‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 2)Chapitre 5 sur 104 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

lA (AOUT 1790) ASSEMBLÉE NATIONALE.

et qu'ainsi que les ponts-levis elles seront clouées : telles sont les dispositions du conjirès municipal et militaire. Le peuple, en voyant appeler des troupes étrangères, en voyant qu'on leur livre les portes, n'a-t-il pas dû concevoir des inquiétudes pour sa liberté? »

Chap. II. — Affaire de Nancy. — Discussion entre les officiers et les soldats. — Décret sévère du IG août. — Nouvelles discussions. — Les soldats se saisissent de deux officiers. — Séance du 31 août. — L'assemblée s'arrête à des mesures conciliatrices. — Le même jour le général Bouille parait devant Nancy à la tête d'un corps de troupes. — Les soldats se soumettent, mais une collision s'engage, et Bouille ne devient maître de la ville qu'après un combat acharné. — Récils divers de cet événement. — Rapports envoyés à l'assemblée. — Celie-ci approuve hautement Bouille.

Ces faits étaient graves; mais aucun d'eux n'eut l'importance de celui qui se passa à Nancy. Nous en tirons le récit des différents journaux patriotes du temps^ notamment de celui de Loustalot, dont nous reproduisons souvent presque textuellenlent les passages. Lui-même l'avait extrait du mémoire présenté par les soldats du régiment du Iloi, députés à l'assemblée nationale, ainsi que nous le verrons plus bas. Cette narration se compose de petits faits, de petits griefs, qui seraient aujourd'hui complètement dépourvus d'intérêt, s'ils n'expliquaient l'irritation extrême des soldats, qui alla jusqu'à la révolte ouverte, et la sympathie qui s'attacha à leur cause. L'affaire de Nancy fut grave par elle-même et par les suites qu'elle eut; elle devint plus tard un sujet fréquent d'accusations. 11 nous semble intéressant de savoir pourquoi le sentiment populaire prit si vivement le parti des soldats et des vaincus dans une affaire dont le prétexte ou la cause évidente était une discussion d'intérêt. Au reste, nous nous sommes assurés qu'eu consultant les écrits ou les mémoires du parti opposé, nous n'aurions pu donner un récit aussi complet que celui qui va suivre. Il est inutile de dire que nous en avons retranché les réllexions et les mots qui nous ont semblé empreints de passidu.

Les trois régiments de la garnison de Nancy s'étaient fait remarquer par leur patriotisme. Cohii de Château-Vieux (suisse) avait déclaié, dès les premiers jours de juillet 178i), qu'il ne tirerait pas sur le peuple. Le 19 avril 1790, jour de la fédération de la Lorraine, est la date précise des divisions qui éclatèrent enti'e le réijiment du Roi et ses chefs. Les soldats furent invités à celte cérémonie parles députés des quatre déiiartements. Leurs officiers s'y opposèrent d'abord. Entrailles enlin par l'opinion i»ublique, (|u'il eût été daa-

AFFAIRE DE NANCY. i5

gereux de braver, ils permirent qu'un détachement de quatre cents hommes assistât à la fête ; mais, pendant trois jours qu'elle dura, jias un d'eux ne se montra dans la ville. Cette absence affectée apprit aux soldats que leurs cliefs pensaient autrement qu'eux.

Quehpies jours après, on remar(pia lui maitre d'armes du régiment qui se déguisait en garde national pour insulter les soldats dont il n'était pas connu, tandis que d'autres fois, sous son véritable uniforme, il attaquait les gardes nationaux. Ce personnage fut pris sur le fait et arrêté par ses camarades eux-mêmes. Conduit devant ses chefs, il fut condamné au cachot pour un mois. Mais la condanmation ne fut pas exécutée; car le même maître »rainies ne tarda pas à être arrêté de nouveau dans la ville au moment où, sous un déguisement bourgeois, il provoquait un soldat. Cette fois, on l'interrogea et on lui demanda compte de sa conduite. Il déclara qu'il n'avait agi qu'à l'instigation de quatre officiers du régiment, les frères Cheffontaine, Charitbelle et Bissy. Ces officiers, au lieu de se justifier, prirent le parti de la fuite, et 'quittèrent Nancy. On dut conclure de là qu'il y avait un couq>lot pour établir une scission entre la troupe et la garde nationale, et (jue le pauvre diable en avait été rinstrument. Quant au coupable lui-même, qui, disait-on, n'était qu'un échappé de la potence, on se contenta de le chasser avec ignominie en le coiffant d'un bonnet de papier où était écrit hcariote. Mais l'affaire ne finit pas là. Le grenadier qui avait placé le bonnet infamant eut à se lepentir d'avoir servi d'agent pour cette exécution militaire. 11 devint suspect, et son officier, M. de Montluc le jeune, après l'avoir fort rudement traité, \(\ menaça de ne pas l'oublier à la première occasion. Heuicusenient pour le soldat que M. de Montluc émigra peu de temps ai)rès.

Les soldats, pour résister aux projets supposés de leiu's chefs, imaginèrentde s'associer. Ils formèrent une société sous le nom (V Amis de la paix et de la constitution. Cette réunion devint publique dans les jours qui suivirentles événements qui viennent d'être racontés ; mais il n'est pas douteux qu'elle n'existât à l'état secret longtemps auparavant : l'exécution ap[»liquée au maitre d'armes en est une preuve. Le premier acte de l'association, devenue publique, fut la rédaction d'une lettre adressée à l'assemblée et dans kupielle onadliéraità ses décrets. Cette lettre fut interceptée, et le major de Neuric disait publlipienicnt aux signataires qu'il n'y avait que les régiments qui s'i'iaient mal conqiortés (jui envoyaient leur adhésion à l'assendjlée nationale.

Certes, les (lén)arclies des régiments de Nancy étaient peu conformes aux règles d'une bonne discipline: tout l(^ monde jteut-être

[o ronipronait; mais, comnio nous Tavons dit, lo parti révolutionnain' les oncourageait à cette imitation des aetes de leurs conritoyens libres, parce qu'il y voyait une garantie pour lui-même, parce qu'il en tirait l'assurance qu'on n'obtiendrait du dévouement des troupes rien de contraire aux intérêts de la nation. On était d'ailleurs dans un pays frontière oi^i l'on entendait continuellement pailer de l'immigration, des démarclies des énngrés, des mouvements des troupes étrangères. Déjà les bruits d'un pi'ojet d'invasion avaient couru à diverses reprises. Pendant que le parti patriote encourageait les soldats, le parti de l'ordre ne voyait dans leurs démarches que le côté fâcheux, c'est-à-dire des attentats aux principes de la force militaire et par suite aux moyens de résistance de la nation contre une attaque de la part de l'étranger. On disait, dans ce parti, que les mouvements des soldats étaient e>:cités par des émissaires de la société des Jacobins de Paris. Le marquis de Fei'rières répète cette assertion dans ses Mémoires. On n'en trouve cependant aucune preuve positive, ([uoiqu'il soit bien certain, et nos lecteurs le verront, qu'il y eut une parfaite entente entre le peuple et les troupes, et probablement, par suite, des rai)ports léglés et habituels. 11 y a au contraire des preuves que le parti aristocratique travaillait fortement l'armée dans le sens o{)[iosé. Ici nous re[irenons le récit des soldats et des journaux.

On lit lire dans leurs chandjiées un pami)hlet attribué à M. Lameth dont la fausseté était évidente et qui fut l'objet d'une dénonciation au comité des recherches de l'assemblée nationale dans la séance du 11 août. Voici les principaux passages de ce pamphlet :

Lettre écrite par M. Alexandre Je Lanieth à ses correspundants dans les différents régiments du royaume. — Paris, ù juin 171)0.

« Plusieurs correspondants m'ont mandé que leurs fonds conimençaienr à s'épuiser, et en dernier lieu, à Perpignan, notre ami m'a instruit qu'il ne s'en était pas trouvé assez pour achever l'insurrection du régiment... Il est de mon devoir de vous rassurer à cet égard... En conséquence, je vous apprends que je viens de recevoir d'Angleterre plus de trois millions et que M. le duc d'O... m'apporte à peu près pareille sonnne... Vos succès ont passé notre espoir; la licence a atteint l'année, qui s'avance rapidement vers sa décadence... Cependant nous ne cueillerons jamais le prix de nos travaux, si la constitution mililaiie vient à paraître avant la dissolution totale de l'armée... Jusiiu'à préseiU vous ne vous êtes attaché qu'aux soldats... je n'approuve point cette manière de voir : tant que le curps des bas officiers ne sera pas ébranlé, nous ne pouvons nous

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llalter do rien... Si uno fois il est corrompu, rédifiof militaire en s'écroulaiït assurei'a réiévation de riiomme à qui nous somuies dévoués et qui sait réooiupouser aussi bien que nous savons servir... Je ne me dissimule point les difficultés : dans une classe d'Iiommes clioisis comme les bas officiers, dont la plupart, blanchis sous les drapeaux, ne connaissent que les vieux préjugés de Tlionneur militaire, il est peut-être nR)ins facile d'éveiller la cu[)i(lité que Tambition. Il faut donc remuer ces deux passions à la fuis... Mais me direz-vous : « Comment faire acce[iter à des bonunes qui jouissent d\m état lionorable daus leur classe, d'un état fondé sur leurs devoirs, et dont les fonctions ne leur laissent aucun remords, comment leur faire accepter un état qui naîtrait du bouleversement total de la disciplineet qu'il serait d'ail leurs inqiossible de leur conserver?» Je sais toutes les objections qu'on peut faire ; mais pensez-vous qu'ils y réflécbissent comme nous?... Quand vous les ferez paraître les égaux de leurs capitaines, de leur colonel, de leur général, pensezvous qu'ils puissent résister à l'idée attrayante de franchir l'intervalle qui les en sépare?... M. de Lafayette, depuis (juelque teuips, nous donne beaucoup d'embarras; il tiavaille autant à remettre l'ordre que nous à le détruire... Chose étonnante 1 malgré tous nos efforts, les grandes municipalités et la plupart des gardes nationales le secondent... Achevez votre ouvrage, le moment décisif approche... J'ai fait retai'der la constitution militaire, je la ferai retarder encore... Vous travaillez pour un prince dont la générosité a été souvent calonmiée , mais qui ne met pas de bornes à sa reconnaissance quand on a su la mériter... »

En outre, on répétait à tout propos, au mUieu des soldats, cette phrase malheureuse échappée à Dubois-Crancé et qu'il avait bautement désavouée : « Les régiments sont composés de gens sans aveu ; un père de famille doit frémir en voyant son fils au milieu d'une foule de brigands. » Enfin lors de l'erreur du ministre concernant la déduction du pain qu'itn avait donné de surplus depuis le l^' mai, les officiers répandirent dans les conqjagnies ces pro[)os : a Voyez le bel avantage que vous fait l'assemblée nationale, qui vous gratifie dans un moment ])our vous séduire et qui va tout vous retirer. »

Cependant le projet de jeter le désordre entre des corps qui avaient juré de demeurer unis jiour la défense de la constitution avait tel- It'uient réussi, qu'il s'éleva tout à coup une (pierelle dont on n'a jamais pu savoir l'origine. Soixante honunes par (om[)agnie, c'està-dire près de mille cinq cents honuues étaient à la veille de se battre contre un pareil nombre des autres corps, lorsqu'un soldat se jeta au milieu di-s i\vi\K partis, eu leur demandant de fixer le niotil

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(le ce [duel, ce dont aucun, de part ni d'antre, ne put venir à Ijuut. Durant ces troubles, on remarqua que deuxofliciers, MM. Lenjamet et Saint-Méard, se félicitèrent d'être les premiers à se servir de leurs armes.

Cette conjoncture parut favorable, continuent les journaux et le Mémoire, pour dissoudre la société des Amis de la paix et de la constitution. Tuus les spadassins du régiment se liiiuèrent en elïet pour en attaijucr les membres. On vit M. de Compiègne, major eu second, donner 6 livres à l'un d'eux, en lui disant qu'il s'était bien battu et qu'il mérilait une récompense. Quatorze de ces batailleurs attirèrent deux soldats dans nn cabaret et les menacèrent de les assassiner, s'ils ne consentaient à se battre. L'aubergiste parvint à les dégager, et le régiment, informé de ce guet-apens, en arrêta les auteurs qui, dans leurs dépositions, accusèrent MM. de Vaudomois et Merry de leur avoir olfert des pistolets et des poignards pour détruire les Amis de la constitution. On promit un conseil de guerre pour juger le délit ; et la nnmicipalité fut garante de cette promesse ; M. Dénoue, commandant de la ville, demanda aussi la proclamation de la loi martiale contre les soldats, mais il ne put l'obtenir.

Il y avait déjà eu deux amts cartoucbes jaunes avec note d'mcapacité distribuées aux soldats patriotes. Lorsque les troupes autrichiennes obtiment le passage sur les terres de France par une transaction secrète de la diplomatie, et lorsque ce fait était regardé généralement comme une prise de possession sur notre territoire, cent cinquante congés à terme furent donnés à l'élite du régiment; on en offrait à tout le monde.

Au plus fort de ces alarmes, que la proximité des lieux exagérait nécessairement en Lorraine, de Montluc aîné se trouva de garde avec le grenadiei- menacé par son frère le transfuge. A la retraite, U exigea impérieusement que la troupe se renfeimàt dans le corps de garde. On lui répond avec lionnêt(^té qu'il y fait exli'êmement chaud, et qu'on est également à son [)0ste en se tenant sur la porte. Le lendemain il accuse de ce conq)lot le malheureux grenadier; ses camarades, craignant poiu' sa vie,'etfoTts d'ailleurs de son innocence, lui défendiient de se rendre en prison. Dénoue interdit les grenadiers, puis le régiment. On arme aussitôt Château-Vieux contre les rebelles; on en vient aux ])ourparlers, et cette erreur n'a pas de suite.

Sur ces entrefaites, à l'exemple des autres régiments, le régiment du Roi se crut autorisé <à deniandei' connaissance de ses comptes. Les officiers ne s'y refusèrent i«)iut; ils livrèrent aux soldats 150 mille livres (pii i'ureni réparties sur procès-verbal. Là-(l(>ssus, en

pleine municipalité et en présence d'un caporal, le commandant Dénoue traita le régiment de brigands et de bandits. Il réitéra cette injure dans une lettre à M. de Balivière, commandant du régiment ■"' du Roi, lettre dont la comnumication devint nécessaire pour l'éclaircissement de quelques articles du compte qu'on examinait.

Enfm un officier nommé Delor éclata en menaces contre deux soldats, qu'il disait les moteurs de ce désordre, et en interpella violemment un autre, parce qu'il s'était décoré du ruban national.

Telle était la position respective des soldats et des oiliciers, quand le décret du 6 août fut rendu.

Deux Suisses de Cliàteau-Vieux vinrent au quartier du régiment du Roi, pour lui demander des renseignements sur la manière d'examiner les comptes. Pour cette seule démarche, qui éîait même dans le sens du décret du 6 août, les deux Suisses furent passés aux courroies la veille de la publication de ce décret.

Les officiers du régiment du Roi complimentèrent les officiers suisses sur cet acte de sévérité. L'indignation devint générale : Gbâteau-Vieux réhabilita les deux soldats ; le régiment du Roi les accueillit, et l'on coiffa l'un d'eux de son bonnet, aetion ([ui fut punie comme un acte d'insubordination.

M. Dénoue affecta de ne point assister à la publication du décret; il alla même se mettre sous la protection de la municipalité, n'ayant en cela d'autre but que de calonuiier le régiment du Rui. Mais une déiiutation de grenadiers alla le solliciter; il consentit à venir, et sur le simple désaveu de ce mot brigands, on vnulut bien tout oublier.

La garnison assemblée sur la place, on fit lecture du décret, et quoiqu'une lecture lapide dans une si vaste enceinte n'eût pas pu suffire poiu' le faire connaître, les soldats jurèrent d'obéir. Ils remarquèrent seulement que si c'eût été quebpie oKdre favorable à la contre-révolution, on fût venu le Hre dans les chambrées, on en eût répandu des coprins avec profusion, connue cm I avait fait de la Lettre d'un soldat aux soldats, de l'Adresse à l'armée française.

Les soldats se rendirent donc le lendemain chez M. Balivière pour connaître la véritable situation où les mettrait le décret. L'organisation du régiment du Roi était si dilTéreuUî de celle des autres corps, que M. Balivière convint que le décret ne lui était pas entièrement applicable. Eu conséquence il autorisa la continuation de l'examen des comptes, eu restreignant les examinateurs à un lionuue par compagnie.

Les opérafidns ainsi convenues, le bi uit se répandit qui' les officiers avaii'ul ('(iiiipluté (Fridevcr la caisse el les drapeaux, pnur aller

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en pay? étransor. La caisse devait être au quartier, selon les ordonnances. Les soldats la demandèrent; on la leur refusa, et on en conlia la garde à la marécliaussée. Alors les soldats allèrent, ils l'avouent, contre le décret du G août, enlever la caisse, mais pour la déposer intacte chez le major, au quartier. La ville n'en fut point troublée; les soldats vivaient en [laix avec les citoyens et la garde nationale.

La reddition des comptes se ti'ouva arrêtée par quelques articles que le colonel Ducliatelet pouvait seul expliquer, attendu qu'il avait été inspecteur à la l'ois et caissier de son régiment. Cette circonstance rendait sa présence nécessaire; on exigeait qu'il liquidât sa comptabilité depuis son entrée, et l'on proposa : 1" que i\L Ducliatelet, en ce moment à l'assemblée nationale, fût tenu d'interrompre ses fonctions pour venir à Nancy; 2" qu'il lïit nonmié un inspecteur particulier, aiin que le comptable pût être contrôlé ; 5" que le conseil d'administration lût double, puisque le régiment était de quatre bataillons.

Les chefs nt^ purent se refuser à la justice de ces propositions, et ils consentirent à ce qu'il en fût écrit à l'assembh^e nationale ; néanmoins ils interceptèrent l'adresse, |)arce qu'ils voulaient, disait-on, laisser tout son elfel à une dénonciation qu'ils venaii-nt d'envoyer eux-mêmes.

On peut juger, parce récit empreint de méfiances et de récriminations, de l'esprit des troupes à Nancy, du mécontentement des officiers et de la désorganisation qui devait résulter de cette fâcheuse hostilité. Les rappoils des ofiiciers et des autorités locales arrivèrent à l'assemblée le 16.

Séance du 16 août. — M. Emmery. Je suis malheureusement aujourd'hui porteur de fâcheuses nouvelles. Je sollicite beaucoup d'indulgence ; car à peine ai-je eu le temps de rédiger le décret convenu dans vos trois comités l'énnis. Ces comités sont le comité militaire, celui des rapports et celui des rechei'ches. Je suivrai les faits dans les pièces adressées par la direction du département de la Meurtlie , par la municipalité de Nancy et par le commandant de cette ville, soit à l'assemblée, soit au ministre de la guerre. Toutes ces pièces annoncent l'insurrection la plus décidée dans les régiments du Roi, de Mestre-de-camp (cavalerie) et de Cliàteau-Meux (suisse). Je vais d'abord vous donner lecture d'une lettre de M. Dénoue, officier général commandant en Lorraine, à M. La Toui'-du- Pin, le H août. « La glace est rompue. Malgré le décret du 6 août, le régiment du Roi persiste dans son insubordination. Les

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oomilt's oui roiitiiuu'' ; l^'lapc de leurs demandos n'a pas rossé d'être exorhitante; ils oui commandé un détachement de deux cents liommes armés pour aller s'emparer de ce (pii restait dans la caisse. Le sergent qui marchait à la tête a demandiî la clef au commandant; sur le refus qui lui a été fait, le détachement a enlevé la caisse et l'a transportée dans la chambre où le comité du régiment s'assemble.

« On répand des bruits effrayants : on dit que la masse réclamée est de ■1,200 nulle livi'es ; que les soldais veulent faire signer des billets auxofliciers, said'le recours contre M. Duchâtdet. On dit encore (pie demain ils doivent couronner un conunandaut de la garnison ; le conduire dans un char, faire suivre ce triom[)he par les ol'liciers : on ajoute même qu'ils les oldigeront à traîner ce char. Une partie des olïiciers veut partir, une aulre partie s'est cachée. .le n'accoi'derai aucun congé : je m'attends à être maltraité; ma position est cruelle ; mais je no céderai jias, mais je ne quittt'rai pas }non [loste. Le régiment ^lestie-de-camp suit l'exenqjle du régiment du Roi. En trenîe-six heures, celui de Cbàteau-Vieux (suisse) a pris le même chemin. »

Voici une lettre adressée par le directoire du département de la Meurthe au ministre de la guerre, en date du 14 août. «Sur l'invitation du corps municipal, le directoire se transporta à la maison coumiuiie pour assister, avec M. Dénoue, à la lecture de la proclamation de voire décret, à la tête du régiment du Roi. Des grenadieis se disant déjiutés de ce légiment se sont présentés à l'hôtel de ville ; ils ont assuré sur leur honneur qu'ils répondaient de la vie de M. Dénoue; mais ils ont dit qu'avant tout, ils demandaient que ce C((nnuan(lant désavouât des lettres (pi'il a écrites contre ce régiment et qui ont été inUirceptées. La |iroclamation a été lue à la tête du régiment; les soldats ont en effet voulu qu'avant cette lectinc M. Dénoue donnât les explications ipi'ils exigeaient, et elles (tut été données. »

Les faits (jui ont suivi se trouvent consignés dans le procès-verbal (le la nnmicipalité de Nancy, eu date du 14 août. « Ensuite de la pKiclamation, un détachement des soldats de Mestre-de-camp a porté en triomphe les. deux soldats suisses qui avaient hier passé au conseil de gueire. Le régiment du Roi les a accompagnés. M. Moiliau, commandant du régiment (h; Chàteau-Vieux, a été forcé de donnei' à chacun des deux Suisses six louis, pour compte, et cent louis de (lédonnuagenKïut. L(^s autics ofticiei's ont été enfermés dans le (piarlier; on leur demandait 20,000 liv.; ils ne les avaient pas; un ciloycn de ci'llc ville les leur a prêtées. Le régimeul du Roi :i de-

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mandé son décompte depuis rentrée de M. Duchàtelet au régiment. Les soldats suisses ont enlevé la caisse de leur corps : connue il ne s'y trouvait (jue 8,000 liv. en assignats, le commandant et le major, qu'on avait chercliés pour les maltraiter, craignant que les soldats ne fussent pas contents de cette somme, ont demandé 26,000 livres, que la municipalité leur a remises. Des soldats du régiment du Roi avaient déjà forcé M. Balivière, commandant, à leur remettre la caisse. Ainsi la garnison entière a lompu tous les liens de la svdjordination; elle s'est attaché le peuple en répandant beaucoup d'argent. Les commandants civils et militaires n'ont nuls moyens pour arrêter l'insurrection ; la ville de Nancy est exposée aux plus grands désordres ; la municipalité ne voit de ressources que dans la présence de quelques membres de l'assemblée nationale. » 'Vos comités, en reconnaissant que la licence est portée à son dernier période ; que le désordre et le désespoir peuvejit s'étendre dans tout le département, oii il se trouve beaucoup de villes de garnison, ont pensé qu'il convenait de prendre des mesures sévères qui, en imposant aux soldais, laissent une voie ouverte à la résipiscence et aux remords; ils ont également considéré que des opérations juridiques ne produiraient aucun etïet si elles n'étaient a[)puyées d'une grande force. C'est dans ces vues qu'ils vous proposent le projet de décret suivant :

« L'assemblée nationale, après avoir entendu le rapport qui lui a été fait au nom de ses trois comités, militaire, des recherches et des rapports réunis, indignée de l'insubordination continuée dans la garnison de Nancy, par les régiments du Roi [infanterie)^ de Mestre-decamp [cavalerie) et de Château-Vieux [suisse), depuis et au mépris du décret du 6 de ce mois, quoiqu'il renfermcàt les dispositions propres à leur assurer la justice qu'ils pouvaient réclamer par des voies l(''gitimes ; convaincue que le respect pour la loi et la soumission qu'elle conmiande aux ordres du chef suprême de l'armée ainsi que des officiers, et aux règles de la discipline militaire, sont les caractères essentiels comme les premiers devoirs des soldats-citoyens, et que ceux qui s'écartent de ces devoirs, au préjudice de leur serment, sont des ennemis publics dont la licence menace ouvertement la véritable liberté et la constitution ; considérant combien il importe de léprimer avec sévérité d(! semblables excès, et de donner promptement un exemple tel (pi'il puisse tranquilliser les bons citoyens, satisfaire à Injuste indignation des braves militaires qui ont vu avec horreur la conduite de leurs indignes camarades, atin d'éclairer et l'etenir par une terreur salutaire ceux que l'erreur ou la faiblesse a fait condescendre aux suggestions d'hommes criminels, les premiers et jiriiicipaux auteurs de ces désordres ;

« A décrété et décrète que la violation à main armée par les troupes des décrets de rassemblée nationale, sanctionnés par le roi, étant un crime de lèse-nation au premier ciief , ceux qui ont excité la rébellion de la garnison de Nancy doivent être poursuivis et punis comme coupables de ce crime , à la requête du ministère public, devant les tribunaux cbargés par le décret de la poursuite , instruction et punition de semblables crimes et délits;

« Que ceux qui, ayant pris part à la rébellion, d(ï quelque manière (pie ce soit, n'auraient }tas dans les vingt-quatre heures, à compter de la publication du présent décret, déclaré à leurs chefs respectifs, même par écrit si ces chefs l'exigent, qu'ils reconnaissent leurs erreurs et s'en repentent, seront également, après le délai écoulé, poursuivis et punis comme fauteurs et participes d'un crime de lèse-nation ;

« Que le président de l'assemblée nationale se retirera immédiatement par-devers le roi pour le supplier de prendre les mesures les plus efflcaces pour l'entière et parfaite exécution du présent décret ; en conséquence d'ordonner : i" à son procureur au bailliage de Nancy de rendre plainte contre toute personne de quelque rang, quelque état et condition qu'elle soit , soupçonnée d'avoir été instigateur, fauteur ou participe de la rébellion qui a eu lieu dans la garnison de Nancy depuis la proclamation des décn ts des 6 et 7 de ce mois; 2'^ au juge du bailliage de Nancy de procéder sui' ladite plainte, conformément au décret précédemment rendu, concernant l'instruction et le jugement des crimes de lèse-nation; d'ordonner pareillement à la municipalité et aux gardes nationales de Nancy, ainsi qu'au commandant militaire de cette place, de faire, chacun en ce qui le concerne, les dispositi(ms nécessaires et qui seront en leur pouvoir pour s'assurer des coupables et les livrer à la justice ; même d'ordoimer le rassemblement et l'intervention d'une force militaire tirée des garnisons et des gardes nationales du département de la Meurthe et de tous les départements voisins, pour agir aux ordres de tel officier général qii'il plaira à Sa Majesté de commettre, à l'effet d'appuyer l'exécution du piésent décret, de faire en sorte que force reste à la justice, et (|ue la liberté et la sûreté du citoyen soient efficacement protégées contre quiconque clierclierait à y porter atteinte. A l'elTet de quoi cet ofiicier général sera spécialement autorisé à casser et licencier les régiments di; la garnison de Nancy dans le cas où ils ne rentreraient pas immédiatement dans l'ordre ou s'ils tentaient d'opposer la moindre résistance au châtiment des principaux coupables. »

Le ministre et les députés de Nancy conviennonl (pie ce décret

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est nécessaire : tout presse, tout ])rûle; il y aurait le i[ilus yrand danger dans le plus léger retard.

— Le décret proposé par M. Eniniery, au nom des trois comités, est adopté sans discussion à Tunanimité.

Les journaux remarquèrent la partialité, évidente, disent-ils, des pièces sui' lesquelles rassemblée avait jucé et la précipitation avec laquelle elle avait porté son décret : le décret tout brûle, conmie ils rappelaient, n'ordomiait aucune instruction contre les ofiiciers, préjugeait rinnocence de ceux-ci et laissait les soldats sous la verge de chefs qui avaient distrilnié des cartouches jaunes aux plus patriotes.

La majorité du côté gauche de rassemblée nationale, sauf quelques jacobins, les hommes du club de 1789 et toute la haute bourgeoisie ne voyaient, an contraire , dans cette affaire (jue la question de pouvoir. 11 s'agissait pour eux de s'opposer à la diss(tlution de rai-mée,de rétablir la discipline et de s'opposer à un commencement de désordre qui, de la part de gens armés, était plein de dangers et menaçait diiectemeiit la sécurité publique ; ils ne voyaient, en un mot, que l'intérêt de l'ordre. La révolution pour eux était désormais finie ; il ne fallait que l'affermii-. La nation possédait tout ce qui leur paraissait désirable, ou au mohis elle étjtit maiti-esse de l'acquérir. Rien ne pouvait plus lui résister. Ce parti jugeait donc les faits tout autrement que les écrivains auxquels nous avons emprunté quebjues portions de notre récit.

« Vous avez appris, mon cher cousin, écrivait M. Lafayefte à M. Bouille le 18 août, vous avez appris les décrets unanimes de l'assemblée nationale sur l'insuirection de Nancy. M. de La Tourdu-Piu vous adresse les ordres du roi. Desmottes, mon aide de camp, qui en est porteur, vous donnera les détails qui pourraient vous intéresser. — Le décret sur Nancy est bon; re\('cutiou doit être entière et nerveuse. — 11 me sendjJe , mon cher cousin, que nous devons frapper un coup imposant pour toute l'armée et arrêter, par un exemple sévère, le débandement général qui se prépare. » (Mémoires de M. Lafayette, t. III, p. lôô.)

La garnison ignorait la démarche (pi'on avait faite. Convaincue que son adresse était interceptée, elle nomma une députation, qui, du consentement des chefs, partit pour Paris, munie de passe-ports et de cartouches signés. A leur arrivée le 17, et sur une lettre de cachet du ministre de la guerre, les dix soldais di'pntés furent arrêtés pai' les soins de MM. Bailly et Lafayette. L'effet que cet acte jiroduisit dans la capitale, an faubourg Saint-Antoine surtout, où les boutiques furent iinmédiatement IV'imées, détermina la Iransla-

tiou des détenus à Thôtel des Invalides. Les trois comités, militaire, des rapports et des recherches, se rendirent le lendemain vers ces soldats pour recevoir leur déclaration. Ils étaient séparés les uns des autres. Les comités décidèrent (pie nulle autorité n'avait pu les isoler ainsi, et qu'ils devaient êtie lihres de se présenter ensemble ou séparément poui' remplir leur mission. On les entendit , et ils garantirent sur leur tète la véiité de leur déposition. Deux de ces soldats repaitireut après cette déclaration avec un oHicier de la garde nationale parisienne, alin de porter à leurs camarades des avis de calme et de modération.

Le décret du JG fut j)roclanié le 20 à Nancy ; la garnison et en particulier le régiment du Roi déclarèrent s'y soumettre. Le reste du jour se passa dans la joie la plus vive. La garde nationale envoya même quelques-uns de ses membres chargés de désabuser l'assemblée nationale sur la plupart des faits par lesquels on lui avait surpris le dé(;ret tout-brûle. Cette députation croisa en route les deux soldats dont nous avons parlé et qui arrivèrent à Nancy le 21. On les croyait pendus, et cependant, malgré ce bniil accrédité dans la ville et parmi la garnison ri'voltée, l'ordre public était parfait et n'avait pas été troublé.

L'inspecteur de îNIalseigne , connu pour un aristocrate déterminé et pour l'un di^s premiers crânes de l'armée (style du temps), résolut d'ouvrir, au quartier des Suisses, le conseil de reddition des comptes, quiiirpi'il lût |trévenu qu'il y avait des tèt(>s échauffées et qu'il seiait prudent de le tenir à l'hùtel de ville. Il se rendit le 26 à la caserne du Château-Vieux, et comme il s'élevait des diflicultés sur un objet important, que ^falseigne ne voulut pas régler, les soldats insistèrent en disant: k Jugez-nous.-» Au moment oîi l'inspecteur se disjiosait à se retirer, la sentinelle lui ferma le passage. Malseigne mit aussitôt l'épée à la main, frappa le soldat et sortit.

Sur la nouvelle que les Suisses attentaient à l'autorité de Malseigne, on fit prendre les armes au régiment du Roi, qui n'hésita pas à marcher. L'inspecteur sortit de Nancy le 28. Sa conduite avait exaspéré les soldats et les li'dntants <Mtx-mèmes; son départ fit ciaindre une trahison. Il en na(piit imnn'dialfment une terreur pain(pie : tout le monde s'aïuia. On disait que les Autrichiens et les Anglais avaient passé la frontière; que Malseigne était ailé les joindre, et qu'il revenait à leur tète. Les soldats conuneucent par mettre au cachot le sieur Uenoue et par consigner l'officier de la garde parisienne, contre lecpiel s'élèvent des sou[tçons; ils paiteni ensuite, vers la nuit, pour combattre un ennemi qui n'existait pas. — Malseigne s'était rendu en effet à Lunéville et revenait à Nancy à la

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