‹ Histoire parlementaire de la Révolution française (volume 4)Chapitre 55 sur 88 · CAMILLK DESMOULINS AUX JACOBINS · texte numérisé non relu

CAMILLK DESMOULINS AUX JACOBINS

Puisqu'on donne iiu roi huit fois plus de revenus qu'à rassemblée nationale entière, il pèse donc, lui seul, dans la balance politique, huit fois plus que la nation et ses représentants. La femme du roi avec ses i millions de douaire; les deux frères du roi avec leurs 4 millions, ces trois individus, entretenus plus richement que le pouvoir législatif tout entier, ne peuvent que le regarder en pitié; et le ministre des affaires étrangères, par exemple avec ses 50,000 écus de rente, lorsque l'argent est le représentatif de toutes les valeurs, doit s'estimer vingt-cinq fois plus que le président de rassemblée nationale avec ses 2,000 écus de traitement. Bientôt le président de rassemblée nationale lui-même, le président Pastoret dira naïvement au roi : « Sire, et nous aussi nous éprouvons le besoin d'aimer un roi. » Vraiment, comment la plupart des hommes qui ne se meuvent que par l'intérêt, n'éprouveraient-ils pas le besoin d'aimer un homme qui donne à ses amis 400 mille écus à dépenser? comment ne pas mieux aimer .être le subdélégué de la nation avec 30 mille écus de rente, que le premier délégué de cette nation avec 6 à 7 mille livres pendant deux ans? Et dès lors ne voyez-vous pas que tous les ambitieux, tous les intrigants, tous ceux qui ne suivent d'autre parti que celui qui enrichit, désertent les .lacoljins pour courir à 80, aux Feuillants, chez les ministres, et partout où j'établis les nouveaux robinets de la liste civile? Tous ces gens-là sont saisis, comme Pastoret, du même besoin d'aimer le roi. Pour qu'il puisse acheter tant de monde, je ne cesse de garnir ses mains de places et de dignités à'conféier, de remplir ses poches d'or, de billets rouges, noirs ; comme Louis XIV, je fais ressource des croix de Siiint-Louis ; j'abandonne à la nomination du roi toutes les ganses d'or, tout le mi-' nistère, toute la diplomatie, tous les bureaux, toutes les places de l'armée, c'est-à-dire cent mille récompenses pour les traîtres à la nation, cent mille moyens de corruption et de triomphe sur la frauilité humaine. Et de peur que tant de récompenses ne suffisent pas encore au grand nombre de toutes les bouches béantes et de toutes les consciences sur la place, je déclare que c'est au roi de nommer le ministre du trésor national, et de dire à celui-ci : Je vous donne la clef du coffre-fort, mais vous sentez bien que vous ne pouvez reconnaître d'autre maître du coffre que celui qui vous en remet la clef. «Toute nation peut se diviser en deux sortes de gens : l'une que vous appellerez comme il vous plaira, mais que moi j'appelle les imbéciles; l'autre, que le pouvoir exécutif appelle les gens (jui ont (les moyens. Quant aux premiers, quoique incomparablement en plus grand nombre, ce sont ceux doni on aura le meilleur marché. Vous avez vu avec ({uelle facilité j'en ai paralysé douze à quinze

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millions, sans qu'il m'en ait coûté d'autres frais que d'inventer un mot vraiment magiqve; je les ai appelés citoyens passifs, et ils se sont crus morts. Je vous expliquerai tout à l'heure comment, dans les dix millions de citoyens actifs, il ne me sera guère plus difficile de vous débarrasser de ceux qui appartiennent à celle première classe.

« Quant à ceux qui ont des moyens, la plupart, loin de s'opposer à mon plan, mettront tout en œuvre et se disputeront l'infamie pour le faire réussir. Les uns, à qui il faut des distinctions et des honneurs, voudront, comme les Mounier, les Lally, les Bergasse, les Lametli, les Glermont-Tonnerre, les Lafayetle, la cour des pairs et une chambre haute ; les autres, à qui il faut de l'argent, comme les Chapelier, les Beaumetz, les Dandré, les Desmeuniers, les Barnave, éprouveront le même besoin que Pastoret, d'aimer un roi qui donne cent mille livres de rentes ; et ne voyez-vous pas que dans mon système le coup de l'art, c'est de faire de ma royauté un coffre pour tous les gens qui ont quelque influence, c'est de n'avoir fait du roi avec ses quarante millions que leur receveur, à qui ils alTerment la nation ? ne voyez- vous pas qu'avec la trésorerie dont il a la clef, et la liste civile qui n'est que la bourse commune de tous les traîtres, de tous les mauvais citoyens, nous ne pouvons jamais en manquer?

« Bientôt Louis XVI dira comme le roi George dans son voyage à Gliattenham : « Le grand nombre d'amis du roi me ruine, le parlement est un gouflVe, un abîme sans fond ; je ne duie plus en public, je me suis mis en pension avec la reine, et, pour tout dire en un mot, Mirabeau, si tu as le bonheur de vivre encore quelque temps, je veux que Louis XVI aille te demander à dîner, telle est la royauté constitutionuelle. »

— La société avait proposé, le 19 septembre, un prix de GOO livres pour le meilleur almanach dans lequel on adresserait au peuple une instruction conforme au nouvel état social. Le prix fut adjugé à V Almanach du père Gérard, composé par CoUot-d'Herbois.

Le livre de Gollot-d'Herbois était tout à fait un ouvrage de circonstance, c'est-à-dire purement constitutionnel. C'est un exposé élémentaire de la théorie des droits naturels, qui était alors généralement admise, et des principes delà constitution. Il y règne, d'un bout à l'autre, un ton de probité et de morale, très-honorable assurément pour l'auteur. Cette qualité, i\ laquelle toutes les feuilles du temps rendirent une égale justice, et la forme dramatique sous laquelle l'enseignement était présenté, attirèrent, à V Almanach du père Gérard^ un succès de vogue. Les Révolutions

bÉPLTATlO^' AISGLAlSi; Al\ JAœBI>S. Tîù

de Paris lui reprochèrent de traiter la question du marc d'argent avec trop de timidité.

— Les deux laits que nous venons de cilei' sont les deux seuls qui sortent de la ligne des sujets posés par les débats de l'assemblée nationale. Encore, Tun d'eux fut-il porté à la législative, à laquelle Collot-d'llerbois alla faire hommage de son almanach. Le président fit l'éloge de son patriotisme, et M. Gollot traversa la salle aux ap- )»laudissements d'une partie des législateurs et des citoyens placés dans les tribunes.

Cette hdélité des jacobins à suivre, en quelque sorte au jour le jour, les travaux législatifs, était sans doute pour beaucoup dans leur iulluencce. On les traitait, jusqu'à un certain point, comme une des puissances secondaires de la révolution. Ainsi, une société patriotique anglaise ayant jugé à propos d'envoyer une dépulalion à la législative pour témoigner des sentiments du peuple de la Grande-Bretagne en faveur de la révolution, la députation fut d'abord reçue à la barre de l'assemblée nationale, ou elle obtint les honneurs de la séance ; mais elle ne crut avoir terminé sa mission qu'après s'être présentée aux Jacobins. Voici le procès-verbal de la séance de ces derniers.

Séance des Jacobins du 18 décembre. — Après la lecture du procès-verbal de la dernière séance, M. de la Source, faisant les fonctions de président en Tabsence de M. Isnard, propose à la société les demandes de différentes personnes qui sollicitent l'entrée de la séance.

L'affluence du public était si grande, qu'outre une des nouvelles tribunes qui étaient remplies, la portion de la salle qu'on lui avait destinée, l'était encore, ainsi que la partie opposée; et néanmoins une multitude de citoyens n'a \m parvenir à se placer dans la salle.

La lecture des annonces et l'extrait de la correspondance était à peine commencée, que la salle retentit d'applaudissements à l'en- Irée des drapeaux des nations anglaise, américaine et française, qui devaient être placés dans la salle, à l'imitation delà société des Amis de la Révolution de Londres.

Les cris de vive la liberté! vive la nationl vivent les trois peuples libres de V univers l répétés avec enthousiasme par les tribunes et tous les assistants, sont l'expression aussi vive que vraie de l'ardeur, de l'amour pour l'égalité et la fraternité, que la nature a gravé dans les cœurs de tous les hommes, et que les efforts seuls des despotes de toutes les classes sont parvenus à effacer plus ou moins.

On introduit une députation des dames habituées aux tribunes,

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qui avaient demandé à présenter un gage de leur enthousiasme pour la liberté au whig constitutionnel qui avait apporté k l'assemblée nationale l'expression des sentiments de cette classe d'Anglais libres.

La députation entre, au milieu des applaudissements de rassemblée ; une jeune citoyenne porte sur le bureau le présent de ces dames, tandis que les députés montent à la tribune pour y prononcer le discours suivant :

L'orateur. Nous ne sommes point des dames romaines ; nous n'apportons pas des bijoux, mais un tribut de reconnaissance, pour les sentiments que vous nous avez inspirés.

Un whig constitutionnel, un frère, un Anglais a fait, il y a peu de jours, l'objet d'une de vos plus douces étreintes. Que ce tableau avait de charmes! Les âmes sensibles en ont été frappées, nos cœurs en sont encore émus. (On applaudit.)

Aujourd'hui, vous donnez à ce frère, à vous-mêmes, une nouvelle jouissance ; vous suspendez à la voûte du temple trois drapeaux, américain^ anglais^ français.

De toutes parts. Vivent les trois nations! vive la liberté!

L'union des trois peuples libres va être cimentée ; qu'il nous soit permis, messieurs, d'y contribuer par quelque chose. Vos sentiments purs nous en font un devoir.

Agréez une couronne.

Vous, frère anglais, acceptez-en une autre des mains de linnocence ; c'est l'ouvrage de la fraternité ; l'amitié vous la donne.

Recevez, bon patriote, au nom des citoyennes françaises qui sont ici, l'arche d'alliance que nous apportons pour nos frères wighs constitutionnels; là sont enfermés la carie de France, divisée en quatre-vingt-trois départements, le bonnet de la liberté (applaudissements), l'acte constitutionnel des Français, une couronne civique, des épis de blé (applaudissements), trois drapeaux, une cocarde nationale, et ces mots dans deux langues, vivre libre ou mourir.

(Toute la salle : Vivre libre ou mourir!)

Que cet immortel hommage fait à la liberté soit pour les Anglais et les Français le gage sacré de leur union. N'oubliez pas de dire à nos frères comment vous l'avez reçu. Qu'il soit déposé au milieu de la cérémonie la plus fraternelle. Invitez tous les Anglais à participer à cet acte de famille. Qu'il leur soit précieux comme la nature.^

Dites à vos femmes, répétez à vos enfants, que des filles sages, des épouses lidèles, des mères tendres, après avoir rempli leurc

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devoirs doniesliqucs, après avoir contribué au bonheui' de leurs faniilles^t de leurs époux, sont venues faire cette ofïrande à la patrie.

Qu'un cri d'allégresse se répande sur l'Europe, et vole en Amérique. Écoutons. Au milieu de tous les échos, Philadelphie et ses contrées répètent comme nous, vive la liberté!

(Toute la salle : Vive la liberté!)

Tyrans ! vos ennemis sont connus ; les peuples ne se feront plus la guerre; intimement unis, ils posséderont toutes les langues ; elles n'en feront plus qu'une, et forts de leur liberté, ils seront à jamais inséparables.

(Applaudissements universels; la salle retentit longtemps des cris, répétés par les tribunes et la société, de vive la nation! vive la liberté! vivent les trois nations! vivent les femmes patriotes!)

M. de la Soitrce , faisant les fonctions de président. Puisque la nature a voulu que la société vous dut le plus beau de ses instants, il ne sera point perdu dans les siècles, cet enthousiasme dont vous remplissez tous les cœurs; il y est gravé en caractères indélébiles. (Puis se tournant vers les députés des wighs : ) Pour vous, frères, dites à vos compatriotes ce que nous sommes; dites-leur que, dans l'empire français, les femmes savent aussi aimer la patrie et se montrer dignes de la liberté; dites que l'union dont vous voyez les emblèmes sera aussi impérissable que les peuples libres ; ditesleur que nous n'avons qu'un genre de fers : ceux qui nous unissent aux peuples libres, et ceux-là seront éternels comme la vertu.

M. le député u'igh. Mesdames et monsieur le président, je ne suis pas réellement préparé à faire une oration, car réellement je ne m'attendais pas à une pareille réception, mais j'espère que vous m'excuserez. J'ai écrit en Angleterre. J'ai déjà fait le détail de l'accueil que j'ai reçu ici ; j'ai eu des réponses, mais non de la société à laquelle j'appartiens, parce qu'il faut du temps pour qu'elle se réunisse et qu'elle réponde. Je voudrais qu'il fût dans mon pouvoir de m'exprimer comme mon cœur sent. Ce sentiment pour vous n'est pas l'ouvrage d'un jour, mais bien celui d'une année, puisque dès le mois d'août ma société avait écrit à M. Pédon, votre président, mais qui m'a assuré ne l'avoir pas reçu ; c'est ce qui a engagé la société à me charger moi-même de sa commission; je lui rendrai compte de votre bonne réception, et je me charge de vous exprimer ses sentiments.

M. Bourdon. Citoyens français , amis de la constitution , vous recueillez aujourd'hui le huit de vos peines et de vos travaux. C'est pai- l'invariabilité de vos principes, c'est par la sagesse et la matu-

ÏOME VI. t\

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rite de vos discussions, c'est par l'amour pur et désintéressé que vous avez juré à la liberté, par ce mur d'airain que vous avez toujours mis entre la corruption et vous, c'est enfin par votre philanthropie, qui embrasse tout le genre humain, que vous avez acquis une affiliée au delà des mers, que vous avez créé les circonstances qui ont donné lieu à la cérémonie qui nous rassemble aujourd'hui.

Pélion, que la France entière a surnommé Tincorruptible; Pétion, le digne élève de la société, conduit chez un peuple qui a déjà les anciennes habitudes de la liberté, par le désir d'y faire commerce de lumières et d'y puiser de nouveaux moyens de prospérité publique pour la France, y a conclu le traité solennel d'alliance qui doit unir et confondre à jamais les intérêts de tous les enfants de la liberté. C'est ce traité que nous ratifions aujourd'hui.

Peuples de la terre, contemplez ces étendards, jadis les signaux du meurtre et du carnage, aujourd'hui les emblèmes de l'amitié et de la paix.

Ils précédaient autrefois ces armées innombrables d'esclaves, de vils automates, qui allaient se massacrer de sang-froid à la voix et pour la vanité des despotes ; placés aujourd'hui dans le sanctuaire de la liberté et de l'égalité, ils n'en seront déplacés que pour guider le fer des hommes libres dans le cœur des tyrans.

Le bandeau qui couvrait les yeux des nations est prêt à tomber. L'Angleterre, l'Amérique et la France ont oublié leurs querelles antiques. Ces trois sœurs, divisées par les ennemis communs de l'humanité, réunies aujourd'hui par leurs intérêts de famille, se reconnaissent, s'embrassent et se jurent une amitié sincère. Les nœuds qu'elles forment aujourd'hui, ni la faux du temps, ni les poignards des tyrans, ne les trancheiont jamais.

Piice, Franklin, Mirabeau, ô vous évangélistes de la paix, apôtres de la liberté, pourquoi n'ètes-vons plus parmi nous? pourquoi vos yeux, fermés à la lumière, ne peuvent-ils jouir du spectacle imposant et délicieux que ce giand jour nous présente, que vous cherchiez à accélérer par vos vœux ardents, par vos généreux etTorls, par vos sublimes veilles? Si le ciel, ô génies bienfaisants, vous a ravis prématurément à la terre; si vous avez vu votre dernière heure avant que la liberté française, complément de la liberté anglaise et américaine, fut assise sur des bases solides; aujourd'hui que l'Angleterre, l'Amérique et la France réunies présentent le gage de la paix universelle; aujourd'hui que ces trois peuples libres, faits pour décider entre eux de la destinée de l'univers, ont juré ensemble le serment redoutable aux tyrans, de vivre libres ou de mourir, que vos mânes sacrés partagent le bonheur que cette union présage,

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