‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 2)Chapitre 9 sur 104 · MOTION DE DUPONT · texte numérisé non relu

MOTION DE DUPONT

libelle à 50 mille exemplaires, et la sédition viendra h point nommé. La chose n'a point manqué d'arriver. La sédition prédite dans rassemblée nationale par le prophète Dnpont avait rempli de terreur nne foule de Parisiens. Le 9, il parut un libelle, signé VAmi du Peuple^ qui fut distribué gralis par milliers, où Ton soulevait le public contre les assignats, où Ton disait que ceux qui proposent de faire deux milliards d'assignats, et qui font leur embarras comme s'ils étaient bons citoyens, 071 f pour objet (Je faire monter le pain de A livres à vingt sous. A l'émission d'un pamphlet si incendiaire, et qui désignait la société des jacobins et tous les membres de l'assemblée nationale qui n'ont point encore abandonné la cause du peuple, comme des traîtres qui voulaient l'afTamer, on ne douta plus de l'accomplissement de la prophétie de Dupont; et le lendemain 10 les boulangers ne pouvaient sufhre au pain qu'on leur demandait, tant le pamphlet et la prophétie avaient fait craindre la famine et la sédition ! 11 n'y eut pourtant ni sédition ni famine. Mais quelle fut l'indignation des honnêtes gens d'apprendre, à la séance de ce jour-là même, par la dénonciation de Barnave, que c'était le prophète Dupont lui même qui avait fait le libelle! Certes, voilà nn trait qui donne la mesure de la candeur, de la probité, du civisme de Dupont. VAmi du Peuple et le pro[)hète Dujiont, qui vont criant dans les rues que les jacobins veulent que le peuple mange du pain noir, nii' rite raient bien d'êlre condamnt's pour leur prophétie à mangei' le pain noir du prophète Ézéchiel. »

Voici en ell'et la bi{jchure incriminée par Camille Desmoulins et que Dupont défendit dans la séance du lO, en la présentant connue l'acte d'un bon citoyen et en reconnaissant qu'il en était l'auteui'. La dénonciation de Barnave n'eut d'ailleurs aucun l'ésultat, et l'assemblée passa à l'ordre du jour.

Effet des assignats sur le prix du pain, parmi ami du peuple.

« Le prix du pain, du vin , des autres denrées, et de toutes les marchandises , est lixé par la quantité d'écus qu'il faut donner pour avoir un setier de blé, ou un muid de vin ou une quantité <(uelconque d'une autre marchandise.

« Quand on achète une maichandisc;, on échange contre elle ses écus, qui s(mt aussi une sorte de marchandise.

« En tout échange de deux maichandises l'ime contre l'autre , s'il s'en présente beaucoup de l'une sans qu'il y en ait davantage de l'autre, ceux qui veulent se défaiicde la marchandise surai)oudante en donneni une plus grande (|uantité.

« On dit (pie les assignats vaudront l'argent, et serviront aussi bien (pi" rainent: si cela est, connue il n'y aura ])as pliis de pain.

."2 srr'TioritRi: ITDO) ASSi;Mni.ÉK nationalk.

ni jiliis tic vin qu'aii|iar;ivaiil , eiMix qui voiulritnt avoir du pain et du vin avec dos assignats ou avec do Targonl, soront dono (lijligés do donner plus d'assignats ou plus d'art;ent, [tour la niènio quantité de pain et do vin.

« On vont niotlio autant d'assi^inats qu'il y a d'argent dans le royaume, c'est donc comme si on doidjjait la quantité de l'argent.

« Mais s'il y avait le double d'argent, il faudrait acheter les marchandises le double plus cher, comme il arrive on Angleteire, où il y a beaucoup d'argent et de papier , et où une paire de souliers coûte douze livres.

« Ceux qui proposent de faire pour deux milliards d'assignats, et qui font leur embarras comme s'ils étaient de bons citoyens , ont donc pour objet de faire monter le pain de A livres à vingt sous, la bouteille de vin connnmi à seize , la viande à dix-huit sous la livre, les souliers à douze livres.

« Us disent que cela n'arrivera pas , parce qu'avec les assignats on achètera les biens du clergé ; mais il attrapent le peuple , ciir les biens du cleigé no pourront pas être vendus tous au môme moment, et du jour au lendemain.

« Quand on veut acheter un bien , on visite les bâtiments , les bois, les prés ; on examine si les vignes sont vieilles ou jeunes; on en voit plusieurs pour savoir celui (pii conviiMit le mieux, et, pendant qu'on prend toutes ces précautions très-sages , le temps coule.

« Les assignats resteront donc assez longtemps sur la place et dans le conmierco.

« Ceux qui les auront en fert)nf usage pour leurs affaii'os ; et , comme ils seront en grand nondji'o , ils seront obligés de donner beaucoup d'assignats ou beaucoup d'argent pour ce qu'ils voudront acheter.

« Pendant tout ce t(Mnps-là, tout(>s les marchandises à l'usage du peuple, et surtout le pain , qui est la marchandise la plus générale et la plus utile, se vendront le double, et il se fera de bons coups aux dépens des citoyens.

« Il n'en sera pas de même si, au lieu des assignats, on ne donnait que des quithmces ik linance.

a Car ces quittances de finance ne pouvant servirque pour acheter les biens du clergé, elles ne viendraient pas troubler le commerce du pain et du vin, ni déranger tout le prix dos marchandises.

« Cependant les biens (hi clergé ne s'en vendraient pas moins,

BIIOCIIIIIK Sllli LES ASSIGNATS. Tiô

puisqu'il y aurait pour les payer précisément la même somme en (luittances île iinance que Ton veut donner en assignats.

« Mais les quittances de Iinance seront libres ; on ne pourra pas forcer le pauvre peuple de les prendre en payement; elles ne circuleront qu'entre les gros créanciers du gouvernement et le trésor national, qui vend les biens du clergé ; aucune deiu'ée n'augmentera de prix.

« Ainsi les assignats sont bons pour les gexs riches qui ont beaucoup de dettes à payer au pauvre peuple, qui voudraient bien lui doiiner du papier tel quel, au lieu d'écus, et qui voudraient bien encore lui vendre leur blé et leur vin le double de ce qu'ils valent.

« Les quittmices de finance au contraire sont bonnes pour TOUTE LA NATION, qui ne payera ses subsistances qu'au même prix, qui recevra ses salaires en argent comme par le passé, et qui n'en vendra pas moins les biens du clergé pour les quittances de Iinance qu'elle aui'a données à ses créanciers.

« Voilà ce dont un véritable ami du peuple se croit en conscience obligé de l'avertir. »

Cependant Lafayeite et Bailly avaient mis tout en œuvre pour obtenir de la garde nationale une démarclie à l'appui du décret voté le ô par l'assemblée nationale sur l'alTaire de Nancy. Trente-deux bataillons contre vingt-buit répondirent à leurs vnes. Deux au conti aire prirent des arrêtés très-énergiques en sens opposé. Celui des Cordeliers s'exprimait ainsi : «Quelque opinion que nous ayons de la valeur des gardes nationales qui ont eu part à la malbeureuse affaire de Nancy, nous ne pouvons manifester d'antre sentiment que ( rhii de la douleur. »

Voici l'arrêté du 6'"* bataillon , l'"'^' division, que nous insérons en entier par ce qu'il fit grande sensation :

Le mardi, 17 septembre 1790.

« Le sixième bataillon de la première division , convoqué selon l'usage au son de la caisse, par les ordres de M. le commandant g'-néral, à l'elîet de délibérer sur des remerciments à voter, tant à .M. Houille qu'aux troupes nationales qui ont servi sous ses ordres dans la malbeureuse atlaiie de Nancy , dont le souvenir seul fera longtemps couler les larmes des bons citoyens :

« Considérant que dans cette aflaire le général et les troupes ne sont pas dans la même position; (|ue ces dernières ont rempli leur tlevoir en obéissant, quelque l'nnestes efl'els qu'ait produits cette

54 (septembre 1790) assemblée nationalf.

obéissance ; que le général, au contraire, est responsable à la patrie du sang qu'il a fait couler, à moins qu'une impérieuse nécessité ne lui en ait fait une loi rigoureuse ; que, loin d'être un béros animé par le patriotisme, il peut n'être qu'un bomme avide de sang et de carnage; que la victoire peut lui mériter, après un examen impartial, plutôt des supplices que des lauriers;

« A arrêté qu'en déplorant sincèrement Terreur funeste où paraissaient avoir été induites tant les gardes nationales que les troupes de ligne qui ont accompagné M. Bouille dans son expédition de Nancy, erreur qui a fait couler le sang des Français par la main des Franc jis, il serait fait des compliments de condoléance à ces troupes sur la perte qu'elles avaient essuyée par l'effet d'une bravoure qu'il admire, et dont il les féliciterait, si elle eût été mieux dirigée.

« A arrêté que, pour ce qui concernait le général, M. Bouille, il serait nommé un commissaire dans son sein , pour aller sur les lieux, prendre des informations exactes; que les cinquante-neuf autres bataillons seraient invités à en faire autant; que les commissaires, après s'être réunis à Nancy, viendraient faire leur rapporta la garde nationale parisienne, qui , après un mûr examen, voterait des remercîments à ce général, s'il se trouvait que la sûreté publique eût nécessité les mesures violentes qu'il a prises , et poursuivrait sa punition, dans le cas où il aurait fait couler sans besoin un sang dont on doit toujours être avare.

« A décidé de plus que ledit arrêté pris à l'unanimité sera, dans le jour de demain, envoyé aux cinquante-neuf autres bataillons, porté à l'botel de ville par sept députés qui le déposeront simplement sur le bureau de l'assemblée de Tliùtel de ville , et se retireront sans lirendre aucune part à la délibération; qu'il sera envoyé aux gardes nationales des quatre-vingt-trois départements , et aux garnisons des troupes de ligne.

« Et ensuite le bataillon a nommé MM. François, lieutenant des grenadiers ; Penot, sergenl-major de la première compagnie ; Normand, sergent de la seconde ; Romand, caporal du centre ; Picbard fusilier de la quatrième ; Ducbêne, caporal de la cinquième, et Labarre, capitaine de chasseurs.

« Fait et arrC'té losdits jour et an.

« SOUFFLOT, LE RoMAIN.»

L'opposition des patriotes à l'opinion des constitutionnels de l'assemblée sur les alîaires de Nancy ne se manifesta pas seulement par ces arrêtés. Les journaux l'exprimèrent baulement, comme le prouve le récit qui pirécède. Marat, en rendant compte di' la séance du

Page 1