TOME IV
auprès de Frédéric-Guillaume, fut lire du danger, pour les souverains, de la propagation de l'esprit révuhitionnaire. Ou lui prête même ce mot : « Entendons-nous d'abord, puis nous nous ferons entendre aux émeutiers de France. « 11 ne faut pas oublier d'ailleurs que Léopold était frère de la reine de France. 11 est impossible de savoir exactement quelles communications ce prince, n'étant encore «|ue duc de Toscane, avait eues avec les agents des princes réfugiés à Turin, ni quelle iniluencc avaient exercée sur lui les démarches de M. de Breteuil, agent de Louis XVI en Suisse. 11 paraît seulement certain que dès le 7 juillet 1790, M. de Galonné, qui jouait auprès du comte d"Artois le rôle d'un premier ministre, avait adressé à l'empereur le plan d'une invasion brusque en France par toutes ses frontières, ainsi que la proposition d'inviter tous les princes de la maison de Bourbon, les rois d'Espagne et de Naples, et le duc de Toscane, à protester contre les décrets de l'assemblée nationale.
Léopold se bâta de pacilier ses États. En Hongrie, dans la basse Autriche, etc., il remit toutes choses sur l'ancien pied. H somma les Belges de se soumettre, leur proposant des conditions avantageuses, c'est-à-dire la conslitulion dite ki joyeuse cytiréc, à la- (juelle il ajoutait d'autres libertés. Enlin, il alla prendre la couronne im|iériale à Francfort dans les premiers jours d'octobre. Là, il reçut les plaintes des princes possessionnés en Alsace. Cependant, ne voulant pas s'engager avant d'avoir tout assuré dans ses propres provinces, il attendit le résultat de ses négociations en Belgique.
L'esprit de pacilication gagna aus'îi la Suède. Les mêmes intluences furent exercées sur Gustave. Profitant du succès d'une bataille navale, qu'il livra en personne à la Hotte russe, il olTrit la paix, qui fut en effet signée, dans la plaine de Werela, le 14 août 1790, entre les avant-postes des deux camps. Le sialu quo anfe hélium en fut encore l'unique principe. Ainsi, tout se pacifiait on Europe; Catherine II seule, attachée à ses succès en Tunjuie, prolongea la guérie avec la Porte jusqu'au II août 1791. La paix définitive ne fut conclue que le 9 janvier 1792.
Ce changement dans la situation de l'Europe, opéré en quelques mois, devait préoccuper les révoluîionnaiies français. Il n'était point difficile d'en deviner le motif et le but. Lors même que des paroles jiositives échappées de la bouche des souverains n'auraient point révélé leurs pensées sur ce qui se passait dans notre pays, on ne IHiuvait douter que leur intérêt ne leur fit une loi d'entreprendre (juelque chose pour cond)allre un si pernicieux exemple. L'opinion publifiue en France ne fut rependant point avertie. Une diidoniatie active aurait peut-êlic réussià empêcher le rapprochement des princes
AFKAlIlliS UK BliLGIyUK. 303
allemands; mais aucune dipltimalie n'intervint dans Tintéièt français. Le ministère, ou plutôt ^lontmorin, voyait d'un œil satifait des arrangements qui tendaient à une conclusion, en vue de laquelle il travaillait lui-même, et les chefs du parti révolutionnaire ne pouvaient rien sans le roi. Aussi leur action se borna-t-el!e à quelques démarches du côté de la Belgique.
Les choses avaient marché de ce côté, on plutôt elles s'étaient gâtées. 11 est vrai que le congrès souverahi siégeait à Bruxelles ; la citadelle d'Anvers avait même capitulé dans les premiers mois de IT'.K), et Namiu' seul était encore occupé par les Autrichiens. Ou ne mancpiait ni d'argent, ni de soldats ; mais on manquait d'ofliciers, et en conséquence on avait reçu des ofiiciers prussiens, hollandais et anglais; et comme chaque nation d'officiers s'était réunie dans un mcm<', corps, il se trouvait qu'en réalité les forces militaires de la Belgique étaient partagées entre les trois États confédérés. Les signataires de la convention de Ueichenhach étaient donc eu réalité maîtres delà Belgi(pie. Mais il y avait quelque chose de plus dangereux encore pour le salut de l'indépendance. Après la victoire, la division était survenue. Les deux partis dont nous avons parlé plus haut s'étaient montrés et avaient agi l'un contre l'autre. Le parti de Vau-der- Nool, en même tenqis qu'il était pour l'indépendance des Belges, était pour la conservation de l'aucienne constitution des états, qui était aristocratique. Il avait pour lui le pouvoir établi, c'est-à-dire le congrès; aussi rap])elait-on le parti du congrès. Le parti de Vonk, qui voulait d'abord, comme nous l'avons vu, conserver l'antique union avec la maison d'Autriche, mais en obtenant un accroissement de li!)erléset de droits, avait disparu, ou plutôt il avait changé. Il demandait maintenant une réorganisation radicale analogue à celle qui avait lieu en France; il avait pour lui les sympathies des constitutionnels français, et particulièrement celles de M. Lafayette. Aussi, lorsque le congrès souverain s'adressa, comme nous l'avons vu t. IIÎ, p. 18, au ministère hançais, et que cette communication fut soumise à l'assembh'e nalionale, le général Lafayette se montra très-froid pour les autorités belges, et ne prit la parole en leui' faveur que pour leur iudi(]uer ce qu'elles avaient à faire pour mériter l'appui des hommes (pii alors giuiveinaient la France.
(Cependant Van-der Mescli, qui ('tait vonkiste, et qui était resté à la tête de l'armée, ayant pii'senté au congrès une demande dans le sens de son parti, vit sa piMilion repoussée; il tut lui-niênie destitué et mis en état d'arrestation. Cela se passait eu aviil, à |»en près au moment où la citadelle d'Anveis ouvrait ses portes. On peut sans peine imaginer quel mécontentement une mesure aussi grave jeta
504 (I7i>0) ASSEMBLÉE NATIONALE.
parmi les ladicaux belges. Mais ce n'était pas tout : outre cette grande division il existait une multitude d'autres dissentiments. Quelques hommes politiques pensaient à établir un statlioudérat héréditaire comme en Hollande, et, dans ce but, avaient jeté les yeux sur le duc d'Orléans, puis sur le duc de Brunswick, qui passait pour appartenir à l'opinion libérale. M. Lafayelte, dit-on, s'opposa à la candidature du prince français. Le congrès, d'un autre côté, fit agir auprès de la Hollande pour faire admettre la Belgique dans la confédération; mais il n'obtint pas même de réponse.
Le ministère français avait envoyé ostensiblement un agent diplomatique; c'était M. deSémonville, qui lui avait été désigné par M. Lafayette, et qui correspondait en effet avec ce général. M. de Montmorin avait-il des agents secrets et dévoués à la cause de la cour? c'est ce que nous ignorons, mais c'est ce qui est probable (1). Quoi qu'il en soif, l'omnipotence du conunandant de la garde nationale parisienne, ainsi que sa loyauté, étaient si bien connues, que ce fut à lui que s'adressa le congrès souverain, dans l'embarras où il était de trouver un généra! pour commander ses troupes. Par un message officiel, en date du 3 juin, signé Degrave, président, et Van-Eupen, secrétaire, ils lui demandèrent de leur désigner un officier. Le général leur répondit en les invitant à délivrer Yan-der-Mesch. Le congrès céda à l'invitation ; mais, repoussé de ce côté, il se tourna vers la Prusse et reçut de ses mains un officier supérieur qu'il mit à la tète de son armée. Ce fut vers cette époque, en juillet, que Duniouriez fit un voyage en Belgique, dont il dit lui-même qu'il n'eut pas lieu d'être content.
Les circonstances devenaient pressantes. La cour de Welzlar avait condamné l'insurrection liégeoise et avait invité les cercles à agir pour faire rentrer la province [dans l'obéissance du princeévèque. La Prusse s'était chargé de cette exécution ; ses troupes avaient occupé Liège, et s'y conduisaient de manière qu'on ne pouvait savoir si elles avaient l'intention de protéger les Liégeois ou de réintégrer leur prince.
Cependant les troupes autrichiennes se rassemblaient dans le Luxembourg et enfin se mettaient en marche. Le 27 juillet, comme nous l'avons vu, les administrateurs du département des Ardenncs firent part à l'assemblée d'une lettre de Bouille, annonçant que, d'après les ordres du roi, un corps autrichien passerait sur le ter-
(1) Le duc d'Aremberg, comte de Lamarck, qui faisait de fréquents voj'ages de Paris à Bruxelles et réciproquement, pouvait, sans difficulté, s'employer à ces démarches secrètes ; il est difficile de croire que ses voyages fussent sans but politique.
AFFAIRES DE BELGIQUE. ÔOo
litoire de France pour se rendre dans les provinces bel^'iques. Rien, il nous semble, n'est plus propre à prouver que la cour et Montmorin étaient dans lo secret de ce qui avait été convenu à Reichenbach. Un second fait complète celte démonstration. M. Lafayette avait demandé (voyez ses Mémoires) qu'un corps de 23,000 bommes fût réuni sur la frontière belge et mis sous le commandement 'de M. de Rocbambeau. Il avait demandé encore qu'on opérât un rassemblement de troupes erl Alsace. Rien de tout cela ne se lit, malgré l'insistance du général. M. Necker objecta les difficultés des finances; M. Lalour-du-Pin, la faiblesse de l'armée et la nécessité de sa présence à l'intérieur. Néanmoins Inrsque l'assemblée, avertie par la dénonciation des Ardennes, déclara, le 28 juillet, que nulle troupe étrangère ne devait passer sur le sol de France, si ce n'était en vertu d'un décret formel, les ministres, pour se justifier, firent lire une lettre dans laquelle ils soutenaient que l'on avait des forces considérables sur les frontières du Nord.
L'opinion publique ne se préoccupa guère en France des affaires de Belgique que comme d'un triomphe de la cause populaire contre la cause des rois, ou pour s'entretenir de la férocité des troupes autricbienncs, de la cruauté du général d'Alton, etc. Camille Desmoulins, dans ses révolutions de France et de Brabanl, s'appliqua, sans y réussir, à populariser la cause des Belges. Il eut riiabileté de défendre le parti du congrès souverain ; mais tout le monde ne fut pas de son avis. On s'occupa en passant, il est vrai, de la question aux Jacobins, où les avis furent partagés; Carra écrivit, dans son journal, pour Vonk et contre le congrès; le Belge Stourm, membre des jacobins, lui répondit dans le Moniteur. Mais le motif de la discussion s'évanouit au moment même ot^i elle commenrait.
Trente mille Autrichiens arrivaient par Liège; l'armée prussienne évacua cette ville et la remit aux impériaux ; ceux-ci publièrent une amnistie générale en faveur de tous ceux qui mettraient bas les armes; les officiers prussiens, anglais et liollandais, sur l'injonction qui leur fut faite, abandonnèrent leurs soldats, qui, privés d'ofliciers, se dispersèrent; Bruxelles reçut les troupes impériales le 2 décembre 1790; Van-der-Noot et Van-Eupen se réfugièrent en Hollande. Telle fut la fin malheureuse d'une révolution (lui promettait une diversion favorable en notre faveur.
Il nous reste à montrer quelles furent les conséquences relativement à la France de ce dernier acte de la pacification de l'Europe (•(inliiicutale. .Mais, avant de reprendre la narration des faits diploniati(iues, il est nécessaire de nous occuper d'un ordre de faits
romplétenient indépendant de la volonté des monarques, c'est-àdire de l'effet de la révolution française sur l'opinion des peuples.
Quelque grands que fussent les obstacles que trouvait en Allemagne la communication de la pensée, le bruit de ce qui se I)assait en France y avait pénétré, et la jeunesse s'était éprise d'un entliousiasme qu'elle témoignait à sa manière. Scbiller, dont les pièces sont un mélange d'idées françaises dissimulées sous des sujets semi-bistoriques ou purement imaginaires, et combinées avec les usages du Ibéàtre anglais, régnait souverainement sur la scène. Lps Brigands de cet auteur, qui ne sont autre cliose qu'une déclamation en faveur d'une liberté sans limites, eurent un succès dont il y a peu d'exemples au tbéàtre. En outre, la jeunesse remplissait les loges des francs-maçons et des rose-croix, où, sous des formes l)izarres et mystiques, elle pouvait s'entretenir des doctrines libérales qui faisaient l'objet de ses pensées et dont elle appelait la réalisation.
Mais ce fut en Angleterre surtout que l'entbousiasme , libre de toute entrave, se manifesta pleinement. D'après un discours parlementaire de Pitt, il s'y forma jus(ju'à soixante- treize clubs, qui étaient en correspondance avec les sociétés populaires de Paris. Lord Fifz-Gerald, l'ami de madame de Genlis, en était un des membres impctrfants, et, en nitme temps, un des meneurs. La mode fut un moment, parmi les femmes, de porter des cocardes aux trois couleurs. On donnait sur le tbéàtre des pièces qui reproduisaient des scènes de la révolution française : une d'elles, qui représentait la fédération, eut un long et durable succès.
La révolution tut attaquée et défendue dans la cbambre des communes, dans le cours de février et de mars 1790. Ces débats ont été trop souvent l'objet de citations pour qu'il nous soit permis de les passer complètement sous silence. Nous allons donner des discours de Burke, de Fox et de Sberidan les passages principaux, ceux mêmes dont on se préoccupa le plus en France ; on y remarquera, outre l'opinion des orateurs sur le principe de notre révolution, qu'ils la considéraient uniformément comme une circonstance favorable à l'Angleterre pour réparer sans entraves les écliecsde sa dernière guerre avec la France, et étendre librement son influence.
Chambre des commines. — J/. Greniille soutient les propositions du ministère sur l'augmentation de l'armée. Suivant cet orateur, « les pertes mêmes de l'Angleterre lui rendaient plus précieux ce qui lui restait; point d'efforts qu'elle ne dût faire pour le conserver. Le
l'ARLEMENl ANliLAIS. 307
recouvrement de sa prépoiidénince, (nii faisait jadis sa gloire, était attaché au déploiement de cette activité par laquelle, toujours présent dans toutes les parties de ses possessions, on s'interpose entre l'ennemi et les endroits faibles, on les lui masque, on lui ôte même jusqu'à la pensée de les attaquer. Quelle autre raison a pu donner à la France, dans la dernière guerre, lu confiance d'assiéger la forteresse de Gibraltar, que la faiblesse de sa garnison, réellement insuffisante à la défendre, si des prodiges de valeur et de constance n'avaient suppléé au petit nombre?
« M. Grenville, diiïérant non-seulement en principes, mais même en opinions, des mendjres de l'opposition, a voulu ensuite appuyer les mesures du ministère sur les craintes qu'une grande i)uissance voisine devait lui donner, sinon pour le présent , du moins pour l'avenir; il a peint la France d'autant plus formidable un jour, que les secousses qui l'agitent aujourd'luii auront contiibué davantage à déployer le principe inné de force qui réside dans ce grand corps politique. II fallait se prémunir d'avance contre ce qu'elle pourrait tenter : la paix, la liberté de l'Europe exigeaient toutes ces précautions, dictées par la prudence, contre une ambition qui les avait tant de fois attaquées. »
« .1/. Fox. Quant i\ la France, les troubles intestins qui l'agitent en ce moment doivent nous rassurer; mais vous aviez annoncé que son roi s'avançait vers la domination universelle d'un pas aussi rapide que Louis XIV; vous nous menaciez du triomplie du despotisme sur la liberté des peuples, et les événements viennent de vous démentir : c'est là le reproche qu'on m'a fait. Eh bien! je me rétracte, et c'est avec joie; je me félicite de mon erreur, au lieu d'en rougir. Les noms d'insensé, d'imposteur, auraient été prodigués, il y a quelques mois, au prophète de celte révolution merveilleuse. Plus heureux que pénétrant dans l'avenir, je me suis trompé. Au risque de m'abuser encore, je prononce hardiment que la France ne nous donnera pas de sitôt des sujets de crainte; sans doule il lui faut du temps pour réparer ses forces, et quand elle les aura recouvrées, elle sentira que c'est dans la paix qu'il faut cbciflier le bonheur. Justes appréciateurs do la liberté, ce bien inestimable, les Français voudront en goûter les douceurs. D'ailleurs, on supposant qu'ils s'écartassent de ces vues judicieuses, qu'avonsnous à ciaindre?... »
Fox terunua en disant « qu'il ne doutait point (jue les' malheureuses dissensions qui travaillaient l;i France ne lissent bientôt place, à l'ordre et à l'harmonie; il la félicitait de ce bonheur, qu'il hâtait par ses vœux. Loin de la voir un objet de crainte ou de jalousie
ÔOS 'I7!K») ASSEMBLÉE .\AT10NALE.
pour les aiitics nations do FEiirupe, il présumait qu'elle leur offrirait le tableau iPun peuple sage, jouissant en paix de sa liberté ; personne n'adorait plus que lui cette liberté précieuse, du sceau de laquelle tout citoyen anglais était marqué : plus les autres nations s'en rapprochaient, plus elles prenaient un caractère de fraternité avec la sienne. En conséquence, il ne craignait rien de la France, à laquelle il n'avait pas la bassesse d'envier sa nouvelle conquête ; mais riionneur de la patrie, l'assurance de sa prospérité, imposaient à tous ses enfants vraiment dignes d'elle l'obligation de travailler à recou\rer son ancienne gloire, et ce serait ne pas mériter les moments précieux que la Providence semblait accorder pour se préparer à ce grand œuvre, que de n'en point profiter à l'instant même. »
Dans une séance suivante, ce fut le tour de Burke.
« Burke. Je sais la géographie, messieurs ; je viens de parcourir la carte de l'Europe, et je n'y vois pas une seule puissance qui puisse vous donner la plus légère inquiétude. J'ai trouvé, en effet, sur cette carte un grand blanc, un vide, une lacune ; c'est l'espace jadis occupé par la France, la seule puissance, quand la France était une puissance, qui pût éveiller et mériter notre jalousie. Mais aujourd'hui la France est une non-entité, un être abstrait; elle ne peut remonter soudain à la vigueur nécessaire pour nous attaquer. Ce n'est que par degré qu'elle y reviendra; c'est donc aussi par degré (]ue nous devons nous préparer à la défense. Un honorable membre a dit qu'il était aisé d'abattre et difUcile de reconstruire. N'est-ce pas là la position où se trouvent nos voisins? Au reste, je crois trèsindiscret de s'occuper, dans cette chambre, de leurs affaires; mais d'autres en ayant parlé avant moi, je suis forcé d'en dire mon avis. Dans un débat auquel je n'ai pas assisté, l'on a complimenté l'armée trançaise, et comparé la révolution qui vient d'avoir lieu en France à ce qui s'est passé chez nous en d688, et qu'on a jugé à propos d'appeler notre révolution. La comparaison n'est pas juste; le compliment n'est point mérité. Ce n'est pas à une révolution que ce pays doit sa constitution ; et dans le fait, nous n'avons eu ni révolution, ni constitution nouvelle. La chose se réduit à ceci : riiomme qui tenait les rênes du gouvernement, et était à la tête du pouvoir exécutif, a été répudié par l'Angleterre, parce qu'il voulait on changer la constitution ; mais celle-ci est restée. Les lois sont demeurées les mêmes, les droits des sujets les mêmes, la religion la même.-
« Peut-on comparer à cela rien de ce qui s'est fait en France ? Deiiuis que j'ai eu l'honneur de vous adresser la parole, tout y a été détruit à la fois : oui, tout, messieurs, l'armée, les lois, la reli-
l'ARLEMKNT ANGLAIS- 50*J
^iuii, les mœurs, lu suboidiiuition, et la consliliiliou elle-niêine. Excellents architectes ! en deux ou truis mois ils ont tout rasé ; mais ils verront que la même loi de la gravitation qui précipite rapidement les corps ne permet de les faire remonter que lentement et péniblement. En France, une démocratie sanguinaire, féroce et tyrannique, a tout balayé dans sa marche impétueuse ; il semble que ses chefs, dont tous les pas ont été marqués par la barbarie la plus sauvage et la plus impitoyable, n'aient eu d'autre système que de détruire tout ordre, de îubvertir tout arrangement, de réduire au même niveau tous les rangs, toutes les classes; impatients de réformer, ils n'ont pas su attendre du temps une meilleure constilulion ; ili ont anéanti ranciennc forme de gouvernement, pour y substituer ranarchie et la confusion. Si je tourne mes regards sur les troupes, je vois une armée sans général, des officiers menés où l'on veut, la corde au col, les soldats indisciplinés, osant porter l'effroi dans le cœur de ceux qui traitent des intérêts les plus chers de leur pays, et forcer leurs délibérations. Voilà jusqu'où cette démocratie u osé porter l'abus du pouvoir, et c'est à ces forcenés que l'armée royale n'a pas craint de se joindre, en leur remettant entre les mains 'es armes qui lui avaient été confiées sous l'ancienne constitution pour la maintenir. La seule ressource qui soit restée à l'assemblée nationale pour réprimer les incendies, les assassinats et les dévastations les plus horribles, a été de former une autre armée, sous le nom de corps municipal, pour surveiller l'armée nationale : ainsi la nation, sans en avoir aucune sur laquelle elle puisse compter, en a deux à payer. L'Église n'offre pas un tableau moins aflligeant; au lieu de se contenter de la réformer et d'introduire la tolérance, les démocrates ont élé jusqu'à détruire la religion et le culte; ils ont élevé contre l'autel un affreux système d'athéisme. Aristocrate a été le cri de guerre : en prononçant ce seul mot aristocrate, ils ont tout renversé de fond en comble ; ils ont brisé les liens de la subordination entre le soldat et l'oflicier, ceux do la nature entre le fils et le père, et enfin ceux du serment entre le sujet qui promet d'obéir et le souverain de protéger. »
|fc M. Fox remplaça Burke à la tribune. Il déclara, « en protestant qu'il était attaché sincèrement à la constitution de son pays, qu'il était bien loin de rétracter les éloges que la conduite généreuse des militaires français avait mérités de sa part; il admirait cette révolution où le soldat s'était montré citoyen et le citoyen soldai, cette révolution qui, presque sans effusion de sang, venait de donner la liberté à un grand peuple. Il difféiait aussi du préopinant relativement à l'aristocratie ; il la détestait auUint que la démocratie pure
310 (I79Û) ASSKMBI.ÉE NATIONALK.
OU le pouvoir monarcliiquo absolu : tons ces oxlièmos, funestes ù un grand royaume, n'y entretenaient qu'une oppression intolérable ou des troubles cruels. La meilleure constitution à ses yeux était celle où l'on avait su fondre ces trois pouvoirs, la constitution de son pays, plus parfaite au reste dans la tliéorie que dans la pratique : également jaloux de sa perfection et de sa durée, on le verrait toujoui^ dans le parti qui ne voudrait que réformer les abus, mais jamais dans celui qui attaquerait la constitution même. Quant aux bouillants transports de son bonorable ami, qu'il ne pouvait s'empècber de désapprouver, il les lui pardonnait de bon cœur.
« M. Burke, reprenant la parole, assura son bonorable ami que la perte d'un de ses membres ne lui serait pas {lius douloureuse que celle de son amitié, causée par des différences d'opinion trop tranciiantes. Au reste, il n'était pas plus ennemi qu'un autre des réformes, pourvu qu'on n'ébranlât jamais les fondements sacrés de la constitution. — Nouveaux développements des idées de M. Burke, relativement à la révolution. — Nouveaux compliments à M. Fox.
il/. Shéridan, prenant la parole, dit qu'il n'avait jamais été si impatient de l'obtenir; beureusemenl l'iionoiable membre venait d'anéantir une partie des reprocbes qu'il se proposait de lui faire ; mais il en restait encore beaucoup de trop mérités, et sa juste indignation ne lui permettait pas de les dissimuler. Comment, continua-t-il, avez-vous osé désigner l'assemblée nationale sous la dénomination odieuse d'une démocratie féroce, sanguinaire et tyrannique? Eh quoi donc ! lorsque la malbeureuse France a vu ses trésors épuisés, ses peuples travaillés des horreurs de la famine, et réduits au désespoir par le despotisme le plus cruel, que vouliez-vcus qu'elle fit? Quoi de plus sage que de réunir une convention générale 'de la natiuu, pour aviser aux moyens de sauver la patrie? Ah! que le chancelier de l'échiquier a bien mieux jugé des effets probables de la révolution! J'aime à me livrer avec lui aux espérances llatteuses, pour tout.homme sensible, de voir bientôt se rétablir l'ordre, et sortir des ruines de l'antique despotisme, une constitution qui fera le bonheur de la France et contribuera au nôtre, en ne nous exposant plus aux perfidies de ses ministres. — Puis blâmant les excès auxquels le peuple s'était porté, mais les rejetant en paitie sur l'excès de ses manx passés, M. Shéridan interroge le partial orateur : « Je vous le demande, s'écria-t-il , les hueurs de quelques individus [)euvent-elles légitimer les noms infamants que vous vous êtes permis de donner à l'assemblée nationale? Un Lafayette, un Bailly, une foule d'autres bons citoyens qui ont travaillé au grand (EUvre de la révolution, sont-ils des démocrates féroces, sangui-
PAULESlENT ANGLAIS. 311
naires et tyranniques? Injuste détracteiu' de l'assemblée nationale, votre discours est im libelle. Vous reprochez aux Français leur impatience, ils auraient dû attendre du temps une meilleure constitution ; et qui la leur aurait donnée? Était-ce le maréchal de Bro;^li(', à la tète dune armée? Ah! sans doute ils ont bien fait d'aller la chercher dans les ruines de la Bastille... Là seulement ils pouvaient la trouver. Qui sait, d'ailleurs, à quelles instif.;ali(jns le peuple s'est porté aux violences que vous et moi désapprouvons? Quoi qu'il en soit de sa marche, que des intérêts particuliers peuvent avoir égarée, il est arrivé au grand but vers lequel il avait le droit de tendre. Sans dépouiller son souverain, il l'a ramené au seul rang qui convienne aux rois, à celui de premier magistrat du pays, dont le pouvoir législatif lui confie le gouvernement, .l'ajoute que l'amnenne forme de celui de la France, au lieu de trouver un avocat dans la personne de l'honorable membre, aurait dû lui inspirer toute l'horreiu' qu'un homme libre a pour le despotisme. » [Moniteur.)
— Il y eut encore, dans quelques séances suivantes, des allusions aux affaires de la France; mais rien de direct, de complet, de pareil en un mot à ce que nous venons de lire. La discussion, au reste, ne resta pas enfermée dans le sein des chambres. Elle fut reproduite dans plusieurs brochures et, par suite, la population anglaise fut instruite, peut-être plus qu'il ne fallait dans l'intérêt du gouvernement, de ce qui se passait chez ses voisins.
Maintenant, il fiait revenir à l'hisloire des démarches de la diplomatie européenne, relativement à la France; mais pour ne pas rompre le lion (|ui nuit ces actes, nous serons obligés d anticiper un peu sur le temps et de la suivre jusrjue ilaus les premiers mois d.' 1791.
Dès que l'ordre monarchique fut rétabli dans ses provinces, l'empereur écrivit officiellement à Louis XVI pour réclamer les droits des princes possessionnés eu Alsace. Cette lettre est du i i décembre 1791). Mais quelque occupé qu'il fût de la position de Louis XVI et d'y apporter remède, le soin de ses Ftats le préoccupait encor(! davantage, et toutes choses d'ailleurs avaient besoin d'être bien assurées avant qu'il pût entreprendre une si grande tâche. Ce fut sans doute la cause du voyage qu'il fit en Italie. Il laissa seulement auprès de la cour des Tuileries le comte de Mercy-d'.Argenteau, ambassadcm' d'Autiiche (1), qui était en ra[)port avec Moul-
fl) Lu coiritc de Mercy-d'Argenteau était un homme de confiance donné à la reine par sa mère Timpératrice Marie-Thérèse, pour lui servir de conseilltT et en
morin ot qui, pour couvrir sesrelalions diplomatiquos, allait tanlùl à Bruxollps, tantôt à La Haye, puis revenait à Paris et tMiait ainsi Louis XVI au courant des négociation^.. (J/â». d'itîi homme d'État.)
Ce fut à la tin de cette année 1790, quo Frédéric-Guillaume reçut la lettre du roi qui a été citée précédemment, p. 267. On lui recommandait, comme nous Tavons vu, le maréchal de camp Hevmann, et il y a tout lieu de croire que ce dernier personnage était un agent secret de la cour de France. Une lettre semblable ou presque semblable fut adressée à tous les grands souverains de l'Europe. {Mém. d'un homme d'État.) Ainsi Louis XVI n'épargnait rien, et jamais peut-être la cour de France n'avait eu, pour aucun sujet, une diplomatie secrète plus active.
On trouve dans les mémoires des contemporains de cette époque les noms de plusieurs des personnages qui avaient mis, dans ce but, leur zèle au service de la cour. La correspondance secrète de la reine avait lieu par l'intermédiaire du chevalier d'Éclans, gentilhomme franc-comtois et député à l'assemblée, passant pour constitutionnel; de Terrier Monciel, l'ami de celui-ci; du comte de Bonibelles, qui s'était démis de son ambassade à Venise pour ne pas prêter serment. [Mém.. secret du comte d'AUouville.) La reine se servait encore du prince de Poix, de M. le colonel d'état major J..., de M. le comte de Ségur, ex-ambassadeur en Russie. ]\LM. De Lamarck, duc d'Aremberg, et M. de Fontanges, archevêque de Toulouse, travaillaient également pour elle, mais particulièrement parmi les membres de l'assemblée. Il est inutile d'ajouter à cette liste les noms de l'ambassadeur d'Autriche, du chargé d'affaires du même pays et de tous les principaux agents de cette ambassade. Madame Elisabeth avait aussi des contidents ; c'étaient particulièremeni M. de Venoise et le baron de Gilliers. {Mém. de madame de Campan, passim.)
De la part de Louis XVI, la correspondance avait lieu par l'intermédiaire de l'évêque de Pamiers qui faisait de fréquents voyages en Suisse pour porter au baron de Breteuil les dépêches du monarque. Très-souvent aussi on se servait de la voie de la poste. Voici comment on s'y prenait pour tromper un espionnage qu'on supposait existe)', mais qui en réalité n'existait pas ou se faisait trèsmal. Le roi avait imaginé de placer ses lettres dans la reliure évidée d'ouvrages choisis parmi les plus révolutionnaires. Puis elles
quelque sorte de mentor politique : il était le centre de ce fameux comiié autrichien dont on parlait tant dans la révolution, comité qui ne consistait pas en une assemblée ré<;ulière quelconque, mais en une réunion de cor^e^pondants.
NÉGOCIATIONS DE LA COUtl. "I."
étaient remises soit à l'abbé d'Agout, soit à l'al)bé de Tressan, qui les portaient à vingt lieues de Paris cliez la marquise de Manpeoii. Là elles étaient jetées à la poste de Rebais à l'adresse de M. Boui khart, ou à celle d'un négociant de Bùle. M. d'Allonville eut connaissance de ces manœuvres parce qu'il s'y employa lui-même. {Mém. secrets du comte d'Allonuille.) Ainsi, il y avait deux correspondances, celle de la reine et celle du roi. Venons maintenant au.x; mouvements et aux réponses que provoqua la circulaire royale du 5 décembre aux potentats européens.
L'impératrice de Russie, Catlierine II, avait écrit à la reine une lettre dont nous ne connaissons que cette phrase : « Los rois doivent suivre leur marche sans s'inquiéter des cris du peuple, comme la lune suit son cours sans être arrêtée par les aboiements des chiens. » {Mém. de madame Campan, page 106.) Nous ignorons si cette lettre était une réponse ou était spontanée, madame de Campan n'en donnant point la date.
Quant au roi de Suède, Gustave, il se prépara à se rendre sur les bords du Rhin, d'oili il comptait aller rejoindre Louis XVI aussitôt que, conformément au plan de Bouille, ce prince serait arrivé à Montmédy. Cette démarche lui avait été proposée par l'impératrice de Russie. Elle lui avait représenté qu'ayant l'expérience des révolutions, il pourrait rendre de grands services au roi de France. En effet, Gustave était à Aix-la-Chapelle lors de la fuitf de Varennes. [Mém. du marquis de Bouille, page 273.)
Frédéric-Guillaume, à la réception de la lettre, obéissant encore au ressentimei'.t de sa vieille haine contre l'Autriche, fit passer au baron de Goitz l'ordre d'offrir, en son nom, au roi de Fiance, le secours prompt et immédiat d'une armée de 80,000 hommes, à la seule condition de rompre les liens qui l'unissaient à l'Autriche et de s'engager dans une alliance intime avec la Prusse. L'envoyé prussien en fit l'ouverture au comte de Montmorin, qui avança des prétextes pour la décliner, disant, par exemple, que c'était un plan de contre-révolution comfilête auquel il ne pouvait donner les mains, et ajoutant que le roi avait accueilli celte proposition avec indilTérence. Les choses en restèrent là. Frédéric-Guillaume fut un peu refroidi, et le premier rôle dans les préparatifs de la coalition revint de nouveau à Léopold.
Ce prince eut successivement, en Ilalie, plusieurs conférences avec l'envoyé prussien BischolTswerder et celui du roi de la Grande- Bretagne, lord Elgin. Ce lord, (]ui couvrait ses voyages du préh'xte de son amour pour les arts, était l'agent secret du goiivenieiiienl anglais, ou plutôt encore du loi d'Angleterre. 11 annonçait ()ue