‹ Histoire naturelle du langage. Physiologie du langage phonétiqueChapitre 2 sur 4 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

GERMER BATLLIÈRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR Rue de rËcole-de-Hédeeine, i7.

Londres i New-Tork

Hipp. Baillière. 219 Begeotslreet. | Baillièrebrothers, 440, Eroadwaj.

MADRID, C. R41LLT-RÂlLLlfiU, PLAZÂ DEL PRINCIPE ÂLF0N80, i6

TOUS DROITS RËSERVËS.

BENËSE DU LAN6A6E.

Jusqu'à la fm du dernier siècle, on peut dire que Tétude du langage n'était pas encore sortie du domaine de la fantaisie. Les a priori des philosophes venant aboutir à des romans comme celui de Court de Gébelin égaraient l'esprit plus qu'ils ne le rapprochaient du but de ses recherches. La Dàéthode de Bacon et de Descartes n'était pas encore descendue des hauteurs de la métaphysique, et il semblait d'ailleurs bien plus simple de construire une théorie complète du langage, en partant d'un principe abstrait comme celui de l'unité de l'espèce humaine, ou de la < révélation divine, que de feuilleter patiemment les dictionnaires des divers idiomes, dépouiller chaque mot de ses flexions grammaticales, et

chercher dans ces rapprochements les lois qui président à la Genî se et à révolution des langues. Ce ne fut qu'après l'apparition du sanscrit, (*) et les savants travaux de Frédéric Schlegel, Japob Grinam, Bopp, Guillaume dé Ilumboldt, que les esprits sérieux reconnurent qu'il y avait là, une mine des plus fécondes pooi* l'historien, des plus intéressantes pour le penseur. Dès lors, nombre d'intelligences d'élite se mirent à l'œuvre. Les découvertes inespérées de ChampoUion jeune sur la civilisation pharaonique, d'Eugène Burnouf sur le Zend, de Rawlinson, Lassen, Oppert sur

{*} On sait que le sanscrit est la langue sacrée des liiudous et la plus imporlantc de tout le groupe Indo-Européen par la richesse de ses formes grammaticales. Inconnu en Europe jusqu'à la fin du dernier siècle, il fut révélé par les travaux des philologues anglais de la Société asiatique de Calcutta. Les études sanscrites longtemps négligées en France faute de livres élémentaires, commencent à se répandre, grâce surtout aux ouvrages de M. Emile Burnouf, qui vient de donner un texte sanscrit en caractères européens : la Bhagavad-gîtâ (le chant du bienheureux), un dictionnaire sanscrit égalelnent en caractères européens et une grammaire conçue sur le plan de nos grammaires classiques.'

les inscriptions cunéiformes montrent ce qu'on est en droit d'attendre de la nouvelle science. Les études entreprises à la fois en Allemagne, en France, en Angleterre et dans le Nord de l'Europe sur les divers idiomes parlés à la surface du globe, ont déjà redressé nombre d'erreurs qui couraient sur la nature des langues i Au lieu de n'y voir comme autrefois que des choses inertes immobilisées dans une grammaire ou UD dictionnaire^ on s'habitue à les considérer commue des êtres organiques doués d'une vij3 propre. Toute langue offre en effçt, dans son évolution historique, trois phases nettement accusées : Télaboration, qui lui donne naissance, une maturité dont la durée est tracée par le cours des circonstances, enfin le travail de décomposition qui tôt ou tard doit la faire disparaître devant un autre idiome sorti de ses débris. Les phénomènes qui surviennent dans cet organisme à la suite d'un mouvement politique ou social, tel que conquête ou propagande religieuse, offrent non moins de régularité et présentent des sujets d'étude tout aussi intéressants. Suivant que ces

événements surgissent au dedans ou viennent du deborsjl se produit dans la langue épanouissement subit, floraison nouvelle, ou bien trouble, arrêt de développement, végétation anormale, quelquefois même mort inévitable. Jusqu'ici le principal effort des philologues s'est porté de préférence sur Tanalyse des idiomes, sur leur dissection anatomique, si Ton peut s'exprimer ainsi, et leurs travaux sont consignés dans la grammaire comparée. C'est la méthode que réclament toutes les sciences naturelles, car on ne peut guère comprendre le jeu des organes, que lorsque le microscope nous en a dévoilé le tissu. Les découvertes qui se sont accumulées depuis un demi-siècle nous semblent aujourd'hui assez nombreuses, non peut-être pour tracer la courbe définitive de la marche des langues, mais pour mettre en relief les traits principaux de leur développement. Dans l'esquisse que nous allons entreprendre nous ne nous occuperons que d'un seul des modes du langage, le langage parlé. Le langage écrit a des lois propres qui exigent une étude à part. C'est pour n'avoir pas tenu compte de ce

qui revient au premier, dé ce qui relève exclusivement du second, que les philologues s'égarent parfois dans des débats contradictoires. La parole •et récri ture sont deux fleuves découlant de la mênoe source, se suivant côte à côte, mêlant même parfois leurs eaux, mais sans jamais les confondre.

Précteons d'abord ce qu'on doit entendre par le mol langage. Pris dans son acception la plus large, c'est-à-dire comme l'écho des diverses manifestations de la nature, dans tout être capable de sentir, le langage est moins le privilège exclusif d'une race, qu'un attribut de l'organisation. On peut s'en convaincre en jetant un coup d'œil sur les principales séries animales. L'évidence devient d'autant plus forte qu'on s'élève davantage dans l'échelle zoologique. Les deux classes inférieures, zoophytes et mollusques présentent une vie trop obtuse pour qu'on puisse leur supposer autre chose que des sensations fugitives. La transmission des impressions commence il se dessiner d'une manière assez nette

chez les insectes. Bien qu'on ne soit pas encore d'accord sur le mode de communication, on ne peut douter que la fourmi, par exemple, ne corresponde d'une manière précise avec les divers membres de sa tribu, toutes les fois qu'il s'agit de transmettre une nouvelle intéressant la communauté, comme la découverte d'an gué, l'approche d'un ennemi, le besoin d'un renfort pour emporter un butin trop lourd. Tant d'observateurs ont vérifié ces divers faits, que tous les naturalistes sont aujourd'hui d'accord sur ce point. Nombre d'oiseaux font entendre des modulations très flexibles et très étendues. La plupart des mammifères arrivent au cri. Ces cris et ces chants que chacun a pu remarquer dans la saison des amours, s'étendent encore à d'autres besoins, tels que l'instinct maternel, et celui de l'association pour la défense commune. Est-il un habitant des campagnes qui n'ait entendu le soir l'agneau réclamant sa mère perdue au milieu du troupeau, et accourant vers elle, dès que celle-ci, inquiète à son tour, ou avertie par le bêlement plaintif, a répondu à l'appel. Chez les espèces

voyageuses ou pillardes, ce sont les sentinelles chargées de veiller à la garde de Fexpédition qui avertissent par un cri, dès que le moindrcfdanger i

menace. Les singes, du moins ceux qui sont le plus rapprochés de nous, présentent un nouveau progrès. Au cri ils joignent certaine mobilité des muscles de la face et des membres antérieurs qui leur donne parfois une expression singulière. On reconnaît déjà là Fébaucbe du langage.

L'homme franchit le dernier pas : le mouvement fait place au gtôte, la physionomie remplace la grimace, tandisque le cri articulé et nuancé devient cet instrument sonore dont la merveilleuse souplesse permet de parcourir la gamme entière des harmonies de la nature.

On peut donc considérer la parole comme la résultante phonétique de toutes les impressions qui affectent Thomme dans le milieu qui Fentcbre. Loin de montrer la netteté qu'elle offre de nos jours, surtout dans les langues travaillées des races de iOccident, Tinduction philosophique nous la laisse entrevoir à Forigine perdue encore dans le vague et flottant pour ainsi dire entre l'inter-

jectîon et la pantomime, ou plus généralement entre toute expression mimique ou musicale qui pouvait sortir d'organes jeunes et souples s'essayant pour la première fois. De toutes ces manifestations du langage, la parole devait prévaloir, guidée par cette loi mystérieuse de la nature qui cherche toujours à obtenir la plus grande somme de résultats, avec le moindre déploiement de force. Cette éclosion spontanée des facultés phonétiques marque aussi l'époque la plus féconde dans l'histoire des langues.* Car tout aussitôt nous voyons chaque idiome pousser un jet d'une vigueur extraordinaire sur lequel viennent s'enter successivement toutes les branches qui appartiennent à l'immense cycle des signes. Nous allons essayer de suivre cette floraison merveilleuse dans ses principales phases, faisant d'abord abstraction de toute cause perturbatrice qui pourrait en arrêter la marche ou en masquer le déroulement.

Si Ton passe en revue les langues qui ont gardé quelque chose de leur së^e primitive, telles

que le Chinois du Chouwen, le Copte des ins-

10 LANGAGE PUONÉTIQUE.

criptioDS Pharaoniques, on ne tarde pas à remarquer en elles une physionomie singulière contrastant de la manière la plus étrange avec celle qu'offrent nos langues modernes. Au lieu de mots surchargés de syllabes comme dans la plupart de nos idiomes de l'occident, nous voyons des termes simples que la voix émet d'un ^^ seul trait, tenant en quelque sorte plus de l'interjection irréfléchie que de l'arliculation étudiée. Peu ou presque pas d'expressions métaphysiques. Les images sont empruntées à la nature. Nombre de mois offrent encore, malgré le travail des siècles, une analogie frappante de son et pour ainsi dire de couleur avec les objets qu'ils représentent. On voit que l'homme des anciens jours répercutait, à son insu, tout ce qui impressionnait ses organes, et qu'il puisa son premier syllabaire dans les mystérieuses harmonies du milieu qui l'entourait. Plus tard, guidé par des analogies qui souvent nous échappent mais que la philologie retrouve, il donna des notions abstraites aux expressions qu'il possédait déjà et acheva ainsi de mettre à jour tous les matériaux

du langage. Certaine école moderne trop préoccupée peut-être de réagir contre le XVin* siècle qui ramenait tout à l'interjection et à l'onomatopée, prétend, il est Vrai, que c'est par des notions abstraites que l'homme a débuté dans la formation de ses idiomes. Ces philologues ne veulent point admettre l'induction philosophique qui guidait leurs prédécesseurs, et ils ne s'aperçoivent pas que c'est également sur l'induction que repose leur manière de voir. Au lieu, par exemple, de faire dériver le mot pecm de la racine pec ou bec qui reproduit le cri de la brebis, ils préfèrent y voir une modification du sanscrit pas, qui signifie paître, et c'est ce dernier mot qu'ils considèrent comme la racine primitive. On pourrait cependant, je crois, décider la question par une preuve indirecte, tirée, non de la parole elle-même, mais de la seconde forme du langage, de l'écriture qui, dérivant des mêmes besoins et des mêmes aptitudes de l'esprit humain, a dû suivre une marche parallèle dans ses développements successifs. Les alphabets hiéroglyphiques de l'Egypte, de la Chine, du

12 LANGAGE PIIONÉTIOUE.

Mexique nous monlreiït d'une manière évidente que ridée de lumière dérive de celle du soleil, que la marche est indiquée par les jambes d'un homme en mouvement, que la notion de nuit se rapporte à Timage de la lune ou du ciel constellé. Partout une perception physique précède 1 idée abstraite qui se rattache à la première par une analogie plus ou moins directe. Pourquoi n'en serait-il pas de même dans la formation de la parole ? La méthode la plus simple de toutes," celle qui a dû se présenter la première, est l'onomatopée , c'est-à-dire l'imitation des sons. Quelque restreint que soit le rôle qu'on lui attribue, on ne peut nier que l'homme ne lui doive une partie de son vocabulaire. Les langues qui conservent encore quelque chose de leur physionomie primitive, l'attestent d'une manière irrécusable. Peut-on voir dans le mot wtoo, qui en chinois signiBe chal^ une autre origine que le miaulement du matou ? Tous les voyageurs qui traversent les forêts du Nouveau-Monde ont pu remarquer que le nom donné par les indigènes aux oiseaux chanteurs qu'on leur désigne, repro^

duisent généralement la note favorite de ces animaux {*). Nous ne pensons pas non plus que l'interjection doive être rayée du nombre des procédés du langage. Envisagée, non au point de vue étroit des catégories grammaticales, mais dans son acception philosophique, Tinterjection pourrait bien être cette faculté elle-même à laquelle les philologues modernes rapportent presque exclusivement la création des mots.

(*) Muller ("science du langagej raconte qu'un anglais qui voyageait en Chine, voulant savoir si le plat qu'on lui servait était du canard, le présenta à un chinois en disant Quack quack P celui-ci répondant aussitôt ouah miah^ no^ homme comprit qu'il s'agissait d'un chien. Pourquoi ce langage si intelligible qui est venu naturellement aux lèvres des deux interlocuteurs, ne se serait-il pas également présenté à Fesprit des premiers hommes. Rappelons-nous le célèbre axiome de Leibnitz vérifié à chaque découverte de la science : Ifatura non agit saltatim, La nature ne procède jamais par sauts brusques , ses moyens d'action sont aiQ«iird'hui tes mêmes qu'à l'origine des siècles.

En même temps que se formait le dictionnaire se dessinaient aussi les premiers linéaments de la grammaire. Ces deux choses, sont connexes, et constituent toute la charpente d'une langue. La première fournit les matériaux de Fédiflce et les dépose bruts, sans ordre, tels qu'ils sont sortis du moule phonétique. C'est la grammaire qui les polit, fait disparaître les aspérités, les taille en quelque sorte à faces planes, de telle manière qu'ils puissent s'emboîter aisément les uns dans les autres, pour produire cette mosaïque vivante qu'on appelle phrase. On peut ajouter qu'il y a plus d'unité dans les grammaires que dans les dictionnaires des divers idiomes. Cela tient a ce que les mots sont en quelque

SA GENÈSE. fK

sorte dictés par les influences extérieures, variables avec le temps et l'espace, tandis que leur agencement est l'œuvre d'une faculté de Tesprit humain toujours identique à elle-même. Pour qu'un même objet eût reçu même dénomination chez des peuples différents, supposât-on ces peuples voisins et doués des mêmes aptitudes, il eût fallu un concours de circonstances impossible à réaliser. La qualité qui fournit le nom sera la couleur chez les premiers, la grandeur chez les autres, la sonorité pour quelques-uns. Admettons qbe l'attention soit fixée sur le même attribut : une difBculté nouvelle se présente, il faut traduire cet attribut c'est-à-dire le faire passer à travers les engrenages de la machine phonétique. Ajoutez à cela les questions de timbre et de diapason, en d'autres termes le degré d'acuité dés sens, ce qu'il y a de plus intime dans l'organisation. Supposons enQn ces obstacles vaincus, restent les dangers de l'altération qu'entraîne nécessairement la transmission des vocables à travers les siècles et les générations. L'influence individuelle joue un rôle bien plus restreint dans l'élaboration

grammaticale. Ici c'est la logique seule qui dicte les lois qui régissent les formes de la pensée. A travers toutes les variétés de méthode, Tesprit se laisse toujours guider par ce fil conducteur qu'iiqjposent les impérieuses exigences de la clarté. On peut même ajouter, en se plaçant au point de vue le plus général, qu'envisagée dans ses lignes principales, il n'existe qu'une seule grammaire que le philologue sait reconnaître à travers les divers modes du langage, tandis qu'il est impossible de rêver un dictionnaire pouvant s'appliquer à tous les idiomes.

On se tromperait toutefois si on ne voyait dans l'agencement des phrases et des formes du style que l'action de la clarté. Jusqu'au dernier siècle, c'était la seule que les lingnistes eussent en vue. Leur champ de comparaison était encore trop restreint pour qu'ils arrivassent à l'analyse définitive de toutes les composantes du langage. Le jeu des éléments syllabiques qui concourent à la formation d'un mot composé était sans doute noté avec soin, mais on semblait plus disposé à y voir chaque fois une particularité anatomique

propre à l'idioooie que Ton disséquait qu'une loi générale de nos organes. Les travaux philologiques accomplis depuis une cinquantaine d'années éaoïs les langues Indo-Européennes (*), ont enfin éàsiontré que si an ordre rigoureux préside à la Juxtaposition des mots dans la construction de la i^irase, tin besoin non moins impérieux Tbarmonie vient teà cimenter pour faire de la parole comme une architecture musicale avec ses pro-

{*) Le nom de langaes IndoEuropéennes nous semble aussi insuffisant que celui d^Indo-Germaniques ou d'Indo- Celtiques qu'on a proposé autrefois, car les conquêtes et les réformes religieuses ont successivement porté ces langues dans les deux hémisphères. La meilleure dénomination paraît être celle d'Aryennes, du nom de la race des Aryas qui, sortis des hauts plateaux du Pamir, envoyèrent une branche dans FAsie méridionale, tandis que les autres se dirigeaient vers rOccident. Celles-ci envahirent peu à peu TEurope , refoulant les peuplades indigènes comme leurs descendants devaient plus tard, refouler et faire disparaître les tribus indiennes du Nouveau-Monde. De ces premiers habitants de liolre sol, il ne reste plus> purs de tout mélange» que les Basques au Sud et les Finnois au Nord. Les deux branches orientale et occidentale de la famille aryenne se sont rejointes de nos jours aux extrémités de FAsie au contact dû

portiooa, son rhythme, sa mélodie. Ces lois qui se laissent lire de la manière la plus nette dans le sanscrit sont souvent masquées par l'orthographe vicieuse des idiomes de l'occident. Le fran* çais par exemple semble n'en avoir aucun souci . Nul doute que les organes du midi ne soient plus sonores que ceux du nord, et que l'esprit humain plus soucieux de la logique que de l'harmonie.

Boudhisme et de Taetivîté européenne. Voici les principaux groupes de cette fannlle :

Indien (dialectes de Tlnde, Sanserit, Pâli, etc.)

Iranien ( -- de la Perse, Zend, Parsi, etc.) Hellénique ( — de la Péninsule Hellénique.) Latin ( . ~ de la Péninsule Italique.)

Celtique ( — des tribus Gallo-Kymriques.) Germanique ( — des tribus germaniques.) Skandinave ( •— des tribus Scandinaves.) Slave ( — des tribus slaves.)

De tous ces groupes, le plus important pour nous est le groupe latin qui comprend la subdivision des langues néo-latines. On appelle ainsi Tensemble des dialectes parlés de nos jours dans les anciennes provinces du monde romain et qui ont été plus ou moins imprégnés du génie de la langue latine. Ces dialectes sont très-nombreux, mais on ne cite que ceux qui ont une littérature. Ce sont le Français, ritalien, l'Espagnol (castillan), le Portugais et le Valaqiie.

n'altère en partie par le travail des siècles les flexions euphoniques. Mais cette différence n'est d'ordinaire qu'apparente, et provient du défaut d'unité comparative. Qu'on donne au français les cinquante lettres de l'alphabet sanscrit , qu'on applique à l'étude de ses mots, les savantes analyses des grammairiens Hindous, et l'on sera surpris de reconnaître dans notre idiome des

On pourrait y ajouter lé Catalan, le Gascon, le Provençal, et d^autres encore qui ont eu aussi leur littérature aux siècles antérieurs, niais qu'il serait plus sage, C/Omme nous le verrons plus loin, de rapporter aux idiomes celtiques.

Signalons encore une famille 'de lances dont le nom reviendra plusieurs fois dans lé cours de cette étude, la famille Sémitique. C'est la plus importante après la famille aryenne par sa structure grammaticale et le rôle qu'elle a joué dans l'histoire des peuples. On peut la considérer comme ayant son siège principal dans la péninsule arabique d'où elle a poussé de forts rameaux en Afrique et dans FAsle occidentale. On la divise en trois groupes :

Groupe Araméen (dialectes du Nord, Chaldéen,Syria que, etc.)

— Hébraïque (dialectes du centre, Hébreu, Phénicien, etc.)

— Arabique (dialectes du Sud, Arabe, Ethio-»

pien, etc.)

modifications de sods qu'on s'est habitué a consi dérer comme exclusivement propres à la langue des Brahmanes.

Au résumé c'est dans les exigences logiques et esthétiques de notre organisation que nous devons cliercher les composantes du langage. De ces ' éléments découle leconomie de chaque idiome et sf's qualités les plus essentielk's, la clarté du style et la douceur de la prononciation. Le premier façonnant la phrase dans le moule de l'esprit humain, trace la coupe du discours, équilibre les diverses parties de la période , forme en un mot la trame du tissu grammatical ou, en d'autres termes, le dessin de la pensée. C'est le second qui dicte ces attractiims de consonnes, ces combinaisons de voyelles, ces pondérations de syllabes, cette variété d'accent et d'intonation, ces inversions de style qui font du mot, de la phrase, de la période, une gamme pleine de nombre et d'harmonie.

Ainsi le langage qui n'était au début qu'un simple écho de la nature, devient bientôt un véritable clavier phonétique, dont le jeu obéît

SA GENÈSE. 2i

avec une merveilleuse souplesse à toutes les nuances de la pensée. Nos organes marquent la mesure des notes, fixent le rhytbme, donnent le diapason, tandis qu'une main invisible cachée dans les replis les plus intimes de notre être, dirige la composition et donne la vie à chaque groupe de symboles. De l'équilibre de ces deux éléments, ou de la prépondérance de l'un d'eux découlent les diverses manifestations de l'esprit humain, philosophie, sciepce, poésie, musique. Eludions maintenant ces développements successifs.

La prépondérance de l'élément eslhétique du . langage donne pour premier dédoublement la poésie, pour second la musique. Cette double transformation s'explique de la façon la plus simple, si Ton se rapelle qu'à l'origine chaque intonation tenait autant de la note musicale que du symbole. L'idée inhabile encore à se dérouler en longues périodes, s'exprimait par phrases brèves, inspirées. C'étaient autant de sentences dont l'allure rapide s'imprimait comme un trait dans la mémoire. Les peuplades sauvages dont le langage n'a jamais pu sortir des langes de l'enfance présentent encore ce genre de littérature. La sonorité des syllabes, raccentualion des mots, la contexture delà phrase conduisaient par

une pente naturelle ^ la cadence poétique. Le vers naquit d*une de ces sentences dont la mesure et le rhythme revenaient le plus souvent, ou s'accordaient le mieux avec l'organisation musicale de l'oreille. Plusieurs vers donnèrent la strophe, une suite de strophes fiirraa l'hymne, le premier essai poétique des races humaines. Ce chant se retrouve en effet aux origines les plus lointaines de toutes les littératures. Le plus ancien monument des langues Indo-Européennes, le Véda, est un recueil d'hymnes où les aryas pénétrant dans les vallées du Sapta-Sindhu célèbrent la bienveillance des Dieux et leur demandent la victoire sur leurs ennemis les Dasyus, qui s'opposent à leur marche. Les chants Orphiques que les traditions grecques placent à l'aurore de la civilisation IIellénique,étaient aussi un recueil de prières, car Orphée était prêtre. La bible n'est qu'un hymne à Jéhovah .

Mais la poésie devait bientôt élargir le cercle de ses créations et revêtir de nouvelles formes à mesure que les destinées de la race se dessinaient d'une manière plus précise. On peut dire qu'à

chaque âge correspond une évolution dans l'élément esthétique du langage. Aux légendes théologiques succédaient les merveilles de l'âge héroïque. Dès lors l'hymne, premier besoin des sociétés naissantes, fit place à l'ode, la poésie religieuse à la poésie lyrique. Ici encore la transition fut insensible. Certains chants du Yéda présentent déjà ce caractère. Au lieu d'invocation le poëte décrit la lutte des Dieux contre les éléments, et la victoire des premiers. Peu à peu les héros entrent en scène, méritent par leurs hauts faits d'être placés au rang de demi -Dieux, et se mesurent enfin avec les maîtres du Ciel. De là l'épopée, expression la plus haute et la plus sublime de l'art. A partir de ce moment on peut dire que la poésie, ne suivra plus dans ses métamorphoses qu'une marche descendante.

L'humanité consciente d'elle-même relègue les divinités dans l'olympe, et ne chanle plus que ses guerriers. L'ode Pindariqae tfest plus l'ode religieuse du Véda; à l'épopée succède le drame. Si Eschyle rappelle encore Homère par l'amï^eur épique de ses personnages et l'inlerven-

lion despuissances secondaires, Euripide et Sophocle sont presque des tragiques modernes. Enfin, par un dernier effort, rhomme cessant de diviniser ses semblables, renonce aux légendes des temps primitifs, et se résigne à prendre pour sujet de. ses chants les personnages qui Fentourentj de là Aristophane et Ménandre. La poésie descendue des hautes régions dans le domaine de la vie ordinaire, devient réaliste, comme on dirait aujourd'hui. C'est sa dernière transformation, au delà elle tombe dans la prose.

Ainsi hymne, ode, épopée, drame, comédie, telles sont les étapes que parcourt Tesprit poétique dans ses évolutions successives. Deux langues antiques, le grec et le sanscrit, ne relevant d aucune autre, et possédant au plus haut degré l'énergie propre aux peuplades aryennes , nous m(mtrent cette marche comme développée simultané- ^ ment sur deux lignes i)arallèles.Des circonstances locales tenant au génie des races ou à TacliaQ des siècles, peuvent faire disparaître un ou plusieurs termes de la série. Ainsi leà Sémites n*o(it pas d*épop^e. L'inflexible figure de Jéhovah ne

26 LANGAGE PHONÉTIOrE.

pouvait se préler aux fictions qui constituent l'essence même du drame épique. (*) Chez les modernes, presque tous ces termes manquent à la fois. L'hymne rehgieux a disparu avec les vieilles légendes, l'ode devient de plus en plus rare, une nouvelle iliade est impossible depuis que l'homme ne fait plus de l'olympe qu'une succursale de la police. Le drame se meurt également sous la pression des idées du jour, parceque comme l'épopée il ne vit que de fictions et qu'il suppose une aristocï*atie pour recruter ses héros. Le courant plébéien qui nous entraîne le rend de plus en plus difficile. La comédie elle

(*) Les grands poèmes divins où Tlnde, la Perse, la Grèce ont développé leur fantaisie n'étaient possibles que dans Vimagination d'une race laissant flotter indécises les limites de Dieu, de Thumanité et de Tunivers ^»

Chez les Sémites, pas d'épopée. La grande épopée sort toujours d'une mythologie. Elle n'est possible qu'avec la lutte des éléments divins, et dans l'hypothèse où le monde est envisagé comme un vaste champ de bataille où ]e& dieux et les hoitmies se livrent de perpétuels combats^ Renan^ origine du langage), »

même, telle que la concevaient Molière et Regnard, se ferait avec peine à nos habitudes positives. En somme on peut dire que le souffle poétique qui jadis animait toutes les productions littéraires, Ta chaque jours'éteignant. Mais la poésie est une nécessité trop impérieuse de notre être pour (Ju'elle disparaisse entièrement delà conscience humaine. Elle ne quitte le langage que pour apparaître ailleurs sous de nouvelles formes à la fois plus éthéiées et plus viriles. Se dédoublant , par une dernière métamorphose, elle met à nu ses deux éléments constitutifs, le merveilleux qui séduit l'imagination, la cadence qui charme Toreille. La science s'empare du premier pour Vépurer et Tagrandir, tandis que la musique va puiser dans le second son essence idéale et rhythmique. Lib^s désormais de toute entrave ces deux nouvelles -manifestations de Tesprit arrivent bientôt à des proportions inespérées. Dans le domaine des sciences, on peut dire que la réalité a dépassé la fiction. Mercure, Isis, mettaient des heures pour porter un message et ne transmettaient que les ordres des Dieux. L'électricité fait

le tour (la globe en moins d'une. seconde, et un

simple mortel la fait mouvoir à son gré. Une tige^

de fer désarme la foudre que ne purent atteindre

les légions des Titans. Le télescope nous fait lire et pénétrer dans des mondes que ne soupçonna

jamais l'intuition poétique la plus hardie.

La musique est une transformation non moins étonnante de l'élément esthétique du langage. La poésie la contenait en germe, la déclamation la fit éclore. Ici encore les traditions de l'Inde et de la Grèce nous permettent de suivre pas à pas les phases de la genèse musicale. Le vers cadencé, harmonieux des langues antiques appelait une intonation sonore, accentuée. De là le chant, qu'on pourrait presque définir Taccent tmiique plus fortement rhythmé. Dans le chant se trouvent tous les éléments qui, agrandis et dégagés de toute entrave, donneront à la musique ce caractère impersonnel qui en fait un art : la mesure et le rhythme fournis par la versification, le dessin musical, la mélodie donnée par la

Strophe, enQn un organe d'une merveilleuse souplesse , la voix. Longtemps ce fut le seul instrument connu. Les premiers Aèdes chantaient. Bientôt ce ne fut plus assez pour cé- Itliror dignement les bienfaits des Dieux et les exploits des héros. Au chant on ajouta la cithare , le phorminx, la lyre, les cymbales, tout l'arsenal des s}inphonies primitives. Enfin, on s'aperçut que l'instrument avait une vie propre, qu'il pouvait répéter le dessin mélodique de l'hymne sans le secours de la voix. Dès ce jour, la musique, débarrassée de ses langes, avait atteint sa dernière évolution, et entrait dans son véritable domaine, la combinaison harmonieuse des sons.

Sœur de la poésie, la musique a suivi dans son développement une mar«:he parallèle. Le chant est né de l'hymne ; l'ode rappelle, par sa dénomination de poésie lyrique, que l'art musical était déjà en possession de l'élément qui constitue sa vie propre, l'instrument. Le drame a fait naître l'orchestre. On sait que le personnage le plus important de la tragédie antique était le chœur. On ne pouvait se mettre à l'unisson de cette

SA GENÈSE. 5t

grande voix qu'en appelant à son aide toutes les ressources de Tinstrumentation. Delà, Tharmonie» dernière forme de Fart qui a atteint, de nos jours, de si grands développements. Cette lente évolution de la musique est une conséquence de l'épuisement séculaire de la poésie. Nous avons

vu que l'épopée, expression la plus haute du

génie poétique ne reposait que sur la fiction et devait disparaître aux premières lueurs de la philosophie. îll en est résulté une sorte de dédoublement qui, comme nous l'avons déjà dit, a légué à la science le merveilleux contenu dans la trame du poème, et à la musique le charme de ses harmonies phonétiques. Les deux arts, musique et poésie, suivirent depuis ce jour une marche inverse, l'un montant sans cesse et agrandissant son domaine, tandis que l'autre épuisait le cercle de ses créations. C'est en effet de la tragédie, première dégénérescence de l'épopée, que date le triomphe définitif de l'élément purement musical. A partir de ce moment, l'harmonie l'emporte sur le vers, l'instrument remplace la voix, l'opéra succède au drame. Bientôt le coloa-

y 2 LANGAGE PHONÉTIQUE.

IK)siteur no demandera plus au poète le canevas de ses inspirations. L'art, sûr désormais de sa, puissance, prendra son essor livré à ses seules lorces, et, visant aux proportions épiques, &élè- \tfa à des hauteurs incomparables. Beethoven succédera à Homère.

On peut donc considérer la musique comme l'expression la plus haute de Télément esthétique de notre organisation. Mais ce n'est plus une langue dans le sens absolu que nous donnons à ce mot. En se séparant du chant, elle a perdu Vessence même de tout idiome, le véhicule de la pensée, la parole. Ce n*est qu'une suite de formes harmonieuses dessinées avec le mouvement, d'arabesques marquées par le rhythme et reliées par cette unité mélodique qui en fait un art. Ces formes musicales analogues au coloris de la peinture, agissant sur l'imagination, évoquent des rêveries riantes ou tristes, sérieuses ou enjouées, C'almes ou tumultueuses, suivant la nature de la symphonie, le jeu de l'orchestre, le lieu où Ion se trouve. L'orgue, résonnant tout à coup au milieu de la demi-obscurité d une cathédrale, et rem-

ptissaot la nef de ses ondes sonores, éveille,

exalte le sentiment religieux. Une fanfare, une marche guerrière prédispose, à l'action, - Les nerfs ébranlés par ces vibrations rapides et taniyantes, appellent le mouvement; Mais lorsque des circonstances particulières ne précisent pas d'avance le dessin musical, il ne reste plus que l'indétermination. Faites jouer les plus belles symphonies de Beethoven devant des gens qui ignorent Vidée de Tillustre compositeur, et chacun inteiprètera l'œuvre à sa manière. Les uns verront se dérouler des paysages ou un poème cosmogo- Btique, là où d'autres croiront entendre le fracas d'une tempête ou assister au défilé d'une armée de fantômes.

Poésie et musique, c'est-à-dire les mahifesdations les plus brillantes de l'esprit humain, tels sont les résultats qui apparaissent , lorsque c'est rétément esthétique qui prédomine dans l'élaboradioQ du langage. Supposons mamtenant la prépondérance donnée à FélémeAt logique, et nous aurons des prodaetions qui , fuyant l'éclat des premiërès^, modèleront la pensée sur l'ordre

immuable des lois de l'univers pour révéler à l*homme le secret de ses destinées. Nous voulons parler de la philosophie et de la science. L'instinct philosophique débute par ces essais cosmogoniques que nous trouvons à Torigine de tous les peuples. Conteinporains des premières productions littéraires, ils semblent se dégager en quelque sorte de l'hymne. La légende c'est l'hymne dépouillé de son enveloppe poétique. Impossible d'ailleurs de ûxer les limites où finit l'un , où commence l'autre. L'esprit humain noyé dans les flots de poésie qui débordent des langues primitives ne pouvait s'élever d'un bond à ces formes sévères que nous admirons dans les œuvres des grands maîtres. Ici, comme dans les premières conceptions poétiques, nous trouvons le même sujet à traiter, mais d'une manière plus précise : la lutte des éléments, l'ordre succédant au chaos, les dieux et les héros-colosses. A cette époque théologique, première manifestation de l'esprit de recherche, succède l'ère philosophique proprement dite. Les divinités qui présidaient aux phénomènes visibles disparaissent successivement

absorbées par une puissance plus forte dont l'immuable fatum est le premier germe. Dès lors, l'homme débarrassé de ces volontés capricieuses qui masquaient l'harmonie de l'univers, s'habitue à ne plus voir que des causes naturelles, et cherche à les pénétrer soit dans leur essence soit dans leurs effets. Ces efforts, réagissant sur le langage, donnent à son style une souplesse et une netteté d'expression inconnues aux époques précédentes. On peut dire que la période * philosophique marque pour chaque nation l'apogée de sa littérature. Platon et Aristote sont comme un reflet des beaux siècles de la poésie hellénique. Mais là ne se borne pas le rôle de la philosophie dans l'évolution du langage. Son principal titre de gloire est la création du syllogisme. Le syllogisme infécond entre les inainsdes métaphysiciens, parce qu'ils ne le faisaient mouvoir que dans le vide, est le plus puissant instrument que la parole ait révélé à l'homme. Passant plus tard aux mains des géomètres sous le nom d'équation, il marquera la fin de l'ère philosophique et ravénement de la science.

C'est à la science que vienneat aboutir toutes , les conceptions métaphysiques. Bien que soû inauguration définitive ne date pour ainsi dire que d'hier, on Taperçoit poindre aux époques les plus lointaines du passé. L'école de Thaïes, basée sur Texpérieuce/ est contemporaine de celle de Pytbagore. S'il a Mu près de trente siècles à l'esprit humain pour s'élever de la cosmogonie d'Hésiode au système du monde de Laplace, c'est que l'école dite de Tobservatiou empruntait trop soaveut ses méthodes de raisonnement à la philosophie idéaliste. Vienne la véritable méthode avec Ba^on et Descartes, et la science reconquerra en un jour son arriéré séculaire. Chacune de ses grandes acquisitions se fait aux dépens, du

âoBoaiûe de la métaphysique. C'est ainsi qu'elle reçoit coup sur coup TastroDomie et la physique de Newton et de Galilée, la cbioûe de Lavoisier les sciences naturelles de Linnée et de Jussieu. Les seuls débris que puissent encore revendiquer les philosophes» leur sont disputés par les naturalistes chaque jour plus nombreux et plus riches d'observations. Mais la transformation que ce labeur scientifique a fait subir au langage, nous éloigne de plas en plus de qes admirables formes de la Uttérature classique- Il semble qu'au contact des vérités éterneltes qu'il contemple, l'esprit prenne quelque chose de la raideur immuable des lois de la gature. La géométrie, par exemple, n'est qu'un jargon inintelligible pour une oreille littéraire* L'algèbre,, dernier miot de la science, n'est plus un idiome humain. Ses mystérieuses combinaisons de formules écàa{^ent aux ressources de la parole, et ne relèvent que des symboles de l'écriture. De même que dans la musique, le langage n'a pu subir cette dernière transformation qu'en renonçant à sa nature phonétique. Inutile d'ajouter que les diverses branches de

38 LAI<ÏGAGE PHONÉTIQUE.

la philosophie et de la science peuvent manquer partiellement ou toutes à la fois dans un idiome, même chez des nations arrivées à un certain degré de culture intellectuelle. Les chinois ne sauraient comparer leurs codes puérils de préceptes aux puissantes synthèses des penseurs de rOccident. La philosophie arabe n'est qu'un reflet des écoles grecques (*). Le génie des Sémites répugne autant aux recherches abstraites qu'à la conception épique. Allah et le Coran, Jéhovah et la bible doivent suffire à tout. Les hautes spéculations métaphysiques qui devaient conduire à la science sont Tapanage de la famille aryenne. C'est là le secret de la prépondérance qu'elle a affichée de tout temps sur les autres races du globe. Certains peuples, ceux de l'extrême Orient par exemple, ont d'étonnantes facultés de compréhension et d'assimilation. Il ne leur a manqué pour de^e-

(*) Le mot de science ou de philosophie fut presque étranger aux Sémites.... La p}ti)osophie arabe est lin emprunt fait à la Grèce, n'a fleuri qu^aux extrémités de fempire musulman et n'a jamais eu de racines dans la péninsule arabique. RENi^N. fi. c.j.

nir nos égaux, qu'un livre qui leur a fait éternellement défaut, les éléments d'Euclide.

Nous venons de parcourir les phases diverses de l'élaboration du langage. Si on veut les résumer en quelques traits, on peut en marquer ainsi les grandes étapes : cri instinctif, simple écho de . la nature aux premières heures de la conscience humaine , parole raisonnée lorsque- l'homme apprend à analyser ses sensations, et que les éléments du langage se pondèrent dans un juste équilibre. L'instinct musical donnant à la phrase certaine tournure rhythmique, fit naître le vers. Le vers amena la déclamation, la déclamation le chant. Limitée dans son volume, la voix s'adjoignit un instrument pour renforcer les notes. Bientôt rinstrument, dominant les paroles, s'aperçut qu'il pouvait marcher avec ses propres forces, et révéla la musique. D'un autre côté, l'esprit d'investigation créait la légende. La légende épurée amena l'histoire et la philosophie d'où devait sortir le style sobre, mesuré, classique. De la philosophie naquit le syllogisme, du syllogisme l'équation, G*6St-à-dire la science qui trouvant la parole

impuissante à la suivre dans ses recherches s'adressa au langage graphique, et aidée des symboles de l'écriture atteignit la dernière limite des conceptions humaines, l'algèbre. Musique et algèbre, tels sont les deux pôles du langage. Si l'on compare les résultats de cette magnifique floraison au point de vue des destinées humaines > on voit que c'est l'élément logique qui doit avoir le pas. Faible d'abord et comme perdu au milieu des flots de la poésie primitive, il se dégage avec le temps, et devient à la longue prépondérant. C'est lui seid qui préside aux sociétés modernes. Si la poésie, première manifestation de l'activité littéraire, a révélé les facultés brillantes de l'esprit humain, c'est à la logique que nous devons la science qui nous a appris à dompter la nature. L'une nous fait connaître les foroaes idéales de l'art, l'autre nous a initiés aux mystères de l'univers.

Mais en dehors de ces. productions drja langage» poésie, musique, philos(^ie, science, se trouve cette langue vulgaire, ce fonds c(Hnmun, où poètes et philosophes, littérateurs et géomètres.

\iennent puiser les matériaux de leurs compositioDS. Cette langue, suivant les vicissitudes de la nation qui la parle, se modifie d'une manière incessante sous Faction des siècles, des conquêtes, des croyances religieuses, des institutions. Ce sont.ces lois de transformation et ces influences I>erturbatrices que nous allons maintenant passer ^n revue.

Page 1