CLUB DES JACOBINS
les feuillants, par un grand zèle révolutionnaire; mais en dehors des inspirations qu'ils puisaient dans ces sentiments, ils ne se proposaient point d'atteindre un résultat formulé, une fin déterminée et acceptée par tous; ils vivaient, un peu, au jour le jour. Il y avait, parmi eux, beaucoup de républicains; mais tous n'étaient pas républicains; il y avait aussi quelques anciens orléanistes; mais ce parti semblait, en ce moment, presque entièrement efTacé. Le duc d'Orléans venait d'être nommé amiral; il avait accepté;' il avait été remercier le ministre (Bertrand de Molleville) et il l'avait invité à présenter au roi sa protestation d'innocence à l'égard « des mille atrocités qu'on lui avait mises sur le corps. » 11 fut en effet présenté à Louis XVI et il causa une demi-heure avec lui; mais, le dimanche suivant, s'étant rendu au lever du roi, sa présence causa un tel scandale parmi les nombreux courtisans qui remplissaient les salons du chftteau ; on lui témoigna, d'une manière si vive, la répugnance et les soupçons qu'on avait contre lui, qu'il se retira sans avoir vu ni le roi, ni la reine, et ne retourna plus aux Tuileries, (i) [Bertrand de Molleville, mémoires cités, 1. 1, p. 380.) Ainsi on avait voulu acquérir une certaine popularité en se rattachant le duc d'Orléans, et le rigorisme de la cour avait annihilé cette volonté ou ce sacrilice. Cependant le parti de ce prince n'en était pas moins momentanément désarmé. Son inaction était-elle une cause d'amoindrissement pour l'influence des jacobins? 11 est difficile de rien affirmer à cet égard. Y avait-il, à cette époque, des députés orléanistes? Nous l'ignorons. D'ailleurs, les jacobins étaient loin de former la totalité du côté gauche de la législative; et beaul'oup même de législateurs, inscrits sur les listes du club, n'assistaient point aux séances.
Les jacobins cherchaient à établir l'influence de leur parti par toutes les voies que leur otîraient les élections ; mais c'était seulement en l'étendant sur l'assemblée nationale elle-même qu'ils pouvaient espérer de conduire les événements. Là en effet était le centre auquel se rattachait toujours l'opinion publique, quelque refroidie qu'elle parût. Le corps législatif possédait seul sur les esprits une autorité morale assez puissante pour dominer toutes les difficultés. L'expé-
(1) € Lorsqu'il se rendit à l'appartement de la reine, le couvert était df-jk mis; dès qu'ils (les courtisans) l'aperçurent, ils cr èrent tous : Ne laissez approcher personne des plats, insiaiaat par là qu'il pourrait y jeter du poison.» [Mém. de Ber~ trand de Molleville, t. I, p. 280.) Pour apprécier ce fait, il faut savoir qu'il avait couru, à une époque antérieure, des bruits de tentatives d'empoisonnement contre la reine, bruits dont madame de Campan parle dans ses Mémoires.
204 (octobre 1791) assemblée législative.
rieuce du passé le prouvait, et l'opinion ainsi que la tacti(iue des jacobins à cet égard était une afl'aire de tradition, lis s'occu- ])aient donc principalement d'agir sur Tassendjlée; leur but immédiat était d'acquérii- à leurs opinions la majoiité du centre, en lui inspirant de la confiance en leurs forces et en leur habileté. Leurs moyens étaient tous publics: c'étaient Taction de la presse, les démarches des clubs, des adresses, des députations, toutes choses "dont la plupart, au reste, n'étaient ni commandées, ni même provoquées, mais que le zèle révolutionnaire inspirait et auxquelles suffisait la discipline qu'établit ordinairement parmi les hommes la communauté de sentiments.
La législative, suivant Texemple de la constituante, avait ouvert ses portes à des députations. Ainsi elle avait reçu des députations des élèves en l'art de guérir, des artistes, des comédiens du Théâtre- Français, de la comnume de Paris, etc. Tant qu'elles eurent seulement pour but des félicitations officielles, on n'y fit guère attention ; mais bientôt il s'en présenta qui avaient davantage le caractère de l'actualité politique. Alors vinrent les réclamations du parti feuillant.
Le 22 octobre, la société fraternelle des Halles envoya une députalion à la barre de l'assemblée, pour y présenter un projet de loi contre les émigrjés. On y déclarait que la patrie était en péril. Un membre s'opposa à ce que lecture en fût faite ; mais le président Ducastel ayant répondu que le droit de pétition était sacré, et qu'il fallait entendre la société des Halles, l'orateur poursuivit au milieu des applaudissements d'une partie de l'assemblée et des tribunes. — Le lendemain eut lieu la motion suivante :
M. ***. Je demande la permission de faire une motion d'ordre. Le droit, de pétition est un droit sacré ; mais^ il doit être distingué du droit d'initiative sur vos discussions, qui a été exercé hier par une société fraternelle. Je demande que l'on ne reçoive que les pétitionnaires qui auront à réclamer contre la lésion de leurs intérêts particuliers. (On murmure.)
M. Merlin. Empêcher les citoyens de dénoncer à l'assemblée les faits dont ils sont témoins et de proposer les remèdes aux maux dont ils voient la source, ce serait la plus criante injustice.
Après une coiu'te discussion l'assemblée passa à Tordre du jour ; mais les feuillants ne se tinrent pas pour battus.
— La séance du 25 octobie fut troublée par un incident du même genre. Plusieurs citoyens demandaient à êlrc admis à la barre. Un memliie proposa de fixer à douze le nombre de ceux qui pourraient désormais obtenir cette faveur. Taillefer, Merlin et quelques autres rcclamcrent avec chaleur la question préalable ; néanmoins le prési-