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De ce que nous venons de dire sur les influences que l*homme et le sol exercent dans réconomie du langage, on peut tirer une conséquence immédiate dans la classification des langues. C*est que les grands embranchements doivent correspondre aux diverses races humaines . Si Ton compare, en effet, les groupes d'idiomes établis par la philologie moderne, on voit du premier coup d'œil, qu'ils concordent de la manière la plus frappante avec les familles de l'espèce humaine données par les naturalistes. Les trois grandes divisions du langage génératement admises comme formant autant de groupes irréductibles, c'est-à-dire les langues monosyllabiques, les langues à flexions et les langues agglutinantes
correspoDdeDt à trois races distinctes, la race ïloogolique, la race Caucasique, et la race cuivrée. Le groupe des langues à flexions le mieux connu jusqu'ici, se subdivise à son tour en deux familles également irréductibles, la famille aryenne et la famille Sémitique. La première comprend la plupart des peuples Indo- Européens, la seconde, toutes les- nations comprises sous la"^
dénomination de Sémites ; or, on sait que ces deux races ne diffèrent pas moins par leur conformation extérieure, leurs mœurs, leurs aptitudes intellectuelles, que par le langage. Nul doute que cette loi d'analogie ne se généralise à mesure qu'on entrera plus profondément dans le domaine des langues, et des caractères physiologiques dès peuples (*).
{*) Nous ne donnons aucan détail sur la division des embranchements en familles, parce qu'une division méthodique repose sur la comparaison des éléments alphabétiques, et que cette étude appartient au langage graphique. En outre une classification générale suppose la connaissance approfondie de tous lés idiomes ou dialectes qui se parlent à la surface du globe, et nous ne connaissons encore d'une
Chose digne de remarque ! Si Ton compare les langues au double i)oiût de vue de leur ph^siopomie extérieure et de leur rouage intime, on est conduit à les grouper en deux séries qui se pondèrent et s'équilibrent en quelque sorte, comme si l'élément musical ne pouvait se développer qu'au détriment de l'élément logique. Des formes sonores, colorées, harmonieuses se prêtent difficilement aux sévères méthodes de l'analyse, tandis qu'un peuple habile à pratiquer les abstractions mathématiques, manie d'ordinaire un idiome peu soucieux des délicatesses de l'oreille. Science et poésie, musique et algèbre semblent s'exclure dans le domaine du langage. Qu'on lise une strophe de Dante à côté de quelques lignes du Paradis perdu : tout homme de goftt verra dans les expressions cadencées, solennelles de rilalien, l'image vivante d'un peuple artiste, tandis^que les sons brefs, gutturaux de langlais, lui rappelleront une nation de mar-
manière satisfaisante que le groupe aryen et le groupe sémitique dont nous avons indiqué les principales subdivisions aux premières pages.
chands dédaigneux de toute harmonie et n'ayant d'autre souci que celui de donner à leur idiome la précision d'une formule algébrique.
D'après ee que nous avons dit au sujet de l'influence du sol sur l'économie du langage, on peut pressentir à quelle région appartient chacun de ces deux groupes d'idiomes. Laissant de côté les tropiques aussi énervants pour les facultés cérébrales que pour les organes de la parole, et le voisinage du pôle, où les rigueurs du climat atrophient l'intelligence bien plus qu'elles ne la stimulent, il reste, pour ^champ de nos études l'immense zone des régions tempérées, c'est-àdire les pays où ont fleuri, aux diverses époques de l'histoire, les grandes civilisations et ies grands empires. Si nous bornons nos recherches aux peuples de l'Occident, les plus connus, les plus riches en développements littéraires, nous trouvons une ligne de démarcation nettement tranchée entre les idiomes algébriques et les idiomes^ musicaux. Tandis que les premiers obéissent aux influences des climats du Nord, les seconds sont cantonnés dans trois régions que tout le monde
s'accorde à reconnaître comme les plus belles de l'Europe : nous voulons parler des trois péninsules méridionales, la Grèce, l'Espagne et l'Italie. Une ceinture de montagnes les abrite contre le souffle des vents polaires, un lac, la Méditerranée, les rafraîchit sans cesse de ses brises vivifiantes . C'est de ces sites ^privilégiés que devaient sortir les lanj^ues l^s plus harmonieuses qui aient jamais résonné à l'oreille humaine. La Grèce éleva la poésie à des hauteurs qu'aucun peuple n'a égalées. L'Italie est depuis des siècles la terre classique de la musique. L'Espagne a mieux encore : sa langue est l'idiome même des Dieux, la lengtia de los Dioses.
Cependant, bien que ces trois pays paraissent également favorisés dans tout ce qui peut aider au développement des facuUés esthétiques d'un peuple, on est surpris de voir que les productions littéraires, y sont inégalement réparties. La poésie héroïque, par exemple, que l'on voit apparaître à la naissance de toutes les grandes civilisations, a jeté en Grèce un éclat incomparable, tandis que l'Espagne et l'Italie attendent encore leur iliade.
Cette anomalie s'explique si l'on réfléchit aux conditions qu'exige Téclosion d'une telle œuvre. Il n'est pas donné à toutes les races de s'élever aux hauteurs épiques, et il faut en outre un concours favorable de circonstances dans le milieu oi^ la nation puise ses inspirations. L'Inde avec ses épopées gigantesques semble refléter l'inépuisable fécondité de la nature asiatique. L'œuvre étoufféo sous les ornements dont elle est surchargée, rappeUe ces arbres des forêts des tropiques qui disparaissent sous les faiscaux de lianes, de fleurs el de- plantes qu'ils supportent. Des proportions régulières ne pouvaient se dégager des formes colossales que l'Hindou donne à ses conceptions panthéistiques. En thèse générale, toute théocratie fortement organisée ne peut qu'arrêter l'essor des civilisations naissantes. La philosophie Brahmanique comprenant la vie comme une extase perpétuelle ne donnait à la pensée humaine d'autre horizon que l'infini. L'art ne saurait s'accommoder d'un tel cadre ni fleurir dans un tel milieu. A l'inverse de cette exubérance orientale, nous ne trouvous à l'extrémité de l'occident, dans la péninsule
Ibérique, que de simples ébauches; le genre épique y semble frappé de stérilité. L'étude des peuples qui peuplent cette région rend compte de ce fait. L'épopée ne peut se développer que dans la famille Aryenne, la seule qui ose se mesurer avec les Dieux. Or, on sait aujourd'hui que Tibère n'appartient pas au groupe Indo-Européen, et son génie comme celui des Sémites répugne aux hardiesses de la muse héroïque. Aussi ce peuple s'estil arrêté à la ballade. Le romancero n'est qu'une suite d'Iliades ébauchées, attendant en vain qu'une main puissante mît en œuvre ces blocs cyclopéens de granit épique pour élever un monument digne de la grandeur Castillanne. Un homme de génie, Camoens , a voulu tenter l'entreprise. Jamais sujet plus grandiose que les exploits de la marine Portugaise qui donnèrent leur nom à un siècle, le siècle des découvertes! Cependant les Lusiades seraient probablement restées dans l'oubU sans le magnifique épisode diAdamastor. L'époque n'était plus aux chants lyriques. Au dessus de l'élément aryen importé par les invasions Celtique, Latine, et Germanique, était venue se déposer
une nouvelle couche dalluvlon Sémitique par rmtroduclion du christianisme. La rigidité du dogme judaïque qui en fait le fond ne saurait se prêter aux fictions qui sont l'essence même de l'épopée.
On peut en dire autant de Tltalie. Ici le peuple était merveilleusement doué comme le prouve cette suite continue de chefs-d'œuvre qui sont sortis de la Péninsule. Mais la conquête du monde et l'organisation politique de Rome avaient placé les muses latines sous un niveau aussi inflexible que celui des théocraties hindoue ou sémitique. Plus tard, quand les poètes parurent dans l'Italie régénérée, le souffle épique était éteint ; le peuple avait oublié ses vieilles légendes et la religion nouvelle voyait d'un mauvais œil tout retour, même fictif, à des divinités qu'il avait dépossédées et proscrites. Il ne pouvait donc se produire, conmie en Espagne, comme en Portugal, que des imitations, des calques décolorés des chefs-d'œuvre de la péninsule hellénique. Seule, la Grèce conversant sjins entraves avec roiympe. put donner libre essor à l'inspi-
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ration' de sa muse. Se gardant également de la stérilité des peuples de TOccident, et de Texubérance des productions indiennes, elle eut comme une sublime intuition de Tart et donna au monde le divin Homère.
Les grandes étapes parcourues par la civilisation aryenne dans sa marche vers l'Europe, marquent les diverses phases qu'a dû subir la poésie héroïque depuis l'épopée des Brahmanes jusqu'aux ballades du Romancero. Débordant de sève à sa naissance, elle s'épure et se dépouille de ses formes colossales, en traversant l'Inde, la Perse, l'Asie mineure, apparaît un moment sur les côtes d'ionie dans ses proportions véritables, puis, se rapetissant toujours, arrive à l'extrémité de sa carrière dans les péninsules de l'ouest appauvrie, décolorée, sans vigueur. Seuls, les Hellènes, placés au milieu d^e sa course entre l'Europe et l'Asie, purent la contempler dans sa fraîcheur virginale et sa nudité divine. De là les lignes à la fois pures et jsévères, harmonieuses et viriles que le génie grec devait refléter dans ses chefs-d'œuvre.
Ce que nous avons dit sur les productions poétiques des trois péninsules du Sud de l'Europe, peut s'appliquer à leurs «essais philosophiques. A côté des clartés de la pensée grecque qui ont illuminé le monde, nous ne trouvons que de timides calques en Italie, et seulement des traités de théolopfie en Espagne. Les hautes recherches de l'analyse sont au même titre que les facultés esthétiques, le propre de la race aryenne, et nous venons de voir que ni les origines ni les institutions de la famille ibérique, ne se prêtaient à Véclosion d'oeuvres de cette nature La terre privilégiée du St-Office ne pouvait prétendre à devenir la patrie des libres -penseurs. Cependant, comme il est impossible de comprimer entièrement l'esprit humain, et qu'il ne lui restait d'autre issue que la gaieté bouffonne, la nation s'y jeta tout entière et condensa son gros rire dans une œuvre immortelle, Don Quichotte. Celte boutade aristophanesque est le seul livre . que le génie espagnol ait donné à l'Europe; les autres sont tellement imprégnés de l'esprit local, qu'ils n'ont pu en quelque sorte se détacher du sol de la Péninsule.
Les langues dû Dord que nous appelons algébriques par opposition aux langues musicales du midi, ont apparu sur la scène du monde à mesure que celles-ci entraient dans leur déclin. On peut dire que ces dernières ont guidé les premiers pas de l'humanité, et bercé son enfance de leurs mélodies, tandis que les premières sont Tapanage des nations viriles. Presque toutes les grandes découvertes qui se sont succédé depuis trois siècles et qui règlent la marche des société^ modernes ont eu pour véhicule un idiome du Nord. Leur trait commun qui forme comme le signe caractéristique du groupe, c'est leur peu d'éclat. Toute leur force semble concentrée à l'intérieur et donnée à l'élément logique du lan-
gage. De là cette allulre régulière dont le français semble le type, qui semble suivre pas à pas le développement de la pensée et la dessiner dans sa marche la plus naturelle et la plus simple. L'allemand lui-même, qui conserve tant de points de contact avec les langues anciennes, tend de plus en plus à se calquer sur l'allure rapide de l'anglais et du français. Ces trois idiomes sont, à vrai dire, les seuls représentants de la grande tribu du Nord. Les autres dialectes, comme le danois et le hollandais, n'ont pu suffisamment rayonner au dehors par suite de leur position périphérique et du peu de volume de leurs peuplades. Quant [aux langues slaves qui occupent une si grande surface, nul doute que l'avenir ne réserve à quelques-unes d'entr'elles de brillantes destinées, mais elles ne font encore qu^ naître à la vie littéraire et scientifique.
Si maintenant nous passons successivement en revue les trois langues savantes français, anglais, allemand, pour reconnaître leur physionomie; particulière, nous voyons reflétées, dans chacune
d'elles, les aptitudes de la nation. L'allemand
profond jusqu'à l'obscurité et d'une plasticité merveilleuse pour se plier aux exigences de la métaphysique la plus audacieuse. Le français courant au but, de son style clair et rapide, mais quelquefois superficiel. L'anglais, mélange des deux races et des deux langues, ayant pris l'allure simple et limpide de notre phrase, tout en conservant la vigueur de la sève germanique. De ces qualités diverses, découle pour chaque idiome le rôle qu'il a à jouer dans l'œuvre de la civilisation. A l'allemand, l'élaboration scientifique, les profondes analyses, les puissantes synthèses. Au français et a l'anglais ces formules simples et précises qui, donnant une formé optique à la pensée, la font entrer d'un seul trait dans l'esprit et la gravent dans la mémoire. Ici nous remarquons une différence qui tient au génie même des deux nations rivales. Tandis que le français se plaçant au point de vue le plus élevé, fait de la propagande une question d'art ou de philosophie, ran<ylais se préoccupe plus volontiers du côté pratique des choses et dans tous ses livres, sciences, romans, littérature, fait ressortir l'util
lité réelle et immédiate. Se complétant ainsi Tune l'autre, on peut avancer que ces langues sont l'expression même du mouvement moderne qui a complètement échappé aux péninsules du Sud. Doit on en conclure que les idiomes colorés du Midi ne sauraient se plier aux rigueurs des abstractions logiques ? loin de là, l'instrutaent était bon, c'est louvrier qui a fait défaut (*). Le grec, par exemple, a été manié par des hommes d'une rare sagacité. Pythagore, Platon, Proclus étaient de puissants analystes. Les écoles d'Athènes, d'Alexandrie, de Pergame ont brillé d'un éclat incomparable. Cependant, dans le domaine scientifique, les Grecs ne sont guère allés au delà des éléments d'Euclide. Le traité des courbes du second ordre qu'ils nous ont laissé» n'est qu'un appendice de la géométrie ordinaire. Partout la science est restée à son berceau. L'algèbre qu'ils avaient vaguement entrevue, les a arrêtés dès les premiers pas. Des écoles de rhéteurs et
(*) Il faut faire une exception pour Tltalie moderne qui adonné des œuvres scientiGques du plus rare mérite.
de sophistes ne pouvaient conduire aux sévères méthodes de l'investigation moderne. L*intempérance de langage semble un trait caractéristique de cette race. A toutes les époques de Thistoire, elle se signale par une loquacité intarissable. Les disputes des sectes philosophiques rappellent les controverses théologiques * des moines du bas-empire, et l'on sait que les héros de l'iliade n'en venaient jamais aux mains sans faire précéder leurs combats d'un dialogue.
Les caractères qui différencient chaque groupe de langues peuvent donc se résumer ainsi : aux idiomes du Midi, l'harmonie des formes, les cadences sonores, la couleur ; aux idiomes du Nord, le dédain des mélodies phonétiques, le dessin sobre mais vigoureux de la pensée. Tous les modes du langage depuis la poésie la plus haute jusqu'à la science la plus profonde, confirment cette loi. L'art musical lui-même en est une manifestation frappante. Chaque climat lui imprime une physionomie spéciale. Personne n'ignore la différence qui existe entre les compositions rêveuses, sentimentales des AUemands^
€l la musique ardente, passionnée, des Italiens. Ces variations s'accentuent d'une manière plus sensible quand on passe aux races étrangères à l'Europe. Le Chinois, par' exemple, ne voit dans nos symphonies qu'un bruit assourdissant. Ses organes plus subtils ou plus obtus que les nôtres, n'éprouvent des sensations agréablés que dans des combinaisons de sons qui seraient discordantes pour les peuples de l'Occident. Les Sémites montrent également des goûts fort différents des nôtres. Lors de l'expédition d'Egypte, Monge avait organisé un corps de musiciens d'élite qui devaient jouer sur les places du Caire des morceaux choisis des grands maîtres. On s'aperçut bientôt que malgré l'habileté des exécutants, les Arabes restaient dans l'indifférence la plus complète. « Donnez-leur donc » Malbrouk » s'écria Monge dans un moment d'impatience. Dès les premières notes, des trépignements de satisfaction agitèrent cette multitude. Les Arabes avaient reconnu un chant national, et faisaient leurs délices de cette mélodie, naïve que nous laissons aux bonnes d'enfants et aux orgues de Barbarie.
Nous avons dit que le nombre des langues actuellement parlées à la surface du globe allait diminuant tous les jours, chaque langue savante absorbant peu à peu les dialectes voisins. On pourrait par conséquent se . demander si parmi les idiomes de la famille aryenne la seule race conquérante et expansTve, il s'en trouvait quelqu'un qui parût destiné à exercer avec le temps une prépondérance déflnitive. Nous ne le pensons pas. Il suffit d'esquisser la courbe de développement de chacun d'eux, pour montrer combien est restreinte la sphère d'action littéraire des nations même les plus douées. Le sanscrit, la plus* parfaite des langues Indo-Européennes au point de vue grammatical, la plus anciennement fixée
par des monuments littéraires, la plus riche peut-être en productions de toute sorte, est resté inconnu à l'Europe jusqu'à la fin du dernier siècle. On sait que ce sont les philologues anglais qui l'ont révélé les premiers. Le grec a fait pénétrer ses chefs-d'œuvre dans tout le monde ancien. Porté par les colonies sur les bords de la Méditerranée, il est arrivé avec Alexandre jusqu'au fond de l'Asie. Jamais littérature plus brillante, jamais peuple mieux fait pour la propagande par les merveilles qu'il répandait sur tous ses pas. Cependant la langue des anciens Hellènes a reculé devant les barbares et n'est plus cultivée aujourd'hui que par desérudits de jour en jour plus rares. Le latin qui lui a succédé dans l'ordre historique, a pu se croire un moment le véritable idiome de l'Occident. Le Christianisme continuant l'œuvre de la conquête l'avait introduit chez les nations du Nord où les armes romaines n'avaient jamais pénétré. Au heu d'une langue de poètes et de philosophes, on avait ici la plus puissante organisation poUtique et religieuse qui fût jamais sortie des mains d'un législateur. On sait que des
causes plus puissantes encore ont amené la décadence et que le lalin n'est plus, depuis des siècles, qu'une langue morte. Comme dans le grec, les désinences étaient autant dobstacles pour des oreilles barbares qui ne l'acceptaient qu'en le mettant au diapason de leurs organes et de leurs idées, c'est-à-dire en le défigurant et le rendant méconnaissable dans nos idiomes modernes . Les peuples de la péninsule Ibérique ont eu, un moment, des destinées aussi merveilleuses que celles de Rome et de la Grèce. On se rappelle qu'au XV* et XVP siècles, les côtes d'Afrique, d'Asie, et des deux Amériques étaient soumises par les armes des Conquistadores. L'empire de Charles-Quint faisait le tour du globe, et la fierté castillane répétait avec un légitime orgueil que le soleil ne se couchait jamais sur les domaines du puissant monarque. La cour de Madrid était le centre d'un mouvement intellectuel unique alors dans l'occident, tandis que la littérature Espagnole fournissait des modèles au reste de l'Europe. Mais ces idiomes riches, colorés, d'une vigueur extraordinaire pour peindre le^ passions ou pour chanter les
exploits des héros, se sont trouvés muets, lorsque les peuples leur ont demandé les lois qui régissent les sociétés modernes, la science et le travail. Ils devaient disparaitre comme des fleurs délicates du midi, au premier souffle venu du Nord. Le hollandais et l'anglais les chassèrent peu à peu des côtes d'Afrique et d'Asie, tandis que le français les supplantait sur le continent. A partir du déclin de la grandeur Espagnole, notre langue est devenue l'idiome officiel des cours de l'Europe, des chancelleries et des salons. Déjà au dernier siècle, l'académie de Berlin, frappée de sa marche envahissante, proposait un prix à l'écrivain qui en révélerait les causes. On sait les pages éloquentes qu'un tel sujet inspira à Rivarol. Depuis cette époque, l'universalité du français est presque devenu un article de foi. Ne serait-il pas plus sage de ne voir dans ce mot qu'une exagération de l'amour propre national? Analysé froidement, notre idiome ne présente aucune des qualités requises pour justifier la prépondérance qu'on lui attribue. Sa physionomie extérieure est loin d'être
attrayante pour les étrangers. Ses voyelles sourdes,
son accentuation monotone, ses nasales disgracieuses, les chuintements qu'il doit aux influences germaniques, en éloigneront toujours les peuples accoutumés aux cadences sonores du Midi . Son seul mérite est la clarté ; encore devons-nous faire ici une restriction importante: c'est que cet avantage ne s'applique qu'à la langue écrite. La langue parlée est souvent obscure à cause du grand nombre d'homophones qu'on y rencontre (*). Nul idiome peut-être ne prête plus facilement au calembour, et le jeu de mots ne saurait être un indice de précision. Du reste la clarté de la langue écrite se retrouve dans la plupart des idiomes modernes façonnés comme le nôtre par les invasions et la Scolastique. L'anglais même est, à certains égards, plus net, plus libre d'allures, car la conquête normande qui lui a donné son relief définitif, était une gymnastique grammaticale autrement puissante que la dialectique du parvis Notre-Dame. Nos
(*) Pour ne citer qu'un exemple, nous rappellerons que le vocable o correspond à neuf acceptions différentes : 0, oh, au, aux, eau, eaux^ os (pturiel}> haut, hauts.
voisins ont en outre un avantage que nous avons laissé échapper : tout en se dépouillant de leurs terminaisons stériles, ils ont gardé cette vigueur de sève qui permet aux vocables de s'agglutiner pour fondre en une idée simple et précise deux notions distinctes, tandis que nous sommes obligés de recourir à la périphrase, ce qui allanguil le discours, ou d'introduire dans notre vocabulaire un mot étranger, par conséquent barbare. Il faut donc chercher d'autres causes que la clarté pour expliquer l'influence que notre langue exerce au dehors, et ces causes nous ne pouvons les trouver que dans notre position géographique, et,' si Ton peut s'exprimer ainsi, dans l'impersonnalité de notre littérature. Placée au centre des nations qui occupent la scène du monde depuis la chute de l'empire romain, la France était le foyer commun où venait s'alimenter la pensée des peuples. D'autre part, nos poètes et nos penseurs ont su s'affranchir de bonne heure de ces entraves locales, qui trop souvent s!imposent aux écrivains. Au lieu de s'adresser aux habitants d'un pays, ils parlaient à l'humanité tout entière. Dédaignant la
pression des événements cont^nporains, ils ne voyaient dans chaque question que cet idéal philosophique qui est de toutes les époques et de toutes les nations. Calderon et Schiller, Dante et Shakespeare écrivaient pour leur secte, leur patrie, leur roi ou leur république. Molière et Corneille, Voltaire et Diderot s'adressaient à rhomme sans acception de nationalité ou de dogme. C'est ainsi que le français est devenu le véhicule privilégié de la pensée philosophique. Le grand mouvement; des temps modernes commeiicé par Luther n'a pu continuer sa miarche qu'en passant par la plume des encyclopédistes. A notre langue «eule appartient le secret de ces formules magiques qui réveillent les peuples et changent la face eu monde.
Comme conséquence rigoureuse dé ce que nous venons de dire, nous devons conclure que l'action du français doit s'arrêter avec l'essor philosophique qui lui a donné naissance. Il est à craindre que ce moment n'ait déjà commencé, et que notre rayonnement littéraire maintenu encore par la vitesse acquise ne soit déjà entré dans sa
période de ralenlissement . Soit épuisement amené par un aussi long labeur^ soit effroi de la grandeur de son œuvre, la France a laissé tomber de ses mains ce drapeau d'avant-garde, qui la faisait appeler la grande nation. Au lieu d'envoyer à l'Europe ces traités de philosophie où se trouvaient développées les hautes vérités de la science et de l'esprit humain, elle ne lui donne plus que des romans ^t des pièces de théâtre. Ainsi faisaient les Grecs de la décadence quand ils eurent perdu le souvenir des Anaxagore et des Aristote. C'est du dehors que nous vient aujourd'hui l'étincelle qui nous réchauffe. Prenant notre silence pour une abdication, les peuples ont appris à penser euxmêmes et nous renvoien t maintenant les lumières qu'ils venaient jadis chercher chez nous. C'est à l'étranger que nous avons recours toutes les fois que nous voulons entendre des vérités sortant du cadre de la science officielle. Resserrée dans son territoire par des nations puissantes, la France n'avait qu'un seul moyen de propagande, la domination intellectuelle. Celle-ci lui échappant, la languç sera obligée tôt ou taçd: de rentrer dans ses limites. ^ / ^
Quel est Tidiome destiné à hériter de la prépondérance du français? il nous parait prématuré de répondre à cette question. Cependant nous devons mentionner deux peuples qui, depuis un demi-siècle, s'avancent d'une façon menaçante sur toute la surface du globe , marchant pour ainsi dire sur deux lignes parallèles, Tun à la domination du continent, le russe; l'autre à l'empire des mers, l'anglais. Le russe, jadis simple dialecte^ ignoré parmi les langues slaves du nord de l'Eu-rope, embrasse aujourd'hui presque tout un hémisphère. Touchant à l'Allemagne depuis qu'uu récent ukase l'a imposé à la Pologne comme idiome officiel, il s'avance silencieusement vers le <kBur de l'Asie qu'il étreint de tous côtés, et va
atteindre l'anglais dans les possessions Britanniques du nouveau monde. Les destinées de -la nation russe marchant d'un pas chaque jour plus ferme à la réalisation du testament de Pierre le Grand semblent promettre à cette langue une extension sans précédent. L'anglais voit devant lui une perspective non moins brillante, car il a pour moteur et pour véhicule de sa propagande la nation tout entière qui, trop à l'étroit sur sa langue de terre, déborde chaque jour au dehors. La marine Britannique viendrait à disparaître, anéantie par un cataclysme impossible à prévoir, que cela n'arrêterait en rien la marche envahis^ santé de son idiome. Trois autres puissantscentres du rayonnement existent aujourd'hui par delà les mers : l'Amérique du nord qui, après avoir chassé le français du Canada et de la Louisiane, l'espagnol de la Floride, du Texas, de la Californie, s'avance à pas comptés vers la péninsule du Sud. Les races indo-latines reculant toujours devant, l'énergie de la race Ahglo-Saxonne, nul doute que l'anglais ne devienne un jour la langue la plus répandue depuis le Labrador jusqu'au cap Horn.
L'Australie, tôt pu lard détachée de la Métropole, exerce une action bon moins étendue sur les archipels des mers du Sud. Vient enfin Tlnde qui relie TAsie à l'Europe et qui formera bientôt un empire aussi vaste, aussi puissant que la Chine. Un tel réseau de comptoirs, de villes, et de peuples ne pourrait disparaître qu'avec la race Anglo-Saxonne elle même, et Tœil le plus avisé ne saurait lui assigner un terme à la domination des mers. Toutefois ni l'anglais ni le russe ne sauraient prétendre à l'universalité dans le sens absolu du mot. Le russe n'a pas été assez travaillé par les invasions pour qu'il pût se dépouiller de ces entraves grammaticales qui alourdissent la marche des langues anciennes et les rendent fastidieuses aux peuples modernes. Quant à l'anglais nous avons déjà dit que c'est un dialecte de marchands plutôt qu'un idiome littéraire. Bien que ses écrivains l'aient enrichi d'ouvrages de toute sorte, il ne pourrait devenir la langue des salons qu'à condition de se défaire de la physionomie ingrate que lui impose sa constitution phonétique. S'il est vrai dédire qu'on le reneon-
tre dans tous les poris du monde, il n'est pas moins exact d'ajouter qu'il n'a souvent que deux domiciles, la taverne des matelots et le comptoir du changeur.
Nous sommes déjà sur le terrain des hypothèses, et la prudence nous fait un devoir de nous arrêter. Cependant si Ton voulait pousser nos déductions jusqu'à leur [extrême limite, et se faire une idée de ce qui adviendrait le jour où l'anglais et le russe se rencontreraient seuls en présence, il n'y aurait qu'à appliquer les lois du développement historique et de la transformation du langage que nous avons exposées plus haut. Un nouvel idiome issu de ces deux langues apparaîtrait à la surface du globe, et cet idiome ^puré par les siècles , les conquêtes, les nations et les écrivains se rapprocherait beaucoup plus de la simplicité anglo-saxonne que de la richesse stérile des formes slaves.
Avant de terminer, nous allons essayer d'appliquer les principes que nous venons d'exposer à la solution d'un problème qui divise encore les érudits, l'origine de la langue française.
Tous ceux qui s'occupent de cette question, philologues, historiens, littérateurs, ne voient dans notre idiome qu'une transformation du latin. Là langue des conquérants, disent-ils, fut transplantée dans la Gaule après la conquête romaine et répandue bientôt sur tout le territoire. Plus tard, elle s'altéra sous la pression du monde barbare, en donnant naissance à une foule de dialectes dont les patois actuels sont les derniers vestiges. Un seul, celui de l'Ile-de-France, suivant les progrès de la monarchie, obtint à la
longue la prépondérance et forma la langue française. Cette conclusion devenue un article de foi depuis que Raynouard imagina la langue romaney est aujourd'hui acceptée sans conteste. Cependant un petit groupe d'hommes versés dans la connaissance des idiomes celtiques, ont, de tout temps, protesté contre cette manière de voir, affirmant que le français n'est qu'un dialecte de la langue gauloise.
Il semble, difficile au premier abord de faire accorder des gens partant de points de vue si diamétralement opposés. Cependant cela n'est pas impossible si nous recourons au principe fondamental que nous avons posé au début de cette étude, la séparation de la langue parlée et de la langue écrite.
D'abord, est-il avéré que le latin devint l'idiome de la Gaule, après la conquête romaine? Evidemment non. Bien plus, nous n'hésitons pas à affirmer qu'aucun philologue digne de ce nom n'osera avancer une telle énormité. Admettre cette hypothèse, c'est nier toutes les lois de l'histoire et de la hnguistique. La Gaule domptée, mais
toujours frémissante, n'oublia jamais son indépendance. Un pays vaincu ne saurait jamais accepter le langage des vainqueurs. Lorsque toutes ses libertés sont détruites, que de nouvelles croyances ont succédé aux anciennes, l'idiome persiste encore, car c'est le signe de ralliement contre rélr^i:;^^er, le souvenir de la nationalité perdue, Te: poir de la délivrance qui vit toujours au fond des cœurs. La langue c'est le peuple et ne peut périr qu'avec lui. Voyez la Grèce et les îles de T Archipel défendre depuis ' vingt siècles les dialectes helléniques, contre le Romain, l'Arabe, le Vénitien et le Turc. Voyez la Pologne, voyez l'Irlande, voyez les patois de nos provinces se refusant à mourir sous les coups que leur portent sans relâche la presse, la chaire, la tribune, la justice, l'instruction primaire, la littérature, la centralisation, c'est-àdire la machine la plus puissante qui ait jamais régi les destinées d'un peuple. L'invasion franconormande, sans exemple peut-être dans les annales de l'histoire, n'a pu substituer notre vieil . idiome à Tidiome anglo-saxon. Tous les mots
d'alluvioQ française se reconnaissent a leur phy* sionomie étrangère comme pour rappeler qu'ils ont été introduits de force, car le fond et l'aspect de la langue indiquent toujours une origine germanique. Ce ne sont ni les soldats, ni les procureurs, ni les agents du fisc qui font la langue, ce sont les femmes, ce sont les mères. Pour imposer le latin aux Gaulois, il eût fallu une immi- * gration générale des familles du Latium, et Rome n'envoya que ses légions, ses publicains et son prétoire. Des écoles établies dans quelques villes ne suffisaient pas pour faire pénétrer la langue du Capitole dans la population des bourgades et des campagnes. Le latin ne sortit pas du domaine des classes lettrées ; le peuple continua à parler l'idiome des ancêtres. Ceux-ci, partagés en peuplades indépendantes , souvent ennemies , avaient nécessairement autant de dialectes que de divisions politiques. C'est là l'origine de ces patois que Raynouard attribuait au morcellement d'une prétendue langue romane, née de la corruption du latin.
Examinons maintenant la question au point de
vue purement philologique, c'est-à-dire grammatical et pour plus de précision prenons un dialecte de la langue d'oc dont les affinités avec le latin sont plus saisissables que celles de la langue d'oïl (*). Si nous voulons arriver à des conclusions rigoureuses, il importe que le dialecte choisi comme terme de comparaison soit resté à Fabri des influences étrangères. Le patois des
C) On sait que les dialectes de la France se divisent en deux groupes, celui du Midi, ou langue d*oc^ et celui da Nord ou langue d*oïl. Le Basque, le Breton, T Alsacien et le Flamand sont en dehors. Les limites occupées jadis par ces deux langues paraissent difficiles à préciser. Peut-être pourrait-on y arriver par une étude attentive des dénominations 'géographiques. Les noms de localité sont les plus persistants d'un idiome. Nous n'en citerons qu'un exemple qui a une certaine importance historique. La ville d'Uxellodunum, le dernier boulevard de Tindépendance de la Gaule a été placée par les commentateurs en différents endroits, Cahors, Capdenac, etc. Un philologue versé dans la connaissance des idiomes celtiques leur eût dit que cet oppidum gaulois correspondait, comme on Ta vérifié récemment, au village de Pouts d'issolut^ car ce nom est la traduction littérale ÙLUxell(ydunum, Les mots j)outs^i dunnm signifient tous deux une hauteur, tandis qa'uxello n'est qu'une variante orthographique iïissolut. .
montagnards (*) du Couserans semble offrir ce caractère. Le flot des invasions n'a jamais attçint ces tribus de pâtres ignorés dans les gorges inaccessibles des contreforts pyrénéens. Beaucoup de mots qui conservent encore leur forme primitive, c'est-â-dire entière, attestent à la fois, la pureté et l'antiquité de ce dialecte. Les racines de souche aryenne, sauf quelques emprunts faits au Basque, peuvent se ramener à deux groupes : l'un qui se rapprocherait des radicaux celto-germaniques, l'autre, à physionomie grœco-latine. La grammaire comparée nous démontre que ces rapports de similitude sont antérieurs à la conquête romaine. Lorsqu'un mot passe d'une langue dans une autre^ il est rare .qu'il ne subisse pas quelques mutilations sur les syllabes non accentuées. D'ordinaire ce sont les finales qui s'oblitèrent et parfois même disparaissent complètement. En d'autres termes, le dérivé est généralement
C) Le Cooserans formait autrefois Textrôme limite orientale de l'Aquitaine, et correspond aujourd'hui à rarronclissament de St-Girons (Àriége).
plus court que le mot qui lui a donné naissance. Par conséquent dans l'hypothèse de l'origine romaine de notre dialecte, chaque expression patoise ne serait qu'une expression latine amoindrie dans ses éléments phonétiques. Or c'est souvent le contraire, beaucoup de mots pyrénéens étant plus riches en voyelles, en consonnes et en aspirations finales que le mot lalin correspondant. (*) La comparaison des constructions syntaxiques conduit à des conclusions encore plus rigoureuses ; car la phrase, c'est le dessin de la pensée, et c'est dans la parole que se reflète le génie des peuples. SI, suivant une expression célèbre, le style c'est l'homme, on peut dire avec non moins de raison la grammaire c'est la race. Un idiome peut renouveler son dictionnaire à l'aide d'emprunts étrangers : l'araucanien nous en a fourni un frappant exemple. Mais la structure grammaticale est immuable, parce qu'elle représente l'architec-
(*) Le mot coufe^cA (couteau) jar exemple, ne saurait dériver de cultrum^ bien que les premières racines soient identiques.
ture de l'esprit humain, le moule dans lequel chaque race a coulé ses idées. C'est donc dans la construction de la phrase et non dans des rap prochements superficiels de mots , qu'il faut chercher la parenté ou la différence d'origine des langues. Or, à ce point de vue on peut affirmer que tous les dialectes de la France sont l'antithèse du latin. Nous remplaçons les déclinaisons par l'article, les conjugaisons par les pronoms et les auxiliaires, le passif par l'actif, en un mot la r.onslruction synthétique par la construction analytique. Qu'on ne dise pas, comme le veut l'école de Raynouard, que ce sont là des changements postérieurs à la conquête. Les idiomes celtiques , purs de tout mélange' avec l'élément latin, c'est-à-dire le breton, le gallois, l'erse, l'irlandajs, offrent les mêmes caractères. Ainsi grammaire, dictionnaire et histoire s'accordent pour répudier une filiation impossible.
Nous sommes donc amenés à conclure que le dialecte du Couserans est un dialecte gaulois. Ceci explique pourquoi un Languedocien ne comprend pas l'italien, tandis qu'il entend, sans trop
de peine, le patois de la Lombardie. C'est que rilalien est le fils ou plutôt le frère de la langue latine, tandis que le lombard est le dialecte que rémigration gauloise du VI® siècle avant Tére chrétienne apporta dans les plaines
du Pô n.
Reste à expliquer pourquoi la langue d*oc semble se rapprocher, à certains égards, du latia plutôt que du breton . de l'irlandais et des autres idiomes purement celtiques.
Nous avons dit que les mots des patois du midi de la France peuvent se ramener à trois types : le basque , les radicaux à physionomie celto-germanique, les radicaux à physionomie latine. Les mots basques sont les derniers représentants de l'ancien Ibère qui occupait la Gaule
(*) On sait que d'autres colonies gauloises se sont établies en lllyrie, dans le bassin du Danube et jusque dans F Asie Mineure. Les mots de ces tribus conservés par les écrivains grecs ou latins appartiennent à la langue d'oc. St- Jérôme dit que Tidiome des Galates était le même que celui de Toulouse. Quant au dialecte lombard, on peut le vérifier en cons-ullant Tbistoire universelle de Cantu qui en donne un assez long extrait.
avant l'arrivée des peuples aryens. Les mots celtes ou germains s'expliquent par les invasions des Gaels , des Kymris et des nations Germaniques, qui depuis les temps les plus reculés jusqu'au V« siècle de notre ère ont, à plusieurs reprises, inondé la Gaule. Enfin l'histoire sainement interprétée nous rend compte de la présence des mots dont les radicaux se retrouvent dans le latin ou le grec. Jusqu'ici on ne voyait dans les anciens peuples de la Gaule que des Ibères, ou des tribus celtiques venues du Nord. Toutes les analogies conduisent, au contraire, à admettre que les peuplades qui ont été les premières en colitact avec l'Ibère, étaient un rameau de la branche aryenne qui a peuplé la Grèce et l'Italie. Le mouvement qui' a poussé ces tribus vers l'Occident, s'est continué par delà les Alpes, le long de la Méditerranée. Comme les Aryas du Nord, les Aryas du Sud se sont avancés jusqu'aux colonnes d'Hercule. Le mot hombre, qui est encore aujourd'hui l'exclamation favorite des Espagnols, rappelle ce cri i'ambra que les Gaulois se renvoyaient jadis des deux côtés des Alpes. L'Océan
seul a pu arrêter ces fougueux coureurs d'aventures, et lorsque la boussole leur a frayé le chemin des mers, ils ont repris leur course vers Touest jusqu'à ce qu'ils aient fait le tour du globe.
Ce que nous venons de dire de la langue d'oc, s'appliquait au français avant que l'histoire en fit une langue savante. C'était un dialecte gaulois ayant une couleur latine encore plus effacée que les dialectes du Midi. Grandissant peu à peu avec la royauté, il se crut un jour assez fort pour supplanter le latin, jusqu'alors la langue des clercs» des jurisconsultes et des lettrés. Or, ce furent précisément ces lettrés, ces clercs, ces jurisconsultes à qui incomba la tâche de doter le nouvel idiome des termes de droit, de médecine, • de théologie, de philosophie, de littérature qui lui manquaient. Ces emprunts ne pouvaient être faits qu'à la langue latine, la seule qu'on connût alors. Mais les Scribes ne s'en tinrent pas là. N'ayant aucun autre terme de comparaison, ils donnèrent la tournure latine, l'orthographe latine aux mots purement celtiques qui faisaient le
fonds de Tidiome. C'est ainsi que le vieux français perdit insensiblement sa physionomie première sous rinvasion des termes et des formes
orthographiques tirées de la langue des anciens conquérants des Gaules. Mais qu'on analyse froidement sa contexture grammaticale , qu'on le
débarrasse de tous les termes d'alluvion romaine introduits par l'écriture, et on ne tardera pas à reconnaître un idiome gaulois présentant la plus grande analogie de structure avec les autres dialectes qui n'ont pas été défigurés par les Scribes du moyen-âge.
vin.
Les doutes que nous venons d'émettre sur les origines de la langue d'oc et de la langue d'oïl se présentent également quand on considère la formation du Catalan, du Castillan, du Portugais, du Romanche, de lltalien, du Valaque, en un mot de tous les idiomes qu'on désigne depuis Raynouard sous le nom de langues néo-latines. De même que pour le français, les peuples du Sud de l'Europe centrale et occidentale ne voient dans leurs dialectes qu'une transformation du latin, comme s'ils voulaient répudier leur origine celtique pour se donner une ascendance plus illustre. Les savants de Lisbonne ont même poussé si loin l'illusion à cet égard, qu'ils citent des phrases dans lesquelles on peut voir, à
volonté , du Portugais ancien ou du latin de la décadence. De tels arguments, décisifs aux yeux de beaucoup de gens, nous ont toujours produit l'effet d'un tour de force de grammairiens, dupes de leur bonne foi. Ces analogies tout extérieures s'expliquent , comme dans notre langue, par les racines Indo-Européennes importées par les migrations aryennes du sud et par les emprunts faits plus tard, à la littérature latine. On peut même ajouter que l'influence de Rome se fit moins sentir dans les dialectes de la Péninsule ibérique, que dans ceux du midi de la Gaule. La résistance fut plus opiniâtre, plus longue que dans la Provence et l'Aquitaine, et la plupart des habitants ne purent connaître l'élément latin que par les marchands Italiens établis sur le littoral, ou dans quelques villes de l'intérieur. On sait que c'est le trafiquant qui prend l'idiome du client, et non le client l'idiome du trafiquant. Comment admettre que le pâtre des montagnes des Asturies ou de la Galice oublia sa langue nationale pour adopter celle d'un ennemi qu'il ne voyait jamais. La comparaison des for-
mations grammaticales est tout aussi concluante. Beaucoup de mots, il est vrai, ont une grande analogie avec le latin, mais la langue latine est impuissante à expliquer certaines formes qu'on retrouve au contraire dans les autres idiomes du grouJi>e aryen (*).
Poursuivant nos inductions, nous ne serions pas éloigné d'affirmer que le Yalaque rangé éga-
(*) Prenons comme exemple le castillan commigo (avec moi). Il nous paraît difficile d'identifier ce mot avec le latin mecum. Commigo à première vue semble rappeler cum ego ; n)ais on aurait dans ce cas une construction inverse de la précédente et complètement opposée au génie de la langue latine. On pourrait, il est vrai, voir dans ce mot les trois syllabes cum mego^ mais il resterait à expliquer Pinversion des deux premières et l'origine de la dernière, qu'on retrouve dans contigo (tecum), constgo (secum;. On pourrait encore citer la formation adverbiale , la formation du futur ordinaire, Texistence des futurs subjonctifs inconnus des latins, et une foule d'autres particularités grammaticales. Il ressort de tous ces faits que les dialectes de la Péninsule, du moins ceux du Nord, les seuls que nous ayons eu l'occasion d'observer, doivent, comme la langue d'oc, se rapporter au groupe des langues aryennes du Sud. Ajoutons toutefois qu'ils semblent plus fortement imprégnés de l'élément ibère, ce que nous avait déjà révélé l'étude de la poésie épique chez ces mêmes peuples.
lemeDt dans les langues néo-latines n'a peut-être rien emprunté au latin. Les documents nous manquent pour préciser le groupe auquel il appartient, mais nous croyons pouvoir dire que sa dérivation du latin n'est qu'une hypothèse sans fondement. L'histoire, il est vrai, semble, au premier abord, donner raison à l'école de Raynouard, car les Roumains se disent descendants des colons que Trajan établit sur les bords du Danube. En admettant que ces colons aient été assez nombreux pour imposer leur langue à la contrée, il resterait à prouver que cet idiome était le latin. On sait que le latin était, à proprement parler» l'idiome des Patriciens de Rome, la langue officielle comme on dirait aujourd'hui, et il n'est guère probable que les paysans et les soldats illettrés, que Trajan transporta aii delà du Danube, parlassent la langue du Capitole. Peut-être même étaient-ils pour la plupart étrangers à l'Italie.
Disons enfin que TitaUen lui-même, qui par sa position géographique et sa filiation historique semble dériver immédiatement du latin, n'est cependant, suivant toute probabilité, que la trans-
154 LANGAGE PHONETIQUE.
formation séculaire d'un des anciens patois de Jia péninsule italique. Ces dialectes ignorés, tant que Rome commanda au monde, se sont perpétués de génération en génération, et l'un d'eux, l'idiome Toscan, plus favorisé par les circonstances locales, est devenu la langue savante de l'Italie à mesure que le latin est descendu au rang de langue morte.
Ainsi se confirme ce que nous avons dit au sujet de la classification des langues : l'étude du langage est encore à son début; cette science, à peine sortie de la période des tâtonnements et des hypothèses, y retombe à chaque pas. La famille aryenne, la plus importante, la plus riche en documents,, la plus accessible pour nous, n'est encore connue que dans son ensemble. Ses subdivisions ne reposent souvent que sur des à peu près. Le groupe celtique, le plus intéressant pour les peuples de l'Occident, n'a été étudié jusqu'ici que sous une de ses faces et on a rapporté au latin une foule de langues qui, suivant toute probabilité, ne sont que la branche méridionale de la grande tribu gauloise. La véritable méthode phi-
lologique n*est pas suffisamment entrée dans les habitudes des linguistes. Trop souvent encore l'empirisme et ïa priori sont à notre insu nos principaux guides (*).
(*) Nous pourrions citer une foule d'exemples pour mon-^ trer combien de préjugés dominent encore l'étude du langage ; nous nous contenterons du suivant. Un philologue dont plus que personne nous admirons le vaste savoir, annonce sérieusement dans un de ses derniers ouvrages, que pour lui, il fait remonter la science du langage à la Pentecôte, « à partir de ce jour où les langues de feu se séparèrent et descendirent sur les apôtres. » Les deux grands illuminés du siècle, de Maistre et de Bonald n'eussent pas mieux dit ! On sait qu'autrefois c'était la confusion babélique qui marquait le point de départ de la linguistique.
Résumons en quelques mots les traits principaux de cette étude.
Simple écho de la nature à Torigine, le langage se développe sous Faction commune de deux forces qui concourent à son élaboration : Tune intime, la logique, devant fournir le dessin de ridée, l'autre extérieure, l'harmonie, obéissant principalement aux influences du dehors. Ce3 deux éléments se retrouvent dans toutes les modifications de la parole et donnent comme limites extrêmes, Tun la combinaison des sons qui constitue la musique, l'autre les formules précises de la science qui, aidées des symboles de l'écriture, feront naître l'algèbre.
La destinée de chaque idiome est intimement
liée à celle de la peuplade. Chez les races inférieures, les langues sont restées à Tétat d'ébauche comme le chinois, ou comme chez les Indiens de l'Amérique du Nord se sont immobilisées dans une rigidité grammaticale plus stérile encore que le monosyllabisme des Mongols. Le langage n'arrive à son évoldiion complète que chez la race aryenne. Là, il s'annonce, dès le début, par une exubérance merveilleuse. Mais bientôt, s'épurant par le travail des générations, il se débarrasse peu à peu de tout élément inutile, prend des allures de plus en plus nettes, revient de la synthèse à l'analyse, et arrive enfin dans le français à dessiner la pensée sous sa forme la plus élégante et la plus claire. On peut comparer les langues à une multitude de ruisseaux dérivant d'aulant de sources, et reflétant les rives et le paysage qu'ils traversent dans leur cours. Quelques-uns grossissant à * la suite des orages amenés par la conquête, sortent de leur lit, se mêlent avec les eaux voisines, deviennent des fleuves. L'onde, d'abord tumultueuse, dépose peu à peu les sédiments qui troublaient sa transparence, et redevient d'une lim-
pidité parfaite. C'est le moment où surgissent les grandes littératures. Mais la littérature ne marque qu'une phase dans révolution dun idiome. Comme tous les êtres doués de vie, les langues obéissent à des influences diverses qui agissent sans cesse sur leur organisation phonétique. Leur physionomie s'altère insensiblement sous cette action séculaire» et à plusieurs gêné* rations d'intervalle, elles ont pris un nouvel aspect. Chez les peuplades sauvages le vocabulaire se renouvelle d'une manière incessante comme la végétation de leurs forêts. Si la langue possède des monuments écrits, elle échelonne derrière elle comme des traînées successives les diverses formes qu'elle a revêtues aux diverses époques de son existence. Ces formes sont autant de langues mortes.
Les langues varient avec la latitude dans leur essence musicale, et avec le génie de la nation dans leur puissance analytique. Rarement les deux éléments du langage, logique et harmonie, sont en équilibre chez un même peuple. L'un ne prédomine qu'aux dépens de l'autre. Aussi, peut-
on diviser les langues en deux groupes : au midi, langues harmonieuses, au nord, langues philosophiques. Deux de ces dernières, appartenant aux races les plus jeunes et les plus énergiques de la souche aryenne, forment deux courants qui semblent vouloir envahir le globe.
Peut-être un jour un idiome unique, né au contact de ces deux langues, reliera-t-il les membres épars de la famille humaine. C'est là une hypothèse qui ne relève encore que du domaine des conjectures.
GhBNESE 33XJ LANGhAGhE.
Introduction. — Aperçu sur la science du langage. — ^^Séparation du langage phonétique et du langage graphique.
I. Origine du langage. — Son évolution spontanée. — Physionomie des langues primitives. — Formation du vocabulaire.
IL Formation de la grammaire. — Composantes du langage. — Rôle de la clarté. — Rôle de Tharmonie.
III. Evolution de l'élément esthétique du langage — Genèse poétique, hymne, ode, épopée, drame, comédie. — Action des races. — Action des siècles.
lY. Suite de l'évolution de l'élément esthétique du langage. — Genèse musicale. — Place qu'occupe la musique dans Téchelle des créations phonétiques. — Evolution de l'élément logique du langage. — Ère théologique. — Ère philosophique. — Création du syllogisme.
Y. Suite de l'évolution de l'élément logique dn langage. — Avènement de la science. — Son influence sur la littérature. — Action des races sur la philosophie et sur la science. — Résumé i — 41
MARCHE DU liANGhAaB.
I. Nombreax dialectes à l'origine. — Caractères des langues antiques. - Crudité de Texpresslon. — Naïveté de la phrase. — Indétermination des mots. — Fluidité des termes.
IL ftlDnosyllabisme primitif. — Formation dos polysyllabes. — Point d'arrêt. — Retour vers le monosyllabisme. — Action des races sur la formaticm des mots.
III. Influences perturbatrices. — Action de la conquête. — Fusion des idiomes. — Formation de TAnglais.
IV. Influence des religions. — Exemple tiré du christianisme. — Influence des institutions. — Exemple tiré des inversions de personnes dans les verbes.
V. Action des littératures étrangères sur un idiome. — Réforme de ia pléiade. — Influence Hellénique. — Action mutuelle des peuples voisins. — Application au Français.
VI. Action du temps sur les langues. — Leur tendance à Tunité. — Résistance des dialectes. — Action du temps sur les mots, — Sur ridée, — Sur la littérature, — Sur la grammaire 43 -r- 91
DESTINEE X)U luANGhAOE.
I. Influence du mi lion. — La Prononciation indique la latitude. — Régions polaires. — Régions équaloriales. — Régions tempérées. — Action de Taltitude. — Idiome des montagnards.
IL Le mot reflète à la fois le milieu et Thomme — Exemples. — La phrase reflète la race. — Parallèle de deux
races.— Le livre de Job et le Prométhée d'Eschyle.
III. Classification des langues. — Chaque embranchement de langues correspond à un embranchement de l'espèce humaine. — Langues du Nord et langues du Midi. — Les dernières musicales et poétiques. — Les premières philosophiques et scientifiques. — Coup d'oeil sur les langues du Midi.
IV. Coup d'œil sur les langues du Nord. — Caractère de la musique chez les différentes races.
y. Influence limitée de chaque langue. — Exemples. — Prépondérance actuelle du Français. — Sa fin probable.
VI. Avenir réservé au russe. — Avenir réservé à l'Anglais. — Leur rencontre probable. — Conséquences.
VII. Origine du français. — Ecole de iSaynouard. — Impossibilités historiques. — Inopossibilités grammaticales.— A[yo-Celtes du Sud. — Aryo-Celtes du Nord.— Action du latin sur le français.
YIII. Origine des langues du nord de TEspagne. — Origine du Yalaque. — Origine de l'Italien.