‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 2)Chapitre 67 sur 104 · PRESSE* 3/Ô · texte numérisé non relu

PRESSE* 3/Ô

(l«'-sa<'. A ijiii M. -Maral fera-t-il croire que c'est .M. Mitlk-l p.Mnlu (Mallet (lu Paul qui fait mon journal, ou que c'est moi qui rédige la partie politique du Mercure? Je serai plus juste à l'égard du divin Marat... » [Révolutions de France et de Brabant , N" LXI.)

Le succès de Marat devant le tribunal de iiulice augmenta son ardeur. Il se mit à reconnnencer, selon Texpression de Desmuulins, sa campagne contre les mouchards. L'Ami du Peuple, tout déliant qu'il élait par nature, était extrêmement crédule lorsqu'on servait sa passion; aussi les mauvais plaisants lui firent-ils connnettre plus d'une grossière erreur. Sa bévue à l'égard de quelques journaux patriotes ne le corrigea pas. On lui fit dénoncer, comme mouchards, Brisiot lui-même, et quelques hommes presque aussi populaires à cette époque. Marat se démentit tout de suite; mais il n'en devint pas plus circonspect. Ainsi il s'adressa à l'illustre Lavoisier : « Je vous dénonte, dit-il, le coryphée des charlatans, le sieur Lavoisier, fils d'un grippe-sou, apprenti chimiste, élève de l'agioteur genevois, fermier général, régisseur des poudres et salpêtres, administrateur de la caisse d'escompte, secrétaire du roi, membre de l'Académie des sciences, intime de Yauvillers, l'administrateur infidèle des subsistances, et le plus grand intrigant du siècle. Croniez-vous, notre ami, que ce petit monsieur qui jouit de cent cinquante mille livres de rente, et (]ui n'a d'autre titre à la reconnaissance publique (jue d'avoir transporté les poudres de l'Arsenal dans la Bastille, la luiit du 1:2 au lô juillet, cabala comme un démon pour être élu administrateur au département de Paris? Pour capter les suffrages, il donne des repas splendides, où assistent nombre de députés à l'assemblée, tels que Dupont, Delaroche, Bailly, Malouet. J'espère que ce sera en pure perte. Plût à Dieu que ce suppôt de la maltùte eût été lanterné le 6 août! les citoyens du district la Cullure n'auraient pas à rougir de l'avoir nommé une fois. » [L'Ami du Peuple , n" CLIIL) Lavoisier eut le tort de mépriser cette attaque. Marat cédait à une rancune scientifique; mais ce fut le premier mot jeté dans le peuple contre un homme dont ce peuple ne pouvait apprécier les services ni le génie. Ce mot lui fut fatal. Les diatribes de l'Ami du Peuple avaient, en efl'et, une grande influence sur une certaine partie de la population. Ainsi ses attaques réitérées contre les chefs des troupes soldées de la garde nationale parisienne donnèrent lieu à des den;andes d'épinatiou de la part de i)lusieurs bataillons. La plupart de ces demandes étaient fondées sur des inquitations en matière de conqitabilifé. Le connnandaiit du bataillon desdordeliers, Vilb Ile, coupable ou non, se i rut obligé de se cacher.

Voici, au reste, d'autics preuves de l'iiilUience de l\[mi du /'eii-

ÏOME IV. ô'i

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pie. Le 27 janvier, un mallieureux nommé Kabcrt, désigné par Marat comme mouchard , fut saisi au faubourg Saint-Antoine. On ie pendit; heureusement la corde cassa ; mais on le chargea de coups, et la garde nationale eut beaucoup de peine à Tarracher, demi-mort et couvert de blessures, à la colère du peuple. Ce fut Toccasion d'une émeute considérable; M. Lafayetle fut obligé de se rendre dans le faubourg, et une barricade même fut commencée pour arrêter la marche de la troupe citoyenne.

Mais l'affaire la plus grave, à laquelle contribuèrent pour une certaine part les déclamations de Marat, fut ce qu'on appela alors le combat des barrièies cm de la Chapelle. — Par un décret rendu à !a fin de l'année précédente, l'assemblée nationale avait maintenu les droits aux entrées de Paris, et /'-4/h/ du Peuple n avait pas cessé depuis de s'élever contre cet impM. Comme la contrebande se faisait au grand jour, et quelquefois à force ouverte, par des bandes de soixante à quatre-vingts individus, on avait créé un corps, désigné sous le nom de chassein's des barrières, qui était chargé de prêter main-forte aux enipluyés, et qui fut encore l'objet des accusations de Marat. Or le 2-4 janvier, les employés, instruits qu'il y avait à La Chapelle un dépôt considérable de contrebande, se rendirent à la maison qui le renfermait, accompagnés d'un piquet de chasseurs. Ils s'introduisirent de force dans cette maison, et, malgré les observations du procureur de la comnume sur l'illégalité de leur conduite et sur l'obligation qui leur était imposée d'être assistés par un magistrat civil pour pénéfrei' dans le domicile d'un citoyen, ils continuèrent leur visite. Cependant le tocsin sonnait, et un rassemblement armé se formait. Le Moniteur dit qu'il était composé de contrebandiers ; l'^s journaux révolutionnaires assurent qu'il était composé de gardes nationaux, le maire en têle. Quoi qu'il en soit, les chasseurs firent feu, et rattroupement fut dissipé; mais il y eut plusieurs tués et un grand nombre de blessés. Cette afl'aire fit grand bruit et souleva toute la presse patriote contre l'administralion municipale.

Voici le récit du Moniteur :

« Mardi, "li, des commis aux barrières ont appris (pi'il y avait, entre La Chapelle et la barrière Saint-Laurent, des entrepôts de contrebande : ils ont engagé le matin les chasseurs des barrières à faire une visite dans ces magasins. Les contrebandiers ont soutenu le choc ; ils étaient armés, et quelques-uns d'entre eux étaient déguisés en gardes nationaux. Le combat a été vif; et cette résistance désastreuse a occasionné la mort de quelques-uns des combattants, dont on assure qu'il y a eu un grand nombre de blessés. »

On se plut c\ remai-quer que le jour même de cette alTairi' on avait

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posé, dans le faubourg Saint-Antoine, un grand noml re d'afficlîes invitant les ouvriers à se réunir, le lundi 2-i, au Marché-Neuf, pour faire une récolutiun sur toutes les iridrchanclises anyUiises. Il parait qu'il n'y eut personne au rendez-vuus ; mais les partis ne manquèrent pas de s'accuser réciproijuement. La presse patriote fut unanime |)our voir là une tentative du club des Amis de la conslilutiou monarcliique.

Il serait difficile de suivre les journaux dans leur soin de recueillir et de commenter tous les événements des rues et des salons de Paris, qu'on passe ordinairement sous silence; tantôt c'élait une querel'e de cabaret; tantôt une adaire de voleurs; tantôt une chasse aux maisons de jeu. C'était une fêle composée d'un repas, d'un bal et d'un feu d'artifice, donnée par Mirabeau aux olficiers de sou bataillon et qui avait coûté IO,UOU livres ; c'était des injures adressées à M. Lafayette, en pleine rue, et comment on l'avait appelé général des mouchards; c'était la section Saint-Roch qui avait reconnu que son comité avait prélevé 22,000 livres sur les maisons de jeu, etc. 11 semblait, je le répète, qu'on voulût mettre, à la place de l'occupation grave, la distraction des faits-Paris.

Tous les journaux adressés au peuple n'étaient pas rédigés dans le même sens. La Feuille Villageoise, rédigée par Cérutti et Rabaud- Saint-Élieune, et destinée aux campagnes comme l'indique le titre, était calme et sérieuse. D'autres écrits périodiques faisaient la contrepartie de Desmoulins et de Marat. Ainsi le Journal des Clubs, qui venait de paraître, contient dans sou troisième numéro un article très-vif contre ALuloiu,rédacteurdu/o'J7-no^u/iù'pr.ve/, et contre Fréron, l'Orateur du Peuple, « digne et très-digne cousin-germain de Maiat. » Cependant J. J. Leroux, partisan de Lafayette et de la monarchie représentative avec Louis XVI, de plus officier nuuiicipal, n'attaqua Marat que lorsque celui-ci eut vidé son procès avec Estienne. Mais celte affaire terminée, il ne l'épargna pas : « On doit nous reprucher notie lâcheté, dit-il; un Marat existe, et nous n'avons fait qu'escarmoucher contre lui ; nous le laissons tranquillement creuser une mine sous la constitution ; il secoue le flambeau de la discorde ; il proscrit les meilleurs citoyens; il est chef d'une bande d'hommes que le voyageur frémirait de rencontrer sur son chemin; et nous, comme si nous redoutions le pistolet ou le stylet des assassins auxquels il commande, nous avons l'air de ne pas oser le regarder en face ! 11 a le bras levé, nous crie-t-on; il vous désigne. — Qu'importe ! si tout le monde eût redouté le poignard, le geste menaçant de Caliliua, Rome était noyée dans son sang.

« Depuis que la civilisation a formé les empires, il a existé une

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classe d'iioiiimos dévoués au crime, qui se sont d'âge en âge légué leur esprit, qui tous ont eu leur Marat. Ils ont, par leurs cris séditieux, mis la coupe empoisonnée à la main de Socrate et de Pliocion ; ils faisaient rouler aux pieds de Sylla les têtes dos sénateurs romains; ils massacrèrent 7,000 habitants de Thessalonique par l'ordre de Théodose le Cruel, que les moines ont appelé le Grand; ils se sont nommés Maillotins sous la régence de Charles V; ce sont eux que Ton a lâchés les premiers à la Saint-Barihélemi ; on les voit escorter les Seize du temps de la Ligue; ils sont nés les chasseurs de Tinquisition ; ils ont entouré Cromwell; ils gardaient réchaland de Charles P''; ils ont été les dignes compagnons de Mandrin, de Rafliat; ils ont brûlé la maison de Réveillon; ils ont pillé Saint-Lazare; ils ont pendu rinnocent boulanger. »

Le Journal des Halles, rédigé, disait-on, par Estienno, était dirigé en même temps contre Danton, Camille Desmoulins et Marat. Il prenait texte contre le premier d'un mot qu'il avait prononcé aux Jacobins. Danton a\ait dit qu'un supplément de révolution serait nécessaire et qu'il faudrait^ malgré soi, en venir là. Ce propos est vrai d'ailleurs, car il esi cité avec éloge dans les Annales patriotiq'ies, n° du 6 janvier 1791 . Le sujet principal des attaques contre Desmoulins était le projet de déciet suivant, proposé dans son n°L VI, en cas de guerre: «4° Tout soldat autrichien, piémontais ou autre, qui sera pris les armes à la main, sera pendu sur l'heure comme brigand, ou fusillé comme bête féroce ; 2'^ tout soldat ennemi qui, honteux de servir dans un camp de Tartares et au milieu d'une horde de brigands, viendra rendre ses armes et se réunir à des honunes ses frères contre les loups d'Autriche, recevra une portion de terre; le peuple français aiïecte une partie des biens du clergé jusqu'à concurrence de 100 millions pour récompenser les honnêtes déserteurs de leur probité; 5° tout déserteur ennemi qui apportera la tête d'un capitaine recevra quatre fois autant que le subdélégué payait dans l'ancien régime à celui qui apportait une tête de loup. L'assemblée nationale charge son comité de liquidation et d'évaluation des oflices de lui présenter incessamment le tarif du prix de toutes têtes, depuis celle du sim[)le lieutenant jusqu'à celle du feld-maréchal et du (yran; décrète, déplus, qu'il sera pareillement fait une prisée en estimation de tous les meudjres, depuis une oreille jusqu'à un quartier d'aristocrate. »

Le Journal des Halles était écrit dans le style de Vadé. Cette affectation étrange était une grande maladresse ; car le peuple n'a jamais parlé ce langage, qui est tout au plus de mise au théâtre, et il n'aimo pas qu'on reslimo assez peu pour lui parler auti'oment (|u'à

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(l'autros liuiiimcs. 11 comprend très-bien qu'en agissant ainsi on l'infériorise, et que celui qui se permet ce style le fait uniquement parce qu'il se croit au-dessus de hii. Quoi qu'il en soit, voici un échantillon de ce rival du Père Duchc'ne : « Je devons en conscience avertir MM. de la nation que ces aigrefins dont le duc d'Orléans se servit pour faire brûler la maison de Réveillon, que les maquereaux et les chevaliers de la mancliettc de ce prince, que ses gouins, Lametb, Barnave, Duport, d'Aiguillon, Marat, Danton, mettent tout le monde en ribotte poumons enipauuicr ; que ce sont en\ qui ont mis le feu aux étoupes entre les vainqueurs de la Bastille et les gardes t'iançaises pour pouvoir encore pêcher en eau trouble. »

Dans un autre numéro Danton est supposé rendre ses comptes à Philippe Capnn : « Pour un lit bleu donné à Camille Desmoulins, 1,800 liv.; donné à l'.lm!: du Peuple 5,000 liv., pour l'engager à faire fermenter les esprits, allumer le feu de la guerre civile, calomnier le roi et l'assemblée nationale, détracterMounier, Lafayette, etc.»

Dans un autre numéro . « IMarat, qui se dit VAmi du Peuple, est un sacré gredin qui s'est vendu à un autre gredin, qu'on appelle Danton, grand dogue de la république des Cordeliers, qui h son tour est vendu au grand gredin, le duc d'Orléans : ainsi, voilà une chaîne de gredins qui ne nous pèseront pas une once, maintenant que je savons de quoi y retourne. »

Pour avoir un tableau complet de l'époque, aux discussions de la presse il faut joindre les excitations beaucoup plus animées des clubs. Les réunions de ce genre s'étaient beaucoup multipliées. Il serait difficile, peut-être impossible d'en dire le nombre. Chaque semaine, en quehpie sorte, en voyait naître un nouveau. Tallien venait de fonder, ou plutôt de renouveler, sous le nom de Société fralernelle, un club dont il avait été nommé président et qu'il destinait à enseigner au peuple la constitution et les droits de l'homme. « Ces établissements, qu'on ne saurait trop encourager, sont les meilleures armes à opposer au fanatisme des prêtres et aux insidieuses pratiques des dévots, » disait-on dans les liécolutions de Paris, n" LXXIX, en annonçant cette nouvelle tentative. Ces réunions eurent, en effet, pour résultat de créer une véritable armée révolutionnaire, fort peu disciplinée il est vrai, t'oit dangereuse même pour ses chefs, mais toujours três-cxaltée et très-prompte à l'action. Cela n'empêchait pas tout homme qui voulait jouer un rôle dans la politique de recourir indiiïércmment à la voie des clubs ou à celle de la presse.

Mais le club dont le public s'occui»a le plus à l'époque où nous

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sommes fut celui des Amis de la constitution monarchique. Un arrêté de la municipalité, du 15 janvier, Tavaii autorisé à reprendre ses séances. Aussitôt il y eut un soulèvement général contre cette réunion. 11 faut croire qu'en effet elle était redoutable. Il est certain que, dès le début, elle se composa d'environ six cents membres, dont plusieurs appartenaient à l'assemblée : Clermont-Tonnerre en était le président.

Une déclaration de la Société de 81), proposée et rédigée par Condoi'cet, rendit tout de suite évident, aux yeux du public, que ce club ne devait pas être compté, malgré son titre, parmi les constitutionnels purs. Voici celle déclaration : « La Société de 1789, ayant pour objet de développer et de perfectionner les principes d'une constitution libre et d'accélérer les progrès de Vart social,

« Doit regaider comme absolument incompatibles avec ses vues, celles de toute association qui, méconnaissant les progrès possibles des lumières et de la perfectibilité liumaine et sociale, et se vouant à repousser toute espèce d'opinion vraie ou fausse, qui ne serait pas exclusivement favorable à une forme particulière de consfitution, annoncerait l'intention de protéger spécialement un des pouvoirs qui en font partie.

« Fondée par l'amour de la vérité, qui ne peut se séparer de celui de la liberté, elle doit soigneusement rejeter toute idée de dé- [lendance ou d'attacbement exclusif, soit à un individu, soit aux prérogatives de telle place en particulier. Elle croit donc, sans nuire à l'indépendance personnelle de ses membres, indépendance qu'elle fait profession de respecter jusqu'au scrupule, pouvoir nonseulement exiger d'eux une renonciation absolue à toute associalion dont ils ne pourraient adopter les principes, sans renoncer à ceux de la société; mais se réserver le droit de leur désigner ces associations lorsqu'elle serait instruite de leur existence.

« En conséquence elle déclare :

« 1° Que ses membres renoncent à toute association dont les principes ne peuvent se concilier avec le but que la société s'est proposé ;

« 2" Que le club des Amis de la constitution monarcbique est une de ces associations, et qu'ainsi on ne peut être à la fois membre de ce club et de la Société de 1789;

« 5° Qu'elle regardera en conséquence l'admission dans le club de la constitution monarcbique comme une renonciation à la Société de 1789 ;

« 4» Qu'il sera donné communication de cet arrêté à tous ceux qui se présenteront pour être admis à la Société de 1789. «

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