‹ Histoire naturelle du langage. Physiologie du langage phonétiqueChapitre 3 sur 4 · MARCHE DU LAN6A6E · texte numérisé non relu

MARCHE DU LAN6A6E

Une des plus belles conceptions de la linguistique moderne est d'avoir entrevu aux origines les plus lointaines de Thumanité autant de langues que de peuplades distinctes. Gela résulte, en effet, de Tessence même du langage. Toute '

forme orale étant la résultante de deux forces inhérentes Tune à la nature , Tautre à Tindi- Yidu, doit varier avec chaque contrée et chaque organisation. Les régions boréales ne sauraient éveiller à l'esprit les impressions qu'il perçoit au spectacle des tropiques, Thabitant des plaines ignore les sauvages harmonies de la montagne. D'un autre côté, est-il deux personnes dont les organes puissent rendre les sensations avec la même nuance d'intensité, de hauteur, de timbre et

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de rliylhme? Deux frères également doués et placés daDS les mêmes circonstances, mais à Tinsu Tun de l'autre, loin d'arriver à un parler identique, créeraient chacun un idiome inintelligible à l'autre. Bien que la saine philologie ait renoncé aux à priori philosophiques, on peut avancer qu'il y aurait autant de dialectes que d'individus à la surface du globe si les conditions môme de l'existence ne s'opposaient à un isolement complet. La famille étant le dernier terme du morcellement de la tribu, il est permis d'induire qu'il y avait à l'origine autant d'idiomes que de peuplades, autant de dialectes que de bourgades, autant de variétés dialectales que de buttes. On peut encore ajourd'hui vérifier ce fait en parcourant les contrées montueuses, les déserts échappas jusqu'ici à l'action du courant humain.

Chaque hameau , chaque groupe d'habitations offre ses particularités grammaticales. Toutefois, au milieu de cette variété infinie de méthodes créées pour rendre l'idée, on distingue plusieurs traits communs qu'on peut considérer comme les caractères des langues antiques.

En premier lieu on est frappé de la crudité de l'expression et de l'allure enfantine de la phrase. Presque tout les mots empruntés à la nature physique, rappellent de la manière la plus naïve les occupations ordinaires de la \ie pastorale ou agricole. L'idée traduite grossièrement, sans art, fait songer aux constructions cyclopéennes des cités Pélasgiques. L a copule et est le seul lien qui relie les divers membres de la période, ou plutôt les divers fragments de la pensée. On reconnaît à chaque mot le bégaiement d'un peuple enfant inhabile encore à analyser ses perceptions, mais rendant avec une vigueur surprenante tout ce qui frappe ses sens. Ce fait> vérifié chaque jour dans les idiomes des peuplades sauvages, se trouve consigné à toutes les pages des anciens livres tels que Vavesla et la bible. On assiste en quelque sorte aux efforts que fait Thomme pour se dégager de la nature et affirmer sa personnalité. Dans le Véda il parle de lui à la 3« per. sonne. Les races inférieures {nègres, indiens, etc) n'ont pu extraire des catégories de la pensée l'instrument le plus puissant du langage, le veri)e

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substantif. L'analyse du temps, plus abstraite que celle de l'espace, est souvent réduite à deux termes, le passé et le futur. Les Sémites euxmêmes n'ont pu arriver d'une manière bien complète à la notion du présent. Ce moment se confond souvent dans leur esprit avec l'acte à venir. Il faut arriver aux langues modernes de -^ l'Occident pour voir dans le discours des nuances précises s'adaptant aux diverses circonstances de la durée. On peut ajouter qu'un peuple révèle des aptitudes métaphysiques d'autant plus hautes qu'il apporte plus de précision dans cette analyse ; citons seulement le grec par rapport au sanscrit, le français par rapport au latin, .

L'indétermination, c'est-à-dire la pluralité des termes affectés au même objet, est un caractère non moins saillant que le précédent. Cette indétermination découle de ce que le langage n'a été assujetti dans sa formation à aucune règle fixe. Chaque individu traduisant ses impressions suivant son organisation propre n'était arrêté dans ses combinaisons phonétiques que par les limites de la vocalise humaine. Le Véda, le plus ancien

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monument littéraire des langues aryennes, nous montre de la manière la plus claire, ces tâtonnements de Tesprit humain devant la forme qu'il essaie de donner à l'idée. Tout objet pouvant être désigné par chacun de ses attributs, grandeur, sonorité, mouvement, couleur etc., a souvent un terme correspondant à ces divers points de vue. Le besoin de clarté qui se fait sentir d'autant plus dans une langue qu'elle a été plus longtemps soumise aux exigences de la civilisation devait éliminer avec le temps, ces superflaités. Les unes restèrent en se nuançant, en prenant des acceptions plus précises ; les autres tombèrent dans l'oubli. Ce travail d'épuration déjà commencé dans le sanscrit postérieur au Véda se fait remarquer d'une manière plus distincte dans le grec. Le génie Hellénique si net d'allures ne pouvait se faire à cette diffusion d'idées et de termes qui marque la première période du langage. Cependant les traces de l'indécision primitive y sont encore visibles, et trop souvent l'esprit du grammairien flotte entre des racines incertaines. Il faut arriver au latin pour voir le dernier

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degré de précision que Ton puisse donner à la forme de la pensée. Là, plus de redondances de sons ou d'images, plus de mots inutiles ou à double emploi. On peut dire que la phrase latine est comme le reflet de cette unité inflexible que les (onquérans du monde surent imprimer à leur organisation, à leurs lois, à leur politique.

La fluidité des termes, c'est-à-dire leur prompt dépérissement est encore un trait particulier à la plupart des langues primitives. Comme l'espèce humaine dont il eet l'expression la plus parfaite, le langage est soumis à un travail de décomposition et de reconstruction intérieure qui agissent sur tout le vocabulaire. La vitesse de ce mouvement dépend du génie de la race et des circonstances amenées par le cours des siècles. Dans nos idiomes modernes, fixés par tant de monuments écrits, nous ne nous faisons guère à l'idée de la variabilité des mots. Nous serions plutôt portés à considérer comme un de leurs caractères essentiels, cette sorte d'immobilité que nous sommes habitués à voir dans le grec et le latin classiques. La transformation d'une langue écrite

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est si lente» lorsqu'aucan événement impréva n'en vient troubler la marche qu'elle ne peut guère être aperçue que de l'œil du philologue. Tout changem^t grammatical est en effet impossible, car ce serait briser en quelque sorte le moule dans lequel l'idiome a été coulé. D'ui^ autre côté une expression nouvelle née d'un besoin nouveau n'a chance d'être adoptée qu'autant qu'elle dérive de mots déjà connus. Mais l'homme primitif ou pour mieux dire le sauvage de nos jours n'est entravé par aucun de ces obstacles. Ne connaissant, faute de traditions littéraires, aucune forme arrêtée de langage, son idiome n'est qu'un milieu flottant dans lequel viennent se réfléchir les scènes diverses de la nature mouvante et animée. Sa création est continuelle. Dès-lors les mots anciens délaissés peu à peu pour les nouveaux, vieillissent et finissent par disparaître. Quelques générations suffisent pour changer la physionomie du langage. Seul, le cadre invariable de la grammaire persiste et sert au linguiste à reconnaître les traces du dialecte effacé. Une

foule de voyageurs qui ont visité les peuplades

•Il

sauvages d'Afrique, des deux Amériques et les insulaires du Paciûque témoignent de la marche rapide et de la transformation incessante de ces idiomes. Tel dictionnaire composé avec le plus grand soin par un missionnaire, n'est plus intelligible pour son successeur.

Ainsi instabilité des termes, richesse des formes grammaticales, pauvreté des méthodes syntaxiques, crudité de l'expression, langues sonores et harmonieuses propres à la peinture des passions, se refusant aux abstractions métaphysiques, tels sont les traits principaux du langage au premier éveil de la conscience humaine. On peut ajouter, comme dernière particularité, le monosyllabisme sinon des mots, du moins de ce que les grammairiens appellent les racines primitives. Ce caractère, masqué dans la plupart des cas, par les influences séculaires qui transforment tous les idiomes, nous est révélé par la facilité avec laquelle les mots des langues antiques se laissent disséquer et réduire à des sons simples.

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L*inductioa éclairée par les données philologiques rend aisément compte de ce fait. La parole n'étant à Torigine qu*un cri instinctif se traduisait naturellement par une seule émission de voix. Les termes les plus simples des idiomes primitifs se présentent sous cette forme ; l'analyse moderne y a ramené les autres. Leur physionomie actuelle a été amenée par l'évolution même du langage. Toute idée complexe nécessitait d'ordinaire remploi de deux mots. Or, deux termes juxtaposés avaient d'autant plus de tendance à former une seule expression que l'esprit peu familiarisé encore avec l'analyse de la pensée n'y voyait qu'un groupe indistinct. Cette marche des langues offre différents degrés, ou si l'on aime mieux différentes étapes marquées par le génie des peuples. Les uns comme les Chinois et les nations congénères de l'extrême Orient, se contentant de joindre les mots ensemble sans altérer leur prononciation, conservèrent à chacun sa pbysioncKnie distincte. D'autres soudant plus intimement les sons formèrent une expression nouvelle de deux racines préexistantes. Ce procédé de fusion se

répétant pour chaque nouveau composé, on arriva à des accumulations de syllabes étranges qui englobaient la pensée tout entière dans un seul mot, d'une longueur démesurée. De pareilles superpositions de vocables ne pouvaient s'effectuer sans que nombre d entr'enx subissent des altérations phonétiques qui devaient les rendre méconnaissables. Les uns modifiaient leurs voyelles pour se mettre à l'unisson des syllabes dans lesquelles ils s'encadraient ou changeaient la nature de leurs consonnes pour débarrasser la prononciation de toute rencontre pénible ou heurtée. D'autres abandonnés par la voix qui se portait sur une syllabe privilégiée, dans le but d'accentuer le mot, s'affaiblissaient au point de ne plus être représentés que par une seule lettre, dernier vestige de leur existence. On peut assimiler une expression de ce genre à un tableau sans perspective, sans coloris, sans nuances. Tels sont encore les idiomes de la plupart des peuplades sauvages de l'Amérique et de l'Océanie. Les langues savantes elles-mêmes ont conservé de nombreuses traces de cet état. Il n'est pas rare de

rencontrer dans le grec et le latin des mots de sept et huit syllabes représentant une idée complexe avec les modlflcations qui correspondent aux diverses catégories du temps et de l'espace, (^fondant une réaction chez les races nobles devait s'opérer contre cette tendance à l'agglomération des vocables. La vocalise humaine a des limites qu'on ne saurait franchir. Un mot trop long se refuse h l'harmonie du langage et à la précision de Tidée. Aussi les langues américaines, malgré la richesse de leurs formes grammaticales, sont-elles restées les plus pauvres sous le rapport de la littérature et de la civiUsation. En effet, rindien est encore a la première période de révolution du langage, au mot (*). Au lieu de ramener l'idée à ses termes irréductibles et de la présenter dans une coordination savante comme dans nos langues de l'Occident, il la traduit eu bloc, d'un seul trait. Ce* n'est que la première ébauche de la pensée tracée par la main d'un

(*) Voir DvpoNCEiu : Mémoire sur le système 'grammatical des langues de F Amérique du Nord.

enfant. La partie la plus essentielle des catégorie.^ grammaticales, celle qui sert à préciser nos jugements, le verbe substantif, en un mot, lui a toujours échappé- N'ayant pas su le dégager du milieu où flottaient les éléments du langage, il ne pouvait lui donner de forme. Les peuples monosyllabiques placés à l'autre exlié*ailé de l'échelle des combinaisons phonétiques, ne sont guère allés plus loin dans leur analyse. Mais leurs idiomes plus souples, plus maniables, se prêtant mieux au développement de l'idée, ils ont pu esquisser quelques linéaments de grammaire et arriver à une certaine littérature, reflet elle* même d'une civilisation assez avancée. Une race mieux douée, les Sémites, franchit un pas de plus. Dédaignant Tagglutinatlon des vocables, ils reconnurent de bonne heure les éléments de la proposition et le moyen de la ûxer dans ses lignes principales. Mais ce n'était pas là le dernier terme que devait atteindre l'esprit humain ,dans la représentation orale de la pensée. Par delà la proposition, simple énoncialîon du jugement, se trouve l'enchaînement des idées qui

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semble Fapanage exclusif des peuples aryens.

Leurs premiers essais rappellent toutefois les tâtonnements des méthodes primitives. Leurs syllabes s'accumulent autour de la racine principale c( nf me chez les Indiens. Mais dès que le mot est sur le point de dépasser les limites prescrites par l'oreille et la clarté, ils s'arrêtent et suivant bientôt une marcha inverse, ils laissent tomber les désinences et les remplacent peu à peu par des particules plus précises ; puis reliant les divers membres de la phrase à Faide de ces articulations, ils arrivent à la période, c'est-à-dire à ce cadre, où, la pensée réfléchie dans ses nuances les plus délicates, semble un tableau véritable avec ses effets d'ombre et de lumière, étages aux divers plans.

Nous avons jusqu'ici étudié les langues dans îeur évolution naturelle, et dans Thypothèse ou aucun obstacle ne serait venu entraver leur cours. Libre de toute influence étrangère chaque idiome se développait suivant le génie de la race ou les facultés phonétiques des individus qui le parlaient. On est ainsi amené à conclure qua UQeJpoque r^fittoi^ant aux âges les plus lointains de lliunianité primitive, il se trouvait à la surface du globe, autant de langues que de tribus, autant de dialectes que de familles. Cette marche paisible, ce développement parallélique des diverses formes de la parole ne pouvait être de longue durée. L*inslinct du pillage, le besoin de s'étendre, les haines de race, devaient tôt ou tard

faire naître des hostilités entre des peuplades voisines et mettre en contact des idiomes étrangers l'un à l'autre. Dès lors un élément perturbateur apparait dans l'économie du langage. Cet élément qu'on peut définir l'influence de la conquête, a des conséquences diverses, selon la durée de l'invasion, le caractère des nations mises en présence, et le degré de culture littéraire des deux langues. Un des résultats les plus singuliers, c'est qne parfois l'idiome du peuple vaincu supplante celui du peuple victorieux. Ce fait s'observe surtout chez les tribus sauvages. Une troupe de guerriers attaque à l'improviste un village ennemi, s*en rend maitre, massacre les homiQ.es et fait les femmes captives. D'après le code barbare ce sont autant d'esclaves parmi lesquelles chaque vainqueur choisit une épouse. Les enfants issus de ces unions ne se trouvant jamais en contact a^ec le père occupé des affaires du dehors, ne connaissent que le langage de la mère : children always speak like their mother^ (*)

(*) Les enfants parlent toujours comme la môre.

me disait un jour un Canadien marié à une Péruvienne, et dont les bambins s'obstinaient à parler quicbua. Cependant les jeunes sauvages grandissent, deviennent à leur tour chefs de peuplades et voient l'idiome de leurs pères s'éteindre avec le dernier représentant de la génération précédente. D'ordinaire, vainqueurs et vaincus se mêlent et se confondent en une seule nation. S'il se rencontre alors un dialecte pauvre à côté d'une langue littéraire, le dialecte ne tarde pas à subir l'influence de ce contact, et s'enrichit d'une foule de mots correspondants aux conditions nouvelles imposées par la conquête. La langue cultivée elle-même, emprunte des termes se rapportant aux plantes, aux, animaux, aux particularités diverses du sol et de la peuplade. C'est ainsi que depuis la découverte du nouveau mondo« il s'est introduit dans les dictionnaires Européens une foule d'expressions inconnues à nos ancêtres (*). Les deux idiomes, en un mot, se pénè-

(*) On peut citer les mots tab'ic, wa't'^, vanille, cacao^ bananes^ patates, jaguar ^ca'iinan, ara, alpaga, quinquina, etc..

trcnl réciproquement, l'apport de chacun étant en raison directe de son degré de culture. Parfois les emprunts faits par l'un des peuples sont tellement considérables cjue la physionomie de son langage est complètement changée. On peut citer comme exemple les Araucanîens dont le vocabu; laire ne contient plus aujourd'hui que des mots Espagnols. Seules les formes grammaticales , immuables, parce qu'elles représentent, en quelque sorte, l'architecture de la pensée humaine, rappellent que cet idiome n a d'autre lien avec le Castillan, que le contact amené par la conquête. Le Français a subi une métamorphose non moins étrange. Les mots empruntés à la littérature des anciens conquérants des Gaules, se sont tellement multipliés , que sa physionomie paraît au premier abord toute latine, tandis que. la structure de la phrase et le fond de la langue appartiennent aux dialectes Celto-Kymriques. Le plus souvent il se fait comme un compromis entre les deux peuples. Ne pouvant pas s'entendre dans leurs langues respectives, ils renoncent aux inversions, aux désinences grammaticales, aux

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idiolismes, et ramènent la pensée à son expression la plus simple, la phrase à sa forme la plus élémentaire, la plus intelligible. Tous ceux qui s'occupent de littérature étrangère savent que le seul moyen de faire passer une idée d'un idiome dans un autre d'origine différente, est d'appliquer d'abord à cette idée le cadre immuable de la logique pour la dépouiller de tous les éléments inutiles, qui masquent ou embarrassent la marche de la pensée. Deux races étrangères Tune à l'autre, mises tout à coup en présence, ne sauraient procéder autrement et doivent aboutir à un nouveau langage. L'anglais est un des exemples les plus frappants qu'on puisse citer des métamorphoses que subit un idiome au contact de l'invasion et de la facilité avec laquelle deux nations ennemies parviennent à s'entendre et à se fondre en un seul peuple. Après la bataille de Haslings, qui décida du sort de l'Angleterre, deux langues opposées d'origine, l'Anglo-Saxon et le vieux français se trouvèrent en présence. Dès lors une nouvelle façon de parler dut servir de lien entre les vainqueurs et les vaincus. Euphémismes, invcr-^

sioDs, désinences, furent mises de côté, comme autant dlnutilitos grammaticales. La phrase réduite à ses termes essentiels s'alignait avec une rectitude géométrique , symbole des lois inaltérables de la clarté qui domine toute combinaison de signes. En tête marchait le sujet de l'action, puis venait l'action elle-même sous la forme la plus simple, la forme infinitive, c'est à-dire impersonnelle. De là, cet admirable mécanisme de l'anglais moderne, dont la simplicité nous étonne d autant plus que nous ne comprenons guère nne langue savante sans ces rouages compliqués qu'offrent les grammaires de l'occident. Certaines formes comme / know you (moi connaître vous), rappellent tant par la coupe de la phrase, que par la naïveté de l'expression le monosyllabisme chinois. Ici l'histoire avertit le philologue que cette simiUtude n'est qu'apparente et que loin d'indiquer une infériorité de race, ^lle n'est qu'un épisode de la lutte de la nationalité anglosaxonne contre les compagnons de Guillaume le conquérant. Toutefois dans cette transformation de l'idiome britannique nous retrouvons le même

phénomène que partout ailleurs, c'est-à-dire la langue des vaincus imposant sa physionomie à celle qui va naître au contact des deux peuples. Bien que les mots d'origine française soient deux fois plus nombreux que les racines saxonnes, tous les caractères philologiques rattachent l'anglais actuel à la famille Teutonique. L'organisalion de la conquête a pour ainsi dire recouvert l'ancien idiome d une épaisse couche de mots nouveaux, mais les vainqueurs ont dû se faire aux formes grammaticales des possesseurs du sol. La structure de la phrase, les idiotismes, les racines usuelles qui forment comme le fond de toute langue sont généralement d'origine anglo-saxonne. Les mots français rappellent un idiome plus cultivé, et ont été introduits par les scribes, les clercs, les historiens, les jurisconsultes des rois normands. Souvent deux racines, Tune latine, l'autre germanique, représentant la même idée, sont coomie un dernier vestige des péripéties de la lutte. La physionomie de ces termes reflète en quelque sorte le caractère des deux peuples. Toute expression sonore, riche ea

syllabes, est d'alluvion latine, et rappelle la prolixité méridionale. Le mot au contraire est-il court, rapide, vous Tattribuez à Tidiome simple et sans fard des hommes du nord. Cette loi de la transformation du langage et du dépérissement des formes grammaticales se vérifie dans toutes les contrées qui se trouvent sur le grand courant des migrations humaines. L'Asie mineure, la Perse, rindoustan, nous offrent des exemples non moins frappants que l'anglais. On peut poser, en principe, que la grammaire d'une langue est d'autant plus simple, plus dépouillée d'artifices euphoniques ou syntaxiques que le peuple qui la parle à été plus longtemps foulé par les invasions.

Après les conquêtes viennent les propagandes religieuses qui renouvellent la face des sociétés , et dont le Boudhisme et le Christianisme peuvent être pris pour types. On voit alors dans le langage une floraison nouvelle plutôt qu'une perturbation. Toutefois les résultats sont'souvent assez profonds pour en altérer la physionomie. Un

peuple ne peut guère changer ses croyances sans ; faire subir en même temps des modifications à son idiome. Le ciel se remplit de divinités inconnues, les rites et les dogmes apportent avec eux une foule de mots empruntés à une langue du dehors. Les propagateurs de la réforme, entraînés dans les discussions philosophiques avec les défenseurs des idées anciennes, créent une

terminologie nouvelle pour exposer leurs conceptions théologiques. Des tournures étranges s'introduisent dans le langage, les mots se rapportant aux idées et aux cérémonies de l'ancien culte disparaissent, tandis que plusieurs autres prennent une acception différente. Ces changements deviennent surtout sensibles quand on compare le sens du même vocable à plusieurs siècles d'intervalle, ou mieux encore dans rantiquité païenne et dans nos sociétés modernes. Un exemple fera mieux saisir notre pensée. Tacite voulant faire Téloge de la mère d'Agricola, se sert de l'expression rara casHtate. Le mot vertu que nous emploierions aujourd'hui eut été un coptre-sens. Les rudes natures du Latium ne voyaient dans ce terme qu'une qualité virile, l'essence même du guerrier fvirj. Les premiers germes de l'acception métaphysique que^nous lui connaissons se trouvent, il est vrai, dans les traités philosophiques des écrivains du siècle d'Auguste, mais la foule ignorait ces subtilités et ne connaissait que la tradition des ancêtres. La réaction spiritualiste inaugurée par le Chris-

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tianisme donnant le pas à la nouvelle signification fit peu à peu oublier la première. Ces oblitérations de sens jointes aux formes insolites introduites par les docteurs chrétiens avaient déjà altéré le latin avant Farrivée du Monde barbare. Comparez Yapobgétiqm de Tertullien avec un discours de Cicéron, vous aurez de la peine à reconnaître la même langue. Les résultats sont encore plus saillants dans le sanscrit qui, à la suite de la réforme de Boudha, a donné naissance au pali.

Cette influence des croyances religieuses sur la littérature d'un pays n'est qu'un cas particulier d'une loi plus générale qu'on peut énoncer ainsi : toute institution doit laisser dans le langage une empreinte d'autant plus profonde, que le peuple est plus fortement régi par elle. Témoin cette admirable organisation de l'ancienne Rome qui a fait dire à un écrivain : tout historien doit être jurisconsulte, tout jurisconsulte doit être historien. Les idiomes modernes nous offrent un exemple frappant de ce que peut une institution politique sur l'économie d'une langue. On sait que dans les rap-

fis LANGAGE PHONÉTIQUE.

ports ofQciels, tout fonctionnaire se désigne par la dénomination collective nous. En appliquant à la recherche d'une telle anomalie les méthodes de la grammaire comparée, c'est-à-dire en remontant de siècle en siècle jusqu'à l'origine de cette coutume, nous la trouvons déjà en vigueur parmi les rois barbares du moyen âge. Héritiers des débris du momie romain, ils tenaient cette tradition de la chancellerie impériale. Les deux Césars et les deux Augustes avaient dû prendre cette formule pour exprimer la solidarité qui unissait les diverses parties de l'empire. Mais on peut remonter encore plus haut dans ces recherches et en trouver l'origine première dans les institutions de la république. Les deux consuls se servaient déjà de la même formule, et Cicéron, dans ses fougueuses harangues contre Catilina, se désigne maintes fois par le mot nos. {*) On doit rapporter à la même cause.

(*)Tametsi video, si niea voce perlerritus, ire inexsilium

^ animum indaxeris, quanta tempestas invidiae ncbis^ si

minus in praesens tempus recenli memoria sceleram

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l'apparition des formes yerbales qai ont presque partout aboli le tutoiement. On disait vos aux Césars des derniers temps de l'empire; les grands vassaux du moyen âge se servaient de la même expression quand ils s'adressaient à leur suzerain. {*) Les hauts barons reçurent à leur tour cette marque de déférence des gentilshommes, les gentilshoounes des bourgeois, les bourgeois du menu peuple. Aujourd'hui tous les rangs de la société portent ce titre. Les nègres eux-mêmes, dans les colonies, ont répudié le tutoiement, comme un indice de servitude. Par une réaction inévitable, le vous attribué indistinctement à toutes les classes, a fini par perdre sa valeur, et le toi reparait

taorum, at in poftteritatem inapendeat. (oratio prima in Catilinam P. IX.)

Est etiam in nobis is animus, Quirites, ut non modo nuUius audacisB cedamus, sed etiam omnes improbos ultrô seniper lacessamus. (oratio tertia in Catilinam, P. XIIj.

C) Ad vos^ domine, sicut ad meum unicum et principale recurro refugium.... humiliter vos deprecans ctexorans qoatenas mçi misererî velitis, ( Lettre de Raymond VU €omte de Toulouse à Philippe Auguste.)

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quelquefois à la place. C'est ce qui arrive dans la poésie et le style élevé. De là des inversions bizarres qui étonnent ceux qui les voient pour la première fois. L'Anglais» par exemple, qui n'ose pas prononcer le nom de devil (diable) tutoie son Dieu et réserve le vous pour ses domestiques.

Si la conquête et la propagande religieuse sont autant d'éléments perturbateurs dans Téconomie du langage, en revanche l'influence qu'un idiome exerce sur un autre par sa littérature ne saurait être que féconde. Ici, on n'a à redouter ni dépérissement de formes, ni invasions tumultueuses de mots ou de locutions étrangères. Les emprunts se faisant successivement suivant les besoins de l'époque, par la partie la plus cultivée de la nation s'encadrent sans effort dans la langue. Dès-lors celle-ci ne fait que s'accroître suivant les lois de son propre développement. Si des novateurs enthousiastes viennent à outrepasser les limites des possibilités grammaticales ou des convenances littéraires, on ne tarde pas à voir

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leurs tentatives repoussées par le génie de la langue et tomber dans l'oubli. Témoin les efforts infructueux de Fécole de Ronsard (*). Les écrivains de la pléiade avaient rêvé une entreprise au-dessiis des forces humaines. Voulant donner

(*) On sait qu'au XVI« siècle Ronsard, du Bellay et quelques autres esprits littéraires, nourris de la lecture de TantiquitéfSe proposèrent d'arracher notre langue aux fadaises énervantes de l'époque, et de la doter des beautés qu'il» admiraient dans les chefs-d'œuvres de Rome et d'Athènes. Il est peut-être à regretter que cette tentative ait échoué. On trouve chez les écrivains de la pléiade des expressions pleines de pittoresque» des tournures élégantes que personne ne désavouerait aujourd'hui. L'école de Malherbe en rejetant ces Innovations dont elle ne comprenait pas la portée a voué notre idiome à la stérilité la plus déplorable. On voulait fiaxr la langue, on Fa immobilisée. Sous prétexte de la défendre du grec francisé de Ronsard on Ta condamnée à recourir éternellement au grec barbare du dictionnaire. Pour ne citer qu'un exemple, on nous a donné pyroscaphe, qu'un Helléniste seul peut comprendre au lieu de feu-navire que tout le monde eût deviné. Le résultat de cette prétendue victoire de l'école dite du bon sens, c'est que le français est la langue la plus pauvre de l'Europe au point de vue grammatical et la plus surchargée de mots étrangers.

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m français ia souplesse qui lui manque, et cdttt allure libre et dégagée que nous admirons dana le grec, ils l'inondèrent d'un coup d'une ava* lanche de mots et de formes tirés des langues classiques. C'était en quelque sorte supprimer ief lois du temps et de l'espace dans le mécanisme du langage. Quelques contemporains admirèrent leuy audace, mais leur réforme ne devait pas temr survivre. Ils prétendaient ramener au profit de notre idiome, Tinfliience que jadis la Grèce avait exercée sur Tltalie. Ils ne s'étaient pas aperçus q,u9 les circonstances n'étaient' plus les mêmes. Quand les légions romaines mirent le pied dans rilellade» elles furent éblouies à la vue des merveilles d'une civilisation si haute. La littérature, reflet de ces magnificences, possédait des chefs-d'œuvre qu 00 n'a p^is égalés depuis. Rome, si hautaine à l'égard des nations soumises, fut subjuguée à son toqr par les splendeurs du génie hellénique. Los lettres latines se modelèrent sur les lettres grecques : poètes, orateurs, historiens, n'eurent ptoy qu'un souci, celui de reproduire l'élégance de ceux qu'ils appelaient leurs maîtres dans l'art de bieo

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aire. La jeunesse patricieDoe alla étudier à Athènes les secrets de Téloquence, la langue des vaincus devint bientôt la rivale de celle des vainqueurs. Les arts, les sciences, les dépouilles de toute sorte des cités achaïques, transportés au Gapitole, entraînèrent avec eux une foule de termes nouveaux. Ces mots, s'adaptant sans effort à ôBe langue sœur, enrichissaient son vocabulaire sans altérer sa physionomie. Ce fut comme une végétation soudaine aux formes régulières, épanouie au souffle du génie grec, sur le puissant tronc de lai langue du Latium. Cette impulsion s'est continuée jusqu'à nos jours quoique sur une échelle bien réduite, et aujourd'hui encore c'est à ïdiome d'Homère que nous avons recours toutes les fois que les progrès des sciences ou de l'industrie demandent un mot nouveau. Du reste, un motif plus impérieux. que la tradition nous force à ces emprunts. Nos idiomes modernes, usés par 'action des siècles, ont perdu, pour ainsi dire, cette faculté de création spontanée que possédaient à un si haut degré les langues antiques, et dont l'anglais et l'allemand conservent encore

SA, MARCHE. 7t^

des traces. Nos mots, surchargés de syllabes, sou^ d'ailleurs trop longs pour se souder entre eux. Nous ne pouvons exprimer une idée nouvelle qu'à l'aide d'une périphrase. Le grec se tire d'embarras grâce à ses racines monosyllabiques et à leur tendance à la fusion. N*est-il pas plus courte en effet; de dire : télégraphie, que de parler de Yairt qui transmet Vécriture à distance.

Toutefois, de puissantes digues s'opposent à. ce que les emprunts faits à une littérature étrangère deviennent par leur fréquence une cause d'obscurité, de dépérissement du langage. Tout mot nouveau est d'abord vu avec méfiance. Il n'est accoté, et si l'on peut s'exprimer aiosi^ admis à circuler, que lorsqu'il répond à un besoin littéraire réel, et que sa physionomie lui permet d'entrer dans le cadre de la langue. Dictionnaires, grammaires, académies, écrivains, bon sens ' populaire sont autant d'entraves qui protégeai chaque idiome contre les innovations téméraires des novateurs.

Généralisant ce que nous venons de dire sur les influences réciproques des peuples, on peu!

poser en principe qu'une littérature a d'autant plus d'action autour délié qu'elle reflète une

civilisation plus haute. Dès que deuï nations $ont en contact, l'instinct de l'émulation (es porte à s'emprunter tout ce qui, dans les arts, les sciences, l'industrie, excite leur admiration. De ^ là, autant de modifications du langage. On peut yérifier ce fait à l'égard des pays qui avoisinent nos frontières : nos longues guerres avec les tribus<germaniques ont introduit dans le français nombre de mots tudesques tirés de l'art militaire. Les merveilles de la renaissance nous ont familiarisés avec l'italien, et la terminologie musicale nous vient d'au delà des Alpes. L'Angleterre, caractérisée par le génie pratique de ses habitants» nous fournit chaque jour des termes de banque, d'industrie, de langue commerciale, tandis que son aristocratie fait passer dans nos salons ^es expressions de sport et de High-life. L'Espagne elle même, abritée par sa position péninsulaire du grand courant européen, a eu son époque de gloire et de rayonnement littéraire. On sait qu'une génération d'écrivains et d'artistes s'éleva pour

SA MAKCHE. 17

célébrer la. grandeur de Tempire fondé par Çharles-Quint. Pendant plus d'un siècle la poésie française alla s'alimenter à ces sources, et c'est en étudiant Lope de Véga et Calderon que Corneille s'inspira de cette fierté castillanne dont le Cid et Cinna nous offrent de si beaux reflets. Telles sont, abstraction faiic de l'écriture (*), les principales causes qui amènent la transforpiation de la parole. Ces circonstances une fois établies, il devient facile de suivre les modifications qu'apporte le cours des siècles dans la marche du langage Tout idiome, avant d'être fixé par un monument national, est un milieu mobile où les éléments phonétiques flottent et disparaissent comme les feuilles d'une végétation incessante. C'est du moins le sort de la plupart des dialectes que l'on rencontre dans les forêts du Nouveau-Monde. Rien ne venant arrêter co

(*) L^influence de Técrîtare sur réconomie du langage est de beaucoup la plus féconde en résultats. C'est à cause de son importance que nous en avons fait une étude J^ part: ta Physiologie du langage graphique.

travail de rénovation continuelle qui est un des iraits caractéristiques du langage, les générations ne se lèguent pour ainsi dire qu'un des engrei'\f^ro9, de la machine phonétique, le moule iij variable de la grammaire. Mais lorsqu'un peuple possède des productions littéraires, chants religieux, hymnes patriotiques, codes de lois, ces monuments, même sans l'auxiliaire de l'écriture, suffisent pour préserver la langue des altérations syllabiques, ou du moins pour les ramener à des limites si étroites, qu'elles ne dépendent plus de l'action individuelle, mais du Jenl travail des siècles. Si alors on compare les diverses formes d'une langue à ses différents âges, on voit se dérouler certaines lois affectant ^'existence des idiomes, le dépérissement des mots, et l'évolution de la pensée.

Le premier de ces effets séculaires est dj réduire de plus en plus les dialectes au profii d'un idiome littéraire. Nous avons dit qu'à l'origine chaque tribu avait ses procédés phonétique^ et que la langue suit les vicissitudes de la peuplade. Dès qu'un état s'est agrandi, il ne tarde pas à s'élever une littérature. La caste sacerdola^^ érige ses dogmes en corps de doctrine, les guerriers chantent leurs victoires, les écrivains retracent les annales de la nation. La langue officielle, s'étendant peu à peu sur les pays conquis, chasse devant elle les idiomes des peuplades vaincues. C'est le chêne de la forêt faisant le vide autour de lui sous la double action de ses racines qui épuisent le sol, et de son feuillage qui prive

les plantes voisines de lumière et de chaleur. Les patois de nos provinces disparaissant chaque jour devant la langue d'oit, indiquent les incidents ^c la lutte, et la résistance désespérée des dia« lectes destinés à périr. Bien que certains géographes affirment sur'Ious les tons Tunité française» Il n*en est pas moins vrai qu*au point de vue phi* k)logique cette homogénéité n'est qu'un mirage du patriotisme. Nombre de déparlements Iritués à la périphérie du territoire conserveift encore le langage des temps mérovingiefis. Le Provençal, le Catalan, la langue d'oc, le Basque, teBt*eton, le Flamand, l'Alsacien et d'autres patois isecondaires sont autant de protestations vivantes t^ntre les conclusions hâtives des htslot^eiis nationaux. Cependant plusieurs de ces dialectes pnt eu leur littérature. Le Basque et le Celtique se partageaient jadis la Gaule Plus tard, les trou- 'Kàdours provençaux rivalisaient avec les trouvères ^u Nord. La langue française suivant tes progrès de la monarchie, a d'abord réduit ces idiomes au rUe de patois; puts, prenant une prépondérance définitive depuis que diaque vHIage a son

jécole et que la vapeur y apporte chaque jour les ehefs-d'œuvre de notre littérature, elle a forcé ces patois à reculer devaj>l elle. La génération qui s'élève ai)prend le Français en même temps qpe le jargon de ses nourrices et les Tait marcher de pair. Celles qui suivront oublieront de plps en plus ridiome des ancêtres comme une vieillerie de mauvais goût Deux des plus anciennes langues du pays, le Basque, l'ancien Ibère et le Breton le dernier représentant du Kymrique, réduits aujourd'hui à un coin de terre qui se restreint chaque jour, sont sur le point de s'éteindre. Ce phénomène se retrouve partout. Par delà les Pyrénées, nous voyons le Castillan faire oublier les dialectes des anciens royaumes de la Péninsule; en Allemagne, Tidiome saxon devenu la langue littéraire depuis Luther, étouffer les autres variétés de la souche germanique. L'Anglais a succédé au Gallois, au Gaélique, au Comique, tandis que la langue toscane, comme son aïei^Ie la langue Jatine, aspiic h devenir la langue ràtionale de ritalie.

Si maintenant nous étudions l'action du temps

^ur les éléments mêmes du langage, nous trouvons tine loi, qui semble n'être qu'un cas particulier

(les effets séculaires de la nature sur tout ce qui vit et s'agite dans Tunivers. Les mots engrenés les uns dans les autres par les exigences dje la phrase, s'usent dans ce frottement continuel, arrondissent en quelque sorte leurs formes comme pour rouler plus facilement les uns sur les autres et se prêter sans effort au jeu des organes de la parole. La vitesse de la prononciation syncope les syllabes, contracte les .voyelles, change les longues en brèves, fait tomber les désinences. L'oreille se débarrasse à la longue de toute articulation rude ' ou peu euphonique , de toute aspiration pénible ou heurtée. Il suffit de rapprocher un terme latin de son dérivé français pour qu'on soit frappé de la dénudation que celui-ci a subie. Chaque génération lui enlève , si j'ose dire, un élément syllabique. Prenons comme exemple le mot magistrum. Si nous suivons ses iransformations à travers les âges, nous trouvons échelonnées à diverses distances, comme autant de traînées successives, les formes magistrtm.

SA MARQIE. 83

magistre, mahistre, maistre, maître. Magistrufi lui-même pouvait avoir eu une forme plus ancienne et plus complexe, tandis que maître s'écrira peut-être un jour métré. Il n'y aurait donc aucun paradoxe à soutenir qu'il est passible de déduire l'âge relatif d'une langue du degré d'aspérité ou de douceur de ses syllabes. On peut comparer un idiome à un fleuve, qui, d'abord torrent lorsqu'il descend des montagnes où il prend sa source, ne roule que des cailloux anguleux, les arrondit par leur frottement réciproque à mesure qu'il s'avance dans la plaine , et ne charrie plus que des sables à son embouchure.

L'action des siècles n'est pas moins sensible sur le symbole que sur la forme, sur l'idée que sur le mot. L'interprétation de la nature estjun problème trop vaste pour que la parole y suffise jamais, quelque longue que soit la période dévolue aux destinées humaines. Chaque âge, chaque génération en déchiffre un lambeau suivant' sa puissance d'analyse appliquée au cours des événements. On ix)urrait considérer l'im-

'84 LANGAGE lilONfiTIQUE,

tnense cyc]e ^es idées comme dispesé par coa- Ches d^autant plus diff.eiles à atteindre» qu'elles l;*enroncenl <]avanta}|[e dans les r^pKs de notre -existence et dans les mystérieux arcanes ^e Toni- ^ers. Les premieis hommes n'ont vu que la surface. De là ces expressions naïves et crues que Hious admirons dans les langues primitives, et ^oe nous n'oserions transcrire dans nos idiomes IQQodernes. Tous nos efforts tendent à découvrir les nuances échappées à nos pères , et révélées chaque jour par une analyse plus profonde ou 'plus attentive. Les mots, ainsi détournés de leur j^ignificalion naturelle, se surchargent d'une foule d'acceptions vagues, flottant parfois dans une «iBétaphysique insaisissable. Le terme :propre f:iit place à la périphrase, le style prend des allures liëvreuses, l'idée est aussi torturée que l'exprès- •fiion (*). On peut avancer que la littérature d'un 'f)euple est d'autant plus mamérée qu'elle a été

C) Cette tendance qui lest précisément t<^le de notre '^époque a un amire încôiivéïiiéiii « eètnl d'Alourdir la (làrase 4\ de tioyat la pensée • dans -^eâ ooatouro insaisissables.

plus longtemps soumise aux vicissitudes de ,1a civilisation' On aperçoit ainsi deux courants da^s la marche des langues : l'un à la surface qui use 4es mots par l'action des siècles, l'autre agissant à Tinlérieur, et nuançant de mille manières l'idée et l'agencement de la phrase. De ces deux forces doit sortir la résultante qui réglera l'allure définitive du langage. Il nous serait cependant dif-

Prêtions un exemple dans la correspondance parisienne d^un de Dos grands journaux :

<« Le Gouvernement n'a pas été généralement trouva 6>en venu à contester Texercice des droits électoraux inhérents à Fessence môme du suffrage universel. »

Cette expression trouvé bien venu^ laisse dans Fesprit un vague, je dirais presque une confusion d'idées qui répugne à notre instinct littéraire. Quelle différence avec la netteté, la précision des écrivains du grand siècle ! Chei eux, le mot était tO|,ujours en parfaite harmonie avec Fidée. C'est là tout le secret de leur style incomparable. Peut-être les exagérations de la littérature actuelle nous ramènerontelles un journaux formes simples et sévères des grands mattres ; Fhistoire nous offre .maints exemples de cette réaction contre le mauvais goût. Contentons-nous de rapl»eler Mal ' erbe et Molière.

11 est à remarquer que les efforts tentés en sens contraire,

ficile de tracer sa destinée. L'humanité est encore jeune. Les défaillances qui forment le tissu de noire histoire politique, religieuse et scientifique, rappellent bien plus les tâtonnements de peuples enfants que révolution normale de races viriles. Pour parler la langue des géoi mètres, nous n'avons pas encore assez d'éléments de la série pour achever la courbe de développement du langage et fixer le dernier terme. La seule chose qu'on puisse affirmer c'est que tout idiome se transforme avec la civilisation dont il n'est que l'expression, et devient une langue nou-

c'est-à-dire pour donner à notre langue une allure plus libre, plus dégagée, n^ont jamais abouti. Dans le drame de y.' Hugo on rencontre souvent des vers dans le genre de celui-ci : •

Son frère fut-il pas orateur de la Chambre?

(Cromwell, acte !«>', scène VIII).

Cette manière de parler n'est pas d''aujourd'hui. On la

trouve déjà dans les écrivains de la pléiade. Ronsard disait :

Allons voir si la rose A point perdu cette véprée Les plis de sa robe pourprée.

Ces formes elliptiques de tout temps chères au populaire, paraissent trop hardies aux écrivains. Du reste, il s'agit ici

SA MARCUE. 87

velle, toutes les fois que ses deux caractères essentiels, texture grammaticale et vocabulaire, offrent des lignes de démarcation sufBsamment tranchées. L'idiome disparu prend alors le nom de langue morte. Mais ce n'est là qu'une figure ; un idiome ne saurait s'éteindre qu'avec le peuple ,qui l'a parlé. S'il s'agit d'une langue littéraire, elle laisse derrière elle des monuments qui rappellent ses formes phonétiques aux diverses époques qu'elle a traversées. C'est ainsi que le vieux français de Rabelais et de Froissart , la langue encore plus inintelligible de Joinville et de Yillehardouin, l'idiome barbare de l'époque franque, et le

d'une construction grammaticale plutôt que d*une simple expression, et on sait que si le dictionnaire d^un idiome se modifie par Faction des siècles, le cadre de la grammaire est en quelque sorte immuable.

Au résumé on peut établir trois tendances bien marquées dans réconomie de notre idiome. Le peuple qui pousse à Tellipse, la littérature officielle qui tend à la périphrase, et la langue scientifique qui ne s'attache qu^à la précision. La première influence a toujours été nulle, tandis que la seconde, jadis toute-puissante, est aujourd'hui contrebalancée et sera peut-être un jour primée par l'influence scientifique dont le développement s'accroît de plus en plus.

88 LANGAGE PHOI^QUE.

dialecte incaite 4es premiers pâtre? de TQe ^de France, ne 6ont que des manifestations diverses du langage, qui, par révolution des siècles, devj^ît amener le français actuel. Ces formes, aujoord'iâui immobiles, sont autant de troncs sir lesquels s'entent de nouveaux dialectes qui. devenait souclies à leur tour, rappellent ces polypiers gigantesques des mers du sud , dont chaque bourgeonnement est un anneau qui doit relier Tarbre à la pousse suivante.

Citons enfm comme dernier effet de Tactioa séculaire que subit le langage, le nivellenient grammatical, c'est-à-dire la disparition graduelle des irrégularités qui masquent l'unité de chaque idiome. Il serait difficile, sinon impossible, de trouver une langue à structure irréprochable. Le verbe surtout, la partie la plus délicate et la plus travaillée du discours, présente d'ordinaire des anomalies dans sa composition. Plusieurs désinences correspondent souvent à une même idée. Ce sont quelquefois les derniers . vestiges

du milieu chaotique d'où sortirent les premiers e$sais du langage. La spontanéité individuelle qui

SA HARGHE. 89

présidait à ta genèse âe chaque dialecte se prêtait (fifOcileinefit à Vunité grammaticale oa syntaxiqoe. D'autres fois des flexioDs ^tant tombées dans certains mots firent oublier la symétrie primitive. II en réscdta ce qa*on appelle, en termes de grammaire , plusieurs systèmes de conjugaisons. Cependant, à mesure qu'une littérature se développe » on voit le type » le plus en harmonie avec le génie de la langue, chercher à prédominer, tandis que les autres restent immobiles ou tendeet à s'«ffaeer. Les f(H*mes négligées deviennent bientôt anormales et finissent par disparaître, témpin

l'Anglais et l'AIiemand, les plus vivantes, Iqs plus élastiques de nos langues classiques. Lia liste des verbes irréguKers y diminue de jour ep jour. Quelque chose d'analogue a lien dans le français toutes les fois que nous y introduisons on mot étranger. La première conjugaison étant de beaucoup la plus nombreuse, tous les verbes nouveaux se moulent sur œ type. Nous disons tHéqraphi^ , photographier , galvaniser , etc. ; toute autr^ terminaison nous semblerait barbare. On peut faire la màne remarque sur la iangue

latine ; la plupart des verbes d'origine étrangère prennent pour paradigme celui de la première conjugaison. On sait que c'ast la plus répandue.

Tels sont les faits les plus saillants que nous offre la marche du langage. Nul doute qu'une analyse plus attentive ne révélât d'autres observations également pleines d'intérêt. Mais nous ne faisons ici qu'une esquisse et non une éliide complète de toiiic^s les modifications qui peuvent se présenter dans le développement de la parole. A travers toutes cps métamorphoses on distingue comme trait commun, la tendance qu'ont les langues à se dégager de plus en plus de la nature, comme la musique du chant, et à devenir un instrument purement passif. L'impersonnàlilé algébrique, voilà le dernier terme de révolution de chaque idiome. Inutile d'ajouter que les lois de la science phonétique ne peuvent s'appliquer dans toute leur généralité qu'aux langues longtemps soumises aux vicissitudes des peuples et des sociétés. Les dialectes restés en dehors du courant humain ne les rappellent souvent qu'en partie ; mais ils offrent en revanche un avantage

SA MABCHE- 91

inappréciable , celui de conserver intactes les premières forroes^de la parole. Il nous reste à étudier l'action que la contrée, la race, le climat impriment à la physionomie du langage et à la destinée de chaque idiome.

DESniÉE DU LAH6A6E.

D'après ce que nous avons dit sur la formation au langage, on voit qu'on peut te considérer comme un miroir où doivent se refléter à la Tois le sol, le climat, la race, en un mot les influences diverses qui agissent sur notre organisation pho* hétique. Ces traits, souvent effacés dans les langues modernes par le travail de décomposition séculaire, sont nettement accusés dans la pfupart des idiomes primitifs. Là, tous les éléments de la parole, rhythmejnlonation, agencement des syllabes, déroulement de Tidée , rappellent presque à chaque mot un instrument vibrant à Tunisson des harmonies extérieures. Mais ces éléments $ont loin de s'appliquer indistinctement à toutes les modalités que répercute le clavier

humain. L'idée, c'est-à-dire le dessin de la pensée, la contexture de la phrase, émanant directement de notre nature, reflète plus spécialement le génie de la nation, les aptitudes de la race. C'est dans l'essence musicale du mot, le son, qu'on rotrouve le relief du sol, la physionomie du climat et du paysage. Le mot lui-même, considéré comme expression de l'idée, participant des deux composantes du langage, la nature et l'individu, rappelle à la fois l'homme et les influences du dehors.

De ce que notre premier syllabaire a été puisé dans le milieu qui nous entoure, il résulte que plus la nature parlera aux yeux, aux oreilles, aux sens, à l'imagination, plus les notes de la gamme phonétique seront pleines, vibrantes, accentuées. De là . cette variété infinie de sons dans l'échelle musicale des langues qui comprend toutes les nuances , on pourrait dire toutes les possibilités de la vocalisation humaine. Les influences climatériques d'un lieu variant avec sa position astronomique, c'est d'abord dans la latitude {*) qu'il

(') L'absence complète de consonnes aspirées dans Ti-

faut chercher les causes qui impriment aiix langues leur physionomie extérieure. Les régions boréales ingrates à Thomme, au sol, au paysage, à la nature entière, n'offrent guère pour perspective que le crépuscule des longues nuits polai-

diome de la côte de Malabar et la fréquence de ces mêmes consonnes dans le sanscrit démontrent une loi très-importante et qui n'a pas encore été posée. C'est que tout idiome qui n'a point d'aspirées doit naître et se développer dans une région voisine de l'équateur ou qui en ressente toutes les influences ; tandis que tout idiome qui a beaucoup d'aspirées, doit naître et se développer dans des régions tempérées ; comme tout idiome où les gutturales dominent, doit naître et se développer dans des régions voisines des pôles, de sorte que la latitude d'un peuple étant donnée, on peut en conclure la nature de son idiome ; comme un idiome étant donné, on peut aussi en conclure la latitude du peuple qui le parle ou qui l'a parlé.

On peut aussi poser cette loi, que dans les régions équatoriales les voyelles ouvertes ou sonores dom^'nent, tandis que dans les régions polaires ce sont les voyelles fermées ou sourdes, et dans les régions tempérées, les voyelles intermédiaires ; dans les premières elles sont fréquentes, dans les secondes elles sont rares. De sorte que Féchelle vocale peut servir à déterminer la région à laquelle appartient une langue donnée. Pauibier.

res, pour harmonies que les plaintes sinistres des bétes fauves répondant aux sifflements aigus de la tempête. Un tel climat est peu propre à façonner des organes mélodieux . Aussi, tout idiome caractérisé par des sons rauques, des aspirations heurtées, des cliquetis de consonnes, désigne-t-il une langue du Nord.

Transportons-nous maintenant dans les contrées tropicales, nous serons frappés du contraste. Ici, plus de ces frimas âpres, de ces brumes froides et monotones, de ces nuits sans réveil. Un ciel d'une sérénité proverbiale, des paysages splendides, une température énervante, tout conspire pour adoucir le jeu des organes. Dès lors les intonations paresseuses remplacent les chuintements disgracieux, aux aspirations gutturales succèdent des sons pleins de mollesse et de douceur. La charpente elle-même du mot, la consonne, semble disparaître i)erdue, pour ainsi dire, dans une mer de voyelles. Comme tout ce qui vit sous les trq)iqnes, la parole se produit sans effort. Entre ces deux points extrêmes, région polaire et zone équatoriale, s'échelonnent

par degrés insensibles toutes les nuances intermédiaires. S'avance-t-on vers le Sud, les mots se dépouillent peu à peu de leurs éléments sifflants et gutturaux, tandis que les voyelles sourdes deviennent pleines et sonores ; remonte-t-on au contraire vers le Nord, on voit les idiomes perdre leur naollesse et prendre une accentuation de plus en plus virile. Les voyelles qui sous Téquateur constituent presque toute la trame du mot, ne sont plus ici que les liaisons nécessaires des articulations syllabiques. Telles sont la plupart des langues de l'Europe occidentale.

Il ne faudrait pas cependant, par une conclusion hâtive, croire à une loi absolue dans la marche décroissante des aspérités du langage à mesure qu'on s'éloigne des pôles. Il est permis de conjecturer que ce principe serait rigoureusement vrai si le globe présentait partout une surface uniforme au lieu d'être sillonné en tout sens par des chaînes de montagnes. On sait que chaque massif montueux est découpé par des gorges transversales terminées elles-mêmes par

des vaîlées. Chacun de ces systèmes reproduit

sur une petite échelle les divers paysages et les influences climatériques qu'on rencontre entre le pôle et les tropiques. Les pics élevés attirent la foudre, par suite Touragan et la tempête ; les neiges qui les recouvrent au sommet y font naître les phénomènes propres aux régions boréales. Les mêmes causes agissant sur le mécanisme phonétique, les mêmes effets doivent s'ensuivre, et les organes reproduisent ces stridulations étranges qui semblent le propre des idiomes du Nord. Il faut donc, si Ton veut connaître la résultante mathématique de Taction du sol et du climat sur les langues, corriger, comme dans tant d'autres phénomènes physiques, les effets de la latitude par ceux de l'altitude. Ajoutons que l'influence de l'altitude est souvent assez forte pour neutraliser celle qui résulterait du parallèle. Il suffit, pour s'en convaincre, de comparer les variétés d'une même langue répandue à diverses hauteurs, telle que le Grec ou l'Allemand. Les dialectes des montagnards de la péninsule Hellénique contrastent d'une manière frappante par leur rudesse avec la douceur de

Vidiome parlé à Corinlhe, à Athènes, ou sur les côles dlonie. Un étranger qui entendrait converser un pâtre des alpes suisses et un habitant des plaines de la Baltique, une Dame de Berlin par exemple» ne pourrait croire que les deux interlocuteurs parlent la même langue. On sait cependant que Berlin est de près de sept degrés plus au Nord que les contreforts du mont Blanc. Du reste, cette différence d'accentuation entre l'idiome des grandes villes de la plaine, et celui des bourgades des. montagnes tient encore à d'autres causes non moins puissantes que les actions climatériques. Prenons pour exemple l'habitant des hautes montagnes dont les occupations sont presque toutes pastorales. Cet homme ne vit qu'avec la nature. Son langage est moins un dialogue avec ses semblables, qu'une suite non interrompue de cris, de menaces, d'articulations intraduisibles adressées aux bêtes rétives ou vagabondes de son ^troupeau. Ces cris, lancée de toute la force de ses poumons pour franchir les distances, entraînent l'habitude des sons rauques, durs, saccadés. C'est là la seule éducation

liUéraire que reçoive le x pâtre dans le cours de soD existeuce. Supposons maiDlenant que des événements ramènent dans une ville de la plaine. Quelque effort qu'il fasse pour se mettre à Tunissou de ses interlocuteurs, il ne pourra jamais modifier son timbre façonné aux exigences de la vie des monts, ni adoucir le jeu de sa vocali-, sation. On ne devra donc pas s*étonner si ses paroles deviennent quelquefois inintelligibles pour le citadin. Celui-ci, au contraire, parlant presque à mi-voix dans les causeries journalières du cabinet, du comptoir, du salon, se dépouille à son insu de toutes les aspérités de son idiome. Rien de rude, de disgracieux dans sa bouche; sa conversation n'est pour le montagnard qu'un jargon efféminé dont il a souvent peine à percevoir le sens et les noies.

L'étude des mots considérés , non plus dans tears éléments phonétiques, mais si Ton peut s'exprimer ainsi, dans leur physionomie intérieure , offre des rapprochements non moins dignes d'intérêt qae les précédents. Ici la nature n'est plus seule à imprimer à la parole ses influences fatales. L'homme commence à dessiner sa personnalité, les traits caractéristiques de sa race se révèlent par la manière dont il interprète les tableaux qu'il a sous les yeux. Chaque expression verbale d'idée abstraite reflète autant la spontanéité de l'artiste que la passivité de l'instrument . €e fait avait principalement frappé Flmpératrice Catherine, lorquelle s'occupait de son dictionnaire universel : « j'ai remarqué, dit-elle, que ce

qui veut dire ciel dans une langue, signifie nuage , brouillard, vmlte^ dans d'autres; que le mot Dieu, dans certains dialectes, signifle le Très- Fldui ou le ton, dans d'autres le soleU ou le /"m. » I! iû*.4 pas difficile de voir qu'une langue qui désigne l'idée de Dieu par le mot soleil, rappelle un pays situé entre les tropiques, ou une de ces contrées privilégiées des zones tempérées, comme i'Ëspagne ou l'Italie, dans lesquelles le ciel est éternellement pur. Mais ce même mot révèle un grossier matérialisme de la part de la peuplade, ou tout au moiûs certaine paresse d'esprit qui mettant le symbole a la place de l'idée empêche celle-ci de s'épurer pour s'élever à des notions plus hautes. C'est ainsi que certaines tribus Indiennes appelant leur Dieu îwpan (tonnerre) sont regardées comme les races les plus dégradées du Nouveau Monde (*). L'idée de hon au contraire appliquée à

^) L'idiome des Botocudos (tribu indigène du Brésil) permet de faire des rapprochemenis curieux. Montrez-vous à ces sauvages un bâton, ils vous répondent Ichoon (arbre) ; pour eux, un bâton n'est qu'un arbre débarrassé de ses branches; leur demandez-vous ensuite le nom d'une

la même dénomination accuse des aptitudes métaphysiques très prononcées et appartient indubitablement à un rameau des plus nobles de la souche aryenne confiné , suivant toute probabilité, dans une région montueuse et froide. Parfois le même objet prend une signification diamétra^

poutre, ils vous répondent encore ichoon ; d'une branche, d'un morceau de bois, d'un pieu, etc, toujours tchoon. Lé mot po. doit à lui seul représenter suivant l'occasion U main, le pied , les doigts, les phalanges, les ongles, les talons et les orteils. La bestialité qui semble leur unique code, ressort surtout des mots composés. Veulent-ils parler d'un homme sobre, ils l'appelleront couang^-mah (ventrer vide) ; de la nuit ils diroiît taiou-té-tou (temps de la faimj parce que aussi gloutons qu'imprévoyants, ils ne savent garder aucune provision, et sont obligés, la nuit, d'attendre avec impatience le retour de la lumière pour donner satisr faction aux exigences d'un estomac toujours inassouvi. Chez la plupart des peuples, du moins chez les nations de TOccident, la notion du juste a précédé celle de l'injuste, comme l'indique la composition de ce dernier mot dans les diverses langues in-juste^ tm-geredU^ in-iquus (pour in-aquusj, adikoSy etc. Chez les Botocudos c'est tout le contraire : l'état normal c'est le voleur nyinkeck ; un honnête homme sera par conséquent un non-voleur nyinkeck-amnoup. De môme le mensonge iapaouin étant l'habitude, la règle, la vérité deviendra iapaouin-amnoup (un non mensonge).

104 LANGAGE PHONËTIQRE

lement opposée en changeant de pays. Vassa fœtidaf par exemple, considérée comme parfum par les Indiens, s'appelle dans leur langue nmurrifvre des Dieux^ tandis que les allemands la désig!u iil sous la dénomination plus juste, selon nous» de stertms diaboli.

Veut-on maintenant reconnaître dans le langage l'élément purement humain, qu'on interroge l'agencement des parties du discours, c'est-àdire la phrase, la période, le style. Là les influences de la nature deviennent presque insaisissables, tandis que l'homme, la nation, la race, s'y reflètent tout entiers. On sait, en effet, que la contexture de la phrase n'est autre chose que l'architecture musicale de la pensée, le déroulement, l'analyse de l'idée. Or l'idée est un tableau qu'il s'agit de décomposer et de représenter ensuite à l'aide de la parole, en groupant les éléments c'est-à-dire les. mots, suivant les règles de cette perspective idéale qu'on appelle logique. Les races inférieures incapables d'analyse ne voient d'ordinaire dans l'idée qu'un bloc qu'elles rendent par un mot, quelquefois par un simple

monosyllabe. Les langues des tribus indiennes sont riches en exemples de cette sorte. Pour ces peuples être blanc, U est blanc, cela est blanc, n*éveille à l'esprit qu'une seule image irréductible, qu'ils traduisent par le même mot. Ce défaut d'analyse n'accuse que trop les tendances et les destinées de cette race, car on sait que rebelle à tout progrès, elle préfère aller s'éteindre dans le désert plutôt que de répondre à l'appel de la civilisation.

Les peuples issus de la même origine, mais séparés par le cours des siècles, offrent également dans leur langage des différences assez tranchées, pour que généralisant la belle expression de Buffon, c le style c'est l'homme, » on puisse dire avec non moins de certitude : le style c'est la nation. Prenons pour exemple deux peuples voisins et de souche aryenne, la France et l'Angleterre. Avons-nous essuyé un orage, nous nous disons trempés jusqu'aux os. Accoutumés dès l'enfance à cette manière de parler, nous ne nous sommes jamais demandé si la métaphore était juste. Les étrangers reconnaissent là

106 UINGÂGE PHONÉTIQUE.

ce qu'ils appellent, non sans raison, l'exagération française. L'anglais plus calme, plus positif, plus exact dans sa manière d'analyser ses sensations,* dira avec plus de justesse : / am wet till the skin. (Je suis mouillé jusqu'à la peau). Le caractère des deux nations se peint dans cette seule phrase.

C'est surtout dans le parallèle des races que sont sensibles les modiQcations du langage. Ici tout change à la fois, racines, syntaxe, coupe du discours, analyse de l'idée, perspective de la pensée. Considérons les deux groupes aryen et sémile qui depuis les premiers âges de l'histoire se disputent la prééminence de l'occident. Je ne connais rien Âe plus saisissant' pour mettre en relief les tendances divergentes des deux races que le rapprochement de deux poèmes presque contemporains, le livre de Job et le Promélhée d'Eschyle. (*) Lie sujet est, à vrai dire, le même dans les deux poèmes. Chez le tragique grec, nous voyons un vaillant fils de la terre se raidissant

C) Et Job se leva , et il déchira son manteau, et il rasa sa tête , et il se prosterna à terre , et il adora, et il dit : Nu Je suis sorti du sein de ma mère, et nu j'y rentrerai. Jéhovah

devant une volonté inflexible, lançant des imprécations contre le ciel, et menaçant de sa vengeance lautenr de ses maux, le tout puissant Jupiter. En vain Mercure vient-il le prévenir que ses blasphèmes sont arrivés jusqu'aux oreilles du maitre des Dieux, et qu'il va être enseveli sous les débris de la montagne s'il ne mesure ses plaintes. Le Titan redouble ses cris de fureur jusqu'à ce qu'il disparaisse foudroyé dans les entrailles du Caucase. L'intérêt monte et grandit à chaque ligne. Le dénouement, digne de la grandeur du sujet, atteint au sublime. On sent comme

m'a tout donné, Jéhovah m'a tout enlevé, que le nom de Jéhovah soit béni !

Ce que Mercure vient de m'annoncer je lé savais ! un ennemi est frappé par son ennemi rien de plus simple. Et maintenant tombez sur moi, foudre aux sillons tortueux, à la ' pointe meurtrière; tonnerres, vents furieux déchaînez votre rage dans les airs ; faites bondir sur ses fondements la terre avec ses racines; confondez dans feiïroyable tourbillon et les flots de la mer et les feux des astres ; que Jupiter précipite dans le noir Tartare mon corps entraîné par une violence impitoyable, irrésistible ; n'importe : il ne m'ôtera pas la vie.

<un souffle épique qui anime tous ces personnages : Vulcain Texéculeur des arrêts de Jupiter, assisté ^e ses deux aideé formidables, la Force et la Puissance, le chœur des Océanides et le vieil Océan leur père, enfin l'indomptable fils de la terre, le Titan Prométhée. Quel contraste si nous passons au poète Hébreu ! Ici trois individus à physionomie douteuse, remplacent le chœur si gracieux, si frais des Océanides. Un pauvre diable affolé par la douleur et la misère représente le Titan. Ceé quatre personnages mis en présence anonnent des heures entières sans pouvoir sortir du même thème. La las&itude seule fait intervenir le dénouement. Un moment d'impatience étant échappé à Job, une voix terrible lui demande compte de ses imprudentes paroles, et aussitôt Tinforluné de se prosterner dans la poussière et d'affirmer son néant. La destinée des deux races aryenne et sémite semble ressortir de ces deux œuvres. Dans la prostration de Job, dans cette abnégation de tout son être devant les décrets du Ciel, on peut lire les terreurs, les superstitions qui pèsent sur les siècles les plus

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sombres de notre histoire, lorsque après la dissolution de la société romaine, le monde effaré chercha un refuge sous Tégide de Jéhovah, seul survivant alors du Panthéon ancien. Et ce Titan indompté, n'est-il pas la personnification vivante du génie Hellénique escaladant TOlympe, ravissant le feu sacré, luttant contre les Dieux, succombant avec eux sous la double invasion Germanique et Sémitique, secouant, par intervalle son linceul avec des convulsions terribles, reparaissant enfin victorieux, rajeuni et transformé et donnant coup sur coup la renaissance avec Michel-Ange, la réforme avec Luther, la science avec Descartes !

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