Partie physiologique
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Propriétés médicales .
L’introduction de l’ipécacuanha et celle du quinquina dans la matière médicale doit, sans contredit, être comptée au nombre des richesses les plus précieuses que la découverte du Nouveau- Monde a procurées à l’Europe. Cependant ces deux substances ont eu long-temps à lutter contre les préventions et l’ignorance, avant que leurs propriétés , si énergiques , leur vertu , que l’on pourrait appeler spécifique } s’il pouvait réellement en exister dans la thérapeutique , aient été généralement reconnues et mises en usage.
Ce furent, comme nous l’avons dit précédemment, Marcgrave et Pison qui , les premiers, vers le milieu du dix-septième siècle, faisant connaître en Europe l’ipécacuanha , signalèrent ses propriétés médicales, surtout dans les diarrhées. Malgré les éloges qu’ils prodiguèrent à celle nouvelle substance, son introduction fut lente et rencontra beaucoup d’obstacles. En 1672, un médecin nommé Legras , qui trois fois avait fait le voyage d’Amérique, en rapporta avec lui une certaine quantité, qu’il déposa chez un pharmacien du temps
( Si )
très-répandu lequel l’ayant administré à doses trop fortes , nuisit plutôt à son débit, qu’il ne servit à répandre son usage. L’ignorance du marchand, et le peu de succès qu’il retira de l’administration du médicament, furent en quelque sorte imputés à la substance elle» même , et les incrédules y trouvèrent un nouveau sujet de douter de son efficacité. Environ quatorze ans après ces essais infructueux, vers l’année 1686, un négociant français, nommé Grenier, revenant d’Espagne , en rapporta à Paris près de cent quarante livres. Pour favoriser le débit de cette substance, et en retirer le plus d’avantages possible, il s’adjoignit Adrien Helvétius médecin renommé de la ville de Reims, qui se chargea d’en surveiller avec soin l’administration. Les premiers essais d 'Helvétius ayant eu du succès, il obtint de Louis XIV de les continuer à l’Hôtel-Dieu , où, par l’expérience même, il constata les effets merveilleux de la racine du Brésil , surtout dans la diarrhée.
Voulant répandre dans toutes les classes de la société les secours précieux que ce remède, jusqu’alors tenu secret, offrait contre un grand nombre de maladies, le roi , au moyen d’une somme considérable ,- acheta ce secret , et ordonna au médecin de le faire connaître publiquement. Nous ne rapporterons point ici la querelle qui s’éleva alors entre le marchand et le médecin, le premier voulant partager la récompense magnifique dont Louis XIV avait couronné les succès des tentatives à' Helvétius. Le parlement et le Châtelet décidèrent qu elle appartenait entièrement à celui dont les connaissances et 1< savoir avaient pu mettre si avantageusement en usage une substance jusqu’alors négligée, et la venger en quelque sorte de l’oubli dont on avait voulu la couvrir dès son origine.
Ce fut depuis cette époque que l’usage de î’ipécacuanha fut introduit en France. Bientôt après il se répandit en Allemagne, en Angleterre, et dans les autres contrées de l’Europe.
D’après les analyses et les expériences qui ont été faites dans ccs derniers temps , il paraît prouvé que npécacuanha doit toutes ses propriétés à une substance particulière, simple et indécomposable ,
à laquelle on a donné le nom d 'émétine* Mais cette substance jouitelle de toutes les propriétés de la racine dont elle est extraite ? ou possède-t-elle seulement une propriété vomitive ? Ces deux questions ne peuvent être résolues d une manière satisfaisante qu’en étudiant séparément l’action que chacune d’elles exerce sur l’économie. Nous allons donc nous occuper d’abord des propriétés médicales de la racine tout entière de l’ipécacuanha , nous réservant de traitet ensuite des effets produits par l’émétine.
§. I. Propriétés médicales de V Ipécacuanha.
Comme la plupart des autres médicamens , l’ipécacuanha donne lieu cà des phénomènes que l’on peut distinguer en primitifs et en secondaires ou consécutifs. Les premiers se bornent quelquefois à la sensation particulière que le médicament détermine dans l’organe avec lequel il est mis en contact. Ainsi le vin , les liqueurs spiritueuses en général , le camphre , occasionnent d’abord dans l’estomac un sentiment de chaleur et d’activité, qui constitue l’effet primitif ou local de ces médicamens. Mais bientôt toute l’économie, toutes les fonctions partagent cette énergie nouvelle, qui leur est imprimée secondairement par la réaction de l’estomac sur elles.
Mis en contact avec une membrane muqueuse , l’ipécacuanha commence par y déterminer une action plus ou moins irritante , et dont l’intensité est en raison de la dose à laquelle le médicament est administré. Si la dose est peu considérable, il imprime simplement au système des membranes muqueuses un action tonique, qui , dans le cas où ces organes sont dans un état morbide de débilité , ranime leur action et les ramène dans leur état naturel. C’est de cette manière , par exemple , que l’ipécacuanha agit dans la diarrhée, la dysenterie chronique. Si, au contraire , on le donne à des doses plus considérables, il agit alors comme irritant local , et , concentrant son action sur l’estomac, il en détermine la contraction , et sympathiquement celle des muscles de l’abdomen , du diaphragme, et dès- lors le vomissement a lieu.
Pour mieux faire connaître les propriétés de ce’médîcament, nous allons successivement étudier Faction qu’il exerce sur les différons systèmes organiques de l’économie.
Propriété émétique de V Ipécacuanha.
L’action émétique de Fipécacuanha est une de celles pour lesquelles ce médicament est le plus fréquemment employé. Un trop grand nombre de faits recueillis dans tous les temps, et par des médecins de toutes les nations, parlent en sa faveur pour que l’on puisse la révoquer en doute. Cependant il est quelquefois arrivé que Fipécacuanha, administré à des doses quelquefois très - considérables , n’a pas donné lieu au vomissement. Ce résultat peut dépendre de deux causes: i.° dee la nature même du sujet; 2.0 de la mauvaise qualité du médicament employé. Tous les médecins savent en effet qu’il est des individus que l’on n’a jamais pu faire vomir, sans que l’on puisse expliquer ce phénomène. En second lieu , comme la racine du Brésil est toujours d’un prix assez élevé , il n’est pas rare que la cupidité et la mauvaise foi de quelques marchands la mélangent avec d’autres substances souvent inertes, qui en diminuent et même en dénaturent les propriétés.
L’on peut donner Fipécacuanha comme vomitif, dans deux intentions différentes : i.° comme simplement évacuant; 2.0 comme évacuant et dérivatif à la fois. Ainsi , par exemple, dans l’embarras gastrique , il agit simplement comme évacuant, en débarrassant l’estomac des matières muqueuses et bilieuses , causes ou effets de la maladie. Dans ce premier cas , le siège et la cause de la maladie étaient dans l’estomac; et c’est en agissant sur ce viscère que le médicament a été utile. Mais il est d’autres circonstances où le vomissement produit par Fipécacuanha agit non-seulement sur l’estomac ^ mais sur des organes plus ou moins éloignés , et qui ne sont que secondairement ou sympathiquement affectés. Ne voyons-nous pas tous les jours, dans la pratique, des ophthalmies, des angines très-violentes, des pneumonies et des pleurésies fort intenses céder comme par
enchantement à l'administration d’un vomitif ? c’est que , dans ce cas , la cause de la maladie résidait dans l’estomac lui-même , et que ses effets se manifestaient d’une manière sympathique dans des organes souvent fort éloignés. Cette cause une fois enlevée , les symptômes doivent nécessairement s’évanouir avec elles. Si donc un malade est affecté d’une inflammation de la conjonctive , de la muqueuse gutturale, de la plèvre ou des poumons , il faut, avant d’agir, examiner avec soin l’état des organes digestifs , et de l’estomac en particulier. Si la langue est blanche , sale ou jaunâtre ; si la bouche est pâteuse ou amère, l’excrétion de la salive abondante, l’appétit nul, l’estomac douloureux à la pression , nul doute alors que l'inflammation de la plèvre ou de la conjonctive ne soit liée , ne dépende même de l’état de l’estomac ; et c’est vers lui que l’on doit diriger les moyens propres à détruire la cause de la maladie. Si, en effet, on ne s’attachait qu’à vouloir combattre par les débilitant , et surtout par la saignée, l’inflammation de celui de ces organes qui paraît le plus particulièrement affecté , on verrait les symptômes de la maladie s’aggraver au lieu de diminuer, parce que l’on n’aurait rien fait pour en attaquer la cause.
L’administration de l’ipécacuanha, donné comme vomitif, est fréquemment accompagné de déjections alvines plus ou moins abondantes, qui indiquent dans ce médicament une propriété purgative très-manifeste. Assez souvent même il détermine â peine quelques voniissemens, tandis qu'au contraire il donne lieu â une diarrhée in o m e n ta n ée t rès-ab o n dan le .
11 est un autre effet de l’administration de l’ipécacuanha pour lequel on donne fréquemment ce médicament : je veux parler de sou action sur la transpiration cutanée, qu’il augmente et favorise singulièrement. L’ipécacuanha produit ici cet effet, et comme excitant général, et surtout par les contractions, les mouvemens qu’il détermine dans les organes de la digestion. Il doit, pour donner lieu à ce phénomène, être administré â très- petites doses rapprochées les unes des autres, de manière à déterminer des vomituritions.
Est-il tou jours indifférent d’employer lipécacuanha ou le tartre stibié comme vomitif ? Lipécacuanha peut, dans tous les cas, remplacer avantageusement l’émétique; mais il n’en est pas de même de ce dernier médicament. Il y a certaines maladies dans lesquelles l’administration de l’ipécacuanha produit des résultats très-avantageux, tandis que celle de lemétique aggraverait les symptômes de la maladie. Ainsi, par exemple, on donne souvent avec beaucoup de succès le premier de ces médicamens dans le début des fièvres adéno-méningées , pour débarrasser l’estomac des matières visqueuses et muqueuses qui tapissent ses parois en trop grande abondance. Dans ce cas , l’ipécacuanha a la plus grande efficacité, parce qu’il agit à la fois comme évacuant et comme tonique; double effet que ne produirait pas l’émétique. Il en est de même dans toutes les maladies compliquées d’une diarrhée chronique. L’ipécacuanha agit également contre cette dernière affection , que l’administration du tartre stibié tendrait au contraire a augmente!'.
La dose à laquelle on administre la poudre d’ipécacuanha, comme vomitive, varie selon l’âge, le sexe et le tempérament. Chez les enfans très-jeunes, un seul grain suffit souvent pour produire d’abondans vomissemens; chez les jeunes sujets de huit et dix ans, la dose est de huit à dix grains ; pour les jeunes gens et les femmes, on porte cette quantité à quinze et dix-huit grains; enfin on donne vingt, vingt-cinq et trente grains aux sujets adultes. On peut faire vomir les enfans avec le sirop ou les pastilles d’ipécacuanha.
Action tonique de V Ipécacuanha sur la membrane muqueuse
gastro-intestinale.
C’est principalement à cause de l’action qu’il exerce sur la membrane muqueuse qui tapisse les intestins que l’ipécacuanha a commencé à être mis en usage en Europe. Marcgrave et Pi son, en effet, ont vanté les eflets merveilleux de cette racine dans la diarrhée ; et depuis que son usage a été introduit dans la thérapeu-
tique , il a constamment justifié sa réputation , quand toutefois on a su lcmployer dans des circonstances favorables. En effet , quelques auteurs exagérés ont avancé qu’il était le véritable spécifique de la dysenterie . Cette assertion , vraie quand on la restreint à certains cas bien déterminés, est fausse, et peut meme devenir très-dangereuse lorsqu’on veut en faire l’application à toutes les espèces de dysenteries, et à toutes les périodes de cette maladie. Donnons quelques développemens à celte observation.
La dysenterie présente , comme le plus grand nombre des autres phlegmasies muqueuses, trois stades ou périodes. La première d 'irrir dation y caractérisée par les coliques, les douleurs aigües dans l’intestin, et surtout par une constipation opiniâtre, des ténesmes, etc. La seconde, ou la période d'augment ou d’état , pour me servir des expressions scolastiques , se reconnaît à une irritation toujours assez considérable de la membrane muqueuse, à la cessation de la constipation, qui est remplacée par la déjection de matières très-liquides, souvent sanguinolentes , glaireuses , et ressemblant, dans un grand nombre de cas, à de la lavure de chair; enfin, dans la troisième période, la diminution des symptômes inflammatoires, qui déjà s’est opérée vers la fin de la seconde , continue ; les déjections sont moins douloureuses , non sanguinolentes , moins fréquentes , prennent de plus en plus de la consistance, se rapprochent de l’état naturel, et la maladie cesse insensiblement. Telle est la marche ordinaire de la dysenterie, quand elle est simple, sans complication étrangère, franchement inflammatoire, et qu’elle se termine heureusement. Or, dans ce cas, l’ipécacuanha est-il convenable? et à quelle époque doit-on l’employer? Nul doute que, loin de remédier à la maladie, il ne doive en augmenter les symptômes, si on le met en usage dans les deux premières périodes de la dysenterie simple et essentielle. Ce sont en effet les symptômes inflammatoires qui prédominent dans ces deux stades; et, par son action tonique, l’ipécacuanha augmenterait encore l’irritation qui existe déjà dans cette membrane ; irritation qu’il est si important au contraire de calmer et de faire cesser.
C’est alors que les émolliens, les mucilagineux , la diète absolue» des laveraens émolliens , des fomentations sur l’abdomen , sont spécialement indiqués : il ne convient donc que dans la troisième période, dans le cas seulement où le dévoiement se prolongerait assez long-temps après la cessation complète de tous les symptômes in-^ flammatoires.
Mais quand la dysenterie est accompagnée de symptômes bilieux, qui prédominent sur le caractère inflammatoire, quand une diarrhée abondante se montre dès la seconde période , quand les déjections sont muqueuses, jaunâtres, sans douleurs ni ténesmes , et tellement copieuses, qu’elles jettent la muqueuse intestinale dans un état de débilité plus ou moins considérable , c’est alors le cas de recourir , dès la seconde période , à l’emploi de la racine du Brésil ; elle rend petit à petit à l’intestin l’éne4rgie qu’il semble avoir momentanément perdue. Il reprend l’intégrité de ses fonctions; les déjections deviennent moins abondantes et moins liquides, et acquièrent de nouveau le caractère de consistance qu’elles doivent avoir dans l’état de santé. C’est dans toutes les circonstances analogues que l’îpécacuanha est un remède souverain, au-dessus de tous les autres , et qu’on pourrait en quelque sorte l’appeler le spécifique de la dysenterie , s’il pouvait véritablement en exister dans la thérapeutique.
L’ipécacuanha est également d’une grande efficacité contre les diarrhées muqueuses qui surviennent en automne, ou dans les étés chauds et humides. Dans ce cas, il agit absolument de la même manière que dans la troisième période des dysenteries inflammatoires,
Zimmermann est le premier qui^, dans son traité de la dysenterie, ait bien indiqué tous les cas et toutes les circonstances où l’emploi de l’ipécacuanha doit être avantageux. Il a le premier détruit cette idée de spécifique de la dysenterie attachée avant lui à la racine d’ipécacuanha.
On administre ce médicament à très-petites doses à la fois, mais
fréquemment répétées , dans les circonstances que nous venons demimérer ci-dessus. C’est ainsi que l’on peut prescrire les pastilles , ou faire entrer la poudre à la dose de six à huit grains dans une potion convenable , qui doit être prise par petites cuillerées dans le cours de la journée.
Action de V Ipécacuanha dans la péritonite puerpérale.
Ce que nous avons dit précédemment des cas de dysenterie où l’usage de l’ipécacuanha doit être soigneusement rejeté a du faire pressentir de combien d’inconvéniens son administration inconsidérée devait être suivie dans beaucoup de péritonites puerpérales. Depuis que la nature de cette maladie, désignée auparavant sous le nom de fièvre puerpérale , a été mieux connue, qu’il a été prouvé, par de nombreuses ouvertures de cadavres, qu’elle n’était qu’une inflammation du péritoine, développée a la suite de l’accouchement, on a dû prévoir que l’ipécacuanha , loin d’être toujours avantageux , comme Doulcet le croyait, était au contraire suivi d’accidens fâcheux dans un grand nombre de circonstances. En effet , on guérit bien mieux cette maladie par l’application des sangsues et des fomentations émollientes sur l’abdomen , par des boissons délayantes , que par tout autre remède. Il’ est une circonstance où , dans la péritonite des femmes en couches , l’ipécacuanha peut être administré avec quelque succès ; c’est dans le cas où l’inflammation n’est pas très-intense, et qu’elle se trouve compliquée d’un embarras gastrique ou intestinal, circonstances qui se rencontrent assez fréquemment dans la pratique, surtout chez les femmes qui jouissent de peu d’aisance ou sont rassemblées en grand nombre dans les hôpitaux. Hormis ces cas , l’ipécacuanha est plus nuisible qu’utile dans cette phlegmasie.
Action de l Ipécacuanlia sur les organes de la respiration.
Il est, en matière médicale comme en thérapeutique , un grand nombre de phénomènes qu’il nous est impossible d’expliquer d’une manière satisfaisante. Pourquoi, par exemple , dans certains cas, l’ipécacuanha va-t-il porter son action sur les intestins , tandis que , dans d’autres , administré à la même dose et de la même manière , il exerce son influence sur les organes de la respiration? Il semble que, lorsqu’une partie de l’organisation souffre, ou se trouve dérangée accidentellement *dans l’exercice de ses fonctions, il semble, dis-je, quelle appelle vers elle les médicamens que l’on met en usage, afin de se rétablir promptement dans son état naturel et primitif.
L’emploi de l’ipécacuanha dans le catarrhe pulmonaire chronique est trop journalier P trop habituel pour que nous nous occupions de prouver son efficacité dans cette maladie. Mais de quelle manière agit-il alors? Il suffit de se représenter l’état dans lequel se trouve la muqueuse bronchique pour résoudre cette quesion. Ne savons-nous pas en eflèt que , toutes les fois qu’une inflammation se prolonge , audelà de son terme ordinaire, dans un organe membraneux , surtout dans une membrane muqueuse, sa sécrétion, morbidement augmentée pendant un temps plus ou moins considérable, finit par la jeter dans un état de faiblesse et d’atonie qui l’empêche de réagir contre la cause toujours persistante de l’irritation? Or, l’ipécacuanha , par sa propriété tonique , agissant sur la membrane gutturale , cause ainsi une sorte de dérivation qui ne tarde pas à se faire sentir dans les organes membraneux qui lui sont continus , et par ce moyen rend à la muqueuse qui tapisse les bronches le ton qu elle avait perdu, et force ainsi l’irritation à changer de place en se portant plus à l’extérieur. Cette 'explication , que nous sommes loin de regarder comme positive , nous parait cependant une des plus probables et des plus conformes aux faits observés.
Il est une autre maladie dans le traitement de laquelle l’ipéca-
cuanha a joui et jouit encore d’une grande réputation ; je veux parler de la coqueluche ou toux convulsive des enfans. Sans vouloir discuter ici sur la nature et le siège de cette maladie , assez fréquente chez les jeunes sujets, nous nous contenterons d’indiquer brièvement la manière présumée dont la racine du Brésil agit pour la modérer. Les quintes violentes de toux qui se répètent si fréquemment et avec tant d’intensité , qu’elles déterminent quelquefois des convulsions et le vomissement , paraissent dépendre principalement de la présence et de l’irritation continuelle causée par les mucosités épaisses et tenaces sécrétées par la membrane qui tapisse les voies aériennes, laquelle se trouve dans un état d’inflammation plus ou moins considérable. Ce sont ces mucosités amassées et retenues dans les divisions des bronches qui entretiennent la maladie. Or , l’administration de l’ipécacuanha donné à petites doses excite dans l’estomac des mouvemens, de légères contractions qui , agissant sympathiquement sur le diaphragme , sont bientôt communiqués à l’organe pulmonaire , et finissent par favoriser le déplacement et l’expuition de ces matières, d’abord retenues et en quelque sorte fixées dans les dernières ramifications des bronches. Mais du reste , quel que soit le mécanisme de son action, elle ne se fait pas moins efficacement sentir dans le plus grand nombre des cas.
On administre l’ipécacuanha sous forme de pastilles et de sirop dans la coqueluche , comme dans le catarrhe pulmonaire chronique.
Il est encore un grand nombre d’autres maladies dans lesquelles l’ipécacuanha a été conseillé ou administré à différentes époques ? mais sans que l’expérience ait constaté généralement les propriétés qu’on lui a attribuées dans la plupart de ces cas. C’est ainsi , par exemple , qu’on l’a singulièrement vanté contre les hémorrhagies.
Aasheim y dans les mémoires de la société de Cophenhague; Ber gius ? dans sa Matière médicale , prétendent en avoir retiré de trèsbons effets dans différentes hémorrhagies. Nous concevons l’efficacité que pourrait avoir l’ipécacuanha administré dans les hémorrhagies
dites passives , cest-à-dire celles qui paraissent dépendre de l’atonie, de la débilité dont le système capillaire est momentanément frappé. Mais dans les hémorrhagies essentielles, qui sont dues au contraire à l’activité trop grande des vaisseaux capillaires, il est évident que la racine du Brésil serait au contraire nuisible , et souvent pernicieuse.
Quelques auteurs ont également prétendu avoir obtenu les plus grands succès de l’administration de l’ipécacuanha dans la phthisie pulmonaire. Quels remèdes en effet n’a-t-on pas employés contre cette funeste maladie 1 Mais, comme certaines pneumonies chroniques peuvent quelquefois en imposer au point d’être prises pour des phthisiés, il est très probable que les cas de guérison cités par ces auteurs étaient plutôt des inflammations chroniques du parenchyme pulmonaire que des dégénérescences tuberculeuses de son tissu. D’après ce que nous avons dit précédemment de l’action de l’ipécacuanha sur les organes respiratoires , on conçoit le mécanisme de son action dans le cas que nous venons de citer.
L’ipécacuanha a été administré aussi comme emménagogue. Les secousses qu’il imprime à l’estomac lors du vomissement, l’excitation qu’il détermine alors dans toute l’économie, rendent celte propriété très-vraisemblable On a vu assez souvent les règles paraître pendant les efforts du vomissement.
Nous croyons inutile de discuter ici les prétendues propriétés anticontagieuse et fébrifuge de l’ipécacuanha ; trop peu d’observations parlent en leur faveur.
Enfin i’ipécacuanha a souvent été très-avantageux dans les maladies dues à la présence des vers dans le canal intestinal. Sa propriété tonique et son action purgative rendent parfaitement raison des succès qu’on a pu obtenir dans ce cas.
Des propriétés médicales de Y émétine.
J’ai depuis quelque temps commencé une série d’expériences cliniques sur l’emploi de ce médicament , son action sur l’économie animale , et les avantages que la thérapeutique peut en retirer. Quoique je l’aie administré déjà à un grand nombre de malades, les résultats que j’ai obtenus ne sont pas encore assez décisifs pour les rapporter ici en entier. Avant de prononcer sur l’efficacité d’un médicament, il faut en effet l’avoir employé sur un assez grand nombre d’individus d âge , de sexe et de tempérament différens, pour pouvoir isoler en quelque sorte l’action qui lui est propre de l’influence que lui impriment les circonstances individuelles. Cependant j’ai tout lieu d’espérer, d’après mes premiers essais, que l’émétine pourra dans tous les cas être substituée avec avantage à la poudre d’ipécacuanha. La thérapeutique gagnera en elle un médicament moins désagréable et plus facile à prendre , et dont il sera plus aisé de déterminer les effets , puisque cette substance est invariable dans sa nature , avantage que l’ipécacuanha est loin de présenter.
M. Magendie , dans le mémoire qu’il a fait conjointement avec M. Pelletier , est le premier qui, après plusieurs essais sur des animaux, ait employé l’émétine chez l’homme. Malgré le peu d’expériences qu’il a été à même de faire, il ne balance point à la regarder comme pouvant remplacer l’ipécacuanha dans toutes les maladies où l’on emploie ce médicament. Donnons-en quelques exemples ici, nous proposant de publier un travail plus complet sur ce sujet , quand nous aurons confirmé par un assez grand nombre d’observations les propriétés médicales de l’émétine.
Action émétique de V émétine.
Une des propriétés les mieux constatées de l’émétine est sans contredit son action vomitive. M. Magendie a fait prendre d’abord à des
chiens et à des chats un à deux grains d’émétine : dabondans vomissemens ont eu lieu , et ont été suivis de quelques déjections alvines. Il l’a ensuite donnée à différentes personnes affectées d’embarras gastrique , et les mêmes effets se sont reproduits. J’ai moimême administré ce médicament un grand nombre de fois , et il m’a toujours réussi dans ce cas. Il manifeste son action plus promptement que l’ipécacuanha. Le vomissement par cette substance est toujours suivi d’une tendance marquée à la sueur et au sommeil; phénomènes que l’on a à tort attribués a une propriété narcotique de l’émétine ; car on les observe toujours à la suite du vomissement , quelle que soit la substance que l’on ait employée pour le produire.
La dose de l’émétine , comme vomitif, varie selon loge et la disposition particulière des individus. Une pastille renfermant un demigrain suffit pour un enfant en bas âge : un ou deux grains provoquent chez les jeunes sujets et les femmes faibles d abondans vomissemens. Enfin , on en donne trois et quatre grains aux individus robustes ou difficiles à faire vomir.
Comme l’émétine ne s’attache que faiblement aux parois de l’estomac , il faut avoir le soin de n’en pas donner la dose entière en une seule fois , afin que tout ne soit pas rejeté par le premier vomissement; mais on la partage en deux parties , de manière cependant que la première soit un peu plus forte. Ainsi, par exemple, on fait dissoudre trois à quatre grains d’émétine dans trois ou quatre onces d’eau , que l’on édulcore avec une once de sirop de fleurs d’oranger ou de capillaire ; on en donne d’abord les deux tiers , et après les premiers vomissemens l’on administre la seconde dose.
Action de Vémétine sur la muqueuse bronchique.
On peut également assurer que l’émétine jouit des mêmes propriétés que l’ipécacuanha dans le traitement du catarrhe pulmonaire chronique. M. Magendie' e, n cite plusieurs exemples. J’en pourrais moi-même rapporter un grand nombre pour confirmer l’cÇïcacité
de l’émétine contre ces toux opiniâtres et rebelles qui succèdent si fréquemment au catarrhe pulmonaire aigu; je me contenterai de rapporter ici une observation que je regarde comme assez curieuse pour mériter d’y être consignée.
Une dame d’une quarantaine d’années, d’un tempérament sanguin, fut affectée l’an dernier d’un catarrhe pulmonaire , auquel succéda une toux très-fatigante , qui sembla résister à tous les moyens employés pour la combattre. Elle prit bientôt un caractère singulier, se calma par intervalles, pour revenir avec la plus grande violence tous les mois, à l’époque de l’apparition des règles, qui était uu peu difficile. Cette époque passée, la toux se calmait, disparaissait même, pour se remontrer de nouveau un mois plus tard. Je conseillai à cette dame l’usage des pastilles d émétine. Dès le second jour les règles coulèrent plus facilement , et la toux disparut. Le mois suivant , aux premières atteintes de toux, l’usage des mêmes pastilles calma la toux en même temps qu’il parut activer l’éruption des menstrues.
Je ne me permettrai point de tirer une conséquence générale d’un fait isolé. Cependant, comme on a attribué à l’ipécacuanha une vertu emménagogue , il est très-probable que cette même propriété se retrouvera aussi dans l’émétine.
Ce médicament a également été employé avec quelque succès par M. Mag endie , dans la diarrhée chronique et dans la coqueluche; mais , manquant d’observations détaillées à cet égard, je n’oserai rien prononcer sur son efficacité dans ces deux maladies. Mon intention, comme je l’ai déjà dit, est de suivre avec soin un grand nombre d’observations et d’expériences que j’ai déjà commencées à cet égard , et d’établir par des faits recueillis au lit du malade les effets de l’émétine dans les différentes maladies où elle paraît devoir être utile. Les résultats que j’ai déjà obtenus me font espérer que l’expérience justifiera pleinement l’espoir que nous avons conçu de voir remplacer un jour l’usage de l’ipécacuanha , médicament souvent sophistiqué, de qualité très-différente, et par conséquent d’une action variable, par une substance simple, toujours la même, constante
dans ses effets, et jouissant surtout du précieux avantage de produire les mêmes résultats à une dose infiniment moins considérable, et toujours d’une manière certaine.
Nous avons jusqu’à présent étudié l’action de l'émétine sur l'économie animale, quand on la donne à dose convenable, et quelle n’occasionne point d’accident. Mais si l’on dépasse cette quantité , elle devient extrêmement dangereuse , et peut donner lieu à l’empoisonnement. M. Magendie , dans son mérftoire précité , a fait à ce sujet un grand nombre d’expériences, dont nous rapporterons ici les résultats.
Introduite dans l’estomac d’un chien à la dose de six à dix grains , l’émétine détermine d’abord d’abondans vomissemens , des déjections alvines copieuses, qui bientôt sont suivies d’un assoupissement profond. Au bout d’un temps plus ou moins long , douze , quinze heures , l’animal meurt, et à l’ouverture de son cadavre on trouve les lésion? suivantes :
Les poumons sont rouges , gorgés de sang, et dans un état voisin de l’hépatisation. La membrane muqueuse, qui tapisse le canal intestinal, depuis l’ouverture œsophagienne jusqu’à l’anus, rouge, marbrée, et manifestement enflammée.
On observe les mêmes phénomènes lorsque l’émétine , même en petite quantité, est injectée dans la veine jugulaire, la cavité des plè vres , le tissu des muscles ou l’anus. Ces lésions démontrent évidemment que ranimai a succombé à une violente inflammation du tissu du poumon et de la muqueuse intestinale.
C’est donc à tort que Ton a prétendu que l’ipécacuanha, même à grande dose, ne pouvait déterminer aucun accident. Il peut, comme l’émétine , donner lieu à un véritable empoisonnement; mais il faut, pour qu’il produise ce fâcheux résultat, qu’il soit donné à une dose fort considérable; car, comme on l’a vu, l’ipécacuanha de la meilleure qualité ne renferme qu’un sixième, ou même un septième de son poids d’émétine.
Nous avons dit, en parlant des propriétés chimiques de l’émétine,
que l’acide gallique , et surtout îa dissolution de noix de galle ? la précipitaient de ses dissolutions, en formant un précipité blanc très - abondant. Le meilleur moyen de s’opposer ou de remédier aux accidens occasionnés par une dose trop considérable d’émétine ou d’ipécacuanha , est d’ingérer dans l’estomac une certaine quantité de dissolution de noix de galle, qui la précipite et en neutralise Factionîî deviendrait fort difficile de reconnaître la présence de F émétine dansl estomac d’un individu que Fou soupçonnerait avoir été empoisonné par cette substance : les circonstances commémoratives, les symptômes qui ont précédé îa mort, l’étal des poumons et des intestins, seraient des indices que la découverte matérielle de la substance pourrait seule tourner en certitude.