VAINQUELRS DE LÀ BASTILLE
Hulin, aiijuiird'hui capitaine de la 8" compagnie des ciiasseurs soldés, est employé pareillement au comité des recherches. On Ta logé à rÉcole-Militaire, où il se trouve à la tête de plnsieiirs bandits chassés des bataillons parisiens, auxquels le vertueux Moitié a fait prendre les marques distinctives des vainqueurs de la Bastille. Dans le nombre est un grenadier soldé du bataillon de l'Oratoire, expulsé pour tait de calomnie contre M. d'Orléans. Ainsi, les vils rebuts des bataillons nationaux sont recueillis par le divin général [tour en former une troupe d'élite.
Bardin, ancien commis aux vins; Millet l'aîné, sculpteur; M//e< le cadet, menuisier; Ride, tourneur; Dubois, serrurier; Gosset, se disant avocat; Leblanc, inaréchal-ferrant ; Jî^^/en/îf, jadis abbé, anleur d'un faux Père Diichesne et du Rogomiste, vêtu en bourgeois, faille de cinq pieds deux pouces, face pleine et rubiconde, yeux, barbe et cheveux noirs, accent gascon, âgé de vingt-huit ans : il s'introduit dans tous les cercles sous cent déguisements divers, comme les aides de camp de Mottié ; Rousselet, ébéniste; Bouillard, ancien canonnier; Maillard, agent d'affaires, se disant officier de la garde nationale; Réole, mercier; Ducaslel.
Signé, les vainqueurs de la Bastille.
« Mon cœur, ajoute Marat, se fend de douleur à l'idée de la nuiltitude de citoyens, naguère encore bien famés, que la misère a poussés à se déshonorer par un métier infâme. O liulin! ô Maillard ! comment avez-vous pu vous résoudre à flétrir vos lauriers? Ah! plutôt que de vous couvrir d'opprobre, mieux eût valu cent fois périr de faim !
« Ici tout mon sang bouillonne dans mes veines contre les prétendus pères de la patrie, ces hommes sans sentiment, sans probiti', qui ont prodigué des millions aux frères du roi , dangereux ennemis de la patrie, et qui n'ont rien fait pour ses infortunés libérateurs; qui se sont emparés des biens de l'Église pour payer le faste, les folies, les dilapidations de la cour, et qui n'en ont pas restitué un(; obole aux pauvies, auxquels toute la masse appartient; qui viennent d'abandonner 80 millions aux agents fripons du monarque, et qui laissent mourir de faim,... etc.
a Mes chers amis, dont l'indigence n'est le fruit ni des vices ni de la fainéantise, vous avez droit à la vie comme Louis XVI et tous les heureux du siècle. Non, l'héritier du trône n'a pas le droit de (hner lors(jue vous man(piez de pain. Rassemblez-vous donc en corps d'ai'mée, présentez-vous à l'assemblée nali(juale, et demandez à l'instant qu'on vous assigne de quoi subsister sur les biens
^84 (décembre 1790) ASSEMBLÉE NATIONALE.
nationaux, qui vous appartiennent à beaucoup plus juste titre qu'aux sangsues de l'État; demandez que la contribution patriotique soit appliquée à faire un sort aux indigents du royaume ; l'État n'en a pas besoin, et sans cela elle irait s'engloutir dans les coffres du roi, pour reforger des fers à la nation. Si l'on vous refuse de vous accorder de prompts secours, rassemblez-vous en force, joignez-vous à l'armée, le moment est venu oîi elle peut entendre ce langage. Partagez-vous les terres et les ricbesses des scélérats qui ont enfoui leur or pour vous réduire par la faim à rentrer sous le joug. Oui, je le dis dans la sincérité de mon âme, dussiez-vous les dépouiller entièrement à leur tour, mieux vaudrait cent fois que le royaume fût totalement boiileversé d'un bout à l'autre, que si dix millions d'iiommes étaient réduits à périr de faim. » {VAnii du Peuple, n» CGC VI.)
Ces dénonciations donnèrent lieu à quelques mouvements dans le faubourg Saint-Antoine, dont Marat parle sous ces titres : Mouchards du divin Mottié assommés au faubourg Saint- Antoine par les braves vainqueurs de la Bastille. — Chasse à mort que les bons patriotes de ce faubourg sont résolus de donner à tous les infâmes coquins faisant le métier d'espions.
Marat, au reste, n'était pas le seul écrivain qui s'abandonnât, en ce moment, à des provocations et à ces étranges exagérations qui effrayaient le parti constitutionnel et la bourgeoisie paisible, en même temps qu'elles surexcitaient les passions révolutionnaires. On trouve, au début du n" LXXIV des Révolutions de Paris (du 4 au 11 décembre), l'exposé d'une doctrine sur les tyrannicides, qui conclut à l'établissement d'un bataillon de cent jeunes citoyens consacrés à innnoler les tyrans et leurs suppôts. L'auteur regarde le tyrannicide connue une brancbe du droit des geîis, exercée autrefois avec beaucoup d'héroïsme par Harmodiuset Aristogiton, par Scévoîa et les deux Brutus; il dit que la paix universelle, rêvée par l'abbé de Saint-Pierre et par Rousseau, deviendrait une douce réalité du moment s'il existait une phalange de tijrannicides à l'épreuve des tourments et de la mort, patria jubente. 11 parle ensuite du prince des assassins, du Vieux de la Montagne, et dit que riuunanité bénirait sa mémoire, s'il avait fait servir à la destruction de la tyrannie les moyens qu'il employait pour consolider son existence politique; il enrichit son texte d'une multitude de citations, et linit par déclarer qu'avec la clause sine quel non ûcpatrid jubente, il faut, pour éviter les coups d'État, en revenir aux coups de main.
Marat, de son côté, poursuivait sa roule. Le titre seul de ses nu--
iiitTLis suflit pour faire comuàtre k nos lecteurs le thème habituel des avis et des enseignements qu'il distribuait au peuple. — N" CCCIII. Besoin d'une insurrection générale, telle que celle du 1 4 juillet. — X" CCGIV. Nécessité d'un soulèvement général. — N° CCCV. Révolte du roi contre la constitution ; trahison de son conseil et de ses agents prête à être consommée par la ruine de la nation. — N» CCCXVIII. Le Tocsin. —N° CCGXIX. Guerre civile inévitable, prédite cent fois depuis quinze mois par l'Ami du Peuple. — N" CCCXXI. La triple alarme. — Il ne se passait pas de jour qu'il n'ajoutât une nouvelle accusation à celles qu'il avait déjà accumulées sur la tète de deux hommes éminents et respectables, c'est-à-dire sur MM. Lafayette et Bailly.
Lorsque Mirabeau demanda un congé à l'assemblée nationale le mercredi 22 décembre, Marat l'accusa de fuir vers les conspirateurs de Turin. Parce que Marat se défiait de tout le monde et accusait tout le monde, il arrivait quelquefois qu'il ne se trompait pas. Mais la guerre qu'il faisait aux agents et aux chefs de la police municipale était surtout opiniâtre. Le sieur Estienne, qui était un des chefs de cette police, était surtout l'objet de ses attaques. Les agents d'Estienne venaient d'administrer une correction manuelle à un sieur Rolondo, dont il a été parlé ci-dessus, et il suivit de là un procès dont il sera question plus tard. Marat raconta cette affaire à sa manière et employa plusieurs numéros à déclamer contre celui qu'il se plaisait à appeler le mouchard favori du divin Moitié.
Fréron, qui rédigeait l'Orateur du Piupk, imitait Marat dans ses exagérations et le suivait dans ses attaques ; mais il était loin de jouir de la même popularité, et par conséquent de posséder une pareille iiilluence.
La manie des dénonciations gagnait d'ailleurs toute la presse. On lisait en effet, dans le Journal de Prudhomme, un article dont le titre indique le contenu : Dénonciation d'un sieur Joly, soi-disant administrateur de la police au département de la librairie, et qui se terminait en disant : ce n était pas ainsi que se conduisait M. Manuel.
Il y avait dans tout cela matière à de nombreuses poursuites judiciaires ; mais la tolérance, commandée par l'opinion, était telle, que l'administration ne voulut point paraître prendre spontanément parti contre les auteurs. On conçoit, sans peine, que des hommes tels que MM. Lafayette et Bailly ne consentissent point à s'émouvoir d'attaques mensongères. On conçoit que, forts de leurs actions et de leur probité, ils aient eu, dans le jugement public, une conliance qui fut trompée cependant; car ces attaques portèrent coup et contribuèrent à leur enlever la popularité dont nous les avons vus entourés.
286 (déckmbre i'i'M) àsskmblék natiOiNale.
Mais quant à l'adminislration, on ne comprend pas qu'elle se soit réduite à prendre un prétexte. Ce fut sur la plainte du sieur Estienne, dont il vient d'être question, homme ojjscur, mais qui se disait ingénieur et liomme de lettres, qu'elle se permit d'agir. On verra bientôt que ce fut une maladresse.
Le ii décembre, sur la requête de ce sieur Estienne, elle fit faire une descente de police dans l'imprimerie d'une demoiselle Colombe, oîi se fabriquaient les numéros de l'Ami du Peuple et de l'Orateur du Peuple. Cette descente n'avait pour but que de s'assurer si, en effet, c'était bien de cette imprimerie que sortaient les feuilles de ces deux journaux, et en outre quels en étaient les auteurs. C'est en effet tout ce que constate le procès-verbal qui rend compte de cette visite. A la suite de cette opération de police vinrent les actes judiciaires. Le sieur Estienne assigna la demoiselle Colombe en payement de 25,000 livres de dommages et intérêts pour indemnité des torts faits à sa réputation par les feuilles de Marat et de Fréron.
Cet acte de police, où l'administration se cachait derrière ses agents, n'effraya point Marat. 11 n'en cria que plus haut. D'abord il fit son apologie. « Il importe essentiellement, dit-il, au repos et au bonheur de la nation, d'éclairer sans cesse la conduite des fonctionnaires publics, d'examiner leurs projets, de suivre leur gestion, de rechercher leurs démarches, de dénoncer tout ce qu'on y trouve de louche, d'équivoque, de suspect, d'abusif, de criminel ; à plus forte raison de dénoncer leurs menées, leurs trames, leurs complots, leurs conspirations, sans que le dénonciateur puisse jamais être recherché par aucun tribunal, n'étant comptable qu'à celui du public de tout ce qu'il croit ou prétend faire pour le salut du peuple. Ainsi, lorsqu'il répand l'alarme sans sujet, que la perte de la confiance publique soit sa punition; lorsqu'il diffame malignement d'honnêtes fonctionnaires, que le mépris public soit son châtiment.
(( Tels sont les principes de la censure dans tout État libre; tels sont ceux que je n'ai cessé de prêcher depuis la révolution, contre les juristes ignares qui prétendaient prendre à partie les écrivains patriotes. Poui- les faire triompher, j'ai foulé aux pieds les décrets de prise de corps lancés par les tribunaux corrompus à la réquisition des ennemis de !a liberté. J'ai bravé le pouvoir des jugeurs duChàtelet et du tribunal de police. La raison s'est fait entendre, ces principes ont été reçus, et je m'applaudis d'avoir été le premier, j'ose même le dire, le seul des défenseurs de la patrie qui se soit fait un devoir de former à cet égard l'esprit public. »
Marat dit ensuite que l'homme de bien rit delà calomnie, et que lui-même a prêché d'exemple. On l'a, tour à tour, accusé d'être vendu