Ceux-ci épurèrent l'écriture Egyplionne, la débarrassèrent de toutes ses variantes, l'affranchirent de ses liens hiéroglyphiques et créèrent le véritable alphabet.

Ce qui constitue la supériorité de notre système, c'est le petit nombre de lettres que nous employons et la facilité avec laquelle elles se combinent pour s'adapter à toutes les combinaisons phonétiques d'une langue. On sait que les marchands de Tyr et de Sidon l'apportèrent à l'aurore de la civilisation dans les comptoirs qu'ils avaient fondés sur les côtes de-la Méditerranée et de l'Atlantique, et que de là il rayonna dans l'Europe entière. Il n'est pas impossible de suivre de siècle en siècle la série des transformations qu'ont dû subir les Cadméennes pour

SA MARGHB. 67

arriver à la forme latine. On peut remonter ainsi sans interruption des caractères actuels aux caractères qu'on lit sur les plus anciens monuments de la Phénicie. Plusieurs de ces lettres rappellent encore leur origine hiéroglyphique, mais d'une façon beaucoup plus effacée que chez les Egyptiens. Dans la vallée du Nil, le signe alphabétique laissait reconnaître d'ordinaire la figure dont il était l'abréviation. Au lieu d'un quadrupède, par exemple, on ne donnait que la partie postérieure, mais le dessin était assez correct pour qu'on pût rétablir, par

la pensée, le reste du corps. Les Phéniciens

se contentaient d'un trait désignant la partie la plus saillante de l'animal ou de l'objet. Une bosse, ou plutôt un angle, représentait le chameau, un ovale simulant une tête, et traversé par un trait recourbé en guise de cornes, tenait lieu de la figure d'un bœuf. C'est de ce dessin que devait sortir notre A. Quelques-uns de ces caractères sont cependant reconnaissables. Tel est ro qui rappelle l'œil, et le delta grec dont la forme triangulaire représente la tente

da Sémite. Ces lettres anguleuses, sans symétrie, allaient prendre un nouvel aspect en passant aux mains des races aryennes. Les Grecs régularisèrent ces caractères, ajoutant d'un côté, rétranchant de l'autre, adoucissant les angles, éliminant, en' un mot, tout ce qui ^semblait disgracieux. Notre alphabet latin nest que Talphabet phénicien modifié par le génie hellénique et tracé en sens inverse pour permettre à l'écriture de se diriger de gauche à droite, tandis qu'elle allait primitiveinent de droite à gauche. (*)

C) Les lecteurs qui désireraient plus de détails^ sur les origines elles transformations de Talphabet, pourront consulter notre Essai sur la grammaire générale des langues

Indo-Européennes^ où nous avons inséré un fac simile de ces divers caractères avec leurs variantes.

Avant d aller plus loin, il convient de préciser les conditions que doit remplir récriture, afin de nous rendre compte des modifications que le temps doit encore amener dans la physionomie et le mécanisme alphabétique.

Nous avons défini récriture* la transcription littérale de la parole, ou si Ton aime mieux l'expression orale de la pensée remplacée par une forme plus durable, le symbole graphique. Ce nouveau mode du langage a été créé pour suppléer à riosuffisance des sons, dont la nature fluide et fugitive ne les rend appréciables qu'en un point imperceptible de Tespace, en un moment presque insaisissable de la durée. Le but de l'écriture est de remédier à ce double incon-

vénient, c'est-à-dire d'arriver à des formes telles, qu'elles soient instantanées comme la parole, qu'elles puissent se perpétuer à travers les siècles, et se transmettre à la surface entière du globe. ' Une nies premières nécessités de l'écriture fut de renoncer aux formes solennelles de la période hiéroglyphique pour prendre des allures plus dégagées. A cette époque le temps n'était pas ce qu'il est de nos jours, un des éléments de la vie humaine. D'ailleurs, des figures correctes^ magistrales, comme celles que l'on voit encore sur les palais et les temples des Pharaons, étaient en rapport avec la majesté de l'édifice. Nous venons de ^ dire comment les créateurs de l'alphabet s'étaient appliqués à abréger de plus en plus les caractères, jusqu'à ce que la transformation greco-latine leur donnât la physionomie actuelle. Mais ces formes symétriques imaginées en vue des inscriptions lapidaires ne pouvaient se prêter à la rapidité des mouvements qu'exige l'écriture usuelle. On remplaça la pierre par un élément plus souple, plus maniable, le papyrus, et une nouvelle abréviation, la cursive, dont le

nom rappelle la nature et le bat, servit aux besoins de la vie domestique. Cette cursive, qui \arie avec chaque peuple et chaque siècle, on pourrait dire avec chaque individu, a, pour dernier terme, la sténographie. '

La sténographie ne date pas d'hier, comme on le croit généralement, elle remonte dans le passé aussi loirj que Téloquence politique, c"est-à-dire aux discussions de Yagœ'a et du forum. Xénophon à Athènes, Tiron à Rome, possédaient tous deux des signes sténographiques qui leur permettaient de recueillir les discours de leurs maîtres, Socrate et Cicéron. On sait que cette méthode, basée non plus sur la reproduction des éléments du son, mais sur la transcription du son tout entier, permet à une main exercée d'atteindre la rapidité de la parole. C'est donc le type par excellence de ï écriture usuelle, le but suprême vers lequel doivent converger tous les systèmes graphiques. Cependant son usage est excessivement restreint et ne sort guère du cercle d'un petit nombre d'initiés. Cela tient, sans nul doute, à ce que chacun recule devant

les premières difficultés. II faut, en effet, une préparation un peu longue pour manier convenablement les signes assez nombreux qui servent à désigner tous les sons d'une langue et certaines abréviations. De même que dans Tanliquité, c'est à l'éloquence politique que nous devons la sténographie actuelle : ses premiers essais datent de la révolution française et de la nécessité pour le Moniteur de reproduire dans leur intégrité les séances du Parlement.

Mais ce n'était pas assez pour l'écriture, d'avoir supprimé la durée, il fallait encore qu'elle vînt à bout de l'espace. Tel est le problème résolu par la télégraphie. L'idée première est peutêtre aussi ancienne que les autres essais du langage, car on la trouve en germe dans les

traditions les plus reculées. Lors de la grande insurrection gauloise contre les légions de Jules

César, le massacre des Romains à Génabum, qui

devait marquer le premier acte de la lutte, fut

connu le môme jour des habitants de Gergovie,

bien que ces deux villes fussent distantes de

150 milles. Dans l'Agamemnon d'Eschyle, on voit

la sentinelle chargée, d'annoncer à Clytemnestre le retour de son mari, épier chaque nuit le signal que devaient lui donner des feux allumes aux sommets des montagnes situées entre la Troade et le royaume d'Argos. Des flammes la nuit, des cris le jour, telle fut, pendant des siècles, la seule transmission possible. L'ébranlement qui avait inauguré la sténographie devait aussi faire naître l'idée de la télégraphie moderne. On sait que sous la Convention, Chappe organisa pour la première fois un système de signaux aériens, qui permettait au comité de salut public de correspondre avec les armées de la frontière. Toutefois, ce n'était là qu'une ébauche que le temps allait bientôt perfectionner et agrandir. De graves inconvénients se présentaient à côté des avantages qu'on atait eQ vue. Les pluies, les brouillards, lés nuages, l'obscurité étaient autant de causes d'interruption. La transmission était, en outre, très lente, pour peu que les stations intermédiaires fussent nombreuses.

Quelques années plus tard, la science devait

trouver le mot de l'énigme, et assurer aux dépêches une transmission instantanée, quelles que fussent rheure, la saison et la distance. Cette solution entrevue dés les premières expériences sur Faction de la pile électrique, n'a pu être réalisée que de nos jours. Une génération de savants, Volta, OErsted, Ampère, Arago, Faraday, en ont jeté les fondements. A l'heure qu'il est, on peut considérer la question comme résolue , du moins dans ses points principaux. Cette découverte, qui peut marcher de pair avec les plus hautes productions du langage graphique, est, de même 'que ces dernières, le propre de la race aryenne. L'humble héritage que nos pères avaient reçu des Sémites, les 16 Cadméennes, nous les renvoyons aujourd'hui aux autres tribus de la famille humaine, transformées par l'électricité, et supprimant avec elle l'espace et la durée.

Restait une dernière métamorphose à accomplir pour que l'écriture eût parcouru le cycle de ses destinées. Ce n'était pas assez d'avoir fixé, par des caractères graphiques, les sons fugitifs

du discours. Il fallait encore reculer le domaine de la parole, agrandir l'auditoire, la faire entendre, non plus de quelques hommes, mais de la nation tout entière, en d'autres termes, trou- Yer le moyen de multiplier ces caractères d'une manière instantanée et, en même temps, indéfinie. Telle fut l'origine de l'imprimerie.

Comment un art si simple, qui semble le complément indispensable de l'écriture, a-t-il été si longtemps à éclore dans la race aryenne, lorsque la Chine le possédait depuis des milliers d'années 1 Ce relard s'explique si l'on considère la façon dont la société était constituée dans l'antiquité païenne et ati moyen-àge chrétien. L'organisation politique d'Athènes, de Rome^ et de l'Europe féodale, reposait sur le m'ême principe : une caste privilégiée en haut, au-dessous une populace ignare d'esclaves ou de serfs. Les hommes Ubres n'estimant que le métier des armes, peu d'entr'eux avaient^ le temps ou le goût des occupations littéraires. D'ailleurs, appartenant à la classe riche, et trouvant peu d'ouvrages à lire , les manuscrits leur suffisaient.

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Les esclaves, et plus tard les rtioines se chargeaient de la besQgDe des transcriptions. L'idéede l'imprimerie, idée essentiellement démocratique, ne pouvait être conçue et appréciée que dans nos sociétés modernes. On sait, en effet» qu'elle en marque, en quelque sorte, Tavénement. L'apparition des caractères de Guttemberg;.

annonce que le règne des armées féodales a fait son temps, et que la direction des affaires publiques va passer à Fintelligence. Même phénomène en Chine. Si ce pays connaissait Timpri-. merie plusieurs siècles avant notre ère, c'est quo le peuple qui l'habite, à l'inverse des races turbulentes de l'Occident, a toujours fait de Fins- •

truction la base de sa politique, comme le témoignent les pf iviléges de la classe des lettrés, et un corps aussi nombreux ne pouvait longtemps subsister sans remplacer le manuscrit par le

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