ÉMEUTES
« .Mais persuadés que riiiiinanité doit être la base du pati'iutisnie, (jue les moyens de rigueur sont les derniers à employer pour lappeler au devoir ; oubliant pour un instant l'audace avec laquelle ces ennemis de la liberté ont bravé les avis sages et paisibles des écrivains patriotes ; se rappelant que ces libellistes, dont cependant on ne prononce les noms qu'avec liorreur, sont des liommes et i)ar consé(iuent leurs frères; voulant bien croire enlin que leur erreur est plutôt l'effet de l'aveuglement que d'un crime volontaire ;
« Ont arrêté unanimement :
« Qu'il serait député aux rédacteurs des feuilles incendiaires cidessus nommées, plusieurs membres de la société patriotique dudit café, à l'effet de les ramener dans le bon cbemin par des paroles de paix ;
« En conséquence de la délibération ci-dessus, nous soussignés nous sommes transportés chez les sieurs Royou, Pankoucke, Gauthier, Monligny, Marchand, Durozoy, Mallet-Dupan, et leur avons porté, au nom des patriotes dudit café, le vœu de tous les patriotes lie la France. » Suivent les signatures.
La Chronique de Paris, à laquelle nous empruntons cette citation, ajoute (n°CCCXXIII, p. 1290) : «Cet arrêté a eu son exécution hier matin : le sieur Durozoy avait mis son innocence au grand air; ses manuscrits et imprimés ont été saisis; les autres Hbellistes ont été trouvés chez eux et admonestés. Quoique le sieur abbé Royou ait plusieurs chambres, comme feu Denys le Tyran, il a été rencontré dans la rue, mais protégé contre la fureur du peuple par ceux mêmes qui venaient lui faire une injonction charitable, et tous les susdits ont pris l'engagement d'être désormais moins incendiaires, de mettre moins de mensonges, moins de calomnies, moins d'injures, autant que cela pourra se faire sans perdre leurs abonnés. La veuve Fréron (propriétaire de l'Ami du Roi) a été fort scandalisée de cette visite : elle a cru un instant que c'étaient les tapissiers du Palais-Royal qui venaient lui donner un coup de main pour son déménagement; mais elle s'est apaisée quand elle a vu que ce n'était qu'une députation patriotique, et que les orateurs étaient aussi modérés dans leurs gestes qu'énergiques dans leurs propositions. La péroraison de chaque discours a lini par la menace faite aux susdits hurleurs aristocrates, s'ils ne viennent pas à rési[)isccnce, comme une conduite aussi fraternelle doit le faire espérer, de les faire promener dans Paris sur un âne, la face tournée du côté de la queue. »
Cette petite ('xpédition n'effraya ni les libraires ni lesimpiimeurs du côté droit. Dans le mois de décembre, ils mirent en vente deux
280 (décembre 17!J0) assemblée nationale.
écrits royalistes qui tirent grand bruit, et furent vivement prônés ; l'un de (Jalonne, intitulé : De l'État de la France 'présent et à venir ; l'autie de Burke : Réflexions sur la révolation française. Le premier de ces livres n'étant qu'un ouvra^^e de circonstance, composé en grande partie d'extraits de journaux royalistes, nous n'en parlerons pas davantage. Le second ne faisait que reproduire des opinions que le célèbre orateur whig, récemment converti au torysme, énonçait dans le même moment à la tribune, et dont nous aurons bientôt l'occasion d'entretenir nos lecteurs.
Voici une seconde preuve de la susceptibilité de la population et de sa propension à recourir aux moyens de la violence :
Du lundi 6 décembre. — « Le jour de saint Nicolas , fête des écoliers, les étudiants du collège des Irlandais jouaient au ballon au cbamp de Mars ; quelques-uns couraient et folâtraient sur les marclies de l'autel de la patrie. Ils ébranlèrent dans leurs jeux un piédestal; la sentinelle leur enjoignit de descendre ; ces écoliers, n'entendant pas un mot de français, ne s'empressèrent pas d'obéir. La sentinelle court à eux, et en saisit un an collet. La mésintelligence naturelle qui se trouva entre la sentinelle qui parlait français et les écoliers qui parlaient anglais, augmenta l'attaque et la résistance, de manière que la querelle devint vive. La sentinelle crie à la garde; le peuple s'ameute. Le soldat français plaide devant lui, et tire ses moyens de l'outrage fait à l'autel. Les étourdis, dont la défense expressive, mais inintelligible au peuple, ressemblait à des jurements, avaient encore le malheur d'être vêtus de brun, et de porter les cheveux ronds à la manière de leur pays. On crie aux ralotins ! à la lanterne! Ces jeunes gens prennent l'épouvante, se dispersent; on en prend six, dont le plus vieux est âgé de seize à dix-sept ans, et ils sont conduits à la section des Invalides. M. de Lafayette arrive avec un piquet de cavalerie et transfère les écoliers à l'hôtel de ville, d'où ils ont été conduits au Châtelet, où ils ont subi un interrogatoire. A l'occasion de ce fait, le lendemain mardi, il fut distribué, d'un bout de Paris à l'autre, une feuille de sept pages d'impression, dont nous ne rapporterons que le titre, que voici :
(c Granu tumulte arrivé hier au soir à l'occasion d'une insulte faite à l'autel de la patrie, au champ de la fédération, et Beau TRAIT DU GÉNÉRAL Lafavette , qui s'cuiparc des coupables, et les conduit lui-même à riiôlel de ville.» [Récolulions de Paris, n"LXXIV, p. 467.)
Ainsi la susceptibilité des partis se faisait jour à la moindre occasion et partout. Elle ne s'éteignait point même dans les lieux con-