LIVRE IV
L'ASSEMBLÉE, PARIS ET LES DÉPARTEMENTS DU \it OCTOBRE 1791 AU l"' JANVIER 1792.
Chap. I. — Situation relative des feuillants et des jacobins. — Lettre de Lameth. — Assemblée nationale. — Querelles sur les i>étitions et les dép.itations. — Soldats de Château-Vieux amnistiés. — Système des ministres. — Aveux de Bertrand de Mollevllle. — Dénonciations contre les ministres Dii|>ortail, Delessart et Bertrand de Molleville. — Changements dans le ministère. — Mariage des prêtres. — Conspirations royalistes. — Haute cour nationale.
La législative avait mis près de six semaines a résoudre deux questions que le parti révolutionnaire considérait comme urgentes. On s'expliquera, sans peine, la longueur de ces débats, si l'on veut se rappeler que l'assemblée, presque dès sa première séance, s'était partagée en trois fraclions, dont aucune ne formait, à elle seule, la majorité. Il faîlail d«' InuhMiécossifé, pcmr arriver à une solution, que
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deux de ces fraclions se. trouvassent d'accord, au moins dans le plus grand nombre des membres qui les composaient ; car la discipline n'v était pas parfaite, et pour nous servir du langage consacré, aucune d'elles ne votait comme un seul liomme. De là cette lenteur dans les décisions, celle tendance aux partis mitoyens, si remarquables dans les deux discussions qu'on vient de lire, ce recours aux moyens oratoires et à toutes les inlUieuces qu'on pouvait tirer de l'extérieur.
Outre cette division publique, qui partageait l'assemblée en un côté droit composé d'iiommes plus royalistes que constitutionnels, en un centre composé d'bommes modérés, que Vaublanc appelle timides, mais plus constitutionnels que royalistes, et en une gaucbe formée de révolutionnaires de diverses nuances, il existait une division secrète, mobile, produite par des iniluences extra-parlementaires. En deliors de l'assemblée, il y avait, sur le terrain de la révolution, deux grands partis : les jacobins et les feuillants. Nous ne rappellerons pas ici ce qui a été dit précédemment sur l'origine des feuillants. 11 suffit de rappeler que cette société ou plutôt ce club contenait tous les membres rcst's à Pari»:, de l'ancien côté gaucbe de la constituante, qui avaient rompu avec les jacobins après le 17 juillet. Ces bommes qui avaieni rétabli la monarcbie constitutionnelle, ébranlée par le voyage du roi à Van^nnes, y étaient dévoués comme à leur propre ouvrage. On savait qu'ils avaient désiré la division du pouvoir législat^if en deux cbambres, ainsi que laccroissement de la puissance du vélo ; et qu'ils n'y avaieni renoncé que parce que les circonstances avaient été plus fortes que leurs désirs. On lisait sur leurs listes la plupart des noms illustres du côté révolutionnaire de l'ancienne assemblée nationale. Là, dit Ferrières, on écoutait La Rocbefoucauld avec un religieux silence. C'est là, que Barnave et les Lamelb exerçaient leur principale influence; c'est par là qu'ils agissaient sur la législative ellemême. Ce n'est pas que la société des feuillants contînt beaucoup de membres de cette assemblée; mais à l'aide du petit nombre d'adbérents qu'elle possédait, elle avait une certaine action sur le centre et sur le côté droit, et c'est ce qui explique les brusques revirements d'opinion dont on a vu déjà des exemples dans l'assemblée, la soumission avec laquelle, malgré les impatiences de la gaucbe, on accueillit le veto^ et quelques autres faits dont il sera question plus tard. Les moyens d'action étaient d'ailleurs tout personnels : des conversations, des dîners, rinfluence de quelques salons et d'un certain milieu dans lequel on appelait ceux qu'il s'agissait d'entraîner. c( Kicbes et naguère cbamarrés de cordons et de croix,
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les chefs feuillants, dit un contemporain, recrutaient des convives pour accroître le nombre de leurs sociétaires. Cet abaissement de l'orgueil était un sacrifice que commandait la nécessité. Comme ils s'é-lèvent jusqu'à nous ! ûisâ'ït un législateur plébéien. On signala les dîneurs, et presque tous désertèrent ces banquets insidieux. » {Paganel. Essai critique, etc., tome I, page 555.)
Mais, dans le moment où nous sommes, et longtemps après encore, rien ne faisait prévoir que les feuillants ne dussent pas obtenir lesrésultats désirés. Ils se flatlaientmêmedesplusdouces espérances. On en trouve la preuve dans l'extrait, cité par d'Allonville, d'une lettre que Charles Lameth écrivait, probablement dans le mois de décembre, à sa mère qui était à Trêves. « Soyez, dit-il, tranquille sur le sort de la France; c'est à nous seuls qu'il appartient d'assurer son bonheur et de faire enfin jouir le roi des bienfaits de la révolution, en faisant marcher de front les droits mutuels qu'elle assure au peuple et au prince. Lafajette est des nôtres, Narbonne nous seconde; Malouet, Bergasse, Lally-Tolendal se rallient à nous. Paris est parfait. On y veut la constitution et Ton n'y veut qu'elle; l'assemblée législative est, il est vrai, mal composée; mais c'est encore un bien ; car, si sa direction est mauvaise, elle perd chaque jour de son crédit, et bientôt vous apprendrez qu'on nous rappelle, oui nous, les constituants, pour soutenir et perfectionner notre ouvrage, auquel il ne faut que de légères corrections pour devenir la gloire de notre patrie... » {Mémoires secrets de d'Allonville, t. II, page 500.)
Les feuillants avaient d'ailleurs de nombreux journaux : la Gazette universelle de Cerisier ; V Argus patriotique de Morande ; le Logographe de Barnave et Lameth ; le Journal de Paris, oiî écrivait André Cliénier ; le Chant dh Coq; quelques feuilles-affiches dirigées par un nommé Boyer, de Nîmes, etc. Mais, nous le répétons, c'était surtout sur leurs relations et sur les influences personnelles qu'ils fondaient leurs espérances. Elles étaient grandes comme nous venons de le voir. Pour les apprécier, il faut nous placer dans l'ignorance où ils étaient eux-mêmes, et oublier ce que nous savons d'événements qui étaient alors cachés aux yeux de la prévoyance humaine. Or, si tel était l'espoir d'hommes habitués à étudier et à manier les chances de la popularité et les mouvements de l'opinion publique, que l'on juge de la confiance du roi dans ses propres calculs; que l'on juge surtout de la prudence que les jacobins croyaient nécessaire d'apporter dans leurs démarches.
Les jacobins étaient unis et ils étaient mus par une commune méfiance pour la cour et ses adhérents, par leur hostilité contre