MARCHE DU LANGAGE
Une des plus belles conceptions de la linguistique moderne est d avoir entrevu aux origines les plus lointaines de l'humanité autant de langues que de peuplades distinctes. Cela résulte, en effet, de Tessence même du langage. Toute forme orale étant la résultante de deux forces inhérentes l'une à la nature . l'autre à l'individu, doit varier avec chaque contrée et chaque organisation. Les régions boréales ne sauraient éveiller à l'esprit les impressions qu'il perçoit au spectacle des tropiques . l'habitant des plaines ignore les sauvages harmonies de la montagne. D'un autre côté, est-il deux personnes dont les organes puissent rendre les sensations avec la même nuance d'intensité, de hauteur, de timbre et
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cle rhythme? Deux frères également doués et placés dans les mêmes circonstances, mais à l'insu l'un de l'autre, loin d'arriver à un parler identique, créeraient chacun un idiome inintelligible à Tau- Ire. Bien que la saine philologie ait renoncé aux à priori philosophiques, on peut avancer qu'il y aurait autant de dialectes que d'individus à la surface du globe si les conditions même de l'existence ne s'opposaient à un isolement complet. La famille étant le dernier terme du morcellement de la tribu, il est permis d'induire qu'il y avait à l'origine autant d'idiomes que de peuplades, autant de dialectes que de bourgades, autant de variétés dialectales que de huttes. On peut encore ajourd'hui vérifier ce fait en parcourant les contrées montueuses, les déserts échappés jusqu'ici à l'action du courant humain. Chaque hameau , chaque groupe d'habitations offre ses particularités grammaticales. Toutefois, au milieu de celte variété infinie de méthodes créées pour rendre l'idée, on distingue plusieurs traits communs qu'on peut considérer comme les caractères des langues antiques.
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En premier lieu on est frappé de la crudité de l'expression et de l'allure enfantine de la phrase. Presque tout les mots empruntés à la nature physique, rappellent de la manière la plus naïve les occupations ordinaires de la vie pastorale ou agricole. L'idée traduite grossièrement, sans art, fait songer aux constructions cyclopéennes des cités Pélasgiques. La copule et est le seul lien qui relie les divers membres de la période, ou plutôt les divers fragments de la pensée. On reconnaît à chaque mot le bégaiement d'un peuple enfant inhabile encore à analyser ses perceptions, mais rendant avec une vigueur surprenante tout ce qui frappe ses sens. Ce fait, vérifié chaque jour dans les idiomes des peuplades sauvages, se trouve consigné à toutes les pages des anciens livres tels que Yavesta et la bible. On assiste en quelque sorte aux efforts que fait l'homme pour se dégager de la nature et affirmer sa personnalité. Dans le Véda il parle de lui à la 3« per. sonne. Les races inférieures (nègres, indiens, etc) n'ont pu extraire des catégories de la pensée f instrument le plus puissant du langage, le verbe
substantif. L'analyse du temps, plus abstraite que celle de l'espace, est souvent réduite à deux termes, le passé et le futur. Les Sémites euxmêmes n'ont pu arriver d'une manière bien complète à la notion du présent. Ce moment se confond souvent dans leur esprit avec l'acte à venir. Il faut arriver aux langues modernes de l'Occident pour voir dans le discours des nuances précises s'adaptant aux diverses circonstances de la durée. On peut ajouter qu'un peuple révèle des aptitudes métaphysiques d'aulant plus hautes qu'il apporte plus de précision dans cette analyse ; citons seulement le grec par rapport au sanscrit, le français par rapport au latin.
L'indétermination, c'est-à-dire la pluralité des termes affectés au même objet, est un caractère non moins saillant que le précédent. Cette indéti3rmination découle de ce que le langage n'a été assujetti dans sa formation à aucune règle fixe. Chaque individu traduisant ses impressions suivant son organisation propre n'était arrêté dans ses combinaisons phonétiques que par les limites de la vocalise humaine. Le Yéda, le plus ancien
monument littéraire des langues aryennes, nous montre de la manière la plus claire, ces tâtonnements de l'esprit humain devant la forme qu'il essaie de donner à l'idée. Tout objet pouvant être désigné par chacun de ses attributs, grandeur, sonorité, mouvement, couleur etc., a souvent un terme correspondant à ces divers points de vue. Le besoin de clarté qui se fait sentir d'autant plus dans une langue qu'elle ^a été plus longtemps soumise aux exigences de la civilisation devait éhminer avec le temps, ces superflaités. Les unes restèrent en se nuançant, en prenant des acceptions plus précises ; les autres tombèrent dans l'oubli. Ce travail d'épuration déjà commencé dans le sanscrit postérieur au Véda se fait remarquer d'une manière plus distincte dans le grec. Le génie Hellénique si net d'allures ne pouvait se faire à cette diffusion d'idées et de termes qui marque la première période du langage. Cependant les traces de l'indécision primitive y sont encore visibles, et trop souvent l'esprit du grammairien flotte entre des racines incertaines. Il faut arriver au latin pour voir le dernier
degré de précision que l'on puisse donner à la forme de la pensée. Là, plus de redondances de sons ou d'images, plus de mots inutiles ou à double emploi. On peut dire que la phrase latine est comme le reflet de cette unité inflexible que les conquérans du monde surent imprimer à leur organisation, à leurs lois, à leur politique.
La fluidité des termes, c'est-à-dire leur prompt dépérissement est encore un trait particulier à la plupart des langues primitives. Comme l'espèce humaine dont il est l'expression la plus parfaite, le langage est soumis à un travail de décomposition et de reconstruction intérieure qui agissent sur tout le vocabulaire. La vitesse de ce mouvement dépend du génie de la race et des circonstances amenées par le cours des siècles. Dans nos idiomes modernes, fixés par tant de monuments écrits, nous ne nous faisons guère à l'idée de la variabilité des mots. Nous serions plutôt portés à considérer comme un de leurs caractères essentiels, cette sorte d'immobilité que nous sommes habitués à voir dans le grec et le latin classiques. La transformation d'une langue écrite
est si lente, lorsqu'aucun événement imprévu n'en vient troubler la marche qu'elle ne peut guère être aperçue que de l'œil du philologue. Tout changement grammatical est en effet impossible, car ce serait briser en quelque sorte le moule dans lequel l'idiome a été coulé. D'un autre côté une expression nouvelle née d'un besoin nouveau n'a chance d'être adoptée qu'autant qu'elle dérive de mots déjà connus. Mais l'homme primitif ou pour mieux dire le sauvage de nos jours n'est entravé par aucun de ces obstacles. Ne connaissant, faute de traditions Uttéraires, aucune forme arrêtée de langage, son idiome n'est qu'un miheu flottant dans lequel viennent se réfléchir les scènes diverses de la nature mouvante et animée. Sa création est continuelle. Dès-lors les mots anciens délaissés peu à peu pour les nouveaux, vieillissent et unissent par disparaître. Quelques générations suffisent pour changer la physionomie du langage. Seul, le cadre invariable de la grammaire persiste et sert au hnguiste à reconnaître les traces du dialecte effacé. Une
foule de voyageurs qui ont visité les peuplades
SO LANGAGE PHOINÉTIQUE.
sauvages d'Afrique, des deux Amériques et les insulaires du Pacifique témoignent de la marche rapide et de la transformation incessante de ces idiomes. Tel dictionnaire composé avec le plus grand soin par un missionnaire; n'est plus intelligible pour son successeur.
îï.
Ainsi instabilité des termes, richesse des formes grammaticales, pauvreté des méthodes syntaxiques, crudité de l'expression, langues sonores et harmonieuses propres à la peinture des passions, se refusant aux abstractions métaphysiques, tels sont les traits principaux du langage au premier éveil de la conscience humaine. On peut ajouter, comme dernière particularité, le monosyllabisme sinon des mots, du moins de ce que les grammairiens appellent les racines primitives. Ce caractère, masqué dans la plupart des cas, par les influences séculaires qui transforment tous les idiomes, nous est révélé par la facilité avec laquelle les mots des langues antiques se laissent disséquer et réduire à des sons simples ►
L'induction éclairée par les données philologiques rend aisément compte de ce fait. La parole n'étant à l'origine qu'un cri instinctif se traduisait naturellement par une seule émission de. voix. Les termes les plus simples des idiomes primitifs se présentent sous cette forme ; l'analyse moderne y a ramené les autres. Leur physionomie actuelle a été amenée par l'évolution même du langage. Toute idée complexe nécessitait d ordinaire l'emploi de deux mots. Or, deux termes juxtaposés avaient d'autant plus de tendance à former une seule expression que l'esprit peu familiarisé encore avec l'analyse de la pensée n'y voyait qu'un groupe indistinct. Cette marche des langues offre différents degrés, ou si l'on aime mieux différentes étapes marquées par le génie des peuples. Les uns comme les Chinois et les nations congénères de l'extrême Orient, se contentant de joindre les mots ensemble sans altérer leur prononciation, conservèrent à chacun sa physionomie distincte. D'autres soudant plus intimement les sons formèrent une expression nouvelle de deux racines préexistantes. Ce procédé de fusion se
répétant pour chaque nouveau composé, on arriva à des accumulations de syllabes étranges qui englobaient la pensée tout entière dans un seul mot, d'une longueur démesurée. De pareilles superpositions de vocables ne pouvaient s'effectuer sans que nombre d'entr'eux subissent des altérations phonétiques qui devaient les rendre méconnaissables. Les uns modifiaient leurs voyelles pour se mettre à l'unisson des syllabes dans lesquelles ils s'encadraient ou changeaient la nature de leurs consonnes pour débarrasser la prononciation de toute rencontre pénible ou heurtée. D'autres abandonnés par la voix qui se portait sur une syllabe privilégiée, dans le but d'accentuer le mot, s'affaibhssaient au point de ne plus être représentés que par une seule lettre, dernier vestige de leur existence. On peut assimiler une expression de ce genre à un tableau sans perspective, sans coloris, sans nuances. Tels sont encore les idiomes de la plupart des peuplades sauvages de l'Amérique et de l'Océanie. Les langues savantes elles-mêmes ont conservé de nombreuses traces de cet état. Il n'est pas rare da
rencontrer dans le grec et le latin des mots de sept et huit syllabes représentant une idée complexe avec les modifications qui correspondent aux diverses catégories du temps et de l'espace. (• [ondant une réaction chez les races nobles devait s'opérer contre cette tendance à l'aggloméFation des vocables. La vocalise humaine a des limites qu'on ne saurait franchir. Un mot trop long se refuse à l'harmonie du langage et à la précision de l'idée. Aussi les langues américaines, malgré la richesse de leurs formes grammaticales, sont-elles restées les plus pauvres sous le rapport de la httérature et de la civihsation. En effet, l'Indien est encore à la première période de l'évolution du langage, au mot (*). Au lieu de ramener l'idée à ses termes irréductibles et de la présenter dans une coordination savante comme dans nos langues de l'Occident, il la traduit en bloc, d'un seul trait. Ce n'est que la première ébauche de la pensée tracée par la main d'un
C) Voir DupoNCEAU : Mémoire sur le système grammatical des langues de rAmérique du Nord.
enfant. La partie la plus essentielle des catégories grammaticales, celle qui sert h préciser nos jugements, le verbe substantif, en un mot, lui a toujours échappé. N'ayant pas su le dégager du milieu où flottaient les éléments du langage, il ne pouvait lui donner de forme. I.ps peuples monosyllabiques placés à l'autre exlié^ailé de Féchelle des combinaisons phonétiques, ne sont guère allés plus loin dans leur analyse. Mais leurs idiomes plus souples, plus maniables, se prêtant mieux au développement de l'idée, ils ont pu esquisser quelques hnéaments de grammaire et arriver à une certaine littérature, reflet ellemême d'une civilisation assez avancée. Une race mieux douée, les Sémites, franchit un pas de plus. Dédaignant l'agglutination des vocables, ils reconnurent de bonne heure les éléments de la proposition et le moyen de la fixer dans ses lignes principales. Mais ce n'était pas là le dernier terme que devait atteindre l'esprit humain dans la représentation orale de la pensée. Par delà la proposition , simple énonciation du jugement, se trouve l'enchaînement des idées qui
semble l'apanage exclusif des peuples aryens. Leurs premiers essais rappellent toutefois les tâtonnements des méthodes primitives. Leurs syllabes s'accumulent autour de la racine principale ((Hirae chez les Indiens. Mais dès que le mot est sur le point de dépasser les limites prescrites par loreille et la clarté, ils s'arrêtent et suivant bientôt une marche inverse, ils laissent tomber les désinences et les remplacent peu à peu par des particules plus précises ; puis reliant les divers membres de la phrase à l'aide de ces articulations, ils arrivent à la période, c'est-à-dire à ce cadre, où, la pensée réfléchie dans ses nuances les plus délicates, semble un tableau véritable avec ses effets d'ombre et de lumière, étages aux divers plans.
lïl.
Nous avons jusquïci étadié les langues dans leur évolution naturelle, et dans l'hypothèse ou aucun obstacle ne serait venu entraver leur cours. Libre de toute influence étrangère chaque idiome se développait suivant le génie de la race ou les facultés phonétiques des individus qui le parlaient. On est ainsi amené à conclure qu'à une époque remontant aux âges ks plus lointains de l'humanité primitive, il se trouvait à la surface du globe, autant de langues que de tribus, autant de dialectes que de familles. Cette marche paisible, ce développement paralléhque des diverses formes de la parole ne pouvait être de longue durée. L'instinct da pillage, le besoin de s'étendre, les haines de race, devaient tôt ou tard
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faire naître des hostilités entre des peuplades voisines et mettre en contact des idiomes étrangers l'un à l'autre . Dès lors un élément perturbateur apparait dans l'économie du langage. Cet élément qu'on peut définir l'influence de la conquête, a des conséquences diverses, selon la durée de l'invasion, le caractère des nations mises en présence, et le degré de culture littéraire des deux langues. Uq des résultats les plus singuliers, c'est qne parfois l'idiome du peuple vaincu supplante celui du peuple victorieux. Ce fait s'observe surtout chez les tribus sauvages. Une troupe de guerriers attaque à l'improvisîe un village ennemi, s'en rend maitre, massacre les hommes et fait les femmes captives. D'après le code barbare ce sont autant d'esclaves parmi lesquelles chaque vainqueur choisit une épouse. Les enfants issus de ces unions ne se trouvant jamais en contact avec le père occupé des affaires du dehors, ne connaissent que le langage de la mère : children ahcays speaklike their mother y{^)
{*) Les enfants parlent toujours comme la mère.
me disait un jour un Canadien marié à une Péruvienne, et dont les bambins s'obstinaient à parler quichua. Cependant les jeunes sauvages grandissent, deviennent à leur tour chefs de peuplades et voient l'idiome de leurs pères s'éteindre avec le dernier représentant de la génération précédente. D'ordinaire, vainqueurs et vaincus se mêlent et se confondent en une seule nation. S'il se rencontre alors un dialecte pauvre à côté d'une langue littéraire, le dialecte ne tarde pas à subir l'influence de ce contact, et s'enrichit d'une foule de mots correspondants aux conditions nouvelles imposées par la conquête. La langue cultivée dle-même, emprunte des termes se rapportant aux plantes, aux animaux, aux particularités diverses du sol et de la peuplade. C'est ainsi que depuis la découverte du nouveau monde, il s'est introduit dans les dictionnaires Européens une foule d'expressions inconnues à nos ancêtres (*). Les deux idiomes, en un mot, se pénè-
(*) On peut citer les mots tabac, mcCù, vanille, cacao ^ -bananes, patates, jaguar ^ caïman, ara, alpaga, quinquina y etc..
trenl réciproquement, l'apport de chacun étant en raison directe de son degré de culture. Parfois les emprunts faits par l'un des peuples sont tellement considérables que la physionomie de son lan% gage est complètement changée. On peut citer comme exemple les Araucaniens dont le vocabulaire ne contient plus aujourd'hui que des mots Espagnols. Seules les formes grammaticales , immuables, parce qu'elles représentent, en quelque sorte, l'architecture de la pensée humaine, rappellent que cet idiome n a d'autre lien avec le Castillan, que le contact amené par la conquête. Le Français a subi une métamorphose non moins étrange. Les mots em^pruntés à la httérature des anciens conquérants des Gaules, se sont tellement multipliés , que sa physionomie paraît au premier abord toute latine, tandis que îa structure de la phrase et le fond de la langue appartiennent aux dialectes Celto-Kj-niriques. Le plus souvent il se fait comme un compromis entre les deux peuples. Ne pouvant pas s'entendre dans leurs langues respectives, ils renoncent aux inversions, aux désinences grammaticales, aux
SA MARCHE. Gl
idiotismes, et ramènent la pensée h son expression la plus simple, la phrase à sa forme la plus élémentaire, la plus intelligible. Tous ceux qui s'occupent de littérature étrangère savent que le seul moyen de faire passer une idée d'un idiome dans un autre d'origine différente, est d'appliquer d'abord à cette idée le cadre immuable de la logique pour la dépouiller de tous les éléments inutiles, qui masquent ou embarrassent la marche de la pensée. Deux races étrangères l'une à l'autre, mises tout à coup en présence, ne sauraient procéder autrement et doivent aboutir à un nouveau langage. L'anglais est un des exemples les plus frappants qu'on puisse citer des métamorphoses que subit un idiome au contact de l'invasion et de la facilité avec laquelle deux nations ennemies parviennent à s'entendre et à se fondre en un seul peuple. Après la bataille de Hastings, qui décida du sort de l'Angleterre, deux langues opposées d'origine, l'Anglo-Saxon et le vieux français se trouvèrent en présence. Dès lors une nouvelle façon de parler dut servir de lien entre les vainqueurs et les vaincus. Euphémismes, inver-
sions, désinences, furent mises de côté, comme autant d'inutilités grammaticales. La phrase réduite à ses termes essentiels s'alignait avec une rectitude géométrique , symbole des lois inaltérables de la clarté qui domine toute combinaison de signes. En tête marchait le sujet de l'action, puis venait l'action elle-même sous la forme la plus simple, la forme infmitive, c'est-à-dire impersonnelle. De là, cet admirable mécanisme de l'anglais moderne, dont la simpUcité nous étonne d'autant plus que nous ne comprenons guère une langue savante sans ces rouages compliqués qu'offrent les grammaires de l'occident. Certaines formes comme / know y ou (moi connaître vous), rappellent tant par la coupe de la phrase, que par la naïveté de l'expression le monosyllabisme chinois. Ici l'histoire avertit le philologue que cette similitude n'est qu'apparente et que loin d'indiquer une infériorité de race, elle n'est qu'un épisode de la lutte de la nationahté anglosaxonne contrôles compagnons de Guillaume le conquérant. Toutefois dans cette transformation de l'idiome britannique nous retrouvons le même
phénomène que partout ailleurs, c'est-à-dire la langue des vaincus imposant sa physionomie à celle qui va naître au contact des deux peuples. Bien que les mots d'origine française soient deux fois plus nombreux que les racines saxonnes, tous les caractères philologiques rattachent l'anglais actuel à la famille Teutonique. L'organisation de la conquête a pour ainsi dire recouvert l'ancien idiome d'une épaisse couche de mots nouveaux, mais les vainqueurs ont dû se faire aux formes grammaticales des possesseurs du sol. La structure de la phrase, les idiolismes, les racines usuelles qui forment comme le fond de toute langue sont généralement d'origine anglo-saxonne. Les mots français rappellent un idiome plus cultivé, et ont été introduits par les scribes, les clercs, les historiens, les jurisconsultes des rois normands. Souvent deux racines, l'une latine, l'autre germanique, représentant la même idée, sont comme un dernier vestige des péripéties de la lutte. La physionomie de ces termes reflète en quelque sorte le caractère des deux peuples. Toute expression sonore, riche en
syllabes, est d'alluvion latine, et rappelle la prolixité méridionale. Le mot au contraire est-il court, rapide, vous l'attribuez à l'idiome simple et sans fard des hommes du nord. Cette loi de la transformation du langage et du dépérissement des formes grammaticales se vérifie dans toutes les contrées qui se trouvent sur le grand courant des migrations humaines. L'Asie mJneure, la Perse, rindoustan, nous offrent des exemples non moins frappants que l'anglais. On peut poser, en principe, que la grammaire d'une langue est d'autant plus sim.pîe, plus dépouillée d'artifices euphoniques ou syntaxiques que le peuple qui la parle à été plus longtemps foulé par les invasions.
Après les conquêtes viennent les propagandes religieuses qui renouvellent la face des sociétés , et dont le Boudhisme et le Christianisme peuvent être pris pour types. On voit alors dans le langage une floraison nouvelle plutôt qu'une perturbation. Toutefois les résultats sont souvent assez profonds pour en altérer la physionomie. Un peuple ne peut guère changer ses croyances sans faire subir en même temps des modifications à son idiome. Le ciel se remplit de divinités inconnues, les rites et les dogmes apportent avec eux une foule de mots empruntés à une langue du dehors. Les propagateurs de la réforme, entraînés dans les discussions philosophiques avec les défenseurs des idées anciennes, créent une
terminologie nouvelle pour exposer leurs conceptions théologiques. Des tournures étranges s'introduisent dans le langage, les mots se rapportant aux idées et aux cérémonies de l'ancien culte disparaissent, tandis que plusieurs autres prennent une acception différente. Ces changements deviennent surtout sensibles quand on compare le sens du rijme vocable à plusieurs siècles cVintervalle, ou mieux encore dans l'antiquité païenne et dans nos sociétés modernes. Un exemple fera mieux saisir notre pensée. Tacite voulant faire Téloge de la mère d'Agricola, se sert de l'expression rara casHtate. Le mot vertu que nous emploierions aujourd'hui eut été un contre-sens. Les rudes natures du Latium ne voj^aient dans ce terme qu'une quahté virile , l'essence même du guerrier fvirj. Les prerpiers germes de lacception métaphysique que nous lui connaissons se trouvent, il est vrai, dans les traités philosophiques des écrivains du siècle d'Auguste, mais la foule ignorait ces subtilités et ne connaissait que la tradition des ancêtres. La réaction spiritualiste inaugurée par le Chris-
tianisme donnant le pas à la nouvelle signification fit peu à peu oublier la première. Ces oblitérations de sens jointes aux formes insolites introduites par les docteurs chrétiens avaient déjà altéré le latin avant l'arrivée du Monde barbare. Comparez Y apologétique de TertuUien avec un discours de Cicéron, vous aurez de la peine à reconnaître la même langue. Les résultats sont encore plus saillants dans le sanscrit qui, à la suite de la réforme de Bouclha, a donné naissance au pâli.
Cette influence des croyances religieuses sur la littérature d'un pays n est qu'un cas particulier d'une loi plus générale qu'on peut énoncer ainsi : toute institution doit laisser dans le langage une empreinte d'autant plus profonde, que le peuple est plus fortement régi par elle. Témoin cette admirable organisation de l'ancienne Rome qui a fait dire à un écrivain : tout historien doit être jurisconsulte, tout jurisconsulte doit être historien. Les idiomes modernes nous offrent un exemple frappant de ce que peut une institution politique sur l'économie d'une langue. On sait que dans les rap-
ports officiels, tout fonctionnaire se désigne par la dénomination collective nous. En appliquant à la recherche d'une telle anomalie les méthodes de la grammaire comparée, c'est-à-dire en remontant de siècle en siècle jusqu'à l'origine de cette coutume, nous la trouvons déjà en vigueur parmi les rois barbares du moyen âge. Héritiers des débris du mon le romain, ils tenaient cette iradition de la chancellerie impériale. Les deux Césars et les deux Augustes avaient dû prendre cette formule pour exprimer la soUdarité qui unissait les diverses parties de l'empire. Mais on peut remonter encore plus haut dans ces recherches et en trouver l'origine première dans les institutions de la répubUque. Les deux consuls se servaient déjà de la même formule, et Cicéron, dans ses fougueuses harangues contre CatiUna, se désigne maintes fois par le mot nos. {*] On doit rapporter à la même cause,
(*)Tametsi video, si mea voce perlerritus, ire inexsiliiini animum induxeris, quanta tempestas invidise nobis, si minus in prcesens tempus recenli memoria sceleruni
rapparition des formes verbales qui ont presque partout aboli le tutoiement. On disait vos aux Césars des derniers temps de l'empire; les grands vassaux du moyen âge se servaient de la même expression quand ils s'adressaient à leur suzerain. (*) Les hauts barons reçurent à leur tour cette marque de déférence des gentilshommes, les gentilshommes des bourgeois, les bourgeois du menu peuple. Aujourd'hui tous les rangs de la société portent ce titre. Les nègres eux-mêmes, dans les colonies, ont répudié le tutoiement, comme un indice de servitude. Par une réaction inévitable, le vous attribué indistinctement à toutes les classes, a fini par perdre sa valeur, et le toi reparait
tuorum, at in posteritatem impendeat. (oratio prima in Catilinam P. ÏX.)
Est etiam in nohis is aniraus, Quirites, ut non modo nullius audacise cedamus, sed etiam omnes improbos ultro semper lacessamus, (oratio tertia in Catilinam, P. XIIj.
(*) Ad vos, domine, sicut ad meum unicum et principale recurro refugium.... hmniliter vos deprecans et exorans quatenus raeî misereri velitis, ( Lettre de Raymond VII comte de Toulouse à Philippe Auguste.)
quelquefois à la place. C'est ce qui arrive dans la poésie et le style élevé. De là des inversions bizarres qui étonnent ceux qui les voient pour la première fois. L'Anglais, par exemple, qui n'ose pas prononcer le nom de devil (diable) tutoie son Dieu et réserve le vous pour ses domestiques.
Si la conquête et la propagande religieuse sont autant d'éléments perturbateurs dans l'économie du langage, en revanche l'influence qu'un idiome exerce sur un autre par sa littérature ne saurait être que féconde. Ici, on n'a à redouter ni dépé rissement de formes, ni invasions tumultueuses de mots ou de locutions étrangères. Les emprunts se faisant successivement suivant les besoins de l'époque, par la partie la plus cultivée de la nation s'encadrent sans effort dans la langue. Dès-lors celle-ci ne fait que s'accroître suivant les lois de son propre développement. Si des novateurs enthousiastes viennent à outrepasser les limites des possibilités grammaticales ou des convenances httéraires, on ne tarde pas à voir
leurs tentatives repoussées par le génie de la langue et tomber dans l'oubli. Témoin les efforts infructueux de l'école de Ronsard (*). Les écrivains de la pleïade avaient rêvé une entreprise au-dessus des forces humaines. Voulant donner
(*) On sait qu'au XVI^ siècle Ronsard, du Bellay et quelques autres esprits littéraires, nourris de la lecture de Tantiquité, se proposèrent d'arracher notre langue aux fadaises énervantes de Tépoque, et de la doter des beautés qu'ils admiraient dans les chefs-d'œuvres de Rome et d'Athènes. Il est peut-être à regretter que cette tentative ait échoué. On trouve chez les écrivains de la pleïade des expressions pleines de pittoresque, des tournures élégantes que personne ne désavouerait aujourd'hui. L'école de Malherbe en rejetant ces Innovations dont elle ne comprenait pas la portée a voué notre idiome à la stérilité la plus déplorable. On voulait fixer la langue, on l'a immobilisée. Sous prétexte de la défendre du grec francisé de Ronsard on l'a condamnée à recourir éternellement au grec barbare du dictionnaire. Pour ne citer qu'un exemple, on nous a donné 'pijroscaphe^ qu'un Helléniste seul peut comprendre au lieu de feu-navire que tout le monde eût deviné. Le résultat de cette prétendue victoire de l'école dite du bon sens, c'est que le français est la langue la plus pauvre de l'Europe au point de vue grammatical et la plus surchargée de mots
au français la souplesse qui lui manque, et cette allure libre et dégagée que nous admirons dans le grec, ils l'inondèrent d'un coup d'une avalanche de mots et de formes tirés des langues classiques. C'était en quelque sorte supprimer les lois du temps et de l'espace dans le mécanisme du langage. Quelques contemporains admirèrent leur audace, mais leur réforme ne devait pas leur survivre. Ils prétendaient ramener au profit de notre idiome, l'influence que jadis la Grèce avait exercée sur Fllalie. Ils ne s'étaient pas aperçus que les circonstances n'étaient plus les mêmes. Quand les légions romaines mirent le pied dans rHellade^ elles furent éblouies à la vue des merveilles d'une civilisation si haute. La littérature, reflet de ces magnificences, possédait des chefs-d'œuvre qu'on n'a pas égalés depuis. Rome, si hautaine à l'égard des nations soumises, fut subjuguée à son tourpar les splendeurs du génie hellénique. Les lettres latines se modelèrent sur les lettres grecques : poètes, orateurs, historiens, n'eurent plus qu'un souci, celui de reproduire l'élégance de ceux qu'ils appelaient leurs maîtres dans l'art de bien
dire. La jeunesse patricienne alla étudier à Athènes les secrets de l'éloquence, la langue des vaincus devint bientôt la rivale de celle des vainqueurs. Les arts, les sciences, les dépouilles de toute sorte des cités acliaïques, transportés au Capitole, entraînèrent avec eux une foule de termes nouveaux. Ces mots, s'adaptant sans effort à une langue sœur, enrichissaient son vocabulaire sans altérer sa physionomie. Ce fut comme une végétation soudaine aux formes régulières, épanouie au souffle du génie grec, sur le puissant tronc de la langue dij Latium. Cette impulsion s'est continuée jusqu'à nos jours quoique sur une échelle bien réduite, et aujourd'hui encore c'est à 'idiome d'Homère que nous avons recours toutes les fois que les progrès des sciences ou de l'industrie demandent un mot nouveau. Du reste, un motif plus impérieux que la tradition nous force à ces emprunts. Nos idiomes modernes, usés par 'action des siècles, ont perdu, pour ainsi dire, cette faculté de création spontanée que possédaient à un si haut degré les langues antiques, et dont l'anglais et l'allemand conservent encore
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des traces. Nos mots, surchargés de syllabes, sont . d'ailleurs trop longs pour se souder entre eu:î. Nous ne pouvons exprimer une idée nouvelle qu'a Taide d'une périphrase. Le grec se tire d'embarras grâce à ses racines monosyllabiques et â leur tendance à la fusion. N'est -il pas plus court, en effet, de dire : télégraphie, que de parler de Yart qui transmet Vécriture à distance. Toutefois, de puissantes digues s'opposent à ce que les emprunts faits à une littérature étrangère deviennent par leur fréquence une cause d'obscurité, de dépérissement du langage. Toul mot nouveau est d'abord vu avec méfiance. ïî n'est accepté, et si l'on peut s'exprimer ainsj^ admis à circuler, que lorsqu'il répond à un besoin littéraire réel, et que sa physionomie lui permet d'entrer dans le cadre de la langue. Dictionnaires, grammaires, académies, écrivains, bon sens populaire sont autant d'entraves qui protègent chaque idiome contre les innovations téméraires des novateurs.
Généralisant ce que nous venons de dire sur les influences réciproques des peuples, on peut
poser en principe qu'une littéralure a d'autant pîus d'action autour d'elle qu'elle reflète une civilisation plus haute. Dès que deux nations sont en contact , l'instinct de l'émulalion les porte à s'emprunter tout ce qui, dans les arts, les sciences, l'indusirie, excite leur admiration. De là, autant de modificalions du langage. On peut vérifier ce lait à l'égard des pays qui avoisinent nos fronlières : nos longues guerres avec les tribus germaniques ont introduit dans le français nombre de mots tudesques tirés de l'art militaire. Les merveilles de la renaissance nous ont familiarisés avec l'italien, et la terminologie musicale nous vient d'au delà des Alpes. L'Angleterre, caractérisée par le génie pratique de ses habitants, nous fournil chaque jour des term.es de banque, d'industrie, de langue commerciale, tandis que son aristocratie fait passer dans nos salons ses expressions de sport et de High-life. L'Espagne elle même, abritée par sa position péninsulaire du grand courant européen, a eu son époque de gloire et de rayonnement littéraire. On sait qu'une génération d'écrivains et d'artistes s'éleva pour
célébrer la grandeur de l'empire fondé par Charles-Quint. Pendant plus d'un siècle la poésie française alla s'alimenter à ces sources, et c'est en étudiant Lope de Véga et Calderon que Corneille s'inspira de cette fierté castillanne dont le Cid et Cinna nous offrent de si beaux reflets. Telles sont, abstraction faiiu de l'écriture (*), les principales causes qui amènent la transformation de la parole. Ces circonstances une fois établies, il devient facile de suivre les modifications qu^apporte le cours des siècles dans la marche du langage Tout idiome, avant d'être fixé par un monument national, est un milieu mobile où les éléments phonétiques flottent et disparaissent comme les feuilles d'une végétation incessante. C'est du moins le sort de la plupart des dialectes que l'on rencontre dans les forêts du Nouveau Monde. Rien ne venant arrêter ce
C) L'influence de récriture sur réconomie du langage tstde beaucoup la plus féconde en résultats. C'est à cause de son importance que nous en avons fait une étude à part: la Physiologie du langage graphique.
travail de rénovation continuelle qui est un des traits caractéristiques du langage, les générations îJB se lèguent pour ainsi dire qu'un . des engrefirrio^ de la machine phonétique, le moule îi.vaiiable de la grammaire. Mais lorsqu'un peuple possède des productions littéraires, chants religieux, hymnes patriotiques, codes de lois, ces monuments, même sans l'auxiliaire de Técrifiire, suffisent pour préserver la langue des aîiérations syllabiques, ou du moins pour les ramener à des limites si étroites, qu'elles ne dépendent plus de l'action individuelle, mais du lent travail des siècles. Si alors on compare les diverses formes d'une langue à ses différents âges, on voit se dérouler certaines lois affectant Tcxistence des idiomes, le dépérissement des mots, et révolution de la pensée.
Le premier de ces effets séculaires est de réduire de plus en plus les dialectes au profit d'un idiome littéraire. Nous avons dit qu'à l'origine chaque tribu avait ses procédés phonétiques et que la langue suit les vicissitudes de la peuplade. Dès qu'un état s'est agrandi, il ne tarde pas à s'élever une littérature. La caste sacerdotale érige ses dogmes en corps de doctrine, les guerriers chantent leurs victoires, les écrivains retracent les annales de la nation. La langue officielle, s'étendant peu à peu sur les pays conquis, chasse devant elle les idiomes des peuplades vaincues. C'est le chêne de la forêt faisant le vide autour de lui sous la double action de ses racines qui épuisent le sol, et de son feuillage qui prive
les plantes voisines de lumière et de chaleur. Les patois de nos provinces disparaissant chaque Jour devant la langue d'oil, indiquent les incidents f'e h lutte, et la résistance désespérée des dialecies destinés à périr. Bien que certains géographes affirment sur tous les Ions l'unité française? il n'en est pas moms vrai qu'au point de vue philologique celte homogénéité n'est qu'un mi» rage du patriotisme. Nombre de déparlements situés à la périphérie du territoire conservent encore le langage des temps mérovingiens. Le Provençal, le Catalan, la langue d'oc, le Basque, le Breton, le Flamand, l'Alsacien et d'autres patois secondaires sont autant de protestations vivantes contre les conclusions hâtivps des historiens nationaux. Cependant plusieurs de ces dialectes ont eu leur littérature. Le Basque et le Celtique se •partageaient jadis la Gaule Plus lard, les troubadours provençaux rivalisaient avec les trouvères Au Nord. La langue française suivant les progrès de la monarchie, a d'abord réduit ces idiomes âu rôle de patois; puis, prenant une prépon* •dérance définitive depuis que chaque village a son
école et que la vapeur y apporte chaque jour les chefs-d'œuvre de notre littérature, elle a forcé ces patois à reculer devant elle. La génération qui s'élève apprend le Français en même temps que le jargon de ses nourrices et les fait marcher de pair. Celles qui suivront oublieront de plus en plus l'idiome des ancêtres comme une vieillerie de mauvais goût Deux des plus anciennes langues du pays, le Basque, l'ancien Ibère et le Breton le dernier représentant du Kymrique, réduits aujourd'hui à un coin de terre qui se restreint chaque jour, sont sur le point de s'éteindre. Ce phénomène se retrouve partout. Par delà les Pyrénées, nous voyons le Castillan faire oublier les dialectes des anciens royaumes de la Péninsule; en Allemagne, l'idiome saxon devenu la langue littéraire depuis Luther, étouffer les autres variétés de la souche germanique. L'Anglais a succédé au Gallois, au Gaélique, au Comique, tandis que la langue toscane, comme son aïeule la langue latine, aspire à devenir la langue Mlionalo de l'Italie.
SI maintenant nous éludions l'actioa du temps^
sur les éléments mêmes du langage, nous trouvons une loi, qui semble n'être qu'un cas particulier des effets séculaires de la nature sur tout ce qui vit et s'agite dans l'univers. Les mots engrenés les uns dans les autres par les exigences de la phrase, s'usent dans ce frottement continuel, arrondissent en quelque sorte leurs formes comme pour rouler plus facilem.ent les uns sur les autres et se prêter sans effort au jeu des organes de la parole. La vitesse de la prononciation syncope les syllabes, contracte les voyelles, change les longues en brèves, fait tomber les désinences. L'oreille se débarrasse à la longue de toute articulation rude ou peu euphonique, de toute aspiration pénible ou heurtée. Il suffit de rapprocher un terme latin de son dérivé français pour qu'on soit frappé de la dénudation que celui-ci a mhie. Chaque génération lui enlève , si j'ose dire, un élément syllabique. Prenons comme exemple le mot magistriim. Si nous suivons ses transformations à travers les âges, nous trouvons échelonnées à diverses distances, comme autant de îraînées successives, les formes magistrom,
magistre, mahistre, niaistre, maitre, Magistmm lui-même pouvait avoir eu une forme plus ancienne et plus complexe, tandis que maître s'écrira peut-être un jour mètre. Il n'y aurait donc aucun paradoxe à soutenir qu'il est possible de déduire l'âge relatif d'une langue du degré d'aspérité ou de douceur de ses syllabes. On peut comparer un idiome à un fleuve, qui, d'abord torrent lorsqu'il descend des montagnes où il prend sa source, ne roule que des cailloux anguleux, les arrondit par leur frottement réciproque à mesure qu'il s'avance dans la plaine ^ et ne charrie plus que des sables à son embouchure.
L action des siècles n'est pas moins sensible sur le symbole que sur la forme, sur l'idée que sur le mot. L'interprétation de la nature est un problème trop vaste pour que la parole y suffise jamais, quelque longue que soit la période dévolue aux destinées humaines. Chaque âge^ chaque génération en déchiffre un lambeau suivant sa puissance d'analyse appliquée au cours des événements. On pourrait considérer l'im-
ûiense cycle des idées comme disposé par couches d'aiitanl plus difficiles à atteindre, qu'elles s'enfoncent davantage dans les replis de notre existence et dans les mystérieux arcanes de l'univers. Les premiers hommes n'ont vu que la surface. De là ces expressions naïves et crues que Dous admirons dans les langues primitives, et que nous n'oserions transcrire dans nos idiomes modernes. Tous nos efforts tendent à découvrir les nuances échappées à nos pères , et révélées chaque jour par une analyse plus pro!*onde ou plus attentive. Les mots, ainsi détournés de leur signification naturelle, se surchargent d'une foule d'acceptioris vagues, flottant parfois dans une métaphysi(]ue insaisissable. Le terme propre fait place à la périphrase, le style prend des allures fiévreuses, l'idée est aussi torturée que l'expression (*) On peut avancer que la littérature d'un peuple est d'autant plus maniérée qu'elle a été
C) Cette tendance qui est précisémeiiS cette do notre époque a un autre incoavénient ; celui d'alourdir la phrase ■H de noyer la pensée dans de^ contours insaisissables.
plus longtemps soumise aux vicissitudes de la civilisation. On aperçoit ainsi deux courants dans la marche des langues : l'un à la surface qui use les mots par Faction des siècles, l'autre agissant à l'intérieur, et nuançant de mille manières l'idée et l'agencement de la phrase. De ces deux forces doit sortir la résultante qui réglera l'allure définitive du langage. Il nous serait cependant dif-
Prenons un exemple dans la correspondance parisienne d'un de nos grands journaux :
<• Le Gouvernement n'a pas été généralement trouvé bien venu à contester rexercice des droits électoraux inhérents à Fessence môme du suffrage universel. »
Cette expression trouvé bien venu, laisse dans Tesprit un vague, je dirais presque une confusion d'idées qui répugne à notre instinct littéraire. Quelle différence avec la netteté, la précision des écrivains du grand sièc!e ! Chez eux, le mot était toujours en parfaite harmonie avec Tidée. C'est là tout le secret de leur style incomparable. Peut-être les exagérations de la littérature actuelle nous ramènerontelles un jour aux formes simples et sévères des grands maîtres ; l'histoire nous offre maints exemples de cette réaction contre le m.auvais goût. Cont«ntons-nous de rappeler Malf erbe et Molière.
Il est à remarquer que les efforts tentés en sens contraire,
flcile de tracer sa destinée. L'humanité est encore jeune. Les défaillances qui fornaent le tissu de notre histoire politique, rehgieuse et scientifique, rappellent bien plus les tâtonnements de peuples enfants que l'évolution normale de races viriles. Pour parler la langue des géomètres, nous n'avons pas encore assez d'éléments de la série pour achever la courbe de développement du langage et fixer le dernier terme. La seule chose qu'on puisse affirmer c'est que tout idiome se transforme avec la civiUsation dont il n'est que l'expression, et devient une langue nou-
c'est-à-dire pour donner à notre langue une allure plus libre, plus dégagée, n'ont jamais abouti. Dans le drame de V. Hugo on rencontre souvent des vers dans le genre de celui-ci :
Son frère fut-il pas orateur de la Chambre?
(Cromwell, acte l^r, scène VIII).
Cette manière de parler n'est pas d'aujourd'hui. On la trouve déjà dans les écrivains de la pléiade. Ronsard disait : Allons voir si la rose A point perdu cette véprée Les plis de sa robe pourprée.
Ces formes elliptiques de tout temps chères au populaire, paraissent trop hardies aux écrivains. Du reste, il s'agit ici
velle, toutes les fois que ses deux caractères essentiels, texture grammaticale et vocabulaire, offrent des lignes de démarcation suffisamment tranchées. L'idiome disparu prend alors le nom de langue morte. Mais ce n est là qu'une figure ; un idiome ne saurait s'éteindre qu'avec le peuple qui l'a parlé. S'il s'agit d'une langue littéraire, elle laisse derrière elle des monuments qui rappellent ses formes phonétiques aux diverses époques qu'elle a traversées. C'est ainsi que le vieux français de Rabelais et de Froissart , la langue encore plus inintelligible de Joinville et de Villehardouin, l'idiome barbare de l'époque franque, et le
d'une construction grammaticale plutôt que d'une simple expression, et on sait que si le dictionnaire d'un idiome se modifie par Faction des siècles, le cadre de la grammaire est en quelque sorte immuable.
Au résumé on peut établir trois tendances bien marquées dans l'économie de notre idiome, l.e peuple qui pousse à Tellipse, la littérature officielle qui tend à la périphrase, et la langue scientifique qui ne s'attache qu'à la précision. La première influence a toujours été nulle, tandis que la seconde, jadis toute-puissante, est aujourd'hui contrebalancée et sera peut-être un jour primée par rinfluence scientifique dont le développement s'accroît de plus en plus.
dialecte inculte des premiers pâtres de Hle de France, ne sont que des manifestations diverses du langage, qui, par révolution des siècles, devait amener le français actuel. Ces formes, aujourd'hui immobiles, sont autant de troncs s'ir lesquels s'entent de nouveaux dialectes qui. devenant souclies à leur tour, rap[)ellent ces polypiers gigantesques des mers du sud , dont cliaque bourgeonnement est un anneau qui doit relier l'arbre à la pousse suivante.
Citons enfin comme dernier effet de Faction séculaire que subit le langage, le nivellement grammatical, c'est-à dire la disparition graduelle des irrégularités qui masquent l'unité de chaque idiome. Il serait difficile, sinon impossible, de trouver une langue à structure irréprochable. Le verbe surtout, la partie la plus délicate et la plus travaillée du discours, présente d'ordinaire des anomalies dans sa composition. Plusieurs désinences correspondent souvent à une même idée. Ce sont quelquefois les derniers vestiges du milieu chaotique d'où sortirent les premiers essais du langage. La spontanéité individuelle qui
présidait à la genèse de chaque dialecte se prétait difficilement à l'unité grannmaticale ou syntaxique. D'autres fois des flexions éîant tombées dans certains mots firent oublier la symétrie primitive. Il en résulta ce qu'on appelle, en termes de grammaire, plusieurs systèmes de conjugaisons. Cependant, à mesure qu'une littérature se développe, on voit le type, le plus en harmonie avec le génie de la langue, chercher à prédominer, tandis que les autres i estent immobiles ou tendent à s'effacer. Les formes négligées deviennent bientôt anormales et finissent par disparaître, témoin l'Anglais et TMIemand, les plus vivantes, les plus élastiques de nos langues classiques. La liste des verbes irréguliers y diminue de jour en jour. Quelque chose d'analogue a lieu dans le français toutes les fois que nous y introduisons un mot étranger. La première conjugaison étant de beaucoup la plus nombreuse, tous les verbes nouveaux se moulent sur ce type. Nous disons télégraphier , photographier , galvaniser , etc. ; toute autrp terminaison nous semblerait barbare. On peut faire la même remarque sur la langue
latine ; la plupart des verbes d'origine étrangère prennent pour paradigme celui de la première conjugaison. On sait que c'est la plus répandue.
Tels sont les faits les plus saillants que nous offre la marche du langage. Nul doute qu'une analyse plus attentive ne révélât d'autres observations également pleines d'intérêt. Mais nous ne faisons ici qu'une esquisse et non une élside complète de touies les modifications qui peuvent se présenter dans le développement de la parole. A travers toutes ces métamorphoses on distingue comme trait commun, la tendance qu'ont les langues à se dégager de plus en plus de la nature, comme la musique du chant, et à devenir un instrument purement passif. L'impersonnalilé algébrique, voilà, le dernier terme de l'évolution de chaque idiome. Inutile d'ajouter que les lois de la science phonétique ne peuvent s'appliquer dans toute leur généralité qu'aux langues longtemps soumises aux vicissitudes des peuples et des sociétés. Les dialectes restés en dehors du courant humain ne les rappellent souvent qu'en partie ; mais ils offrent en revanche un avantage
inappréciable . celui de conserver intactes les premières forires de la parole. Il nous reste à étudier l'action que la contrée, la race, le climat impriment à la physionomie du langage et à la destinée de chaque idiome.