TOME IV
rAngletcrrc no s'opposci-ait point à nne gneire avec la France ; qu'elle resterait neutre, à moins qu'il n'y eût nécessité d'une iutervention niarilime, mais que le roi d'Angleterre, en sa qualité d'électeur de Hanovre et de prince allemand, fournirait une armée et des subsides. Il ajoutait enfin que Catherine II s'était formellement engagée, vis-à-vis de son gouvernement, à faire la paix avec la Turquie. Tout concourait donc au résultat qui semblait être le but de la pacification générale entre les rois de l'Europe.
Cependant, à Paris, le roi et la reine avaient, dit Bertrand de MoUeville, jugé convenable d'informer le comte d'Artois de leur situation. Pour cette mission, ils jetèrent les yeux sur le comte Alphonse de Durfort. Celui ci ayant reçu, le 26 avril 179J, les instructions écrites que nous citerons plus bas, et (juelques conseils mr lesquels Bertrand de MoUeville se tait complètement, se hàla de quitter Paris. [Histoire delà RévoL, par Bertrand de MoUeville.)
C'est sur ces entrefaites, comme M. de Durfort était encore en route pour l'Italie, c'est-à-dire le 2 mai 17ÎJI, que Léopold écrivit à Marie-Antoinette la lettre autographe suivante qui n'avait pas été signée, afin qu'on pût en nier l'autlienticité si elle venait à être égarée.
(( Très- chère sœur, il y a longtemps que je ne vous ai pas écrit; ce n'est pas faute d'attachement, mais bien faute d'occasions sûres pour vous faire parvenir mes lettres, et crainte de vous compromettre. Celle-ci vous sera fait tenir par M. de Bombelles, au zèle duquel et à l'attachement pour le service du roi. je ne puis assez HMulre justice, étant à toute épreuve. Il porte cette letlre au baron de Breteuil, qui vous la fera remettre en sûreté.
« Vous pouvez être bien convaincue de la part sincère que je prends à votre situation et à celle du roi, et combien je voudrais vous être bon à quelque chose. Si je ne fais rien, c'est crainte de ne pas combiner avec vos hiteiitions, qu'on ne peut pas savoir. On m'avait promis qu'il viendrait quelqu'un de France m'instiuire et que je recevrais vos intentions par écrit. Je n'ai vu ni l'un ni l'autre.
« J'ai vu Calonne ; il est avec le comte d'Artois, et l'anime à fan-e des démarches et entreprises. Jusquù'i présent j'ai, avec le secours de B(tnd)elles, contenu le comte d'Artjis pour qu'il ne fasse [loint de levée de boucliers et n'agisse pas, considérant toutes ces entreprises particulières comme dangereuses. Mais, à présent, il veut (piilter l'Italie pour aller s'établir à Namur, et je n'ai pas cru devoir ni pouvoir le lui refuser. Voilà tout ce que je puis vous dire jusqu'à présent. Je vous promets que je ne ferai jamais rien, aucun
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pas, ni ilt-inardio, que d'accord avec vous et selon vos intentions et ct'Ues du roi.
« Mais, je vous conjure, trouvez quelque moyen qui ne vous compromette pas et par lequel vous puissiez m'instruire des intentions du roi et des vôtres, de vos projets, de ce que vous désirez que je fasse ou ne fasse pas, et quelles sont les persomies qui ont votre conliance et auxquelles je puis croire lorsqu'elles parlent en votre nom ou en celui du roi ; car tout le monde se sert de ce titre... Faites-moi aussi savoir quelle conduite et langage vous voulez que je tienne vis-à-vis le comte d"Artois. » (Mém. secrets du comte d'AUonviUe.)
Par une coïncidence singulière, cette lettre fut apportée à Paris par le même comte de Durfort, qui était parti pour porter les renseignements que Léopold réclamait.
Il semble, au premier coup d'œil, étrange que ce prince ait laissé partir une lettre qui ne paraît plus avoir d'objet. Mais il ne faut pas oublier que Léopold écrivait à la reine, tandis que le message dont parle Bertrand de MoUeville, et dont nous donnerons bientôt le texte, était du roi et de la reine. Nous ne savons pas en outre quels étaient tous les messages dont M. de Durfort avait été cliargé en allant en Italie; et, de plus, Beitrand de Mollevillc, (]iii ne vit dans le message du roi qu'un projet de rapprochement avec le comte d'Artois, a bien pu ignorer quelques intentions secrètes , personnelles à la reine, et dont Léopold était instruit. Quoi qu'il en soit, suivons la correspondance. Voici la répbnse de la reine à la lettre de son frère. Elle est du 1" juin ITDl.
« M. de Durfort nous a apporté ce papier de votre part, mou cher frère. Comme il n'est signé de personne, malgré l'iionnêtelé du porteur, son contenu est pourtant d'une trop grande inqjortance pour que nous ne vous demandions pas si ce sont là vos véritJibles intentions. Nous sommes toucbés, au delà de l'expression, de la manière dont vous voulez bien prendre avec cbaleur notre cause. Les sentiments du cœur du comte d'Artois nous sont cliers; mais nous croyons que toute démonstration, manifeste, ou entreprise (luelconque, tant que nous serons dans Paris, nous exposerait 4 uno manière eIVrayanti», malgré la responsabilité dont on chargerait la ville de Paris entière pour nos pi'rsonnes. Cette responsabilité peut bien arrêter les honnêtes gfMis; mais ils sont eux-mêmes douùni's pai' les brigands et les scélé-rats (pii ne connaissent [tas de hein, qu'il ne serait pas possible de cdiitenir et qui ne raisonnent [mint assez pour sentir, dans le moment, tout le poids de cette responsabilité. De plus, ce projet-ci rend le roi entièrement nul, et il faut.
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pour sortir de cette crise, qu'il étonne par la force et le courage de son entreprise.
« Nous tenons donc fermement à notre premier gré. Nous vous Tavons communiqué par M. de Mercy et le baion de Breteuil, et nous vous réitérons, mon cher frère, la demande de huit ou dix mille hommes disponibles à notre demande, pour le premier moment. C'est quand le roi sera en lieu de sûreté et libre qu'il verra avec reconnaissance et grande joie loutesles puissances se réunira sa réclamation pour soutenir la justice de sa cause, et, pour ma part, j'en éprouverai d'autant plus de bonheur que nous le devrons à vos soins et à votre tendi'e intérêt.
« M. de Bombelles doit vous avoir été envoyé par le baron de J3reteuil ; vous pouvez accorder toute confiance à ce qu'il vous dira de notre part. Je vous ai écrit, par eux, depuis : j'espère que ma lettre vous sera parvenue.
« Nous n'aurions point de secrets pour M. le comte d'Artois, s'il n'était entouré de M. de Galonné et de M. le prince de Condé, dans lesquels nous n'aurons jamais de conliance. D'après cela, vous sentez, mon cher frère, combien il est intéressant de ne pas communiquei' au comte d'Artois ce que nous vous mandons.
« C'est un homme sur et fidèle qui vous porte cette lettre; mais il n'en sait pas le contenu. Je vous prie de nous le renvoyer promptement; le temps presse, et passé le 20, nous n'aurions peutêtre plus de moyens d'effectuer noire projet. » {Mém. secrets de M. le c&mte d'AUonville, t. II, p. 209.)
Au moment où Marie-Antoinette écrivait cette dernière lettre, il est probable qu'elle connaissait, ainsi que Louis XVI, le résultat de la eonféience de Mantoue. Voici, en effet, ce qui était arrivé. M. de Durfort parti, ainsi que nous l'avons vu, de Paris dans les derniers jours d'aviil, avait rejoint le comte d'Artois dans les premiers jours de mai. Il lui avait remis la note suivante, que Bertrand de Molleville appelle ses instructions, et qui avait, dit le même écrivain, été rédigée sous la dictée du roi et de la reine, le 20 avril. 'C'étaient des réponses h des questions.
« Première question. Leurs Majestés ont-elles conliance dans les intentions de M. le comte d'Artois? Y a-t-il quelque fondement aux inquiétudes qu'on lui a données sur leurs sentiments à son égard, et sur leur disposition à se remettre entre les mains des factieux de l'assemblée, plutôt que de devoir leur salut' et le rétablissement de leur autorité aux efforts et aux succès des princes réunis à la noblesse du royaume?
« Réponse dictée par la reine. On vous a trompé ; votre situation
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est ce qui occupe le plus Leurs Majestés. Coinnieut peut- on croire qu'avec l'ànie élevée que vous leur connaissez, ils préfèrent rester sous le joug de scélérats infâmes, plutôt que d'être secourus par leurs proches parents et par leurs serviteurs fidèles ?
« Seconde question. Que pensent Leurs Majestés de ^L de Lafayelte?
« Réponse. Nous le regardons comme un factieux fanatique et imbécile, en qui nous ne pouvons jamais avoir la moindre conliance.
« Troisième question. Que pensent-elles de M. de Montmorin?
« Réponse. Il a bomie volonté ; mais nulle force.
« Quatrième question. L'arclievèque de Sens a-t-il quelque influence sur les déterminations de Leurs Majestés?
« Réponse. Aucune. Il est généralement abhorré et méprisé de tous les partis. Leurs ^lajestés partagent ce sentiment du public ; de plus il les a trompées.
« Cinquième question. Pourquoi le roi a-t-il été à rassemblée, après avoir été empêché d'aller à Saint-Cloud (I)?
« Réponse. Forcé par ses ministres, sur lesquels il ne peut compter.
« Sixième question. Quel est l'espoir du peuple? Leurs Majestés ont-elles à l'assemblée quelques personnes sur lesquelles elles puissent compter?
« Réponse. L'esprit du peuple est détestable ; il ne veut plus de roi. Leurs Majestés n'ont personne dans l'assemblée. Le seul député qui leir ait fait des ouvertures n'existe plus.
« Septième question. Gomment justifier la lettre adressée à tous les ambassadeurs?
« Réponse. La date en prouve la nécessité. Le roi ne l'a pas signée, et n'y a rien changé pour ne rien ôter à sa monstruosité; elle a été rédigée par des membres de l'assemblée qui ont cru cette démarche indispensable et en attendaient un plus grand succès.
« Huitième question. LGiirsMâjesiés ont-eWes, le désir ou le projet de quitter Paris ?
« Réponse. Elles en ont le plus grand désir, mais le moyen de l'effectuer leur parait presque impossible. Dans le cas où elles en trouveraient le moment, elles voudraient savoir d'avance quel serait l'endroit où elles seraient le plus en sûreté du côté de Valen-
(1) Cette question, ainsi que la septième, se rapporte à des faits que l'on trouvera à leur date (avril 179D.
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ciennes ou de Metz. Leurs Majestés insistent beaucoup sur ce( aiticle. » {Bertrand de Molleville.)
Sur le vu de ces dépêches, le comte d'Aitois adressa un message à Léopold. L'empereur fixa Mantoue et le 20 mai, pour le lieu et le jour d'une entrevue. Le comte d'Artois s'y rendit accompagné de MM. de Galonné, d'Escars et de Durfort. « MM. d'Artois et de Galonné présentèrent h Tempereur un projet de traité. La discussion de ce plan dura plus de deux heures ; l'empereur y corrigea de sa main plusieurs articles, et notamment celui où la marche des troupes était indiquée du mois de juillet au mois d'août; il la fixa au mois de juilld au plus tard. Lorsque toutes les dispositions eurent été convenues et arrêtées, Sa Majesté Impériale fit entrer le comte Alphonse et lui donna de vive voix l'assurance de sa ferme résolution pour Texécution du plan dont il était porteur : « Vous « ferez bien mes compliments à mon frère et à ma sœur, ajouta « l'empereur. Vous leur direz que nous allons nous mêler de leurs « affaires, et que ce ne sera pas par des paroles, mais par des « effets. »
Le 29 mai, M. de Durfort arriva à Paris et remit au roi le plan dunt il avait été chargé. Le voici :
« V L'empereur fera filer trente-cinq mille hommes sur la frontière de Flandre et du Hainaut. A la même époque, les troupes des cercles se porteront, au nombre de quinze mille hommes au moins, sur l'Alsace. Les Suisses, en même nombre, se présenteront sur la frontière du Lyonnais et de la Franche-Gomté ; le roi de Sardaigne sur celle du Dauphiné avec quinze mille hommes. L'Espagne a déjà rassemblé douze mille hommes dans la Gatalogne, et portera à vingt mille les troupes qui menaceront les provinces méridionales. Tous ces différents corps formeront une masse de cent mille hommes ou environ, qui se portera en cinq colonnes sur chacune des frontières auxquelles ces différents États correspondent. A ces armées se joindront des régiments restés fidèles, des volontaires armés dont on est sûr, et tous les mécontents des provinces.
« 2" L'empereur est assuré des bonnes dispositions du roi de Prusse, et Sa Majesté Impt-riale s'est chargée elle-même de la correspondance avec la cour de Berlin. Le roi d'Angleterre, en sa qualité d'électeur de Hanovre, désire aussi d'entrer dans la Coalition,, qu'il faudra tenir très-secrète, jusqu'au moment de l'explosion; c'est pourquoi on fera en sorte d'empêcher toute insurrection partielle dans l'intérieur.
« 5" Tout étant ainsi disposé pour la fin de juillet, la protestation