AFFAIRE DE BREST
un quarteron, du nom cl"Ogé, débarqua àSaint-Domigue. Cethorarae faisait partie îles commissaires envoyés a Paris par les affranchis. Fatigué de ne rien obtenir, il avait résolu de recourir à la voie de l'insurrection et des armes. Quoiqu'on eût reçu dans la colonie avis de son départ, il réussit à s'y introduire sous le nom de Poissac, se rendit à son habitation au milieu de ses amis, et réussit à réunir une bande de 200 hommes à cheval ; c'était une force bien faible ; il osa pourtant écrire au Cap, à l'assemblée du Nord qui y siégeait, et la sommer de faire publier et exécuter l'instruction du 28 mars. On lit marcher des troupes contre ce rassemblement qui fut dispersé, et Ogé alla chercher un refuge dans la partie espagnole.
Venons maintenant à l'affaire de Brest et à l'arrivée du Léopard avec les colons fugitifs. Déjà les équipages des vaisseaux réunis dans ce port avaient commis des actes inquiétants d'indiscipline. Les journaux ne donnent que des détails incomplets sur ces troubles qui s'étaient manifestés à Brest avant l'arrivée du Léopard. Voici le récit que nous en tirons.
Le mécontentement s'était déclaré le G septembre au bord du navire V America, et de là s'était communiqué au vaisseau commandant, ainsi qu'à plusieurs autres vaisseaux de l'escadre. Une partie des équipages s'empara des chaloupes pour se rendre à terre, et se porta au nombre de quinze cents hommes à la maison commune pour y faire ses réclamations.
Cette démarche tumultueuse alarma la municipalité, qui se hùta de requérir les deux commandants des troupes de terre et de mer, de mettre sur pied leurs soldats pour prévenir le désordre; mais ces précautions devinrent inutiles par la docilité des matelots qui se rendirent sans peine aux représentations des officiers municipaux, et convinrent bonnement de l'irrégularité de leurs procédés. On leur fit une nouvelle lecture du code pénal, avec les explications qui parurent convenables, et leur inquiétude diminua peu à peu, quoiqu'ils répétassent toujours qu'ils ne s'accoutumeraient jamais à souffrir la peine de l'anneau au pied et de la chaîne traînante. Ils y trouvaient un avilissement insupportable, à cause de la ressemblance avec la chaîne des galériens et l'anneau que portent les galériens cautionnés.
Les officiers municipaux promirent qu'ils engageraient l'amiral à faire passer les représentations des matelots à l'assemblée nationale, et sur cette promesse, ceux-ci retournèrent tous à bord très-paisiblement, sans avoir commis le moindre excès.
Cependant, Albert de Rioms, effrayé des suites de cette espèce d'insurrection, avait écrit au ministre de la marine que, pour en
prévenir une seconde, il fallait nécessairement ou désarmer l'escadre, ou bien envoyer à Brest deux députés de l'assemblée nationale pour recevoir les plaintes des matelots. L'assemblée décida qu'il n'y avait pas lieu à délibérer sur cette proposition ; et quant au fond de l'alTaire, déclara qu'elle voulait bien oublier les torts de la partie des matelots de Brest qui avait quitté l'cscadrc sans la permission de ses cliefs; qu'eu créant la peine de l'anneau et de la cliaîne, elle avait eu pour unique but de substituer à la peine douloureuse et malsaine des fers sur le pont et du rctrancbement de vin pendant une longue suite de jours, une peine douce et légère, et qui, rangée dans la classe des peines de discipline, ne pouvait être regardée comme infamante, ni faire supposer aucune similitude entre de vils criminels et l'utile et honorable classe des matelots français.
Ce décret fut très-bien reçu par les matelots, et le calme fut parfaitement rétabli jusqu'à l'arrivée du vaisseau le Léopard, qui portait en France les membres de l'assemblée générale de Saint-Domingue.
A leur débarquement à Brest, ces colons répandirent le bruit que leur patriotisme leur avait attiré les persécutions du gouverneur Peyuier, et que pour fuir ces persécutions, ils avaient été obligés de chercher un asile dans la mère-patrie ; que rassemblée générale de la colonie, dont ils étaient membres, avait été insultée par les ennemis de la liberté, et que le gouverneur lui-même, au moment de leur départ, se préparait à tirer à boulets rouges sur le vaisseau qui les avait amenés.
Cette allégation d'un péril couru par des gens qui se disaient patriotes trompa, séduisit jusqu'à la société des Amis de la Constitution de Brest. La nuuiiciiialilé les reçut avec distinction, et les logea chez les citoyens, (pii se disputaient l'honneur de les recevoir et de les fêter. Sur leurs instances, elle re(juit le vaisseau la Ferme, qui n'attendait qu'un vent favuiable pour mettre à la voile pour les Antilles, de ne pas partir avant d'avoir reçu de nouvelles instructions de l'assemblée nationale.
En même temps on lit circuler dans tous les vaisseaux de l'escadre le bruit que le major général de la marine, le sieur de Marigny, devait se faire envoyer à Saint-Domingue pour mettre à la raison et tailler en pièces les partisans de l'assonhlée ijénérale de la colonie. Ce propos, faussement allribué à Marigny, devint le signal de la révolte. Un matelot du Léopard se rendit à bord du Patriote, et y injuria grossièiement M. d'Entrecasteaux, commandant du vaisseau, (pii le renvoya cuver son vin; mais tout l'écpiipage crut que l'on voulait [lunir sévèrement le matelot, et déclara (pi'il ne le souf-