DESTINÉE DU LANGAGE
Etudions maintenant 1 action de récriture sur la marche de la parole et les influences qui naissent de ce contact.
Ces influences sont de deux sortes : les unes, agissant -de la manière la plus heureuse sur l'économie des divers idiomes soumis aux symboles graphiques, ont aidé au développement de la littérature, par suite de la civilisation. Les autres, gênant au contraire le jeu du mécanisme phonétique, ont introduit un élément perturbateur dans rharmonie du langage. Commençons par ces dernières.
C'est dans la difficulté, on pourrait dire dans
l'impossibilité de transcrire exactement toutes
les nuances de la parole, qu'il faut chercher
ia cause première des actions perturbatrices que Ton rencontre dans Tétude d'une langue écrite. Les inventeurs des caractères alphabétiques n'étaient pas des grammairiens, encore moins des philologues. Pour mener le problème â bonne fin, il eût fallu procéder par une analyse exacte de tous les éléments phonétiques qui entrent dans le vocabulaire de chaque langue, et dresser une échelle complète des sons. Peut-être, les grammairiens Hindous sont-ils les seuls qui se soient ainsi posé la question. Partout ailleurs on s'est contenté d'un à peu près, chaque peuple prenant pour alphabet des caractères créés pour un idiome étranger au sien.
Les Cadméennes, d'où dérivent tous les systèmes graphiques qui ont cours en Europe, insuffisantes déjà pour les langues sémitiques, puisqu'elles négligeaient les voyelles sourdes, devaient se trouver à plus forte raison impuissantes à rendre les nuancés phonétiques des nations de raCe différente. L'écriture sanscrite elle-même, la plus riche et la mieux coordonnée de toutes celles que Ton compte dans le groupe Indo-
Européen, ne peut, avec ses 50 lettres, suffire à . Jout. Les grammairiens, du moins ceux de l'Occident, sont forcés d'avouer qu'ils ignorent la prononciation précise que prennent les voyelles a, 0, Uj à la fin de certains mots (*)•
Au résumé, on peut dire que l'évolution alphabétique, considérée dans les deux races, aryenne et sémitique, n'a pas encore atteint sa forme
définitive. Des trois éléments qui entrent dans la constitution des mots, voyelles, consonnes et aspirations, les Sémites ne se sont attachés qu'à la charpente de la syllabe à la consonne. Ils ont entrevu la voyelle, mais se sont contentés de marquer ses formes les plus sonores sans s'arrêter aux autres nuances et n'ont pas su la
(*) Voir Bopp ^Grammatica sanscritaj. Nous avons tâché, dans notre Essai de grammaire générale des langues Indo-Européennes, de lever cette difficulté en appliquant aux voyelles la division que lés grammairiens Hindous avaient établi pour les consonnes, c'est-à-dire en admettant pour chaque son simple deux nuances^ la nuance sonore et la nuance sourde. Vé français accentué dans certains cas et demi-muet dans d'autres, donne une idée ass3z exacte de cette classification.
108 LANGAGE GRAPfflOCE.
détacher de l'aspiration. Les Grecs poussèrent plus loin Tanalyse des voyelles et des aspirations, sans toutefois arriver à une séparation et à uae classification complète. Ce travail, terminé chez les Hindous pour la consonne et l'aspiration, n'a été fait nulle part pour la voyelle.
Mais il ne suffit pas que l'écriture réponde à la gamme des spns, que chaque élément syllabique soit représenté par un signe. Lorsque les mots s'assemblent pour former la phrase, il s'établit au contact de nouvelles combinaisons phonétiques. Chacun d'eux se soude au suivant dans la prononciation, et, à chaque soudure répond une élision ou une mutation de lettres. Voyelles, consonnes et aspirations se fondent, s'équilibrent en une seule émission vocale, de telle façon qu'aucune note discordante ne vienne troubler l'harmonie de Tensemble. D'ordinaire, c'est la finale de chaque mot qui se met au diapason de l'initiale du mot suivant, c'est-à-dire que la première devient sourde ou sonore, faible ou aspirée, suivant que la seconde est ellemême sourde ou sonore, faible ou aspirée. C'est
la grande loi de rallraction phonétique qui domine tout le mécanisme grammatical. Les sons ainsi modifiés , changent parfois complètement de nature. Les voyelles forment diphlhongue, les consonnes, emportées par la ^ vitesse de la prononciation, subissent les métamorphoses les plus inattendues. Il importe donc que la langue écrite reproduise toutes les modifications de la langue parlée, et cependant, chose singuUère , nous ne trouvons qu'un peuple, l'Hindou, qui ait compris la nécessité de ces notations phonétiques et en tienne un compte rigoureux dans son écriture. A peine, le grec excepté, en rencontre-t-on quelques traces dans les langues savantes de l'Occident. Ces exemples isolés passent inaperçus, et rappellent ipoins les lois du langage que des abréviations orthographiques.
Les conséquences qui découlent de cette indifférence ou de cet oubli sont aisées à pressentir. Dès que la transcription d'un idiome est insirfflsante, ce qui est le cas le plus4céquent, le signe, ne coïncidant plus avec le son, cet idiome
perd sa physionomie propre. Les nationaux ne voient pas là d'inconvénient, parce qu'ils rétablissent machinalement, dans la lecture, la véritable prononciation (*). Mais l'étranger y rencontre un écueil qui le fait trébucher à chaque pas. Quand la langue vient à s'éteindre, la partie la plus délicate de sa constitution phonétique est à jamais perdue. Témoin le grec et le latin ; il 'ne nous est resté qu'un squelette .
C) Citons un exemple pour mieux nous faire comprendre. En récitant le vers suivant :
Le jour le plus antique eut pour veille le jour,
On remarque trois variations orthographiques :
Le jour le pluz antiq eup pour veille le jour.
Dari% lo premier cas, la sonore finale devient sourde ; dans le deuxième on élide une voyelle, et, dans le dernier, la consonne subit la loi de Tattraction. On voit ainsi que la langue écrite ne correspond pas à la langue parlée. Ces nuances, ignorées d'un étranger, Tinduisent en erreur sur la prononciation, c'est-à-dire sur l'élément capital de la langue. Voilà pourquoi il nous est impossible de pratiquer un idiome du dehors quand nous nous sommes contentés de rapprendre dansies livres. Le livre ne donne que le mot, et le mot n'est que le squelette de la phrase.
L'élément vital s'est évanoui avec le secret de ses harmonies.
Ce résultat n'est pas le seul. Un autre inconvénieût, non moîns regrettable, mérite aussi d'être signalé. La notation euphonique de la phrase étant supprimée, le lien qui unit les langues d'une même fainille se trouve rompu, l'unité ne peut être reconstruite qu'à grand'peine par le philologue : de là des conclusions souvent fausses. Comparons le sanscrit avec une langue moderne de l'Occident, le français, par exemple. Notre esprit, identifiant les deux formes du langage, la forme orale et la forme écrite, nous ne jugeons des sons d'un idiome que par le jeu de ses symboles graphiques. La richesse, la flexibilité de l'écriture sanscrite nous étonne, l'aridité, l'immobilité des caractères français nous frappe encore davantage et nous concluons qu'il n'existe aucune similitude dans le mécanisme phonétique de ces deux langues. Cependant, la pauvreté attribuée à notre idiome n'est le plus souvent qu'apparente, et beaucoup de formes notées par les grammairiens hindous apparaissent
chez nous, lorsqu'on prête une oreille attentive à la marche de notre prononciation. Les dialectes de la langue d'oc, qui n'ont jamais été arrêtés dans leur évolution par les entraves d'une écriture insuffisante, conservent encore la plasticité des temps antiques, et égalent, s'ils ne dépassent dans la hardiesse de leurs combinaisons euphoniques, là richesse des formes sanscrites.
Nous avons dit que l'idée est un tableau phonétique, coordonné à l'aide de trois éléments, le mot, la phrase, la période. Nous devons donc retrouver dans l'écriture trois divisions analogues. Les deux premières viennent d'être passées en revue, il nous reste à examiner la dernière, celle qui a pour objet la ponctuation.
Les Anc\gns ponctuaient peu ou pas du tout, soit qu'ils considérassent la phrase comme un groupe indivisible, soit qu'ils jugeassent ce soin superflu. Cependant la ponctuation est aussi importante que les autres modes de la notation graphique, si. l'on veut se rendre un compte exact de toutes les nuances de l'idée, en d'autres termes, des intonations diverses qui marquent
les différentes parties da discours. On sait que chaque membre de phrase a son accentuation propre, ses pauses, son diapason. L'écriture, traduction algébrique de la parole, ne serait qu'un logogriphe dont l'interprétation conduirait infailliblement à des contre-sens, si Ton n'indiquait la nature des éléments du discours à Faide d'une notation qui corresponde à la gamme de la pensée C). Cependant ici encore nous sommes forcés d'avouer que la plupart des langues sont restées en deçà du but.
C) Les exemples ne manqueraient pas pour prouver que rinterprétation d'une phrase dépen.d souvent de la place que Ton. donne aux signes de la ponctuation et à leur nature. Les oracles de l'antiquité trouvaient dans la disposition ou plutôt dans Tabsence de ces signes un auxiliaire des plus précieux. Venait-on demander le résultat d'une entreprise que l'on méditait, la Pythonisse laissait tomber quatre mots, suivis chacun d'une pause :
Ibis — redibis — non — morieris.
Si l'expédition réussissait, rien d'extraordinaire, puisque Toracle l'avait prédit. On avait, en effet, entendu :
Ibils ; redibis ; non morieris.
L'expédition, au contraire, avait-elle échoué, le chef de
Il est à remarquer que le sanscrit, qui a porté à un si haut degré l'analyse des éléments syllabiqup^ a presque entièrement négligé la ponctuation. Les modernes en ont mieux senti Timportance, mais comme pour les autres parties du mécanisme alphabétique, ils se sont continués d'un système des plus imparfaits. La notation actuelle, uniquement préoccupée des pauses est notoirement insuffisante. Nous n'avons qu'un i^gne, celui de l'exclamation, pour exprimer toutes les émotions qui peuvent naître dans notre esprit. Il s'ensuit que les choses les plus disparates, des sentiments de nature complètement opposée, tels que la joie ou la douleur, sont indiqués par le même caractère. Faut-il
.Fentreprise y avait-il laissé la vie, c'était sa faute et non celle de la Sybille : celle-eiravait prévenu en disant :
Ibis ; redibis, non I morieris.
^ L'histoire nous apprend que des méprises plus graves ont été amenées par la négligence ou la mauvaise foi des copistes chargés de la ponctuation. Qu'il nous suffise de rappeler le schisme , qui eut pour cause première une simple transposition de virgule.
SA DESTINÉE. il5
ajouter que ce signe unique est rendu illusoire dans la plupart des cas par 1^ façon vicieuse dont il est placé. Dans presque toutes les langues il se trouve à la fin de la phrase. Dès, lors, les yeux n'étant pas prévenus, ne sauraient* donner à la voix l'accentuation que réclame la I)ensée de Técrivain. Plus logiques, plus soucieux ' que les nations du nord des harmonies du langage, les peuples du midi. Espagnols, Portugais, Italiens marquent leurs signes d'interrogation et d'exclamation au moment où la phrase s'ouvre, ce qui ne les empêche nullement de les répéter à la fin pour éviter de nouveaux équivoques.
Après les inconvéûients qui résultent de l'insuffisance des caractères alphabétiques, yiennent ceux qui ont pour cause un emploi vicieux de ces mêmes caractères. Nous voulons parler des lettres muettes qu'on rencontre au milieu de certains mots pour rappeler un son disparu, et qu'on conserve par respect pour Tétymologie* Avant de faire connaître les conséquences qu'entraîne cette habitude, examinons si les scrupules des grammairiens à cet endroit semblent fondés.
D'abord est-il nécessaire, je ne dis pas pour la pratique, mais pour la connaissance approfondie d'un idiome, de laisser intactes les vieilles formes orthographiques ? Nous ne le pensons pas. A quelque point de vue qu'on se place pour
juger la question, on ne trouve que des prétextes et non des raisons sérieuses.
S'agit-ii, par exemple, de gens lettrés, nul doute que Vélymologie ne les guide dans Tétude des mots. Mais c'est là le petit nombre. Il n'y a guère que les philologues de profession qui s'occupent de ces recherches, et ces derniers, fami- * liarisés avec les itnétamorphoses que subissent les éléments syllabiques, retrouvent l'origine d'un mot, quelle que soit la forme orthographique qu'on lui donne.
Si^ des érudits nous passons à la masse de la nation, l'étymologie n'a plus de raison d'être. Loin d'apparaître comme une branche de la science philologique, elle n'est considérée que comme un embarras dont on se déferait volontiers si' les entraves académiques n'y mettaient bon ordre.
Les résultats sont les mêmes que ceux que nous venons de signaler dans les paragraphes qui précèdent» Toute lettre superflue est un déguisement qui masque la nature phonétique du mot. Gomme dans les langues à notation
incomplète, il y a incertilude, par suite, erreur fréquente dans l'interprétation du son. De là des variantes dans la prononciation d'une langue, suivant les tendances individuelles et locales. Chaque expression a deux valeurs : Tune, léguée par la tradition orale, l'autre, donnée par l'écriture et faisant autorité chez tous ceux qui ne la connaissent que sous sa forme optique. Les noms d'hommes et de lieux sont surtout sujets à ces sortes de divergences. Ne traduisant presque jamais le son simple, mais toujours l'étymologie, leur prononciation peut varier au gré de chaque personne. Ce qui n'est qu'un inconvénient pour les habitants d'un pays, devient fréquemment une impossibilité pour les étrangers, car on sait qu'il suffit quelquefois d'une simple lettre pour défigurer un mot. Par une réaction inévitable, on voit, en maintes occasions, la fortiae de convention supplanter la forme réelle , le signe dénaturer le son. Témoin les langues mortes, dont la véritable prononciation est à jamais perdue pour nous. 11 ne serait pas difficile de citer des exemples en français, notamment
SA DESTINÉE li9
parmi les noms propres dans lesquels, sous Tinlluence de l'écriture étymologique, nous prononçons aujourd'hui des lettres que nos pères considéraient comme muettes.
Ces imperfections orthographiques pèsent plus ou moins sur toutes les langues, du moins sur celles du groupe aryen. Les langues mongoliques semblent les seules qui puissent y échapper par la nature même de leur écriture monosyllabique. Généralement, c'est chez les peuples travaillés par les invasions que l'on rencontre l'orthographe la plus défectueuse. Voilà pourquoi Fanglais et le français sont peut-être, de tous les idiomes de l'Europe, les plus maltraités sous ce rapport. Les langues antiques, quoique plus précises que les nôtres, sont loin cependant d'être exemptes de surcharges étymologiques»
car l'orthographe que nous voyons dans les ma. nuscrits grecs, latins, sanscrits, représente d'ordi, naire les formes verbales que ces idiomes possédaient aux premiers siècles de leur littérature et rareme nt celles de l'époque où les manuscrits furent écrits. Or, nous avons dit,
dans l'étude du langage phonétique, que les mots vieillissent sous Faction des siècles, tomme de véritables organismes, qu'ils s'usent en quelque sorte, par leur frottement réciproque, qu'ils perdent, par cette trituration incessante, certains de leurs éléments syllabiques, et qu'après un intervalle de plusieurs générations, ils présentent d'ordinaire des formes plus simples que les anciennes. D'un autre côté, le respect de la tradition vouant l'écriture à l'immobilité la plus absolue, il arrivait un moment où le symbole optique ne reproduisait plus l'expression orale. C'est ainsi qu'on a continué en français à écrire maistre longtemps après la disparition de la sifflante et lorsqu'on ne prononçait plus que maître. Les peuples répugnent aux réformes orthographiques; les vieux mots sont à leurs yeux des symboles sacrés auxquels on ne saurait toucher sans sacrilège. C'est ce respect plus naïf que logique qu'on décore dtt nom d etymologie.
Les grammairiens ont, il est vrai, une raison plus valable, la nécessité de différencier les homopbones. Ainsi l'anglais Ship et Sheep, le français
bas et bat, qui se confondent dans la prononciation (*) ne présentent aucune équivoque dans l'écriture. Cette objection toutefois ne nous paraît pas suffisante, car on peut répondre que le sens général. de la phrase faisant éviter toute confusion dans le langage auriculaire, garantirait également de toute erreur le langage oculaire. Du reste, une nation, l'Espagne, a fait une expérience décisive à cet égard. L'Académie de Madrid décida, en 1810, que les mots devaient s'écrire comme ils se prononçaient (**). Cette réforme est aujourd'hui un fait accompli, et personne, que je sache, ne songe à dire que le Castillan actuel prête à l'équivoque.
(*) On peut objecter que la quantité suffit pour différencier ces mots , que sheep doit être long et ship bref. Cela peut être vrai dans le langage càccentué, mais dans la conversation ordinaire celte différencie devient insensible.
C*) L'orthographe espagnole, bien que supérieure aujourd'hui à celle de la plupart des peuples de FEurope, est loin cependant de la précision de l'orthographe sanscrite. L'Académie de Madrid s'arrêta au mot, et décréta une amélioration plutôt qu'une réforme.
122 LANGAGE GBAPHIQDE.
Au résumé, on peut conclure que, faute de méthode rationnelle dans l'analyse des élément s^ phonétiques et dans leur transcription graphique, les langues, principalement les langues aryennes, présentent une écriture incomplète d'un côté, surchargée de l'autre, par conséquent vicieuse à tous les points de vue. Une seule, le sanscrit, par le nombre de ses caractères et la précision de sa notation grammaticale, s'efforce de rendre la phrase telle qu'elle se prononce. Quant aux autres, il est rare que l'accord existe d'une manière complète entre les deux modes du langage, le mode acoustique et le mode optique.
Si cet accord se rencontre dans les mots pris isolément, il disparaît dès qu'on les agence pour . former le discours. La forme orale et la forme écrite sont presque toujours deux langues qu'il faut apprendre séparément. On peut se convaincre de cette' vérité en observant les efforts que réclame l'étude d'un idiome étranger. Tel lettré français, lisant couramment Ilamlet ou Child Haroldy ne peut se faire entendre en débarquant en Angleterre, et reste muet aux questions
iâ3
que lui adressent les compatriotes de Shakespeare et de Byron. Il croyait connaître l'anglais, tandis qu'il ne l'avait vu que sous une de ses faces, la partie graphique.
Passons à un autre ordre de faits, et considérons le langage graphique dans la manière dont nous comprenons son emploi. L'écriture, si précieuse à tant de titres, comme nous le verrons bientôt, entraîne cependant des conséquences regrettables dès qu on se méprend sur sa nature et sur la puissance de ses symboles. On obtient alors des déviations anormales, des monstruosités qui sont comme les fruits morts de Varbre du langage.
Nous signalerons, en premier lieu, l'abus des anagrammes, des rébus, des logogriphes et autres tours de force du même genre. Avant que l'imprimerie eût mis les ouvrages sérieux à la portée de tous, on demandait à l'alphabet les distractions de la littérature. Les livres man-
. ^uant, on se jetait sur les mots ; on torturait les lettres et les syllabes pour en tirer des combinaisons étranges, des prophéties accomplies ou à venir. Parfois, on atteignait des résultats incroyables, qui séduisent au premier abord, mais qui, après quelques instants de réflexion, ne paraissent plus que de puérils jeux de mots. Le moyen-âge s'est montré fécond en. inventions . de ce genre. Faute d'aliments plus solides, on occupait l'esprit avec ces fades subtilités. Raconter tout ce qui s'est dépensé alors, de femps et d'imagination en recherches de cette nature serait chose impossible. Tantôt, tous les mots d'une pièce commençaient par la même lettre, comme dans le célèbre poème porcorum pugna, tantôt on construisait des vers rétrogrades, c'està-dire tels, qu'après les avoir lus comme à l'ordinaire, de gauche à droite, on retrouvait les mêmes mots et le même ordre en les lisant, à la façon de l'écriture Hébraïque, de droite à gauche (*). On sait qu'à cette époque tout fait
(*) En voici un échantillon :
"^ Roma, tibi sahito motibus ibit amor.
A la sirap'.e inspection de ce vers, on voit qu3 les mots
extraordinaire était stttribué au démon. L'intervention diabolique ne pouvait faire défaut à des compositions aussi bizarres. Aussi ces vers sontils souvent désignés, dans les ancienfs traités, souiî le nom de vers faits par le Diable.
De toutes ces combinaisons de mots, de sens et de lettres, Fangigramme est la plus connue par les résultats singuliers auxquels elle arrive quelquefois. Quelques-unes sont justement restées célèbres» Citons, entr'autres, celle que composa Jablonski, en l'honneur du futur roi de Pologne, Stanislas Leczinski, et dans laquelle il prédit au jeune héros sa grandeur future (**). Aujourd'hui
ont été accouplés pour ainsi dire de force, et que Pidée n'y intervient que juste assez pour qu'ils ne paraissent pas cimentés par le hasard.
(**) Divers ballets furent exécutés devant la famille des I.eczinski réunie à Lissa, par treize danseurs représentant autant de guerriers. « Chaque danseur tenait à la main ua bouclier sur lequel était gravée, en caractère d'or. Tune des treize lettres des deux noms Domus Lescinia (maison des Leczinski), et à la fin de chaque ballet, les danseurs se trouvaient rangés de manière que leurs boucliers formaient autant d'anagrammes différentes : au premier ballet, c'était
on ne parle de ces jeux d'esprit que pour mémoire. Depuis que rimprimerie a pris Fextensita que nous lui voyons, on a imaginé d'autres passe-temps. Ou s'est amusé avec les livres comme on s'était amusé avec les mots. Après l'abus des lettres est venu l'abus de la lecture. Ceci demande quelques explications.
Pour qu'une lecture soit profitable, il faut, si l'on peut s'exprimer ainsi, qu'elle soit prise à petites doses. Un livre ne produit de résultats sérieux, qu'à condition que celui qui l'ouvre se donne le temps de reconnaître les faits qui défilent devant lui, les classe dans sa mémoire, les soumette au contrôle de sa raison , cherche, en un mot, à en dégager et à s'en assimiler le
Tordre naturel, DomitsLescinia; au second, ades incolumis (te voilà saine et entière) ; au troisième, omnis es lucida (tu es toute brillante) ; au quatrième, mane sidus loci (reste avec nous astre de notre pays) ; au cinquième, sis columna Dei (sois la colonne de Dieu); et au dernier^ î, scande solium (va, monte snr le trône). Celte dernière anagramme est d'autant plus remarquable, qu'elle fut une espèce de prophétie. ») {ExiT2i\i àeVEncyclopédieJ.
substralum. Ainsi faisaient nos pères avant la découverte de rimprimerie. Les manuscrits étant rares et d'un prix élevé, on n'apportait pas à cetîo lecture la hâte fiévreuse d'aujourd'hui. On les étudiait au lieu de les parcourir. L'adage de l'époque : timeo hominem unius libri, témoigne assez de la supériorité que donne une étude réfléchie et renfermée dans un cadre étroit. Si on élargit ce cadre outre mesure, comme on ne le voit que trop souvent de nos jours, devant ce déluge de publications qui surgissent de toute part, l'esprit n'a point de repère pour fixer ses idées, de temps pour les analyser, de limites pour les contenir. C'est une fantasmagorie de visions indistinctes qui s'évanouissent sans hisser d'autres traces que la fatigue cérébrale qu'en traine une tension si prolongée. Les facultés •de l'intelligence s'atrophient dans ce steeple-chase du nerf optique ; la pensée se trouvant devancée par les yeux, les images qui nous arrivent s'arrêtent à la rétine, ou plutôt se succédant sans discontinuer, se superposent, se détruisent entr'elles, et ne donnent à l'esprit qu'une résul-
tante nulle. Cette accumulation confuse de tableaux insaisissables, comprimant le cerveau, ne laisse aucune prise à la mémoire, au jugement, à la réflexion. Nous ne savons plus penser que d'après les autres. La personnalité humaine s'évanouit devant cette abdication des facultés premières.
Par une coïncidence singulière, les livres, loin d'aider au développement de l'esprit, le ramènent, quand on en fait abus, à son point de départ. Les sages de l'antiquité ne lisaient pas assez, faute de monuments écrits, et leur imagination, lancée sans boussole dans l'océan de la métaphysique, n'aboutissait qu'à des synthèses quelquefois Mllantes, mais plus souvent ridicules et toujours éphémères. Absorbés par leur lecture incessante, les modernes n'ont plus le loisir de la méditation, et les images qui se croisent dans leurs souvenirs n'étant plus rattachées par un lien rationnel, les conduisent ou à la prostration intellectuelle, ou à des rêveries aussi vides de sens que les légendes des premiers temps
historiques.
Mais l'abus de la lecture n'est pas le dernier terme des déviations que présente remploi irraisonné du langage graphique ^ Par delà la fatigue, se trouve le dégoût. Arrivé à ce point, l'homme ferme le livre ; mais il ne saurait se détacher complètement de ce vieux compagnon d'étude.
Ne pouvant plus en nourrir sa pensée, il veuf au moins le contempler encore et en repaître ses yeux. Il recherchera donc les éditions rares, les caractères de fantaisie, les reliures de prix; que lui importent désormais le sujet et la teneur de l'ouvrage, pourvu que la forme du volume attire ses regards. Ce ti'est plus pour lui qu'un objet de curiosité qui figurera dans ses vitrines à côté des étagères où s'étalent les chinoiseries. Le livre est devenu un bibelot.
Les inconvénients que nous venons de signaler semblent inséparables de l'usage des signes graphiques. Toutefois, ces inconvénients, comme on a pu le pressentir, tiennent moins à l'écriture qu'à son emploi irrationnel. On peut les rapporter à deux causes, l'insuffisance de la notation alphabétique et l'abus de l'imprimerie. La première
dénature le langage, en mettant des sons de convention à la place des harmonies phonétiques,
qui forment la physionomie propre de chaque idiome ; la seconde, comprimant tout ressort de Fesprit, énerve, émascule l'intelligence. Mais ces désavantages sont plus que compensés par la vigueur que la littérature, la science, la civilisation puisent dans les symboles de récriture. Examinons les principaux de ces résultats.
Si Ton veut se rendre compte du rôle que joue récriture dans la marche de Thumanité, il faut rapprocher l'état social des peuplades qui ne connaissent pas l'alphabet, de la civilisation que Ton rencontre chez les nations de l'Occident. Partout où la science des signes s'est arrêtée au symbole, l'homme est resté dans une éternelle enfance. Le mot de sauvages, que nous appUquons à ce monde déshérité, rappelle celui de barbares, que les Grecs donnaient aux tribus non policées. Lorsque Balboa et Cortez, Pizarre et Almagro soumirent les Indiens de la nouvelle Espagne et des côtes du Pacifique, ils trouvèrent soit sur les plateaux d'Anahuac, soit dans l'empire des Incas, une hiérarchie militaire, des insti-
tutions, un culte, tous les éléments, en un mot, d une organisation politique, civile et religieuse. Mais ce n'étaient là que des ébauches aussi éloignées du cadre de nos sociétés modernes que les cordelettes nouées des Péruviens le sont des caractères alphabétiques, ou les figures mexicaines des chefs-d'œuvre de la peinture.
Le secret de notre supériorité sur les tribus Indiennes du Nouveau-Monde, réside principalement dans l'alphabet. Nul doute que l'énergie de la race aryenne ne soit le premier moteur de cette activité, qui a produit tant de merveilles dans la science, dans la,Httérature, dans les arts plastiques. Mais ce moteur serait loin de suffire à la tâche que nous nous sommes donnée, s'il n'avait eu pour levier les caractères graphiques. Toutes les annales des peuples montrent la civilisation suivant pas à pas la marche de l'alphabet. L'Inde et l'Egypte possédaient une puissante organisation, tandis que nos ancêtres erraient encore demi-nus dans les forêts de la Gaule et de la Germanie. Les premières lueurs que l'on voit poindre en Europe annon-
i34 LANGAGE GRAPHIQUE.
cent l'arrivée des Phéniciens, c'est-à-dire des lettres sémitiques. La Grèce les reçut tout d'abord, et c'est la race hellénique qui, au seuil des temps historiques, se montre à la tête des nations. Argos, Sicyone, Corinth^, cultivaient déjà l'éloquence, les arts, la poésie, pendant que le reste de l'Occident était plongé dans l'ignorance la plus profondé. De la Grèce, l'alphabet gagna l'Italie, le midi de la Gaule, les côtes Ibériques. Plus tard, il s'introduisit chez les peuples du Nord à la suite des légions romaines, •OU avec l'avènement du Christianisme.
Il est aussi curieux qu'instructif de suivre ce mouvement qui, parti de l'Orient à une époque dont nous avons perdu le souvenir, continue encore, de nos jours, sa marche vers l'Ouest. La civifeation , un moment arrêtée par l'irruption du monde barbare, qui mit fin à la société antique, a repris sa course avec les temps modernes, et après avoir successivement envahi les bords de l'Atlantique,, les côtes du Pacifique, et les archipels de TOcéanie, s'attaque aujourd'hui aux vieilles nations asiatiques.
Quelle que soit Timmobilité de ces races, on peut entrevoir le jour où l'activité européenne aura ^ raison de leur apathie séculaire. Le premier acte de notre domination sur toutes ces plages lointaines est l'introduction des lettres latines. On ne peut transformer ces pays qu'en les initiant aux découvertes de la science moderne, à ses merveilleuses applications, bateaux à vapeur, chemins de fer, télégraphie électrique, etc., et ces applications du savoir humain ne sauraient se concevoir sans le secours de l'écriture. A peine ces peuples sont-ils familiarisés avec cet instrument, qu'ils marchent de pair avec nous, non, il esterai, dans la voie des inventions, car l'invention suppose la science, et la science sera toujours l'apanage de la famille aryenne, mais dans la ' pratique de toutes les industries qui se rattachent aux besoins des sociétés. Certaines tribus du Nouveau-Monde ont fourni, depuis la conquête, des hommes de guerre, des poètes, des
historiens qui pourraient peut-être figurer à côté des célébrités du vieux continenfr. Le Paraguay, qui, depuis deux ans, étonne l'Europe
1 36 LANGAGE GRAPfflQUE .
par rénergie de la résistance qu'il oppose aux deux plus puissantes nations de FAmérique du Sud, est presque pur de tout mélange avec la race blanche. Le fonds de la population -est de souche indienne, et l'élément castillan, introduit par la conquête était en si minime quantité, qu'il a dispsCru, fondu dans la masse de la nation^ Cependant, quelle différence de résultats, si Ton compare le pays à trois siècles d'intervalle ! Quand les Conquistadores parurent , ils ne rencontrèrent que des tribus sauvages ne connaissant que la flèche, et n'osant tenir devant la mousqueterie européenne. Aujourd'hui les Paraguayens luttent, à armes égales, avec les descendants de leurs vainqueurs. C'est qu'ils ont trouvé, dans l'héritage de leurs pères, la littérature, les arts, les sciences, toutes les institutions en un mot, apportées par ,1a conquête. Or, ce sont ces institutions qui leur apprennent à apprécier et à défendre leur indépendance, et chacune d'elles suppose l'alphabet.
Nous venons de dire que les institutions sur lesquelles repose l'existence d'une nation, impli-
quenl toutes l'emploi de récriture. Passons en revue les plus saillantes, et montrons , qu'en effet, si le germe en est dans la nature humaine, leur entier développement ne devient possible que lorsqu'elles prennent une forme durable et tangible, en d'autres termes, qu elles s'incarnent dans les symboles optiques du langage.
Quel est le premier acte de toute société qui s'organise? C'est de rédiger le statut fondamental, le code qui limite les droits de chacun et lui trace les devoirs qu'il a à remplir envers les autres membres de la cité. La tradition suffit quelquefois à ce code, quand il se borne, par exemple, à appliquer, en toute circonstance, la loi du talion, œil pour œil, bras pour bras, mort pour mort. Mais on n'at alors qu'une association de sauvages, se régissant suivant toute la rudesse et la barbarie des mœurs primitives. Ce n'est pas là une nation, à peine pourrait-on y voir l'ébauche d'un état social. Un peuple n'est con^itué en corps politique que lorsqu'il a fixé son statut d'une manière immuable sur un monument indestructible. Quand le législateur des
Hébreox voulut donner aux douze tribus une organisation définitive, il grava le décalogue sur deux tables de pierre et les présenta aux Israélites, comme' écrites par Jéhovah lui-même, au milieu des éclairs du Sinaï. Avant de s'élancer à la conquête du monde, Rome institua le décemvirat pour rédiger ses lois et les fit inscrire sur la plus impérissable des matières, l'airain. La forte organisation de la république, son indomptable énergie, sa grandeur future, sont burinées sur le bronze des douze tables.
Toutefois, un code ne saurait toujours suffire aux destinées d'une nation.. A peine une société a-t-elle conscience d'elle-même, quelle voit surgir des poètes qui chantent ses origines, des historiens qui retracent ses annales, des penseurs qui expliquent ses légendes. C'est à l'ensemble de ces XBuvres que s'alimente la vie politique, littéraire, philosophique d'une nation. Impossible de concevoir ce résultat sans le secours de récriture. On pourrait, il est vrai, citer des exemples qui sembleraient prouver que certaines productions de l'esprit humain peuvent se trans-
mettre sans recourir à Talphabet. Les Druides, si Ton ajoute foi aux traditions , avaient un recueil de doctrines d'assez longue haleine, puisqu'il fallait plusieurs années d'étude à ceux qui désiraient être initiés à cette science ; cependant leur enseic gnement était purement oral, tout texte écrit étant frappé d'interdiction religieuse. Les commentateurs du Véda nous apprennent qu'à l'autre extrémité du monde aryen, les premières hymnes ont été composées avant l'invention de l'écriture, et se sont longtemps transmises de bouche en bouche. Ce phénomène s'explique dans les deux cas de la même façon. Les chants, soit védiques, soit druidiques, constituant tout le bagage intellectuel de ces époques, entraient sans peine dans la mémoire. La cadence poétique de l'hymne rendait cette étude encore plus aisée. Mstis que le cercle de3 productions littéraires s'élargisse, que le battement rhythmique du vers et de la strophe fasse place aux allures monotones de la prose, et, la mémoire impuissante, appellera aussitôt l'alphabet à son aide. C'est à l'ampleur des monuments écrits qu'on juge de
la grandeur, de la vitalité d'un peuple. La Grèce subsiste encore,* malgré les malheurs de vingt siècles d'oppression. Les productions de son génie sont le gage de son immortalité. Les Basques, au cpntraire, n'ont jamais eu de littérature, et l'histoire, loin de les considérer comme une nation, ne voit en eux qu'une tribu qui s'éteint sans bniit, sans résistance sons la double pression de l'unité française et de la politique espagnole. On pourrait continuer ces rapprochements aussi loin que s'étendent les diverses branches du langage écrit. A chaque évolution de l'humanité on verrait correspondre une évolution du signe. C'est ainsi que les premières sociétés sont contemporaines de Fhiéroglyphe, la civilisation gréco-romaine de l'alphabet, les temps modernes de l'imprimerie, l'époque actuelle de la télégraphie électrique. Il n'est pas une manifestation de l'activité humaine qui ne relève du domaine graphique. Nous avons démontré que le grand levier d'aujourd'hui, la science, n'est qu'une application perpétuelle des symboles optiques. La philosophie n'aurait jamais enrichi la litté-
SA DESTIEÉE. 141
rature de ses chefs-d'œuvre, si elle n'avait eu l'écriture pour auxiliaire. Tous les écrivains savent quelle précision la plume apporte à la délimitation de la pensée, quel relief elle donne à l'expression de l'idée (*). La politique ellemême est en train de se transformer depuis la découverte de l'imprimerie. A Athènes, à Borne on n'avait que la tribune pour discuter les affaires de la cité; le soin de la chose publique était laissé à un petit groupe d'orateurs, dont les paroles n'avaient pour écho que l'enceinte de l'agora ou du forum. On voit là une aristocratie plutôt qu'une nation. Aujourd'hui, la tribune a pour écho la presse, c'est-à-dire le peuple tout entier. La lecture, et, par suite, Tinfluence des journaux s'accroissant sans cesse, peut-être, dans l'avenir, les rôles seront-ils intervertis, et
{*) C'est de là que viennent les expressions : voilà un morceau écrite c'*est une pièce écrite, etc. On veut ainsi marquer combien un style travaillé, l'emporte en élégance, en vigueur, en précision, sur les formes lâches, inégales, désordonnées qui coniposent d'ordinaire le tissu d'une improvisation orale ou d'une rédaction hâtive.
la tribune ne sera-l-elle plas que Fécho delà presse. Ce serait alors la nation elle-même, discutant ses intérêts, et, par conséquent, l'avénemsnt démocratique dans son expression la plas large, la plus complète. Concluons donc que c'est dans les divers modes du langage graphique qu'est placé Taxe de toute institution et de tout progrès.
Outre le rôle qu elle joue aux divers degrés de révolution sociale , récriture offre encore des applications immédiates qui relèvent de la philologie proprement dite. Certains problèmes que la philosophie s'était posé sans les résoudre autrement que par des interprétations puériles, ont été expliqués de la manière la plus simple, dès qu'on les a soumis au contrôle du plus ancien monument des langues aryennes, le Véda. On voit que nous voulons parler de la mythologie comparée.
La mythologie comparée, en d'autres termes, l'explication des mythes qui forment le fond des religions antiques de la race indo-européenne, est une des plus récentes et des plus belles con-
144 LANGAGE GRAPfflQUE.
quêtes delà linguistique. Jusqu'au dernier siècle, la question des origines du Panthéon gréco-lalin était restée enveloppée des plus épaisses ténèbres; faute de guide et de méthodes, chacun l'interprétait à sa manière. Tantôt on voyait dans ces Divinités des personnages historiques, défigurés par la tradition, tantôt on croyait y reconnaitre des figures bibliques. Les plus réservés les considéraient comme des allégories ou des fictions sacerdotales. La bonne foi, on n'ose dire, la naïveté, était si grande chez quelques-uns de ces mythologues qu'ils en étaient venus à dresser la généalogie des Dieux, à fixer la chronologie de leurs règnes et, qu'un d'eux, Guérin du Rocher ne craignait pas de mettre au frontispice de son livre : Histoire véritable des temps fabuleux. La symbolique de Creuzer, complétée en beaucoup de points par les recherches de M. Guigniaut, tout en rompant avec ces rêveries , était tombée e]le-même dans d'autres erreurs moins grossières, il est vrai, mais tout aussi éloignées delà vérité. L'explication rationnelle de la mythologie ne date que d'hier et est due presque tout
entière aux travaux des savants d'outre-Rhin. Vulgarisée par Adalbert Kulin en Allemagne, par Max MuUer en Angleterre, elle a été inaugurée en France par Michel Bréal. Ajoutons qu'à la fin de sa carrière Eugène Burnouf avait entrevu l'avenir de cette science, comme le témoigne sa célèbre formule mimina nomina, s Rien de plus simple du reste que la marche suivie pour atteindre ces merveilleux résultats. C'est la méthode de la grammaire comparée, celle qui a conduit la philologie à tant d'autres découvertes. On sait aujourd'hui que pour trouver rétymologie d'un mot, il faut étudier ce mot sous toutes les formes qu'il a subies dans ses variations orthographiques, en d'autres termes, remonter de siècle en siècle jusqu'à ce qu'on arrive à sa forme la plus ancienne. Si alors on a affaire à une langue primitive comme l'idiome du Véda, c'est-à-dire une langue qui conserve encore sa limpidité des premiers jours, on lira, sans effort, les racines qui constituent la trame du mot et leur signification véritable. Cette même méthode appliquée aux recherches mythologiques, a per-
mis de retrouver Forigine des Divinités qui peuplaient l'Olympe des nations aryennes. Les^ noms dTIéraclès, d'Hercule, de Jupiter, etc , n'ayant plus de signification précise chez les Grecs et les Latins, ne pouvaient être devinés que lorsque on aurait rencontré une langue plus antique ou du moins plus transparente que 1^ autres idiomes de la race Indo- Européenne.
Cette langue fut l'idiome védique, la forme la plus ancienne du sanscrit. On vit alors que tous les noms propres des Dieux du paganisme avaient d'abord été des noms communs tirés de la langue usuelle pour désigner les phéno* mènes cosmiques, et que ces mots avaient perdu peu à peu leur signification première par la marche même du langage et par certaine tendance de notre esprit qui nous porte à personnifier tout ce qui frappe l'imagination, c a mesure que certains termes vieillissaient, que le sens étymologique des mots s'oblitérait, la langue perdait de sa transparence : les noms des forces de la nature devenaient des noms propres, et dès lors les personnages mythiques commen-*
cèrent à paraître. Djâus est le ciel pour l'époque védique ; mais il n'en est pas de môme pour les Hellènes qui ont emporté ce nom avec eux :
Zeus est en grec un nom propre. Il en est de même pour Jovis en latin. On peut dire d'une façon générale que, pour qu'un Dieu prenne de la consistance dans l'esprit d'un peuple, il faut que son nom soit sorti du langage usuel. Ouranos n'est jamais devenu une Divinité bien distincte, parce que son nom est resté un appellatif: Varuna, au contraire, qui lui correspond en sanscrit, s'est élevé au rang d'un Dieu personnel, son nom ayant cessé de rien représenter à l'intelligence. » {*]
On pourrait, je crois; se faire une idée du changement des noms communs en noms propres, du passage des conceptions de notre esprit aux entités tbéologiques, en examinant de près certaines de nos locutions. Prenons le mot fortune, dont l'acception ordinaire est synonyme de richesse. Par suite de cette tendance à Fabstrac-
f] Michel Bréal. Hercule et Cacus.
tion et à la personnification que nous rappelions tout à l'heure, nous parlons dans le langage familier de la bonne et de la mauvaise fortune, comme s'il s'agissait d'êtres véritables doués de vie, de sentiment, d'action. Nous disons journellement la fortune lui a souri, il a invoqué la fortune, et autres phrases semblables. Dans ces façons de parler notre esprit envisage une individualité distincte plutôt que l'idée de richesse. Supposons-nous maintenant au milieu d'une société primitive où les images flottent encore indécises dans la conscience humaine , et la fortune sera bientôt une puissance à qui on élèvera des autels pour qu'elle nous soit propice. L'acception théologique de ce mot prenant chaque jour plus de consistance fera insensiblement oublier la première. On aura alors un nom propre de plus sur la liste des personnages surnaturels, et un nom commun de moins dans le vocabulaire de
la langue.
L'Olympe ainsi peuplé de divinités de toute provenance, on songea à mettre de l'ordre dans ce chaos. De là les classifications célestes, les
généalogies des Dieux, la cosmogonie d'Hésiode, les métamorphoses d'Ovide. Les étymologies fausses, les confusions de mots et d'idées, les faits historiques dénaturés par la tradition et grossis par la légende, devaient faire naître les ïàUes qui forment le fonds de toute mythologie. Ces fables avaient recouvert les origines du Polythéisme de voiles tellement épais qu'on n'a pu les soulever qu'en remontant aux sources mêmes du langage.
Les monuments de l'antique Egypte sont venus confirmer ce que nous avait appris l'étude du
Véda. Dans la vallée du Nil, comme dans le
bassin de l'Indus, on peut suivre la genèse des formes mythologiques. Seulement cette élaboration se dessine d'une manière moins accentuée chez les Pharaons, parce qu'il ne s'agit ici que de symboles hiéroglyphiques, et non de monuments écrits comme chez les Hindous. En rapprochant les inscriptions funéraires des premières dynasties des inscriptions postérieures, on est frappé du chemin parcouru par l'idée religieuse. Aux tableaux de la vie pastorale, qui remplissent près-
que exclusivement les stèles des premiers âges, ont succédé, dans le nouvel empire, les invocations aux Divinités d'un Panthéon aussi compliqué, aussi obscur que l'Olympe des peuples aryens (*).
La ttij^hologiè comparée n'est qu'une branche d'une science plus vasfte, la philologie qu'on pourrait définir l'étude analytique du langage graphique. Cette science, entrevue par Leibnitz et
(*) Les scènes qu'on voit sur les murs des tombeaux de l'ancien empire sont toutes tirées de la vie civile. Aucune divinité n'est présente; aucun symbole religieux n'est apparent. C'est là un caractère d'époque qu'il est bon de noter. A partir de la i8« dynastie, les tombes sont en quelque sorte envahies par la religion. Le défunt ne s'y montre Qu'environné de mille divinités qui rendent si compliquée l'étude de la mythologie Egyptienne. Ici rien de semblable. Les tombeaux de l'ancien empire ont une austère simplicité que les monuments funéraires des autres âges ne retrouveront plus. Le Dieu suprême des morts y est à peine nommé ! Pas de mythes, pas môme de prière, excepté de temps à autre une courte invocation à Anubis, le gardien des nécropoles. C'est au souvenir de la vie terrestre que le sujet de tous les tableaux qui ornent les parois des tombeaux est emprunté. (Auguste Mariette);
fondée seulement au commencement de ce siècle, ^près Tintroduction en Europe du sanscrit, a déjà produit d'immenses résultats. On sait que son point de départ est la grammaire comparée* €'est à l'aide de cet instrument que l'archéologie moderne a fait ses brillantes découvertes, qu'elle a pu déchiffrer les monuments épigraphiques de l'Egypte, de l'Inde, de la Perse, de l'Assyrie, €t r^tituer à l'humanité les pages obscures de ses annales. L'exposition même abrégée de <;es applications nouvelles du langage écrit nous mènerait trop loin. Mais nous ne pouvons passer sous silence une des questions les plus intéressantes de notre époque, le problème des races humaines que les naturalistes avaient demandé à la géologie et que les philologues seuls ont pu résoudre.
La question des races humaines n'offre, à vrai dire, d'autres difficultés que celles que certaines gens vont puiser dans les interprétations bibliques. Ces objections écartées, le problème devient si simple qu'il se résout en quelque sorte de lui-même. Il suffit d'appliquer les lois qui régissent les sciences naturelles. Quelques détails feront mieux saisir notre pensée.
• Les classifications botaniques offrent un premier exemple de la recherche des origines.
Impossible d'étudier nombre de végétaux san^ se poser la même question que pour l'homme.
Il n'est pas rare de rencontrer deux plantes de la même espèce présentant, dans quelques-uns de leurs éléments, des différences si tranchées,
qu'aux yeux des naturalistes, elles constituent deux variétés irréductibles. On ne peut s'expliquer ces dissemblances qu'en admettant que ces plantes dérivent de- types distincts, appartenant à des régions différentes. On comprend, en effet, que des végétaux nés à Madagascar ou à la Nouvelle Zélande, ne soient pas en tout semblables à des individus de même espèce, tirés de la Noi-wége ou de l'Andalousie. Tout organisme reflète autant dans sa physionomie extérieure que dans sa ' structure intime, la composition géologique du sol qui l'alimente, et la nature du climat qui préside à son développement. L'induction et l'expérience arrivent à la même conclusion.
Il en est de même dans le domaine zoologique. L'anatomie et la géologie s'accordent à reconnaître que les variétés d'une même espèce habitant des points du globe séparés par de grandes chaînes de montagnes ou par des océans, supposent généralement des souches différentes. La plupart des animaux de l'ancien continent sont représentés dans la faune du Nouveau-Monde par
des types distincts des premiers. Comme pour les plantes, on peut dire que le sol, le climat, la nourriture, l'altitude, etc., sont autant de coefficients dont il faut tenir compte dans la nature de chaque série animale ; et chaque pays a ses productions spéciales, non-seulement pour un même genre, mais souvent aussi pour une même espèce.
Ces prémisses établies, il devient aisé, pour un esprit libre de^toute arrière-pensée, de résoudre la question des races humaines. Les liens anatomiques et physiologiques qui nous rattachent aux autres anneaux de la chaîne zoologique sont trop nombreux pour que nous puissions nous en affranchir dans le problème de nos origines. A défaut de preuves* directes, il suffirait d'appliquer le célèbre axiome de Leibnitz, que nous avons eu déjà occasion d'invoquer : ncUura non agit saltatim. Puisqu'il est acquis à la science que tous les étrei doués de vie soit végétale, soit animale ont pu apparaître simultanément sur des points différents du globe et donner ainsi naissance à des espèces distinctes d'un même genre, ou à 'des
vatiétés d'une même espèce, comment admettre pour rhomme une exception inexplicable et contraire à toutes les analogies.
. Mais, des preuves directes viennent appuyer nos inductions. En comparant les crânes d'un grand nombre d'individus des divers pays, Blumembach a été conduit à établir cinq types distincts de l'espèce humaine. Les trois premiers, le caucasique, le mongolique et le nègre sont connus de tout, le monde. Les deux autres^ considérés par quelques-uns comme des croisements ou dés dérivations des précédents, sont le malais et l'américain. La question serait donc résolue en faveur de la pluralité des races, si l'on n'objectait que par suite des influences séculaires du sol et du climat, le nègre et le mongol pourraient bien n'être qu'une modification du type caucasique. Bien que ces influences, que personne ne nie, soient impuissantes à reproduire de tels changements depuis les temps historiques, il faut reconnaître cependant que cette raison est d'ua certain poids pour beaucoup de gens qui ont Fhabitude de contrôler la science par la légende.
156 LANGAGE GRAPfflQUE. ,
C'est grâce aux secours inespérés de la philologie que récole de Blumenbach a pu sortir de cette impasse. S'il est permis de lire les caracr tères distinctifs de la race sur la boîte osseuse qui forme le moule du cerveau, à plus forte raison pourra-t-on les reconnaître sur Torgane cérébral lui-même, c'est-n^lire sur sa manifestalion la plus directe, le langage. Or un des principes philologiques les mieux établis nous apprend que c'est dans le mécanisme grammatical qu'il faut chercher la partie essentielle d'une langue, le plan, d'après lequel chaque peuple façonne ses idées. Cet engrenage, une fois fixé, se transmet immuable de génération en génération, quelles que soient d'ailleurs les variations du dictionnaire. C'est ainsi que nos langues de l'occident, ne sont que des dérivations logiques des premiers idiomes aryens, et que les philologues peuvent retrouver le germe de nos locutions actuelles dans les plus anciens monuments écrits de cette race, le Véda et le Zend-Avesta. On est donc amené à conclure qu'il existe à la surface du globe autant de types humaihs que
les linguistes trouvent de systèmes de langues irréductibles. Or, ^ous l'avons déjà établi à plusieurs reprises, les langues mongoliques, dont le principal caractère est le monosyllabisme, n'ont aucun point de contact avec les langues aryennes ou langues à flexion, ni avec les langues agglutinantes que Ton rencontre chez les tribus américaines. Des caractères non moins tranchés différencient les idiomes des nègres et des insulaires de la malaisie. Les cinq groupes ethnographiques donnés par Blumembach, d'après la comparaison des crânes, sont donc retrouvés par les philologues à la seijile inspection des systèmes grammaticaux. Une concordance si frappante,^ amenée par deux méthodes entièrement différentes, n'est plus une probabilité, c'est une certitude.
Mais la linguistique va plus loin que les naturalistes dans l'étude des classifications. La grammaire comparée retrouve des nuances qui échappent au scalpel. A cette question l'Aryen et le Sémite ont-ils même origine, l'histoire ne peut répondre faute de documents ; la science hésite.
car les dissemblances qu'on peut observer dans la constitution anatomique et physiologique dès individus des deux races ne semblent pas assez caractéristiques pour qu'on puisse se prononcer avec certitude. C'est l'étude comparée des langues qui tranche la question, car la grammaire des peuples indo-européens et la grammaire des nations sémitiques étant irréductibles impliquant une différence d'origine dans les deux groupes. Une analyse semblable a démontré que les Basques, dont on voulait faire une tribu celtique, appartiennent à une autre souche distincte de la famille aryenne.
Nous avons dit que dans toutes ces questions de philologie ethnographique on ne tenait compte que des indications fourmes par l'analyse grammaticale. Les rapports homophoniques des motssont des guides trop peu surs, pour que la science du langage les prenne comme base de ses conclusions. C'est pour avoir méconnu cette vérité que Raynouard, trompé par des analogies superficielles, imagina la théorie des langues romanes, cette grande mystification de notre
SA DESTC^IÉE. 159
époque. H ne faudrait pas croire cependant que les indications données par le dictionnaire n'ont aucune valeur. Les noms de villes, de montagnes, de fleuves, sont d'une grande ressource dans maintes recherches. Comme les fossiles qui servent aux géologues à déterminer l'âge et la nature d'un terrain, ils fournissent à rhistoire les documents les plus précieux pour reconnaître les traces des peuples qui ont habité un pays. Toutes les fois que la conquête amène dans une contrée une nation étrangère, cette nation, sauf le cas extrêmement rare de l'extermination totale du peuple dépossédé, adopte tout en le mettant au diapason de ses organes, les noms propres des lieux où elle vient s'établir. Telle ville aura été bouleversée par vingt races différentes sans qu'aucune d'elles ait eu l'idée de changer son nom. Les appellations locales sont des monuments aussi indestructibles que les médailles de bronze avec lesquelles les archéologues rétablissent la chronologie des dynasties royales. Si l'on veut con-
naitre le nom des premières tribus qui ont occupé un pays, il faut dmc demander ce nom aux déno-
minations des montagnes, des villages, des rivières de cette contrée. C'est ainsi que nous avons appris que les premiers habitants de notre sol appartenaient à la famille Ibère, et que cette ' race cantonnée aujourd'hui sous le nom de Basques dans un coin des P)Ténées, occupait, avant Farrivée des tribus aryennes, tont le midi de l'Europe occidentale. La philologie, en.effet, n'a retrouvé que des mots Basques dans la géographie la plus antique de l'Espagne, ainsi que de . la Gaule aquitanique et narbonnaise.
Tels sont, d'une manière sommaire, les divers modes du langage graphique et ses applications les plus importantes. Si on les rapproche de ce que nous avons dit du langage phonétique, on pourra en dégager quelques traits qui seront la conclusion de cette étude. ^
1» Le langage, quelle que soit la forme et le mode que l'on considère, qu'il soit phonétique ou optique, qu'il s'appelle musique ou
peinture, architectare ou poésie, n'est qu'une manirestation spontanée de la conscience humaine.
2<» n résulte de ce fait que chaque race a adopté un plan différent pour exprimer ses idées. C'est ce plan qui constitue la grammaire. De là, autant de systèmes de langues que de races et vice versa.
3^ La parole n'est qu'un anneau de la chaîne du langage. Le langage s'est développé sur deux lignes parallèles, l'une phonétique, l'autre graphique. Les anneaux de cette double chaîne se rejoignent aux deux extrémités, d'un côté par Fart, de l'autre par la science.
4« De tous les modes du langage, c'est l'écriture qui a joué le plus grand rôle dans nos destinées. L'humanité ne s'est révélée à ellemême, que^ le jour où elle a su manier l'élément graphique. L'évolution alphabétique est l'évolution même des peuples, et chacune de
ses grandes transformations marque une étape du mouvement démocratique.
5* Le langage ne se développe pas d'une
manière uniforme chez les diverses fasâiles humaines. Sa floraison n'a été complète que dans le groupe aryen. La science fait défaut dans les autres races^ et l'art y est presque toojo&rs resté à l'état d'ébauche. Même chez l'aryen»
il est rare qu'un même peuple cultive au même degré tous les modes du langage. On remarque une sorte de pondération entre les nations^ du Nord plus soucieuses de l'analyse scientifique que des harmonies phonétiques, et les nations du .Midi, amoureuses, avant toul, de la forme, et possédant au plus haut degré le sentimeat des arts {^astiques.