TOME IV. b
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oriental, quelques castes privilégiées parvenaient seules aux emplois publics sans partager les charges de l'État ? Regrettera-t-elle le droit oppressif de vicomte, acheté 80 mille livres par la maison de Condé, et produisant 110 mille livres de rente? Regretterat-elle la gabelle, la vénalité des charges, les privilèges exclusifs, les ordres arbitraires, les droits de chasse, etc., que vous avez eu le courage de détruire? Non, nos citoyens sentent trop vivement la difficulté et le prix de vos travaux pour qu'ils ne soient pas prêts à tout entreprendre afin d"en assurer le succès. Ce n'est pas que l'orgueil humilié de quelques individus n'ait voulu égarer le peuple ici comme ailleurs ; mais les yeux toujours ouverts sur leurs démarches, nous pouvons assurer qu'ils ne troubleront pas impunément la tranquillité publique. Heureux si, par une vigilance constante, nous pouvons jusqu'à la fin épargner à notre ville ces scènes qui ont affligé le réveil de la liberté ! Nous venons, par une proclamation, etc. (La partie gauche et les spectateurs applaudissent.)
M. Thouret lit ensuite la proclamation du corps municipal de la commune de Rouen. De nombreux applaudissements interrompent fréquemment cette lecture, après laquelle l'orateur dit ; «Je propose de décréter qu'il sera fait mention de l'adresse et de la proclamation dans le procès-verbal, et que M. le président sera chargé d'écrire à la municipalité de Rouen que l'assemblée nationale, pleine de confiance dans le patriotisme de leur commune, et satisfaite de leur zèle pour les intérêts de la cause publique, les invite à continuer leurs soins pour éclairer la conduite des ennemis de la constitution, qui sont ceux de la nation et du roi. »
Cette proposition est décrétée.
— L'Ami du Roi reproche amèrement à M. Bailly de n'avoir démenti que le 6 octobre la lettre, à son adresse, qui circulait depuis quelques jours, et qui donnait quelque autorité à la rumeur de l'enlèvement du roi. On trouve en effet dans le Journal de Paris du 6 octobre, la lettre suivante : « J'ai sous les yeux, messieurs, un imprimé ayant pour titre : Extrait d'une lettre écrite de Rouen, adressée à M. Bdilhj, inaire de Paris. Je déclare que cette lettre ne m'a pas été adressée. Signé Bailly.» VAmi du Roi jilaint donc ce dernier de n'avoir pas plus tôt songé à détromper le peuple qui pouvait, égaré par cette horrible imposture, se porter à de nouveaux excès.
« Que ces tigres altérés de saug, et qui ne vivent que de carnage, continue Royuu, aient imaginé cette imposture pour rallumer la fureur du peuple, je n'en suis pas surpris ; mais que
M. Bailly, dont je connais la douceur et rimmeur pacifique, l'araourpour l'ordre et la tramiuillité, n'ait pas fait publier à son de trompe, etc., je ne puism^'u étonner assez, et dans cette inaction, ce silence, je ne reconnais ni son zèle, ni sa prudence ordinaire. » [L'Ami du Roi, n» GXXIX,p. 5.)
Pendant qu'on entretenait le public de ces nouvelles et do ces dénégations, le marquis de Bouille, encouragé par son succès de Nancy, concevait un projet destiné à avoir de plus graves conséquences.
«Dans ma tournée des provinces frontières (qu'il fit en oclobre après falTaire de Nancy), je remarquai, dit-il, que les membres des déparlements, composés de nobles et en général de propriétaires, étaient royalistes, sans oser déclarer leur opinion : ils l'étaient en Alsace, en Lorraine et en Francbe-Comté. Les principaux membres prirent contiance en moi, me le témoignèrent et m'assurèrent qu'ils feraient tout ce que je désirais pour le retour de l'autorité légitime. Ainsi, sur neuf départements que contenait la frontière que je commandais, six étaient entièrement dans mes principes et à ma disposition ; mais ils n'avaient que très-peu d'inlluence sur le peuple dirigé par les clubs et par les municipalités. — Les troupes étaient rentrées dans l'ordre et soumises aux lois de la discipline ; mais tous les régiments d'infanterie française étaient attacliés à la constitution, ou[»lutùt à la révolution. Ils n'obéissaient au roi que comme en étant le chef, et à leurs officiers moins qu'aux municipalités et aux chefs des clubs. — Mais les troupes étrangères et la très-grande majorité de la cavalerie ne reconnaissaient guère que le roi.
«D'après la situation des provinces que j'avais parcourues, la disposition du peuple, des autorités constituées et de l'armée ; d'après la position malheureuse du roi et de la famille royale... je n'entrevis plus qu'une ressource... c'était d'engager l'empereur de faire avancer quelques troupes sur la frontière, et il le pouvait d'autant plus qu'il venait de consommer la soumission des Pftys-Bas. Il aurait réclamé les droits des princes allemands violés par les décrets de l'assemblée, ce qui aurait servi de prétexte aux mouvements des troupes. J'en aurais eu un pour rassembler une armée composée des meilleurs réginienis. On n'aurait pas osé eu confier lecdmmandeinent à un autre qu'à moi. J'aurais fait présenter une adresse \)nr les départements de ces provinces pour que le roi vînt se mettre à la tète des troupes. Je l'aurais demandé moi-même et je l'aurais fait demander par les troupes. Une pareille adresse au-
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rait pu difficilement êtrerefust^e, étant appuyée par les principaux membres du côté gauche et par Mirabeau lui-même qui avait déjà fait proposer ses services au roi, si on voulait les payer. — Une fois le roi à la tête de l'armée, il eût été facile de lui attacher les soldats, tous les officiers lui étaient dévoués; il aurait joué le rôle de pacificateur aux yeux de la nation.
« Je roulais ce projet dans ma tête; je Pavais communiqué h des membres principaux des départements qui l'avaient approuvé, qui m'avaient promis leur assistance et assuré leur entier dévouement, quand le roi m'envoya M. d'Agoidt, évêque de Pamiers, avec la lettre suivante, écrite de sa main, pour l'accréditer auprès de moi.
a Saint-Cloud. — 23 octobre 1790. — J'espère que vous continuez h. être content de voire position avec les troupes dans ce momentci ; je saisis, avec plaisir, les occasions de vous renouveler l'assurance de tous mes sentiments d'estime pour vous. »
« L'évêque de Pamiers me fil le tableau malheureux de ce prince et de la famille royale, et que la rigueur et la dureté de Lafayette, devenu leur geôlier, rendaient de jour en jour plus insupportable, il m'assura que le roi avait une confiance entière en moi, dont il allait me donner lapins grande preuve en me communiquant le projet qu'il avait de sortir de Paris ; de se retirer dans une des places frontières de mon commandement à mon choix ; de réunir, auprès de lui, les troupes ainsi que ceux de ses sujets qui lui étaient restés fidèles ; de chercher à ramener le reste du peuple égaré par des factieux , et de s'appuyer du secours de ses alliés, si les autres moyens qu'il enqjloierait pour rétablir l'ordre et la paix ne suffisaient pas. — L'empereur Léopold, ainsi que les autres alliés du roi, exigeaient sa sortie de Paris et son entière liberté, avant de faire aucune disposition en sa faveur. — L'exécution de ce projet ne devait avoir lieu qu'au printemps prochain.
« Dans les premiers jours de novembre, j'écrivis une première lettre en chiffres au roi, relativement à ce projet. — Je lui proposai de se retirer à Montmédy, à Besançon ou Yalenciennes. Cette dernière place n'élail pas, il est vrai, de mon conunandement ; mais je savais que la municipalité y était royaliste, que le peuple était bon, et que la garnison, composée en grande partie d'étrangers, était sûre. » [Mémoires de Douille, p. 173, 'J87.) Noi's verrons dans la suite quelles furent les conséquences de ce projet.
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CnAP. VI. — Insubordination des marins. — Affaire de Brest. — Troubles de Saint-Domingue. — Hisoire de cette co'onie. — Décret du 8 mars. — Arrivée du Léopard a. Brest. — Insurrection des matelot». — Décret lévère de l'assemblée. — Rappfjrt de Menou sur cette affaire. — Il propose en même temps de déclarer que le ministère a perdu la confiance de la nation — Discussion. — Discours do Cnzalès et l'.e Brevet. — L'article relatif au ministère est rejetée.
— Nouveau projet de Menou. — Discussion orageuse sur le drapeau tricolore.
— Guiihermi traite Mirabeau d'assassin et est envoyé à l'Abbuye. — Décret sur le drapeau tricolore. — Fin de l'affaire de Brest.
Déjà rassemblée avait été appelée à plusieurs reprises à s'occuper de troubles qui avaient éclaté à Brest parmi les marins Taisant partie de l'escadre réunie dans celte ville. La marine militaire avait en effet les mêmes griefs et les mêmes senlimejits (jue l'aiiriée de terre. Comme celle-ci, elle était commandée par des officiers nobles qu'elle n'aimait point, et Bertrand deMolleville cite une quinzaine d'exemples d'insurrections qui eurent lieu dans les ports et sur les vaisseaux avant l'époque où nous sommes parvenus. A la tête de l'escadre de Brest était Albert de Biouis, devenu célèbre depuis les affaires de Toulon. Cet officier révoltait, dit-on, les matelots par ses manières liautaines. On lui leprocbait en outre de ne point porter la cocarde aux trois couleurs et de s'opposer à ce que la marine arborât le pavillon national. Le code pénal maritime, décrété nouvellement par l'assemblée, avait contribué à exciter le mécontentement. On se plaignait surtout de deux articles, dont l'un (tit. I, art. 2) autorisait les maîtres d'équipages à porter, comme par le passé, pour signe de commandement une liane, en leur permettant de s'en servir pour punir les iiommes de mauvaise volonté dans l'exécution des manœuvres. L'autre (tit. IL art. \) rangeait parmi les peines, les fers avec un anneau au pied et une cliaine traînante.
Ces diverses causes donnèrent lieu d'abord à des actes isolés d'indisciiiliMe, puis à des désordres et entin à un mouvement insurrectionnel fjui menaça, pendant (|uel(jue teniits, la ville de Biest, de désastres paieils à ceux qui avaient affilié la ville de Nancy. Par une coïncidence singulière, les événements de Brest se trouvèrent mêlés aux conséquences des troubles qui avaient eu lieu à Saint-Domingue. Ils y furent unis d'une manière si intime, qu'il est impossible de bien conqjrendre soit le détail de ces événements, soit les débats el les décisions de l'assendjlée nalinnab' dans ci'tle alTaii'i;, sans comiaitre ce qui s'était passé à Saint-Domingue. H est donc nécessaire ipie nos lectems nous suivent, pour
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un moment, liors de France, afin de voir quels furent les premiers effets de la révolution dans la principale de nos colonies des Antilles. Cette excursion est d'autant plus nécessaire qu'elle nous donnera le secret de plusieurs inirigiies et de quelques réputations, l'explication de plusieurs discussions personnelles qui ne sont pas sans importance, et enfin une nouvelle preuve des embarras de tout genre que rencontiait la constituante dans son œuvre de régénération.
Du moment où il fut question, en France, d'une réforme générale administrative et de la convocation des états généraux, il se furma, à Paris, un club composé des propriétaires de Saint-Domingue résidant dans la capitale. Ce club, qui fut désigné sous le nom de club Massiac, se mit en correspondance avec les principaux lia- Litants de Saint-Domingue. Par ses conseils, on fonda, parmi les riclies colons, une société secrète qui ne tarda pas à devenir si nombreuse, que l'autorité de la colonie en fut instruite et s'en inquiéta. Le gouverneur donna une, preuve de ses préoccupations en rendant une ordonnance qui défendait les réunions de plus de cinq personnes. Sur ces entrefaites, arriva la nouvelle de la prise de la Bastille. Elle excita une entliousiasme général, tout le moude prit la cocarde nationale. Les créoles furent siiisis d'un engoument militaire irrésistible. Il se forma spontanément une garde nationale où ils s'engagèrent tous. En même temps, la société secrète des colons cessa de se cacber; les comités centraux qu'elle avait institués dans les trois provinces de la colonie devimcnt publics et prirent le titre de comités provinciaux.
Cependant les blancs seuls prenaient part à ce mouvement. Mais, lorsque la déclaiation des droits fut connue, le gouverneur pensa à faire jouir de ces droits les bommes de couleur libres. Ceux-ci étaient aussi nombreux que les blancs ; ils possédaient le tiers des fonds territoriaux et le quart des valeurs mobilières. Il paraît que l'autorité avait l'intention vague de s'en faire un appui contre les exigences des blancs, qui s'annonçaient comme très-grandes et même comme dangereuses pour les intérêts du pouvoir de la métropole. Quoi qu'il en soit, les bommes de couleur furent autorisés à nommer et à envoyer une députation en France auprès de l'assemblée nationale.
A leur arrivée à Paris, ces députés furent accueillis par cette société des Aviia des noirs, tundée en 1787, et dont nous avons parlé précédemment. Cette réimicm se composait d'bomnies très-capables ue les patroner, les uns pai' leur liante position, les autres par leur talent; enelïet, Miridjeau, Pétion, Condorcet et Brissot eu faisaient