DESTINÉE DU LANGAGE
D'après ce que nous avons dit sur la formation du langage, on voit qu'on peut le considérer comme un miroir où doivent se refléter à la fois le sol, le climat, la race, en un mot les influences diverses qui agissent sur notre organisation phonétique. Ces traits, souvent effacés dans les langues modernes par le travail de décomposition séculaire, sont nettement accusés dans la plupart des idiomes primitifs. Là, tous les éléments de la parole, rhythme, intonation, agencement des syllabes, déroulement de l'idée, rappellent près» que à chaque mot un instrument vibrant à Tunisson des harmonies extérieures. Mais ces éléments sont loin de s'appliquer indistinctement à toutes les modalités que répercute le clavier
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humain. L'idée, c'est-à-dire le dessin delà pensée, la contexture de la phrase, émanant directement de notre nature, reflèle plus spécialement le génie de la nation, les aptitudes de la race. C'est dans l'essence musicale du mot, le son, qu'on retrouve le relief du sol, la physionomie du climat et du paysage. Le mot lui-même, considéré comme expression de l'idée, participant des deux composantes du langage, la nature et l'individu, rappelle à la fois l'homme et les influences du dehors.
De ce que notre premier syllabaire a été puisé dans le milieu qui nous entoure, il résulte que plus la nature parlera aux yeux, aux oreilles, aux sens, à l'imagination, plus les notes de la gamme phonétique seront pleines, vibrantes, accentuées. De là cette variété infinie de sons dans l'échelle musicale des langues qui comprend toutes les nuances , on pourrait dire toutes les possibilités de la vocalisation humaine. Les influences climatériques d'un lieu variant avec sa position astronomique, c'est d'abord dans la latitude (*) qu'il
C) L'absence complète de consonnes aspirées dans Vi-
SA DESTLNÉE. 93
faut chercher les causes qui impriment aux langues leur pliysionomie extérieure. Les régions boréales ingrates à Thomme, au sol, au paysage, à la nature entière, n'offrent guère pour perspective que le crépuscule des^ longues nuits polai-
diome de la côte de Malabar et la fréquence de ces mêmes consonnes dans le sanscrit démontrent une loi très-importante et qui n'a pas encore été posée. C'est que tout idiome qui n'a point d'aspirées doit naître et se développer dans une région voisine de l'équateur ou qui en ressente toutes les influences ; tandis que tout idiome qui a beaucoup d'aspirées, doit naître et se développer dans des régions tempérées ; comme tout idiome où les gutturales dominent, doit naître et se développer dans des régions voisines des pôles, de sorte que la latitude d'un peuple étant donnée, on peut en conclure la nature de son idiome ; comme un idiome étant donné, on peut aussi en conclure la latitude du peuple qui le parle ou qui l'a parlé.
On peut aussi poser cette loi, que dans les régions équatoriales les voNclles ouvertes ou sonores dom'nent, tandis que dans les régions polaires ce sont les voyelles fermées ou sourdes, et dans les régions tempérées, les voyelles intermédiaires ; dans les premières elles sont fréquentes dans les secondes elles sont rares. De sorte que l'échelle vocale peut servir à déterminer la région à laquelle appartient une langue donnée. Pàuthier.
res. pour harmonies que les plaintes sinistres des bêtes fauves répondant aux sifflenfients aigus de la tenpête.Uii tel climat est peu propre à façonner des organes mélo lieux. Aussi, tout idiome caractérisé par des sons rauqaes, des aspirations heurtées, des cliquetis de consonnes, désigne-t-il une langue du Nord.
Transportons-nous maintenant dans les contrées tropicales, nous serons frappés du contraste. Ici, plus de ces frimas âpres, de ces brumes froides et monotones, de ces nuits sans réveil. Un ciel d^me sérénité proverbiale, des paysages S|)lendides, une température énervante, tout conspire pour adoucir le jeu des organes. Dès lors les intonations paresseuses remplacent les chuintements disgracieux, aux aspirations gutturales succèdent des sons pleins de mollesse et de douceur. La charpente elle-même du mot, la consonne, semble disparaître perdue, pour ainsi dire, dans une mer de voyelles. Comme tout ce qui vit sous les tropiques, la parole se produit sans effort. Entre ces deux points extrêmes, région polaire et zone équatoriale, s'échelonnent
par degrés insensibles toutes les nuances intermédiaires. S'avance-t-on vers le Sud, les niots se dépouillent peu à peu de leurs éléments sifflants et gutturaux, tandis que les voyelles souï-des deviennent pleines et sonores ; remonte-t-on au contraire vers le Nord, on voit les idiomes perdre leur mollesse et prendre une accentuation de plus en plus virile. Les voyelles qui sous l'équateur constituent presque toute la trame du m.ot, ne sont plus ici que les liaisons nécessaires des articulations syllabiques. Telles sont la plupart des langues de l'Europe occidentale.
Il ne faudrait pas cependant, par une conclusion hâtive, croire à une loi absolue dans îa marche décroissante des aspérités du langage à mesure qu'on s'éloigne des pôles. Il est permis de conjecturer que ce principe serait rigoureusement vrai si le globe présentait partout une surface uniforme au lieu d'être sillonné en toutsens par des chaînes de montagnes. On sait que chaque massif montueux est découpé par des gorges transversales terminées elles-mêmes par des vallées. Chacun de ces systèmies reproduit
sur une petite échelle les divers paysages et les influences climatériques qu'on rencontre entre le pôle et les tropiques. Les pics élevés attirent la foudre, par suite l'ouragan et la tenapête ; les neiges qui les recouvrent au sommet y font naître les phénomènes propres aux régions boréales. Les mêmes causes agissant sur le mécanisme phonétique, les mêmes effets doivent s'ensuivre, et les organes reproduisent ces stridulations étranges qui semblent le propre des idiomes du Nord. Il faut donc, si l'on veut connaître la résultante mathématique de l'action du sol et du climat sur les langues, corriger, comme dans tant d'autres phénomènes physiques, les effets de la latitude par ceux de l'altitude. Ajoutons que l'influence de l'altitude est souvent assez forte pour neulrahser celle qui résulterait du parallèle. Il suffit, pour s'en convaincre, de comparer les variétés d'une même langue répandue à diverses hauteurs, telle que le Grec ou l'Allemand. Les dialectes des montagnards de la péninsule Hellénique contrastent d'une manière frappante par leur rudesse avec la douceur de
ridiome parlé à Corinthe, à Athènes, ou sur les côtes d'Ionie. Un étranger qui entendrait converser un pâtre des alpes suisses et un habitant des plaines de la Baltique, une Dame de Berlin par exemple, ne pourrait croire que les deux interlocuteurs parlent la même langue. On sait cependant que Berhn est de près de sept degrés plus au Nord que les contreforts du mont Blanc. Du reste, cette différence d'accentuation entre l'idiome des grandes villes de la plaine, et celui des bourgades des montagnes tient encore à d'autres causes non moins puissantes que les actions climatériques. Prenons pour exemple l'habitant des hautes montagnes dont les occupations sont presque toutes pastorales. Cet homme ne vit qu'avec la nature. Son langage est moins un dialogue avec ses semblables, qu'une suite non interrompue de cris, de menaces, d'articulations intraduisibles adressées aux bêtes rétives ou vagabondes de son troupeau. Ces cris, lancés de toute la force de ses poumons pour franchir les distances, entraînent l'habitude des sons rauques, durs, saccadés. C'est là la seule éducatioo
littéraire que reçoive le pâtre dans le cours de son existence. Supposons maintenant que des événements l'amènent dans une ville de la plaine. Quelque effort qu'il fasse pour se mettre à Tunisson de ses interlocuteurs, il ne pourra jamais modifier son timbre façonné aux exigences de la vie des monts, m adoucir le jeu de sa vocalisation. On ne devra donc pas s*'é tonner si ses paroles deviennent quelquefois inintelligibles pour le citadin. Celui-ci, au contraire, parlant presque à mi-voix dans les causeries journalières du cabinet, du comptoir, du salon, se dépouille à son insu de toutes les aspérités de son idiome. Rien de rude, de disgracieux dans sa bouche ; sa conversation n'est pour le montagnard qu'un jargon efféminé dont il a souvent peine à percevoir le sens et les notes.
L'étude des mots considérés, non plus dans leurs éléments phonétiques, mais si l'on peut s'exprimer ainsi, dans leur physionomie intérieure, offre des rapprochements non moins dignes d'intérêt que les précédents. Ici la nature n'est plus seule à imprimer à la parole ses influences fatales. L'homme commence à dessiner sa personnalité, les traits caractéristiques de sa race se révèlent par la manière dont il interprète les tableaux qu'il a sous les yeux. Chaque expression verbale d'idée abstraite reflète autant la spontanéité de l'artiste que la passivité de Tinstrument. Ce fait avait principalement frappé l'Impératrice Catherine, lorquelle s'occupait de son dictionnaire universel : « j'ai remarqué, dit-elle, que ce
qui veut dire ciel dans une langue, signifie nuage , brouillard, voûte, dans d'autres; que le mot Dieu, dans certains dialectes, signifie le Très- Haut ou le bon, dans d'autres le soleil ou \efeu. » lî n pst pas difficile de voir qu'une langue qui désigne l'idée de Dieu par le mot soleil, rappelle un pays situé entre les tropiques, ou une de ces contrées privilégiées des zones tempérées, comme l'Espagne ou l'Italie, dans lesquelles le ciel est éternellement pur. Mais ce même mot révèle un grossier matérialisme de la part de la peuplade, ou tout au moins certaine paresse d'esprit qui mettant le symbole à la place de l'idée empêche celleci de s'épurer pour s'élever à des notions plus hautes. C'est ainsi que certaines tribus Indiennes appelant leur Dieu tupan (tonnerre) sont regardées comme les races les plus dégradées du Nouveau Blonde (*). L'idée de bon au contraire appliquée à
{*) L'idiome des Botocudos (tribu indigène du Brésil) permet de faire des rapprochements curieux. Montrez-vous à ces sauvages un bâton, ils vous répondent Ichoon (arbre) ; pour eux, un bâton nest qu'un arbre débarrassé de ses îjranches ; leur demandez- vous ensuite le nom d'une
la même dénomination accuse des aptitudes métaphysiques très prononcées et appartient indubitablement à un rameau des plus nobles de la souche aryenne confiné , suivant toute probabilité, dans une région montueuse et froide. Parfois le même objet prend une signification diamétra-
poutre, ils vous répondent encore ichoon ; d'une branche, d'un morceau de bois, d'un pieu, etc, toujours tchoon. Le moi po doit à lui seul représenter suivant Toccasion la main, le pied , les doigts, les phalanges, les ongles, les talons et les orteils. La bestialité qui semble leur unique code, ressort surtout des mots composés. Veulent-ils parler d'un homme sobre, ils l'appelleront cotiang-é-mah (ventrevidej ; de la nuit ils diront taiou-té-tou (temps de la faim) parce que aussi gloutons qu'imprévoyants, ils ne savent garder aucune provision, et sont obligés, la nuit, d'attendre avec impatience le retour de la lumière pour donner satisfaction aux exigences d'un estomac toujours inassouvi. Chez la plupart des peuples, du moins chez les nations de TOccident, la notion du juste a précédé celle de l'injuste, comme l'indique la composition de ce dernier mot dans les diverses hngnes in-juste, un-gerecht, in-iquus (pour in-œquusj, adikos, etc. Chez les Botocudos c'est tout le contraire : l'état normal c'est le voleur nyinkeck ; un honnête homme sera par conséquent un non-voleur mjinkeck-amnoup. De même le mensonge iapaouin étant l'habitude, la règle, la vérité deviendra iapaouin-amnoup (un non mensonge).
104 LANGAGE PHONÉTIQRE
lement opposée en changeant de pays. Vassa fœtida, par exemple, considérée comme parfum par les Indiens, s'appelle dans leur langue notirritvre des Dieux, tandis que les allemands la désigreiît sous la dénomination plus juste, selon nous, de stercus diaboli.
Veut-on maintenant reconnaître dans le langage rélément purement humain, qu'on interroge l'agencement des parties du discours, c'est-àdire la phrase, la période, le style. Là les influences de la nature deviennent presque insaisissables, tandis que l'homme, la nation, la race, s'y reflètent tout entiers. On sait, en effet, que la contexture de la phrase n'est autre chose que l'architecture musicale de la pensée, le déroulement, l'analyse de l'idée. Or l'idée est un tableau qu'il s'agit de décomposer et de représenter ensuite à l'aide de la parole, en groupant les éléments c'est-à-dire les mots, suivant les règles de cette perspective idéale qu'on appelle logique. Les races inférieures incapables d'analyse ne voient d ordinaire dans l'idée qu'un bloc qu'elles rendent par un mot, quelquefois par un simple
monosyllabe. Les langues des tribus indiennes sont riches en exemples de cette sorte. Pour ces peuples être blanc , il est bla/nc, cela est blanc, n'éveille à Tesprit qu'une seule image irréductir ble, qu'ils traduisent par le même mot. Ce défaut d'analyse n'accuse que trop les tendances et les destinées de cette race, car on sait que rebelle à tout progrès, elle préfère aller s'éteindre dans le désert plutôt que de répondre à l'appel de la civilisation.
Les peuples issus de la même origine, mais séparés par le cours des siècles, offrent également dans leur langage des différences assez tranchées, pour que généralisant la belle expression de Buffon, « le style c'est l'homme, » on puisse dire avec non moins de certitude : le style c'est la nation. Prenons pour exemple deux peuples voisins et de souche aryenne, la France et l'Angleterre. Avons-nous essuyé un orage, nous nous disons trempés jusqu'aux os. Accoutumés dès l'enfance à cette manière de parler, nous ne noas sommes jamais demandé si la métaphore était juste. Les élrangers reconnaissent là
ce qu'ils appellent, non sans raison, Texagération française. L'anglais plus calme, plus positif, plus exact dans sa manière d'analyser ses sensations, dira avec plus de justesse : / am wet till the skin. (Je suis mouillé jusqu'à la peau). Le caractère des deux nations se peint dans cette seule phrase.
C'est surtout dans le parallèle des races que sont sensibles les modifications du langage. Ici tout change à la. fois, racines, syntaxe, coupe du discours, analyse de l'idée, perspective de la pensée. Considérons les deux groupes aryen et sémite qui depuis les premiers âges de l'histoire se disputent la prééminence de loccident. Je ne connais rien de plus saisissant pour mettre en relief les tendances divergentes des deux races que le rapprochement de deux poèmes presque contemporains, le livre de Job et le Promélhée d'Eschyle. (*) Le sujet est, à vrai dire, le même dans les deux poèmes. Chez le tragique grec, nous voyons un vaillant fils de la terre se raidissant
C) Et Job se leva , et ii déchira son manteau, et iï rasa sa tête , et il se prosterna à terre , et il adora , et il dit : Nu je suis sorti du sein de ma mère, et nu j'y rentrerai. Jéhovali
devant une volonté inflexible, lançant des imprécations contre le ciel, et menaçant de sa vengeance lautenr de ses maux, le tout puissant Jupiter. En vain Mercure vient-il le prévenir que ses blasphèmes sont arrivés jusqu'aux oreilles du maitre des Dieux, et qu'il va être enseveli sous les débris de la montagne s'il ne mesure ses plaintes. Le Titan redouble ses cris de fareur jusqu'à ce qu'il disparaisse foudroyé dans les entrailles du Caucase. L'intérêt monte et grandit à chaque hgne. Le dénouement, digne de la grandeur du sujet, atteint au subhme. On sent comme
m'a tout donné, Jéhovah m'a tout enlevé , que le nom de .Jéhovah soit béni 1
Ce que Mercure vient de m'annoncer je le savais ! un ennemi est frappé par son ennemi rien de plus simple. Et maintenant tombez sur moi, foudre aux sillons tortueux, à la pointe meurtrière; tonnerres, vents furieux déchainez votre rage dans les airs ; faites bondir sur ses fondements la terre avec ses racines ; confondez dans Feffroyable tourbillon et les flots de la mer et les feux des astres ; que Jupiter précipite dans le noir Tartare mon corps entraîné par une violence impitoyable, irrésistible ; n'importe : il ne m'ôtera pas la vie.
un souffle épique qui anime tous ces personnages : Vuicain Fexécuteur des arrêts de Jupiter, assisté de ses deux aides formidables, la Force et la Puissance, le chœur des Océanides et le vieil Océan leur père, enfin l'indomptable fils de la terre, le Titan Prométhée. Quel contraste si nous passons au poète Hébreu ! Ici trois individus à physionomie douteuse, remplacent le chœur si gracieux, si frais des Océanides. Un pauvre diable affolé par la douleur et -la misère repré^ sente le Titan. Ces quatre personnages mis en présence anonnent des heures entières sans pouvoir sortir du même thème. La lassitude seule fait intervenir le dénouement. Un moment d'impatience étant échappé à Job, une voix terrible M demande compte de ses imprudentes paroles, et aussitôt Tinfortuné de se prosterner dans !a poussière et d'affirmer son néant. La destinée des deux races arj^enne et sémite semble ressortir de ces deux œuvres. Dans la prostration de Job, dans cette abnégation de tout son être devant les décrets du Ciel, on peut lire les terreurs, les superstitions qui pèsent sur les siècles les plus
sombres de notre histoire, lorsque après la dissolution de la société romaine, le monde effaré chercha un refuge sous l'égide de Jéhovah, seul survivant alors du Panthéon ancien. Et ce Titan indompté, n'est-il pas la personnification vivante du génie Hellénique escaladant l'Olympe, ravissant le feu sacré, luttant contre les Dieux, succombant avec eux sous la double invasion Germanique et Sémitique, secouant, par intervalle son linceul avec des convulsions terribles, reparaissant enfin victorieux, rajeuni et transformée et donnant coup sur coup la renaissance avec Michel-Ange, la réforme avec Luther, la science avec Bescartes !
in.
De ce que nihs venons de dire sur les influences que l'homme et le sol exercent dans l'économie du langage, on peut tirer une conséquence immédiate dans la classification des langues. C'est que les grands embranchements doivent correspondre aux diverses races humaines. Si l'on compare, en effet, les groupes d^idiomes établis par la philologie moderne, on voit du premier coup d'œil, qu'ils concordent de la manière la plus frappante avec les familles de l'espèce humaine données par les naturalistes. Les trois grandes divisions du langage généralement admises comme formant autant de groupes irréductibles, c'est-à-dire les langues monosyllabiques, les langues à flexions et les langues agglutinantes
correspondent à trois races distinctes, la race Mongolique, la race Caucasique, et la race cuivrée. Le groupe des langues à flexions le mieux connu jusqu'ici, se subdivise à son tour en deux familles également irréductibles, la famille aryenne et la famille Sémitique. La première comprend la plupart des peuples Indo-Européens, la seconde, toutes les nations comprises sous la dénomination de Sémites ; or, on sait que ces deux races ne diffèrent pas moins par leur conformation extérieure, leurs mœurs, leurs aptitudes intellectuelles, que par le langage. Nul doute que celte loi d'analogie ne se généralise à mesure qu'on entrera plus profondément dans le domaine des langues, et des caractères physiologiques des peuples (*).
(*) Nous ne donnons aucun détail sur la division des embranchements en familles, parce qu'une division méthodique repose sur la comparaison des éléments alphabétiques, et que cette étude appartient au langage graphique. En outre une classification générale suppose la connaissance approfondie de tous les idiomes ou dialectes qui se parlent à la surface du globe, et nous ne connaissons encore d'une
112 LANGAGE PHONETIQUE
Chose cligne de remarque ! Si l'oîi compare les langues au double point de vue de leur physionomie extérieure et de leur rouage intime, on est conduit à les grouper en deux séries qui se pondèrent et s'équilibrent en quelque sorte, comme si l'élément musical ne pouvait se développer qu'au détriment de l'élément logique. Des formes sonores, colorées, harmonieuses se prêtent difficilement aux sévères méthodes de l'analyse, tandis qu'un peuple habile à pratiquer les abstractions mathématiques, manie d'ordinaire un idiome peu soucieux des déhcatesses de l'oreille. Science et poésie, musique et algèbre semblent s'exclure dans le domaine du langage. Qu'on Use une strophe de Dante à côté de quelques lignes du Paradis perdu : tout homme de gofit verra dans les expressions cadencées, solennelles de rilalien, l'image vivante d'un peuple artiste, tandis que les sons brefs, gutturaux de Fanglais, lui rappelleront une nation de mar-
manière satisfaisante que le groupe aryen et le groupe sémitique dont nous avons ind que les principales subdivisions aux premières pages.
chands dédaigneux de toute harmonie et n'ayant d'autre souci que celui de donner à leur idiome la précision d'une formule algébrique.
D'après ce que nous avons dit au sujet de l'influence du sol sur l'économie du langage, on peut pressentir à quelle région appartient chacun de ces deux groupes d'idiomes. Laissant de côté les tropiques aussi énervants pour les facultés cérébrales que pour les organes de la parole, et le voisinage du pôle, où les rigueurs du chmal atrophient Tintelligence bien plus qu'elles ne la stimulent, il reste, pour champ de nos études l'immense zone des régions tempérées, c'est-àdire les pays où ont fleuri, aux diverses époques de l'histoire, les grandes cjvihsations et les grands empires. Si nous bornons nos recherches aux peuples de l'Occident, les plus connus, les plus riches en développements littéraires, nous trouvons une ligne de démarcation nettement tranchée entre les idiomes algébriques et les idiomes musicaux. Tandis que les premiers obéissent aux influences des climats du Nord, les seconds sont cantonnés dans trois régions que tout le monde
s'accorde à reconnaître comme les plus belles de l'Europe : nous voulons parler des trois péninsules méridionales, la Grèce, l'Espagne et l'Italie. Une ceinture de montagnes les abrite contre le souffle des vents polaires, un lac, la Méditerranée, les rafraîchit sans cesse de ses brises vivifiantes . C'est de ces sites piivilégiés que devaient sortir -les langues les plus harmonieuses qni aient jamais résonné à l'oreille humaine. La Grèce éleva la poésie à des hauteurs qu'aucun peuple n'a égalées. L'Italie est depuis des siècles la terre classique de la musique. L'Espagne a mieux encore : sa langue est l'idiome même des Dieux, la lengua de los Dioses.
Cependant, bien que ces trois pays paraissent également favorisés dans tout ce qui peut aider au développement des faculiés esthétiques d'un peuple, on est surpris de voir que les productions httéraires, y sont inégalement réparties. La poésie héroïque, par exemple, que l'on voit apparaître à la naissance de toutes les grandes civilisations, a jeté en Grèce un éclat incomparable, tandis que l'Espagne et l'Italie attendent encore leur iliade.
Cette anomalie s'explique si l'on réfléchit aux conditions qu'exige l'éclosion d'une telle œuvre. Il n'est pas donné à toutes les races de s'élever aux hauteurs épiques, et il faut en outre un concours favorable de circonsta^nces dans le milieu où la nation puise ses inspirations. L'Inde avec ses épopées gigantesques semble refléter l'inépuisable fécondité de la nature asiatique. L'œuvre étouffée sous les ornements dont eUe est surchargée, rappelle ces arbres des forêts des tropiques qui disparaissent sous les faiscaux de lianes, de fleurs et de plantes qu'ils supportent. Des proportions règuhères ne pouvaient se dégager des formes colossales que l'Hindou donne à ses conceptions panthéistiques. En thèse générale, toute théocratie fortement organisée ne peut qu arrêter l'essor des civiUsations naissantes. La philosophie Brahmanique comprenant la vie comme une extase perpétuelle ne donnait à la pensée humaine d'autre horizon que l'infini. L'art ne saurait s'accommoder d'un tel cadre ni fleurir dans un tel milieu. A l'inverse de cette exubérance orientale, nous ne trouvons à l'extrémité de l'occident, dans la péninsule
Ibérique, que de simples ébauches; le genre épique y semble frappé de stérilité. L'étude des peuples qui peuplent cette région rend compte de ce fait. L'épopée ne peut se développer que dans la famille Aryenne, la seule qui ose se mesurer avec les Dieux. Or, on sait aujourd'hui que l'Ibère n'appartient pas au groupe In do-Européen, et son génie comme celui dco Sémiies répugne aux hardiesses de la muse héroïque. Aussi ce peuple sestil arrêté à la ballade. Le romancero n'est qu'une suite d'Iliades ébauchées, attendant en vain qu'une main puissante mît en œuvre ces blocs cyclopéens de granit épique pour élever un monument digne de la grandeur Castillanne. Un homme de génie, Camoens , a voulu tenter l'entreprise. Jamais sujet plus grandiose que les exploits de la marine Portugaise qui donnèrent leur nom à un siècle, le siècle des. découvertes I Cependant les Lusiades seraient probablement restées dans l'oubli sans le magnifique épisode d'Adamastor. L'époque n'était plus aux chants lyriques. Au dessus de l'élément aryen importé par les invasions Celtique, Latine, et Germanique, était venue se déposer
une nouvelle couche dalluvion Sémitique par l'introduction du christianisme. La rigidité du dogme judaïque qui en fait le fond ne saurait se prêter aux fictions qui sont l'essence même de l'épopée.
On peut en dire autant de lltalie. Ici le peuple était merveilleusement doué comme le prouve cette suite continue de chefs-d œuvre qui sont sortis de la Péninsule. Mais la conquête du monde et l'organisation pohtique de Rome avaient placé les muses latines sous un niveau aussi inflexible que celui des théocraties hindoue ou sémitique. Plus tard, quand les poètes parurent dans l'Italie régénérée, le souffle épique était éteint ; le peuple avait oublié ses vieilles légendes et la religion nouvelle voyait d'un mauvais œil tout retour, même fictif, à des divinités qu'il avait dépossédées et proscrites. Il ne pouvait donc se produire, comme en Espagne, comme en Portugal, que des imitations, des calques décolorés des chefs-d'œuvre de la péninsule hellénique. Seule, la Grèce conversant sans entraves avec roiympe, put donner hbre essor à l'inspi-
ration de sa muse. Se gardant également de la stérilité des peuples de l'Occident, et de l'exubérance des productions indiennes, elle eut comme une sublime intuition de l'art et donna au monde le divin Homère.
Les grandes étapes parcourues par la civilisation aryenne dans sa marche vers l'Europe, marquent les diverses phases qu'a dû subir la poésie héroïque depuis l'épopée des Brahmanes jusqu'aux ballades 'du Romancero. Débordant de sève à sa naissance, elle s'épure et se dépouille de ses formes colossales, en traversant l'Inde, la Perse, l'Asie mineure, apparaît un moment sur les côtes d'ionie dans ses proportions véritables, puis, se rapetissant toujours, arrive à l'extrémité de sa carrière dans les péninsules de l'ouest appauvrie, décolorée, sans vigueur. Seuls, les Hellènes, placés au milieu de sa course entre l'Europe et l'Asie, purent la contempler dans sa fraîcheur virginale et sa nudité divine. De là les hgnes à la fois pures et sévères, harmonieuses et viriks que le génie grec devait refléter dans ses chefs-d'œuvre.
Ce que nous avons dit sur les productions poétiques des trois péninsules du Sud de l'Europe, peut s'appliquer à leurs essais philosophiques. A côté des clartés de la pensée grecque qui ont illuminé le monde, nous ne trouvons que de timides calques en Italie, et seulement des traités de théologie en Espagne. Les hautes recherches de l'analyse sont au même titre que les facultés esthétiques, le propre de la race aryenne, et nous venons de voir que ni les origines ni les institutions de la famille ibérique, ne se prêtaient à Téclosion d'œuvres de cette nature La terre privilégiée du St-Office ne pouvait prétendre à devenir la patrie des libres -penseurs. Cependant, comme il est impossible de comprimer entièrement l'esprit humain, et qu'il ne lui restait d'autre issue que la gaieté bouffonne, la nation s'y jeta tout entière et condensa son gros rire dans une œuvre immortelle. Don Quichotte. Cette boutade aristophanesque est le seul hvre que le génie espagnol ait donné à l'Europe ; les autres sont tellement imprégnés de l'esprit local, qu'ils n'ont pu en quelque sorte se détacher du sol de la Péninsule.
Les langues du nord que nous appelons algébriques par opposition aux langues musicales du midi, ont apparu sur la scène du monde à mesure que celles-ci entraient dans leur déclin. On peut dire que ces dernières ont guidé les premiers pas de l'humanité , et bercé son enfance de leurs mélodies, tandis que les premières sont l'apanage des nations Yiriles. Presque toutes les grandes découvertes qui se sont succédé depuis trois siècles et qui règlent la marche des sociétés modernes ont eu pour véhicule un idiome du Nord. Leur trait commun qui forme comme le signe caractéristique du groupe, c'est leur peu d'éclat. Toute leur force semble concentrée à l'intérieur et donnée à l'élément logique du lan-
gage. De là cette allure régulière dont le français semble le type/ qui semble suivre pas à pas le développement de la pensée et la dessiner dans sa marche la plus naturelle et la plus simple. L'allemand lui-même, qui conserve tant de points de contact avec les langues anciennes, tend de plus en plus à se calquer sur l'allure rapide de l'anglais et du français. Ces trois idiomes sont, à vrai dire, les seuls représentants de la grande tribu du Nord. Les autres dialectes, comme le danois et le hollandais, n'ont pu suffisamment rayonner au dehors par suite de leur position périphérique et du peu de volume de leurs peuplades. Quant aux langues slaves qui occupent une si grande surface, nul doute que l'avenir ne réserve à quelques-unes d'entr'elles de brillantes destinées, mais elles ne font encore que naître à la vie littéraire et scientifique.
Si m.ainlenant nous passons successivement en revue les trois langues savantes français, anglais, allemand, pour reconnaître leur physionomie particulière, nous voyons reflétées, dans chacune
d'elles, les aptitudes de la nation. L'allemand
profond jusqu'à l'obscurité et d'une plasticité merveilleuse pour se plier aux exigences de la métaphysique la plus audacieuse. Le français courant au but, de son style clair et rapide, mais quelquefois superficiel. L'anglais, mélange des deux races et des deux langues, ayant pris l'allure simple et limpide de notre phrase, tout en conservant la vigueur de la sève germanique. De ces qualités diverses, découle pour chaque idiome le rôle qu'il a à jouer dans l'œuvre de la civihsation. A l'allemand, l'élaboration scientifique, les profondes analyses, les puissantes synthèses. Au français et à l'anglais ces formules simples et précises qui, donnant une forme optique à lai pensée, la font entrer d'un seul trait dans l'esprit et la gravent dans la mémoire. Ici nous remarquons une différence qui tient au génie même des deux nations rivales. Tandis que le français se plaçant au point de vue le plus élevé, fait de la propagande une question d'art ou de philosophie, l'anglais se préoccupe plus volontiers du côté pratique des choses et dans tous ses livres, sciences, romans, httérature, fait ressortir l'uti-
lité réelle et immédiate. Se complétant ainsi Tune l'autre, on peut avancer que ces langues sont l'expression même du mouvement moderne qui a complètement échappé aux péninsules du Sud. Doit on en conclure que les idiomes colorés du Midi ne sauraient se plier aux rigueurs des abstractions logiques? loin de là, l'instrument était bon,' c'est l'ouvrier qui a fait défaut (*). Le grec, par exemple, a été manié par des hommes d'une rare sagacité. Pythagore, Platon, Proclus étaient de puissants analystes. Les écoles d'Athènes, d'Alexandrie, de Pergame ont brillé d'un éclat incomparable. Cependant, dans le domaine scientifique, les Grecs ne sont guère allés au delà des éléments d'Euclide. Le traité des courbes du second ordre qu'ils nous ont laissé, n'est qu'un appendice de la géométrie ordinaire. Partout la science est restée à son berceau. L'algèbre qu'ils avaient vaguement entrevue, les a arrêtés dès les premiers pas. Des écoles de rhéteurs et
C) Il faut faire une exception pour l'Italie moderne qui adonné des œuvres scientifiques du plus rare mérite.
de sophistes ne pouvaient conduire aux sévères méthodes de Tinvestigation moderne. L'intempérance de langage semble un trait caractéristique de celte race. A toutes les époques de l'histoire, elle se signale par une loquacité intarissable. Les disputes des sectes philosophiques rappellent les controverses théologiques des moines du bas-empire, et l'on sait que les héros de l'iliade n'en venaient jamais aux mains sans faire précéder leurs combats d'un dialogue.
Les caractères qui différencient chaque groupe de langues peuvent donc se résumer ainsi : aux idiomes du Midi, l'harmonie des formes, les cadences sonores, la couleur ; aux idiomes du Nord, le dédain des mélodies phonétiques, le dessin sobre mais vigoureux de la pensée. Tous les modes du langage depuis la poésie la plus haute jusqu'à la science la plus profonde, confirment cette loi. L'art musical lui-même en est une manifestation frappante. Chaque climat lui imprime une physionomie spéciale. Personne n'ignore la différence qui existe entre les compositions rêveuses, sentimentales des Allemands
et la musique ardente, ' passionnée, des Italiens. Ces variations s'accentuent d'une manière plus sensible quand on passe aux races étrangères à l'Europe, Le Chinois, par exemple, ne voit dans nos symphonies qu'un bruit assourdissant. Ses organes plus subtils ou plus obtus que les nôtres, n'éprouvent des sensations agréables q^^r^ rians des combinaisons de sons qui seraient discordantes pour les peuples de l'Occident. Les Sémites montrent également des goûts fort différents des nôtres. Lors de l'expédition d'Egypte, Monge avait organisé un corps de musiciens d'éhte qui devaient jouer sur les places du Caire des morceaux choisis des grands maîtres. On s'aperçut bientôt que malgré l'habileté des exécutants, les Arabes restaient dans l'indifférence la plus complète. « Donnez-leur donc > Malbrouk » s'écria Monge dans un moment d'impatience. Dès les premières noies, des trépignements de satisfaction agitèrent cette multi-tude. Les Arabes avaient reconnu un chant national, et faisaient leurs délices de cette mélodie naïve que nous laissons aux bonnes d'enfants et aux orgues de Barbarie.
Nous avons dit que le nombre des langues actuellement parlées à la surface du globe allait diminuant tous les jours, chaque langue savante absorbant peu à peu les dialectes voisins. On pourrait par conséquent se demander si parmi les idionies de la famille aryenne la seule race conquérante et expansive, il s'en trouvait quelqu'un qui parût destiné à exercer avec le temps une prépondérance définitive. Nous ne le pensons pas. Il suffit d'esquisser la courbe de développement de chacun d'eux, pour montrer combien est restreinte !a sphère d'action littéraire des nations même les plus douées. Le sanscrit, la plus parfaite des langues Indo-Européennes au point de vue grammatical, la plus anciennement fixée
par des monuments littéraires, la plus riche peut-être en productions de toute sorte, est resté inconnu à l'Europe jusqu'à la fin du dernier siècle. On sait que ce sont les philologues anglais qui l'ont révélé les premiers. Le grec a fait pénétrer ses chefs-d'œuvre dans tout le monde ancien. Porté par les colonies sur les bords de la Méditerranée, il estarrivé avec Alexandre jusqu'au fond de l'Asie. Jamais littérature plus brillante, jamais peuple mieux fait pour la propagande par les merveilles qu'il répandait sur tous ses pas. Cependant la langue des anciens Hellènes a reculé devant les barbares et n'est plus cultivée aujourd'hui que par desérudits de jour en jour plus rares. Le latin qui lui a succédé dans l'ordre historique, a pu se croire un moment le véritable idiome de l'Occident. Le Christianisme continuant l'œuvre de la conquête l'avait introduit chez les nations du Nord où les armes romaines n avaient jamais pénétré. Au heu d'une langue de poètes et de philosophes, on avait ici la plus puissante organisation pohtique et religieuse qui fût jamais sortie des mains d'un législateur. On sait que des
causes plus puissantes encore ont amené la décadence et que le latin n'est plus, depuis des siècles, qu'une langue morte. Comme dans le grec, les désinences étaient autant d'obstacles pour des oreilles barbares qui ne l'acceptaient qu'en le mettant au diapason de leurs organes et de leurs idées, c'est-à-dire en le défigurant et le rendant méconnaissable dans nos idiomes modernes. Les peuples de la péninsule Ibérique ont eu, un moment, des destinées aussi merveilleuses que celles de Rome et de la Grèce. On se rappelle qu'au XV^ et XVP siècles, les côtes d'Afrique, d'Asie, et des deux Amériques étaient soumises par les armes des Conquistadores, L'empire de Charles-Quint faisait le tour du globe, et la fierté castillane répétait avec un légitime orgueil que le soleil ne se couchait jamais sur les domaines du puissant monarque. La cour de Madrid était le centre d'un mouvement intellectuel unique alors dans l'occident, tandis que la littérature Espagnole fournissait des modèles au reste de TEurope. Mais ces idiomes riches, colorés, d'une vigueur extraordinaire pour peindre les passions ou pour chanter les
exploits des héros, se sont trouvés muets, lorsque les peuples leur ont demandé les lois qui régissent les sociétés modernes, la science et le travail. Ils devaient disparaître comme des fleurs délicates du midi, au premier souffle venu du Nord. Le hollandais et l'anglais les chassèrent peu à peu des côtes d'Afrique et d'Asie, tandis qae le français les supplantait sur le continent. A partir du déclin de la grandeur Espagnole, notre langue est devenue l'idîonae officiel des cours de l'Europe, des chancelleries et des salons. Déjà au dernier siècle, l'académie de Berlin, frappée de sa marche envahissante, proposait un prix à l'écrivain qui, en révélerait les causes. On sait les pages éloquentes qu'un tel sujet inspira à Rivarol. Depuis celte époque, l'universalité du français est presque devenu un article de foi. Ne serait-il pas plus sage de ne voir dans ce mot qu'une exagération de l'amour propre national ? Analysé froidement, notre idiome ne présente aucune des qualités requises pour justifier la prépondérance qu'on lui attribue. Sa physionomie extérieure est loin d'être
attrayante pour les étrangers. Ses voyelles sourdes,
son'accentualion monotone, ses nasales disgracieuses, les chuintements qu'il doit aux influences germaniques, en éloigneront toujours les peuples accoutumés aux cadences sonores du Midi. Son seul mérite est la clarté ; encore devons-nous faire ici une restriction importante: c'est que cet avantage ne s'applique qu'à la langue écrite, La langue par-lée est souvent obscure à cause du grand nombre d'homophones qu'on y rencontre (*). Nul idiome peut-être ne prête plus facilement au calembour, et le jeu de mots ne saurait être un indice de précision. Du reste la clarté de la langue écrite se retrouve dans la plupart des idiomes modernes façonnés comme le nôtre par les invasions et la Scolastique. L'anglais même est, à certains égards, plus net, plus libre d'allures, car la conquête normande qui lui a donné son relief définitif, était une gymnastique grammaticale autrement puissante que la dialectique du parvis Notre-Dame. Nos
C) Pour ne citer qu'un exemple, nous rappellerons que le vocable o correspond à neuf acceptlor.'S différentes : '0, c/?, a«, aux, eaii^ eaux^ os (pjuriel), hcmt, haiils.
voisins ont en outre un avantage que nous avons laissé échapper : tout en se dépouillant de leurs terminaisons stériles, ils ont gardé cette vigueur de sève qui permet aux vocables de s'agglutiner pour fondre en une idée simple et précise deux notions distinctes, tandis que nous sommes obligés de recourir à la périphrase, ce qui allanguil le discours, ou d'introduire dans notre vocabulaire un mot étranger, par conséquent barbare. Il faut donc chercher d'autres causes que la clarté pour exphquer l'influence que notre langue exerce au dehors, et ces causes nous ne pouvons les trouver que dans notre position géographique, et, si Ion peut s'exprimer ainsi, dans l'impersonnahté de notre littérature. Placée au centre des nations qui occupent la scène du monde depuis la chute de l'empire romain, la France était le foyer commun où venait s'alim.enler la pensée des peuples. D'autre part, nos poètes et nos penseurs ont su s'affranchir de bonne heure de ces entraves locales, qui trop souvent s'imposent aux écrivains. Au lieu de s'adresser aux habitants d'un pays, ils parlaient à rhumanité tout entière. Dédaignant la
pression des événements contemporains, ils ne voyaient dans chaque question que cet idéal philosophique qui est de toutes les époques et de toutes les nations. Calderon et Schiller, Dante et Shakespeare écrivaient pour leur secte, leur patrie, leur roi ou leur répuWique. Molière et Corneilie, Voltaire et Diderot s'adressaient à l'homme sans acception de nationalité ou de dogme. C'est ainsi que le français est devenu le véhicule privilégié de la pensée philosophique. Le grand mouvement des temps modernes commencé par Luther n'a pu continuer sa marche qu'en passant par la plume des encyclopédistes. A notre langue seule appartient le secret de ces formules magiques qui réveillent les peuples et changent la face du monde.
Comme conséquence rigoureuse de ce que nous venons de chre, nous devons conclure que l'action du français doit s'arrêter avec l'essor philosophique qui lui a donné naissance. Il est à craindre que ce mom.ent n'ait déjà commencé, et que notre rayonnement littéraire maintenu encore par la vitesse acquise ne soit déjà entré dans sa
période de ralentissement. Soit épuisement amené par im aussi long labeur, soit effroi de la grandeur de son œuvre, la France a laissé tomber de ses mains ce drapeau d'avant garde, qui la faisait appeler la grande nation. Au lieu d'envoyer à l'Europe ces traités de philosophie où se trouvaient développées les hautes vérités de la science et de l'esprit humain , elle ne lui donne plus que des romans et des pièces de théâtre. Ainsi faisaient les Grecs de la décadence quand ils eurent perdu le souvenir des Anaxagore et des Aristote. C'est du dehors que nous vient aujourd'hui Tétincelle qui nous réchauffe. Prenant notre silence pour une abdication, les peuples ont appris à penser euxmêmes et nous renvoien l maintenant les lumières qu'ils venaient jadis chercher chez nous. C'est à l'étranger que nous avons recours toutes les fois que nous voulons entendre des vérités sortant du cadre de la science officielle. Resserrée dans son territoire par des nations puissantes, la France n'avait qu'un seul moyen de propagande, la domination intellectuelle. Celle-ci lui échappant, la langue sera obligée tôt ou lard de rentrer dans ses limites.
Quel est Tidiome destiné à hériter de la prépondérance du français? il nous parait prématuré de répondre à cette question. Cependant nous devons mentionner deux peuples qui, depuis un demi-siècle, s'avancent d'une façon menaçante sur toute la surface du globe , marchant pour ainsi dire sur deux hgnes parallèles, l'un à la domination du continent, le russe, l'autre à l'empire des mers, l'anglais. Le russe, jadis simple dialecte ignoré parmi les langues slaves du nord de l'Europe, embrasse aujourd'hui presque tout un hémisphère. Touchant à l'Allemagne depuis qu'un récent ukase l'a imposé à la Pologne comme idiome officiel, il s'avance silencieusement vers le cœur de l'Asie qu'il étreint de tous côtés, et va
atteindre l'anglais dans les possessions Britanniques du nouveau monde. Les destinées de la nation russe marchant d'un pas chaque jour plus ferme à la réalisation du testament de Pierre le Grand semblent promettre à cette langue une extension sans précédent. L'anglais voit devant lui une perspective non moins brillante, car il a pour moteur et pour véhicule de sa propagande la nation tout entière qui, trop à l'étroit sur sa langue de terre, déborde chaque jour au dehors. La marine Britannique viendrait à disparaître, anéantie par un cataclysme impossible à prévoir, que cela n'arrêterait en rien la marche envahissante de son idiome. Trois autres puissants centres du rayonnement existent aujourd'hui par delà les mers : l'Amérique du nord qui, après avoir chassé le français du Canada et de la Louisiane, l'espagnol de la Floride, du Texas, de la Californie, s'avance à pas comptés vers la péninsule du Sud. Les races indo-latines reculant toujours devant l'énergie de la race Anglo-Saxonne, nul doute que l'anglais ne devienne un jour la langue la plus répandue depuis le Labrador jusqu'au cap Horn.
L'Australie, tôt ou lard détachée de la Métropole, exerce une action non moins étendue sur les archipels des mers du Sud. Vient enfin Tlnde qui relie l'Asie à l'Europe et qui formera bientôt un empire aussi vaste, aussi puissant que la Chine. Un tel réseau de comptoirs, de villes, et de peuples ne pourrait disparaître qu'avec la race Angio-Saxonne elle même, et l'œil le plus avisé ne saurait lui assigner un terme à la domination des mers. Toutefois ni l'anglais ni le russe ne sauraient prétendre à l'universahté dans le sens absolu da mot. Le russe n'a pas été assez travaillé par les invasions pour qu'il pût se dépouiller de ces entraves grammaticales qui alourdissent la marche des langues anciennes et les rendent fastidieuses aux peuples modernes. Quant à l'anglais nous avons déjà dit que c'est un dialecte de marchands plutôt qu'un idiome littéraire. Bien que ses écrivains l'aient enrichi d'ouvrages de toute sorte, il ne pourrait devenir la langue des salons qu'à condition de se défaire de la physionomie ingrate que lui impose sa constitution phonétique. S'il est vrai de dire qu'on le rencon-
tre dans tous les ports du monde, il n'est pas moins exact d'ajouter qu'il n'a souvent que deux domiciles, la taverne des matelots et le comptoir du changeur.
Nous sommes déjà sur le terrain des hypothèses, et la prudence nous fait un devoir de nous arrêter. Cependant si l'on voulait pousser nos déductions jusqu'à leur 'extrême limite, et se faire une idée de ce qui adviendrait le jour où l'anglais et le russe se rencontreraient seuls en présence, il n'y aurait qu'à appliquer les lois du développement historique et de la transformation du langage que nous avons exposées plus haut. Un nouvel idiome issu de ces deux langues apparaîtrait à la surface du globe, et cet idiome épuré par les siècles , les conquêtes, les nations et les écrivains se rapprocherait beaucoup plus de la simphcité anglo-saxonne que de la richesse stérile des formes slaves.
Avant de terminer^ nous allons essayer d'appliquer les principes que nous venons d'exposer à la solution d'un problème qui divise encore les érudils, Torigine delà langue française.
Tous ceux qui s occupent de cette question, philologues, historiens, httéiateurs, ne voient dans notre idiome qu'une transformation du latin. La langue des conquérants, disent-ils. fut transplantée dans la Gaule après la conquête romaine et répandue bientôt sur tout le territoire. Plus tard, elle s'altéra sous la pression du monde barbare, en donnant naissance à une foule de dialectes dont les patois actuels sont les derniers vestiges. Un seul, celui de l'Ile-de-France, suivant les progrès de la monarchie, obtint à la
longue la prépondérance et forma la langue française. Cette conclusion devenue un article de foi depuis que Raynouard imagina la langue romane ^ est aujourd'hui acceptée sans conteste. Cependant un petit groupe d'hommes versés dans la connaissance des idiomes celtiques, ont, de tout temlps, protesté contre cette manière de voir, affirmant que le français n'est qu'un dialecte de la langue gauloise.
Il semble difficile au premiier abord de faire accorder des gens partant de points de vue si diamétralement opposés. Cependant cela n'est pas impossible si nous recourons au principe fondamental que nous avons posé au début de cette étude, la séparation de la langue parlée et delà langue écrite.
D'abord, est-il avéré que le latin devint l'idiome delà Gaule, après la conquête romaine? Evidemment non. Bien plus, nous n'hésitons pas à affirmer qu'aucun philologue digne de ce nom n'osera avancer une telle énorrnité.^ Admettre cette hypothèse, c'est nier toutes les lois de l'histoire et de la hnguistique. La Gaule domptée, mais
toujours frémissante, n^oublia'^jamais son indépendance. Un pays vaincu ne saurait jamais accepter le langage des vainqueurs. Lorsque toutes ses libertés sont détruites, que de nouvelles croyances ont succédé aux anciennes, l'idiome persiste encore, car c'est le signe de ralliement contre l'étranger, le souvenir de la nationalité perdue, Fi; noir de la délivrance qui vit toujours ail iond des cœurs. La langue c'est ie peuple et ne peut périr qu'avec lui. Voyez la Grèce et les îles de FArchipel défendre depuis vingt siècles les dialectes helléniques, contre le Romain, l'Arabe, le Vénitien et le Turc. Voyez la Pologne, voyez l'Irlande, voyez les patois de nos provinces se refusant à mourir sous les coups que leur portent sans relâche la presse, la chaire, la tribune, la justice, l'instruction primaire, la httérature, la centrahsation, c'est-àdire la machine la plus puissante qui ait jamais régi les destinées cFim peuple. L'invasion franconormande, sans exemple peut-être dans les annales de l'histoire, n'a pu substituer notre vieil idiome à l'idiome anglo-saxon. Tous les mots
dalluvion française se reconnaissent à leur physionomie étrangère comme pour rappeler qu'ils ont été introduits de force, car le fond et l'aspect de la langue indiquent toujours une origine germanique. Ce ne sont ni les soldats, ni les procureurs, ni les agents du fisc qui font la langue, ce sont les femmes, ce sont les mères. Pour imposer le latin aux Gaulois, il eût fallu une immigration générale des familles du Latium, et Rome n'envoya que ses légions, ses publicains et son prétoire. Des écoles établies dans quelques villes ne suffisaient pas pour faire pénétrer la langue du Capitole dans la population des bourgades et des campagnes. Le latin ne sortit pas du domaine des classes lettrées ; le peuple continua à parler l'idiome des ancêtres. Ceux-ci, partagés en peuplades indépendantes , souvent ennemies , avaient nécessairement autant de dialectes que de divisions politiques. C'est là l'origine de ces patois que Raynouard attribuait au morcellement d'une prétendue langue romane, née de la corruption du latin.
Examinons maintenant la question au point de
vue purement philologique, c'est-à-dire grammatical et pour plus de précision prenons un dialecte de la langue d'oc dont les affinités avec le latin sont plus saisissables que celles de la langue d'oïl (*). Si nous voulons arriver à des conclusions rigoureuses, il importe que le dialecte choisi comme terme de comparaison soit resté à l'abri des influences étrangères. Le patois des
(*) On sait que les dialectes de la France se divisent en deux groupes, celui du Midi, ou langue d'oc, et celui du Nord ou langue d'oiL Le Basque, le Breton, TAlsacien et le Flamand sont en dehors. Les limites occupées jadis par ces deux langues paraissent difficiles à préciser. Peut-être pourrait-on y arriver par une étude attentive des dénominations 'géographiques. Les noms de localité sont les plus persistants d'un idiome. Nous n'en citerons qu'un exemple qui a une certaine importance historique. La ville d'Uxellodunum, le dernier boulevard de l'indépendance de la Gaule a été placée par les commentateurs en différents endroits, Cahors, Capdenac, etc. Un philologue versé dans la connaissance des idiomes celtiques leur eût dit que cet oppidum gaulois correspondait, connne on l'a vérifié récemment, au village de Pouts d'Issolut, car ce nom est la traduction littérale à'uxello-dunum. Les mots pouts ^i dunum signifient tous deux une hauteur, tandis qu'wxW/a n'est qu'une variante orthographique d'issohit.
montagnards (*) du Couserans semble offrir ce caractère. Le flot des invasions n'a jamais atteint ces tribus de pâtres ignorés dans les gorges inaccessibles des contreforts pyrénéens. Beaucoup de mots qui conservent encore leur forme primitive, c'est-à-dire entière, attestent à la fois, la pureté et l'antiquité de ce dialecte. Les racines de souche aryenne, sauf quelques emprunts faits au Basque, peuvent se ramener à deux groupes : l'un qui se rapprocherait des radicaux celto-germaniques, l'autre, à physionomie grœco-laline. La grammaire comparée nous démontre que ces rapports de simihtude sont antérieurs à la conquête romaine. Lorsqu'un mot passe d'une langue dans une autre, il est rare qu'il ne subisse pas quelques mutilations sur les syllabes non accentuées. D'ordinaire ce sont les finales qui s'oblitèrent et parfois même disparaissent complètement. En d'autres termes, le dérivé est généralement
C) Le Couserans formait autrefois Textrême limite orientale de TAquitaine, et correspond aujourd'hui à Tarrondissèment de St-Girons (Ariége),
plus court que le mot qui lui a donné naissance. Par conséquent dans l'hypothèse de l'origine romaine de notre dialecte, chaque expression patoise ne serait qu'une expression latine amoindrie dans ses éléments phonétiques. Or c'est souvent le contraire, beaucoup de mots pyrénéens étant plus riches en voyelles, en consonnes et en aspirations finales que le mot latin correspondant. (*) La comparaison des constructions syntaxiques conduit à des conclusions encore plus rigoureuses ; car la phrase, c'est le dessin de la pensée, et c'est dans la parole que se reflète le génie des peuples. Si, suivant une expression célèbre, le style c'est l'homme, on peut dire avec non moins de raison la grammaire c'est la race. Un idiom.e peut renouveler son dictionnaire à l'aide d'emprunts étrangers : l'araucanien nous en a fourni un frappant exem.ple. Mais !a structure grammaticale est immuable, parce qu'elle représente l'architec-
(*) Le mot coutetch {(^oxxXediU) par exemple, ne saurait dériver de cultrum, bien que les premières racines soient identiques.
ture de l'esprit humain, le moule dans lequel chaque race a coulé ses idées. C'est donc dans la construction de la phrase et non dans des rapprochements superficiels de mots , qu'il faut . chercher la parenté ou la différence d'origine des langues. Or, à ce point de vue on peut affirmer que tous les dialectes de la France sont l'antithèse du latin. Nous remplaçons les déclinaisons par l'article, les conjugaisons par les pronoms et les auxiliaires, le passif par l'actif, en un mot la construction synthétique par la construction analytique. Qu'on ne dise pas, comme le veut l'école de Raynouard, que ce sont là des changements postérieurs à la conquête. Les idiomes celtiques, purs de tout mélange avec l'élément latin, c'est-à-dire le breton, le gallois, l'erse, l'irlandais, offrent les mêmes caractères* Ainsi grammaire, dictionnaire et histoire s'accordent pour répudier une filiation impossible.
Nous sommes donc amenés à conclure que le dialecte du Couserans . est un dialecte gaulois. Ceci explique pourquoi un Languedocien ne comprend pas l'itahen, tandis qu'il entend, sans trop
de peine, le patois de la Lombardie. C'est que l'italien est le fils ou plutôt le frère de la langue latine, tandis que le lombard est le dialecte que l'émigration gauloise du V^ siècle avant l'ère chrétienne apporta dans les plaines du Pô (*).
Reste à expliquer pourquoi la langue d'oc semble se rapprocher, à certains égards, du latin plutôt que du breton, de l'irlandais et des autres idiomes purement celtiques.
Nous avons dit que les mots des patois du midi de la France peuvent se ramener à trois types : le basque , les radicaux à physionomie celto-germanique, les radicaux à physionomie latine. Les mots basques sont les derniers représentants de l'ancien Ibère qui occupait la Gaule
f ) On sait que d'autres colonies gauloises se sont établi(^s. en lllyrie, dans le bassin du Danube et jusque dans TAsie Mineure. Les mots de ces tribus conservés par les écrivains jç^recs ou latins appartiennent à là langue d'oc. St- Jérôme dit que Tidiome des Galates était le rnênie que celui de Toulouse. Quant au dialecte lombard, on peut le vérifier en consultant Tbistoire universelle de Cantu qui en donne un assez long extrait.
avant l'arrivée des peuples aryens. Les mots celtes ou germains s'expliquent par les invasions des Gaels , des Kymris et des nations Germaniques, qui depuis les temps les plus reculés jusqu'au Y^ siècle de notre ère ont, à plusieurs reprises, inondé la Gaule. Enfin l'histoire sainement interprétée nous rend compte de la présence des mots dont les radicaux se retrouvent dans le latin ou le grec. Jusqu'ici on ne voyait dans les anciens peuples de la Gaule que des Ibères, ou des tribus celtiques venues du Nord. Toutes les analogies conduisent, au contraire, à admettre que les peuplades qui ont été les premières en contact avec l'Ibère, étaient un rameau de la branche aryenne qui a peuplé la Grèce et l'Italie. Le mouvement qui a poussé ces tribus vers l'Occident, s'est continué par delà les Alpes, le long de la Méditerranée. Comme les Aryas du Nord, les Aryas du Sud se sont avancés jusqu'aux colonnes dTIercule. Le mot hombre, qui est encore aujourd'hui l'exclamation favorite des Espagnols, rappelle ce cri dkimbra que les Gaulois se renvoyaient jadis des deux cotés des AJpes. L'Océan
seul a pu arrêter ces fougueux coureurs d'aventures, et lorsque la boussole leur a frayé le chemin des mers, ils ont repris leur course vers l'ouest jusqu'à ce qu'ils aient fait le tour du globe.
Ce que nous venons de dire de la langue d'oc, s'appliquait au français avant que l'histoire en fît une langue savante. C'était un dialecte gaulois ayant une couleur latine encore plus effacée que les dialectes du Midi. Grandissant peu k peu avec la royauté, il se crut un jour assez fort pour supplanter le latin, jusqu'alors la langue des clercs, des jurisconsultes et des lettrés. Or, ce furent précisément ces lettrés, ces clercs, ces jurisconsultes à qui incomba la tache de doter le nouvel idiome des termes de droit, de médecine, de théologie, de philosophie, de littérature qui lui manquaient. Ces emprunts ne pouvaient être faits qu'à la langue latine, la seule qu'on connût alors. Mais les Scribes ne s'en tinrent pas là. N'ayant aucun autre terme de comparaison, ils donnèrent la tournure latine, l'orthographe latine aux mots purement celtiques qui faisaient le
fonds de l'idiome. C'est ainsi que le vieux français perdit insensiblement sa physionomie première sous l'invasion des fermes et des formes orthographiques tirées de la langue des anciens conquérants des Gaules. Mais qu'on analyse froidement sa contexture grammaticale , qu'on le débarrasse de tous les termes d'alluvion romaine introduis par l'écriture, et on ne tardera pas à reconnaître un idiome gaulois présentant la plus grande analogie de structure avec les autres dialectes qui n'ont pas été défigurés par les Scribes du moyen-âqe.
Les doutes que nous venons d'émettre sur les origines de la langue d'oc et de la langue d'oïl se présentent également quand on considère la formation du Catalan, du Castillan, du Portugais, du Romanche, de l'Italien, du Valaque, en un mot de tous les idiomes qu'on désigne depuis Raynouard sous le nom de langues néo-latines. De même que pour le français, les peuples du Sud de l'Europe centrale et occidentale ne voient dans leurs dialectes qu'une transformation du latin, comme s'ils voulaient répudier leur origine celtique pour se donner une ascendance plus illustre. Les savants de Lisbonne ont môme poussé si loin l'illusion à cet égard, qu'ils citent des phrases dans lesquelles on peut voir, à
volonté , du Portugais ancien ou du latin de la décadence. De tels arguments, décisifs aux yeuK de beaucoup de gens, nous ont toujours produit l'effet d'un tour de force de grammairiens, dupes de leur bonne foi. Ces analogies tout extérieures s'expliquent , comme dans notre langue, par les racines Indo-Européennes importées par les mj'grations arj^ennes du sud et par les emprunts faits plus tard à la littérature latine. On peut même ajouter que l'influence de Rome se fit r/ioins sentir dans les dialectes de la Péninsule ibérique, que dans ceux du midi de la Gaule. La résistance fut plus opiniâtre, plus longue que dans la Provence et l'Aquitaine, et la plupart des habitants ne purent connaître l'élément latin que par les marchands Itahens établis sur le littoral, ou dans quelques villes de l'intérieur. On sait que c'est le trafiquant qui prend l'idiome du client, et non le client l'idiome du trafiquant. Comment admettre que le pâtre des montagnes des Asturies ou de la Galice oublia sa langue nationale pour adopter celle d'un ennemi qu'il ne voyait jamais. La comparaison des for-
mations grammaticales est tout aussi concluante. Beaucoup de mots, il est vrai, ont une grande analogie avec le latin, mais la langue latine est impr.issante à expliquer certaines formes qu'on rel? cave au contraire dans les autres idiomes du groupe aryen (*).
Poursuivant nos inductions, nous ne serions pas éloigné d'affirmer que le Valaque rangé éga-
(*) Prenons comme exemple le castillan commigo (avec moi). 11 nous paraît difficile d'identifier ce mot avec le latin mecum. Commigo à première vue semble rappeler cum ego; mais on aurait dans ce cas une construction inverse de la précédente et complètement opposée au génie de la langue latine. On pourrait, il est vrai, voir dans ce mot les trois syllabes cum me go, mais il resterait à expliquer finversion des deux premières et Torigine de la dernière, qu'on retrouve dans contigo (tecum), consigo (secumj. On pourrait encore citer la formation oadverbiale , la formation du futur ordinaire, l'existence ûes futurs subjonctifs inconnus des latins, et une foule d'autres particularités grammaticales. Il ressort de tous ces faits que les dialectes de la Péninsule, du moins ceux du Nord, les seuls que nous ayons eu l'occasion d'observer, doivent, comme la langue d'oc, se rapporter au groupe des langues aryennes au Sud. Ajoutons toutefois qu'ils semblent plus fortement imprégnés de félément ibère, ce que nous avait déjà révélé Tétude de la poésie épique cbez ces mêmes peuples.
lement dans les langues néo-latines n'a peut-être rien emprunté au latin. Les documents nous manquent pour préciser le groupe auquel il appartient, mais nous croyons pouvoir dire que sa dérivation du latin n'est qu'une hypothèse sans fondement. L'histoire, i! est vrai, semble, au premier abord, donner raison à l'école de Raynouard, car les Roumains se disent descendants des colons que Trajan établit sur les bords du Danube. En admettant que ces colons aient été assez nombreux pour imposer leur langue à la contrée, il resterait à prouver que cet idiome était le latin. On sait que le latin était, à proprement parler, l'idiome des Patriciens de Rome, la langue officielle comme on dirait aujourd'hui, et il n'est guère probable que les paysans et les soldats illettrés, que Trajan transporta au delà du Danube, parlassent la langue du Capitole. Peut-être même étaient-ils pour la plupart étrangers à l'Italie.
Disons enfin que l'italien lui-même, qui par sa position géographique et sa filiation historique semble dériver immédiatement du latin, n'est cependant, suivant toute probabilité, que la trans-
i 54 LANGAGE PHONETIQUE .
formation séculaire d'un des anciens patois de la péninsule italique. Ces dialectes ignorés, tant que Rome commanda au monde, se sont perpétués de génération en génération, et l'un d'eux, l'idiome Toscan, plus favorisé par les circonstances locales, est devenu la langue savante de l'Italie à mesure que le latin est descendu au rang de langue morte.
Ainsi se confirme ce que nous avons dit au sujet de la classification des langues : l'étude du langage est encore à son début; cette science, à peine sortie de la période des tâtonnements et des hypothèses, y retombe à chaque pas. La famille aryenne, la plus importante, la plus riche en documents, la plus accessible pour nous, n'est encore connue que dans son ensemble. Ses subdivisions ne reposent souvent que sur des à peu près. Le groupe celtique, le plus intéressant pour les peuples de l'Occident, n'a été étudié jusqu'ici que sous une de ses faces et on a rapporté au latin une foule de langues qui, suivant toute probabilité, ne sont que la branche méridionale de la grande tribu gauloise. La véritable méthode phi-
lologique n'est pas suffisamment entrée dans les habitudes des linguistes. Trop souvent encore Tempirisme et Ya priori sont à notre insu nos principaux guides (*).
C) Nous pourrions citer une foule cl'exen:îples pour montrer combien de préjugés dominent encore Tétude du langage ; nous nous contenterons du suivant. Un philologue dont plus que personne nous admirons le vaste savoir, annonce sérieusement dans un de ses derniers ouvrages, que pour lui, il fait remonter la science du langage à la Pentecôte, « à partir de ce jour où les langues de feu *se séparèrent et descendirent sur les apôtres. » Les deux grands illuminés du siècle, de Maistre et de Bonald n'eussent pas mieux dit ! On sait qu'autrefois c'était la confusion babélique qui marquait le point de départ de la linguistique.
Résumons en quelques mots les traits principaux (le cette étude.
Simple écho de la nature à l'origine; le langage se développe sous Faction commune de deux forces qui concourent à son élaboration : lune intime, la logique, devant fournir le dessin de ridée, l'autre extérieure, l'harmonie, obéissant principalement aux influences du dehors. Ces deux éléments se retrouvent dans toutes les modifications de la parole et donnent comme limites extrêmes, l'un la combinaison des sons qui constitue la musique, l'autre les formules précises de la science qui, aidées des symboles de l'écriture, feront naître l'algèbre.
La destinée de chaque idiome est intimement
liée à celle de la peuplade. Chez les races inférieures, les langues sont restées à l'état d'ébauche comme le chinois, ou comme chez les Indiens de l'Amérique du Nord se sont immobilisées dans une rigidité grammaticale plus stérile encore que le monosyllabisme des Mongols. Le langage n'arrive à son évoljûon complète que chez la race aryenne. Là, il s'annonce, dès le début, par une exubérance merveilleuse. Mais bientôt, s'épurant par le travail des généralions, il se débarrasse peu à peu de tout élément inutile, prend des allures de plus en plus nettes, revient de la synthèse à l'analyse, et arrive enfin dans le français à dessiner la pensée sous sa forme la plus élégante et la plus claire. On peut comparer les langues à une multitude de ruisseaux dérivant d'autant de sources, et reflétant les rives et le paysage qu'ils traversent dans leur cours. Quelques uns grossissant à la suite des orages amenés par la conquête, sortent de leur ht, se mêlent avec les eaux voisines, deviennent des fleuves.. L'onde, d'abord tumultueuse, dépose peu à peu les sédiments qui troublaient sa transparence, et redevient d'une lim-
pidité parfaite. C'est le moment où surgissent les grandes littératures. Mais la littérature ne marque qu'une phase dans l'évolution d'un idiome. Comme tous les êtres doués de vie, les langues obéissent à des influences diverses qui agissent sans cesse sur leur organisation phonétique. Leur physionomie s'altère insensiblement sous cette action séculaire, et à plusieurs générations d'intervalle, elles ont pris un nouvel aspect. Chez les peuplades sauvages le vocabulaire se renouvelle d'une manière incessante comme la végétation de leurs forêts. Si la langue possède des monuments écrits, elle échelonne derrière elle comme des traînées successives les diverses formes qu'elle a revêtues aux diverses époques de son existence. Ces formes sont autant de langues mortes.
Les langues varient avec la latitude dans leur essence musicale, et avec le génie de la nation dans leur puissance analytique. Rarement les deux éléments du langage, logique et harmonie, sont en équilibre chez un même peuple. L'un ne prédomine qu'aux dépens de l'autre. Aussi, peut-
on diviser les langues en deux groupes : au midi, langues harmonieuses, au nord, langues philosophiques. Deux de ces dernières, appartenant aux races les plus jeunes et les plus énergiques de la souche aryenne, forment deux courants qui semblent vouloir envahir le globe. Peut-être un jo r un idiome unique, né au contact de ces deux langues, reliera-t-il les membres épars de la famille humaine. C'est là une hypothèse qui ne relève encore que du domaine des conjectures.
OEINSSE DU LANOAGhE.
Introduction. — Aperçu sur la science du langage. — Séparation du langage phonétique et du langage graphique.
I. Origine du langage. — Son évolution spontanée. — Physionomie des langues primitives. — Formation du vocabulaire.
II. Formation de la grammaire. — Composantes du langage. — Rôle de la clarté. — Rôle de Tharmonie.
III. Evolution de Félément esthétique du langage — Genèse poétique, hymne, ode, épopée, drame, comédie. — Action des races. — Action des siècles.
IV. Suite de l'évolution de l'élément esthétique du langage. — Genèse musicale. — Place qu'occupe la musique dans Téchelle des créations phonétiques. — Evolution de l'élément logique du langage. — Ère théologique. — Ère philosophique. — Création du syllogisme.
V. Suite de l'évolution de l'élément logique du langage. — Avènement de la science. — Son influence sur la littérature. — Action des races sur la philosophie et sur la science. — Résumé l — 41
MIAUCIIE DU LANaAaEl.
I. Nombreux dialectes à Torigine. — Caractères des langues antiques. -- Crudité de rexpression. — Naïveté de la phrase. — Indétermination des mots. — Fluidité des termes.
II. Monosyllabisme primitif. — Formation dos polysyllabes. — Point d'arrêt. — Retour vers le monosyllabisme. — Action des races sur la formation des mots.
III. Influences perturbatrices. — Action de la conquête. — Fusion des idiomes. — Formation de TAnglais.
IV. Influence des religions. — Exemple tiré du christianisme. — Influence des institutions. — Exemple tiré des inversions de personnes dans les verbes.
V. Action des littératures étrangères sur un idiom.e. — Réforme de la pléiade. — Influence Hellénique. — Action mutuelle des peuples voisins. — Application au Français.
VI. Action du temps sur les langues. — Leur tendance à Tunité. — Résistance des dialectes. — Action du temps sur les mots, — Sur Tidée, — Sur la littérature, — Sur la grammaire 43 — 91
TABLE DES MATIÊHES. 163
DESTINEE DU EANGhAGhE.
I. Iiifliience da milieu. — La Prononciation indique la latitude. — Régions polaires. — Régions équatoriales. — Régions tempérées. — Action de Taltitude. — Idiome des montagnards.
IL Le mot reflète à la fois le milieu et l'homme — Exemples. — La phrase reflète la race. — Parallèle de deux races. — Le livre de Job et le Prométhée d'Eschyle.
III. Classification des langues. — Chaque embranchement de* langues correspond à un embranchement de Tespèce humaine. — Langues du Nord et langues du Midi. — Les dernières musicales et poétiques. — Les premières philosophiques et scientifiques. — Coup d'œil sur les langues du Mkdi.
IV. Coup d'œil sur les langues du Nord. — Caractère de la musique chez les différentes races.
V. Influence limitée de chaque langue. — Exemples. — Prépondérance actuelle du Français. — Sa fin probable.
VI. Avenir réservé au russe. — Avenir réservé à l'Anglais . — Leur rencontre probable. — Conséquences.
VII. Origine du français. — Ecole de Raynouard. — Impossibilités historiques. — Impossibilités grammaticales.— Aryo-Celtes du Sud.— Aryo-Celtes du Nord. — Action du latin sur le français.
VIII. Origine des langues du nord de TEspagne. — Origine du Valaque. — Origine de Fltalien.